CHAPITRE TROISIEMl
une entreprise facile de maintenir la folâtre fillette de la rue dans le ton, la mesure, la convenance de son nouveau rôle. Il était nécessaire à tout moment de la défendre de son premier mouvement, de la retenir sur le bord d'une maladresse, d'une extravagance, d'une grimace, d'une polissonnerie, de renfoncer au fond d'elle la vivacité et le jaillissement des joies, des chaudes larmes, des petites colères de la grisette. Que de méchants sourires sous les éventails et que de gorges chaudes au dehors procurait aux grandes dames le souper où, dans une dispute avec le Roi, la du Barry, toute pleurarde, s'échappait à dire assez haut pour qu'on l'entendît : « Vous êtes toi menteur, oui, un mentew, et le plus grand menteur du monde (1)1 » Et comme elle amusait les gens avec son innocente interrogation à propos du mercure : « Ze ne sais pas ce que c'est, ze voudrais qu'on me le dit (2). » Et quel bonheur encore pour les correspondances ennemies de répéter sa drolatique façon de demander, — et toujours avec sonzézayement enfantin, — de demander des nouvelles de l'entorse de la maréchale de Mirepoix : « A propos, comment va le vieux pied de la petite tnaressale (3) ? » Ces bévues, ces bêtises, ces fautes d'éducation, ces trahisons de nature, Jean du Barry
(1) Correspondance complète de madame du Deffand, par M. de Sainte- Aulaire. Michel Lévy, 1866, vol. I.
(2) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Treiittel et Wurtz, 1812, vol. II.
(3) Correspondance complète de madame du Deffand, par M. de Sainte- Aulaire, vol. I.
eut l'art d'obtenir qu'elles ne se répétassent pas trop. Il avait entouré son ancienne maîtresse de la société, de la surveillance de sa laide mais intelligente sœur Chon^ légèrement bossue, légèrement boiteuse (1). Lui-même, éloigné de la favorite, caché dans l'ombre à Paris, loin de la cour et des curieux, il la couvait, il la suivait, il la guidait, correspondant sans cesse avec elle par un service de petits jeunes gens qui couraient la poste entre Paris et Versailles, et par lesquels il envoyait tout minutés, à la du Barry, son rôle, ses paroles, ses réponses. Enfin, ce fut une direction si savante, et il y eut derrière l'impure bombardée à Versailles un souffleur de tant d'attention, de tant d'expérience, que, pendant l'année qui sécoulait de la première entrevue à la présentation, la maîtresse du Roi ne prêtait pas, pour ainsi dire, au pire des scandales, au ridicule. Le Roué, qui
(4) Jean du Barry avait trois sœurs. L'une, appelée Claire et familièrement Chon, par abréviation de Fanchon, ne manquait pas d'esprit et d'un certain sens politique. Elle était teintée de littérature et avait eu l'honneur, racontent les Anecdotes, de se voir imprimée dans le Meri-'ire. C'était la préférée de la du Barry et l'âme dirigeante de la maison. Vi\ moment, la marquise de Montmorency, pour faire sa cour à la favorite, avait essayé de marier la Chon au duc de Boutteville, un seigneur perdu de dettes, mais portant un des plus grands noms de France.
Une seconde sœur, baptisée tantôt la Pisehy, tantôt la Bitschi, et plus tard nommée mademoiselle de la Serre, jouait le rôle d'emplâtre près de Chon.
La troisième sœur, appelée Catin, était mariée à un paysan de Levignac, un Filieuse, étonné plus tard de se voir anoblir.
Jean du Barry avait deux frères :
Guillaume, mari de la du Barry ;
Élie, qui, admis en reconnaissance des services amoureux rendus par le comte à MM. de Richelieu et de Duras, devenait colonel du régiment de la Reine et épousait mademoiselle de Furael.