‹ La Du BarryChapitre 110 sur 154 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Luxembourg qui se distrayaient de la pensée de l'échafaud par l'occupation tendre de leur cœur, la maîtresse de Luciennes échappait momentanément au mena(,\nit présent avec ce que le temps appelle « des instants de bonheur ». Un autre a succédé à Brissac, un autre qui idolâtre cette femme de cinquante ans avec la tendresse passionnée du défunt vieux duc. C'est vraiment, il faut le dire ici, quelque chose d'inexplicable que le charme, et qui ne cesse pas avec l'âge, que la fascination de cette créature d'amour, que l'empire absolu qu'elle prend sur l'amant, et le ton d'adoration respectueuse et reconnaissante des lettres qui tout à la fois implorent et remercient la divinité. De cette liaison entre madame du Barry et le prince de Rohan-Rochefort, née peut-être des larmes versées en commun sur la mort de Brissac, jT^rrive un jour que l'heureux vivant qui a pris la place du mort est appelé à choisir un portrait de madame du Barry parmi ceux que le duc avait commandés de sa maîtresse à madame Lebrun. Et toute l'histoire de ce dernier amour de madame du Barry nous est donnée et racontée dans cette lettre si amoureuse de la femme et de ses images, dans cette lettre qui précède seulement de quinze jours l'arreitation de la favorite de Louis XV :

« Ce samedi 7 septembre 1793.

« Je vous envoie, ma chère et tendre amie, le tableau que vous avez désiré, triste et funeste pré-

sent (1), mais que je sens autant que vous-même que vous avez dû désirer. Dans une telle situation que la nôtre, avec de si grands sujets de peines et de malheurs, c'est un aliment à notre mélancolie que nous cherchons et qui nous convient au-delà de tout.

a J'ai envoyé chercher les trois portraits de vous qui étoient chez luy; ils sont icy. J'ai gardé un des petits : c'est l'original de celui qui est habillé avec une chemise ou peignoir blanc et coiffé d'un chapeau avec une plume (2). Le second est une copie de celui dont la tête est finie, mais dont l'habillement n'est qu'esquissé ; ils ne sont encadrés ny l'un ny l'autre. Le grand, de madame Lebrun, est délicieux et d'une ressemblance ravissante : il est parlant et d'un agrément infini; mais vraiment j'aurois cru trop indiscret de le choisir, et celuy que je garde est si agréable, si ressemblant et si piquant, que j'en suis extrêmement content et transporté du bonheur de le posséder. Celuy commencé par Letellier n'est que crayonné et la teste n'est à peine qu'une ébauche qui pourra devenir ressemblante. Je l'ay fait reporter chez le peintre.

« Quant à votre grand portrait et à celuy que je garde, dites-moi, chère amie, si vous voulés que je vous les envoie ou si je dois les faire reporter où ils

(1) Sans doute un portrait de Brissac. — Cette lettre, déjà publiée avec quelques retranchements par madame Guénard, a été republiée par M. Dauban, comme inédite.

(2) Madame Lebrun dit que c'est un portrait qu'elle a peint pour le duc de Brissac.

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