‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 75 sur 81 · LE MARINIER. 38S · texte numérisé non relu

LE MARINIER. 38S

progrès des sciences, et ne transporteraient plus, désormais, que les canots de plaisance des riverains et les vieux nids des fauvettes riveraines? Hélas! oui, on l'a cru.

L'erreur n'eût pas causé grand dommage, si elle était demeurée dans le seul esprit des économistes et de ceux qui les lisent : leurs prédictions n'ont jamais conduit le monde. Mais les mariniers furent malheureusement intimidés par la vitesse de ces locomotives qui passaient en vue des berges; ils désespérèrent de leurs bateaux, les démolirent un à un, en firent du bois de feu, et, devant les cendres des chalands, rêvèrent tristement que la profession était morte. L'Administration s'en persuada bientôt. N'apercevant plus, sur la surface des eaux, les voiles blanches d'autrefois, elle négligea d'entretenir le chenal, et le fleuve s'ensabla : c'est l'histoire de la Loire. Là où les fleuves ne furent pas abandonnés, ils furent du moins négligés, et les petites villes des bords, qui vivaient plus ou moins du commerce fluvial, connurent un déclin rapide. Il faut le dire tout simplement : les maîtres mariniers de la belle France avaient manqué de ténacité et peut-être d'esprit.

La leçon leur est venue du nord, du nord de la France, et surtout de la Belgique, de la Hollande et de l'Allemagne.

Regardez un atlas. Cette côte immense, dentelée, plate, à peine exhaussée au-dessus du flot, qui va de la frontière de France à la frontière de

Russie, est toute maillée de bleu sur les cartes. Nulle part, l'eau libre et courante n'occupe une plus large place. L'Escaut, le Rhin, TEms^ la Weser, l'Elbe, TOder, la Vistule, le Niémen, fleuves énormes, vingt autres plus petits, plus de cent rivières y ont creusé leur lit. Des canaux dont le système est aujourd'hui presque complet, relient l'une à l'autre ces routes d'eau, qui pénètrent jusqu'au centre de l'Europe, communiquent même, par le Danube, avec l'Orient. Dans de tels paj'^s, la batellerie était trop puissante, trop nécessaire pour capituler devant les chemins de fer. Les mariniers ne furent pas réjouis, assurément, par l'arrivée des premières locomotives traînant des wagons chargés. Mais ils étaient nombreux, persévérants, têtus, et ils comprirent qu'il y avait un mo5''en de ne pas laisser mourir la batellerie : c'était de la transformer.

Aujourd'hui, si vous voyagez dans le nord de la France, pays de terres plates aussi et de canaux multipliés, vous rencontrerez, glissant entre deux prés ou deux champs de betteraves, des chalands d'un nouveau modèle, plus solides, mieux construits, et qui ont au centre une écurie. Oui, le bateau s'est affranchi de la tyrannie des loueurs de chevaux; il porte avec lui sa cavalerie de hâlage, et, d'habitude, quand un bon gros percheron, descendu à terre, tire la maison flottante, son camarade s'y repose en attendant le relai.

Mais si vous voyagez en Allemagne, ce sont de bien autres innovations que vous remarquerez!

Les Allemands n'ont pas seulement dépensé des sommes énormes pour l'entretien et la rectification des cours d'eau, pour la construction d'écluses modèles, de ports fluviaux et de bassins ; leur grand mérite est d'avoir transformé l'outillage et perfectionné l'organisation de la batellerie. Effort privé, celui-ci, lutte mémorable de petites gens qui voulaient vivre. Ils se sont associés, bateliers de Mayence, bateliers de Dûsseldorf, bateliers de Rûhrort; ils ont abandonné les anciens chalands en bois et inventé un type nouveau, en tôle d'acier, d'un plus fort tonnage et de forme élégante cependant; ils ont abandonné la voile, ou à peu près, et fait construire de puissants remorqueurs d'un faible tirant d'eau ; ils ont ouvert, dans tous les petits ports où hivernent les bateaux, des écoles professionnelles de batellerie, où les jeunes gens apprennent à devenir mieux que des manœuvres habiles, des industriels avisés et armés pour la grande concurrence; ils ont pressé et guidé l'État dans l'exécution des travaux publics, et le succès leur est venu, à ce point que, sur le Rhin seulement, la navigation fluviale, en vingt ans, s'est élevée de 882 millions à 3 milliards de tonnes!

Voilà l'exemple. Il est encourageant. Quand nos mariniers de la Seine, de la Gironde et du

Page 1