CHAPITRE DEUXIÈME
bronzes dorés d'or mat, et dont le dessus était un merveilleux tableau en ipiniature d'après Le Prince. Deux commodes se faisaient face, l'une d'ancien laque, d'un laque introuvable, d'où sortaient, en plein relief d'or, des magots en grand costume: l'autre était ornée de cinq plaques de porcelaine de Sèvres , cinq plaques qui n'avaient point leurs pareilles. Celle-ci montrait sur son marbre un groupe de bronze de quatre figures, l'Enlèvement <r Hélène, celle-là une bacchanale d'enfants sortie de la main de Sarrazin. Au plafond scintillait un lustre de cristal de roche qui avait coûté seize mille livres. Comme la maîtresse du lieu aimait à jouer, il y avait, en un coin du salon, un meuble contenant quatre boîtes à quadrille en ivoire où les jetons, les fiches, les contrats étaient incrustés d'or. Dans un autre angle, dormaient les harmonies d'un fortepiano anglais, organisé à Paris par le fameux Clicot, et dont les flûtes, le galoubet, le luth, les cymbales, les tuyaux et les soufflets étaient emprisonnés dans une boîte de bois de rose, à mosaïques blanches et bleues, garnie de bronzes dorés d'or mat.
La chambre de madame du Barry ne le cédait point à ce salon. Sur la pendule de Germain, qui représentait les Trois Grâces supportant le vase du Temps, l'heure était indiquée par la flèche d'un Amour. Partout régnait et triomphait la porcelaine; des commodes montraient des tableaux de porcelaine d'après Walteau et Yanloo; des secrétaires, de.s armoires encadr<aient dans leurs bois des pla-
ques de porcelaine à fond vert, où Sèvres avait dénoué ses bouquets ; des cuvettes à mettre des fleurs, à fond gros bleu caillouté d'or, laissaient voir des marines en miniature ou des bambochades de Teniers.
Le cabinet avait sa petite table à écrire, toute plaquée de porcelaine, son écritoire aux pièces dorées et ciselées avec tant d'art, une pendule avec des jeux d'enfants peints à Sèvres et un dragon doré dont le dard était de marcassite. Passemant avait signé le thermomètre et le baromètre si richement montés en bronze doré. Mille choses, mille merveilles encombraient les étagères : des cassolettes d'ancien laque, des services à thé de Saxe à tableaux et miniatures, y attendaient la cave à liqueurs en cristal de roche que madame du Barry achètera plus tard à la vente de madame de Lauraguais.
Et ce luxe, et cette recherche du mobilier continuaient jusque dans le plus secret de l'appartement (1).
(1) La garde-robe contenait un meuble de toilette secrète à dossier, en marqueterie, fond blanc et mosaïques bleues et filets noirs avec rosettes rouges, garni de velours bleu brodé d'or, et sabots dorés d'or moulu; la boîte à éponges et la cuvette étaient en argent. Il y avait aussi une chaise de garde-robe en marqueterie pareille aux autres meubles, la lunette recouverte de maroquin, et les poignées et les sabots dorés d'or moulu. (Mémoires des fournisseurs de madame du Barry, conservés aux archives de la préfecture de Seine-et-Oise, et publiés par M. Leroj' dans les Mémoires de la Société des sciences morales de Seine-et-Oise.)
La monarchie Choiseul. — Brutalité du ministre avec madame d'Esparbès. — Iiiflueace de la duchesse de Gramont sur son frère. — La Bourbonnaise et les gazetins. — Diplomatie du Roué aidée et soutenue par la Chon. — Rôle protecteur du maréchal de Richelieu. — Le duc d'Aiguillon, le représentant de l'autorité religieuse et monarchique.— Présentation de madame la comtesse du Barry à Versailles. — La perfection et la mignonnesse enfantine de la beauté de la femme.
