CHAPITRE QUINZIÈME
le coup des suspicions dont elle était l'objet, madame du Barry prenait toutes les précautions pour ne pas être inquiétée, toutes les garanties contre une accusation d'avoir émigré. Elle avait obtenu de Lebrun un passe-port en règle, mais elle ne le trouvait pas assez explicatif et lui adressait cette lettre :
J'aireçu^ monsieur, la lettre que vous in avés fait T honneur de m' écrire et mes passeports; je suis sensiblement touchée des soins que vous vous êtes donné pour les faille viser. Mais comme il n'est pas mention dans votive lettre ny dans mon passeport de mon voyage pour Londres ou mon malheu7'eux pi'ocès nécessite ma présence, je craindrois d'éprouver des difficultés pour mon passage et d'ailleurs ma municipalité ne me voyant pas autorisée à voyager en pais étj-angers p)ouri^oit me regarder comme ayant émigj'é et mettre les scellés chés moi. J'ose donc espét'er, monsieur, de votre obligeance et du désir que vous m'avés témoigné de m' être utile que vous voudrés bien m'éclaircr là-dessus. Je crois qu'un mot de votive main pourrait lever toutes les difficultés et m'éviterait les désagréments que je pouj-rois essuyer.
Jevousprie, monsieur, d' être pei^suadé de la vive reconnaissance avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissante servante.
Du Barry.
Louvecienne, ce 2 octobre (1).
Le ministre Lebrun semble lui avoir écrit ce mot
(1) Dossier du Barry. Archives nationales, W 16.
qu'elle sollicitait (1). Alors madame du Barry prévenait la municipalité de Luciennes qu'elle n'abandonnait pas sa patrie, et dans cette lettre, où la pauvre femme cherche à amadouer les terribles sans-culottes de la localité , elle prenait l'engagement d'honneur de revenir en France :
Depuis que J'ai le bonheur de viv?'e sous vos yeux vous avez bien voulu, messieurs, reconnoitre qu'en toute occasion j'avois donné des gages de mon civisme et de mon respect pour les lois; je me flatte que par le même esprit de justice, vous voudrés bien recevoir aussi la présente déclaration par laquelle je ne passe point en Angleten'e pour abandonner ma patrie et ma résidence ordinaire, mais que je suis foi'cée de me rendre à Londres pour y terminer un pi^ocès duquel dépend le recouvrement des effets précieux que vous savez qui m'ont été volés et qui composent la principale partie dema fortune ainsy que le seul gage qu'agent mes créanciers. Je déclare en même tems que je prends rengagement le plus formel de rentrer en France aussitôt que mon procès sera terminé (2).
(1) Une note de Greive, dans le dossier de madame du Barry, dit que, dans ses deux, derniers voyajjes, madame du Barry a demandé des passeports à Lebrun qui les a refusés, qu'alors elle s'est adressée à la municipalité de Luciennes et au département de Versailles. Greive se trompe ou ment. La lettre de madame du Barry à Lebrun atteste qu'elle avait de Lebrun un passe-port en règle, et quant au mot mentionnant son voyage en Angleterre, la délibération de la municipalité prise le 8 octobre, paraît accuser réception de cette seconde lettre. Il est vrai cependant qu'elle dit dans son interrogatoire secret : « Pour le quatrième, j'avois un passeport de la municipalité de Luciennes visé par l'administration de Seine-et-Oise. »
(2) Dossier du Barry. Archives nationales, W 16.