‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 70 sur 81 · LE REMPAILLEUR DE CHAISES · texte numérisé non relu

LE REMPAILLEUR DE CHAISES

avec aucun marchand, mais recevant la commande du client qui a usé la chaise, ont pour coutume d'aller eux-mêmes cueillir le jonc. Ils choisissent les jours où Vouvrage ne presse pas, ils se dirigent vers quelque bras de rivière abandonné, vers un étang ou une mare, au bord desquels il est connu, de science certaine et traditionnelle, parmi les gueux de la ville et les oiseaux de l'air, qu'on trouve des joncs pour joncer des chaises et pour bercer des nids. Ils cueillent avec précaution, brin à brin, en ayant soin d'allonger la main jusqu'à l'endroit où la belle tige ronde et verte s'enfonce dans une gaine de feuilles couleur de terre mouillée ; ils forment une gerbe haute comme un homme, dorment auprès si le temps dit oui, s'en retournent ensuite à leur logis, ayant pris une demi-journée de bon air, et n'ayant payé, pour acheter leur marchandise, qu'un coup de chapeau à l'adresse du maître qui passe ou du garde qui fait sa tournée.

Le jonc pour les chaises, les prunelles pour la boisson, l'herbe folle et frisée qu'on coud dans les matelas, les escargots des haies, la myrtille, le muguet, la fraise des bois et quelquefois le pissenlit, sont les derniers biens vacants des terres civilisées. C'est le profit des moindres rempailleurs. Les autres, ceux qui travaillent, non à leur compte, mais pour un chaisier, un tapissier qui les emploie, reçoivent d'ordinaire le jonc en même temps que le meuble à garnir. Ils ont moins de promenades à faire. Mais les uns comme

les autres, ils ont pour atelier l'appartement familial; ils tordent le jonc ou la paille sans quitter la maison ni les enfants; ils ont l'âme mieux en paix pendant que les mains s'agitent. L'usine ne les engloutit pas.

Un moment, ils ont pu se croire menacés. Quelques vieux rempailleurs de ma connaissance ont abandonné le métier, croyant que le métier allait les abandonner. Songez donc ! au lieu de jonc et de paille de seigle, les générations nouvelles demandaient qu'on tressât, selon un goût savant, des lanières d'écorce de rotin, ou même des écorces d'autres bois! Plusieurs artistes s'y refusèrent. Les enfants de ceux-là, ou leurs cousins, plus philosophes, acceptèrent l'évolution des genres, tressèrent tout ce qu'on voulut, et s'en trouvèrent bien.

Il ne fallut pas un temps très long pour leur démontrer que le rotin s'use comme autre chose, et que la mode peut bien compliquer un peu l'apprentissage, mais qu'elle aura beau sévir et changer, le bon gros jonc de marais, la paille d'or enroulée sur elle-même seront toujours le vrai gagne-pain du rempailleur de chaises.

Quant au chômage, il n'est jamais très long. Printemps, été, automne, hiver, on s'asseoit en toute saison ; en toute saison les gamins sautent à pieds joints sur les chaises ou font éclater, avec la pointe du couteau, les belles torsades de seigle pour s'en faire des couronnes. Le rempailleur crie dans la rue : « PailleurI Pailleur de chaises! »

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