M. de Choiseul était maître de la France. Il gouvernait par un ministère rempli de clients soumis à la supériorité de ses talents, à l'énergie de sa volonté. Il dominait par ce peuple de créatures groupées sous lui jusqu'au bas de l'État et dévoué à ce qu'on appelait «la monarchie Choiseul». Il régnait parles appuis qu'il s'était créés à l'étranger, par les obligations personnelles des cabinets européens envers lui, par l'éclat d'un ministère qui avait rendu un semblant de grandeur à la politique de la France, et qui, tout compte fait, avait donné la paix à l'Europe, des alarmes à l'Angleterre , des armes à la Turquie et une province à la France. Il possédait le Roi et s'était établi auprès de lui par l'habitude, la légèreté du travail, l'agrément de l'optimisme, les
grâces de la domination ; et les ennemis mêmes de Choiseul, songeant à l'âge du Roi, et n'attendant plus de ses soixante ans les passions et les changements de la jeunesse, désespéraient d'un revirement du maître et d'une révolution de palais jetant tout à coup à has le )'oi Choiseul. Cependant le ministre, voulant assurer l'avenir et ne rien laisser au hasard, travaillait à décider le Roi à épouser une archiduchesse d'Autriche : c'était attacher à son ministère une grande reconnaissance, la gratitude d'un trône, et mettre aux côtés mêmes du Roi la garantie de sa faveur, ^insi garé de tout, que craindrait-il? Et ne se croyait-il point déjà inébranlable?
En 1765, un an après la mort de madame de Pompadour, une tentative avait été faite pour arranger madame d'Esparbès avec le Roi et la lui faire afficher. Madame d'Esparbès avait la plus belle paire de mains de la cour, et le Roi s'était laissé prendre à ces jolis doigts qui épluchaient si gracieusement les cerises. Madame d'Esparbès allait être déclarée à Marly, oii elle avait un logement, quand M. de Choiseul, dans l'insolence de sa toute-puissance, allant à elle, avec la conscience de l'insulte qu'il allait lui faire, — c'était sur le grand escalier, devant tout le monde, — lui prenait le menton, et, de son ton persifleur, lui demandait : Petite, comment vont vos affaires (1)? La maîtresse était tuée sous le mot; l'apparte- Qient lui était retiré , et le Roi , auquel Choiseul
(1) Mémoire du duc de Choiseul, remis au Roi en 1765. cité dans la Revue française, juillet 1828.
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contait son persiflage, n'osait aller plus loin avec madame d'Esparbès, qui recevait quelques jours après une lettre de cachet la dispensant de faire sa cour au Roi, et lui ordonnant de se retirer à Montauban , auprès du marquis de Lussan , son père (1).
Aussi fut-ce avec un certain mépris que M. de Choiseul regarda d'abord la nouvelle intrigue. Il y voyait la main de Richelieu, sans daigner se fâcher contre lui. Une dignité froide fut sa réponse aux avances de la maîtresse, qui eût sans doute en ces premiers temps volontiers quitté son meneur pour trouver un allié dans le duc de Choiseul et des amis dans son camp. Puis le ministi*e arriva à s'apercevoir qu'il n'avait plus affaire à un caprice du Roi, à «ne autre d'Esparbès. Il vit toute la passion allumée dans le cœur du maître, toutes les attaches et toutes les solidités de la favorite chaque jour plus fortes. La bassesse et aussi l'impossibilité du retour, l'engagement de ses mépris si peu cachés, la noblesse hautaine de son caractère, lui commandaient de s'entêter, et de persévérer dans son attitude jusqu'au bout. Au reste, dans cette position où M. de Choiseul devait tomber, il lui manqua la plus grande qualité de son rôle, le sang-froid; il fut mené dans cette guerre avec une femme par la passion d'une femme, de sa sœur, de la duchesse de Gramont.
(1) Précis historique de la vie de marrante la comtesse du Barry. Paris, 1774.
Dans le séjour des petits appartements, privés de toute femme depuis la mort de madame de Pompadour, madame de Gramont avait conçu le projet de s'emparer, presque de force, des habitudes du Roi, et d'asseoir sur sa faiblesse de résolution et sa paresse d'esprit une puissance et une faveur qui eussent fait oublier le règne de madame de Pompadour. Et elle se jetait à cette idée avec le feu de sa nature, faisant fond sur son génie vif et mâle, associé de moitié aux spéculations politiques de son frère, sur les séductions de son esprit, et surtout sur une certaine fascination de domination qu'elle croyait avoir (1). Mais le Roi était las du gouvernement des femmes politiques. La mort de madame de Pompadour l'avait délivré, et il ne voulait à aucun prix rentrer sous une servitude de cette sorte. En dépit de ses froideurs, madame de Gramont persévérait; elle mettait son espoir dans l'obstination, dans la suite et l'audace des efforts, dans l'obsession et la violence morale, quand tout ce rêve fut renversé par cette petite fille des rues jetée dans le lit royal. Ce fut cette déception, ce furent ces ressentiments de madame de Gramont qui pesèrent sur la conduite du ministre. M. de Choiseul fut poussé par sa sœur au-delà de l'hostilité. Madame de Gramont l'entraîna aux outrages; elle organisa cette guerre de chansons, de vaudevilles, de pontsneufs, ce charivari qui ne devait faire qu'enfoncer
(1) Vie privée de Louis XV. Londres, Peter Lyton, 1785.
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le Roi dans son amour; elle lança la Bourbonnaise {\) à tous les échos des carrefours ; elle fit chanter par toutes les musiques des lanterniers de Paris et de la province le passé de cette maîtresse du Roi; et, dans le zèle de sa colère, elle soufflait à Voltaire, le chargé d'esprit du ministère Ghoiseul, le pamphlet du Roi Pétaut, où les vengeances de Ghanteloup, passant par-dessus la du Barry, allaient jusqu'à son amant.
L'homme qui conduisait madame du Barry, le Roué, le comte Jean, n'était pas un de ces débau-
(1) Air : la Bourbonmiise.
Quelle merveille ! i Une fille de rien ! | Une fille de rien, Quelle merveille I Donne au Roi de l'amour, Est à la cour...
Le passé de la maîtresse ne fut pas seulement raconté dans des chansons payées par les Ghoiseul, il eut la publicité de nombreuses feuilles manuscrites courant sous le manteau, pareilles à celle-ci : K 3 septembre 1768. — Il a paru à Compiègne une comtesse Dubarrî qui a fait grand bruit pour sa figure. On dit qu'elle plait à la cour et que le Roi l'a très-bien accueillie. Sa beauté et cette prompte célébrité ont excité les recherches de beaucoup de gens. On a voulu remonter à l'origine de cette femme, et si on croit ce qu'on en publie, elle est d'una luiissance très-ignoble ; elle est parvenue par des voies peu honnêtes, et toute sa vie est un tissu d'infamies. Un cei'tain Dubarri, qui se prétend des Barymore et qui l'a fait épouser à son frère, est l'instigateur de cette nouvelle maîtresse. On prétend que le goût et l'intelligence de cet aventurier dans le détail des plaisirs le font aspirer à la confiance du Roi pour les amusemens de Sa Majesté, et qu'il succédera au sieur Lebel en cette partie. »
chés vulgaires qui se noient dans le vin et les plaisirs de la vie où ils roulent. Il avait de la volonté, de l'imagination, et ce feu d'énergie gasconne qui pousse les hommes de son pays aux aventures e1 les lance à l'inconnu. Au fond de lui vivaient et se cachaient, sous la dissipation des appétits sourds, une activité prête à l'action, la force de sauter à quelque chose de grand, le tourment de désirs longtemps errants et sans but, peut-être l'amertume d'une carrière brisée et de refus essuyés du premier ministre. La nature l'avait jeté dans la vie comme un beau joueur avec l'audace du va-tout. Le monde crapuleux où il avait vécu, la sale et ironique société dont il avait fait la mauvaise connaissance, lui avaient donné ce suprême mépris de l'humanité avec lequel on croit que tout arrive, et par lequel souvent on fait tout arriver. Rien ne devait l'étonner dans sa fortune que l'étonnement des autres; et c'est lui qui bientôt, au grand ébahissement de tous ceux qui, hier, le traitaient de fou, demandera tout haut à Dieu la mort de son frère pour se donner le plaisir de voir cette chose très-piquante : le Roi de France épousant son ancienne maîtresse !
Du Barry était un homme d'observation; il lui avait suffi d'un coup d'oeil, le premier jour de l'entrevue, pour deviner, malgré le rire de Lebel et de Richelieu, l'avenir de madame du Barry. De ce jour, du Barry se révéla, et son génie de Mentor apparut. Sur ce grand théâtre de la cour où madame de Pompadour avait été trouvée caillette, ce n'était pas