CHAPITRE TROISIEME
n'avait jamais doute de la victoire, ne craignait plus rien. Au sifflement de la Bom^bonnaise, il répondait sous main par les Amours du duc de Choiseul avec sa sœur, madame la duchesse de Grammont (i ), et tout haut par une généalogie des du Barry dressée avec grand fracas en Angleterre, et rattachant les du Barry aux Barymore. Maintenant qu'il avait garé la favorite du Pa7'C-aux-cerfs, de cet hôtel banal du caprice, où elle eût disparu avec celles qui ne laissaient pas même un souvenir au Roi, le comte Jean trouvait que le moment était venu de la présentation, et il pressait madame du Barry d'obtenir cette consécration qui donnait à la maîtresse tant de droits : le droit de ne pouvoir être renvoyée, le droit de faire partie des voyages de la cour, le droit de monter dans les carrosses, le droit de loger avec le Roi en public, le droit de se montrer chez le Dauphin, chez les frères du Roi, chez Mesdames, le droit de recommander aux ministres, le droit de recevoir des visites d'étiquette des grands et des ambassadeurs, tous les droits enfin sans lesquels la maîtresse n'était rien que la maîtresse, avec lesquels la maîtresse était la favorite. Voilà ce à quoi du Barry tenait, ce à quoi il poussait madame du Barry sans lui laisser de repos. Il ne se laissait contenter ni par des marques éclatantes d'amour royal, ni par l'ordre envoyé à M. de Marigny de rétablir dans les maisons royales les communications entre les appartements de la
(1) Mémoires du duc de Richelieu (par Soulavie). Paris, 1793.
feue marquise de Pompadour et les appartements du Roi, ni par la vilaine mine faite par le Roi aux représentations du comte de Noailles. Il commençait à trouver, malgré tous ces acheminements, que la présentation tardait, et il cherchait à deviner et à tromper le jeu de M. de Choiseul. D'avance, pour la cérémonie qui demandait une femme titrée, il avait découvert à Paris une comtesse deBéarn, fort mal à l'aise, veuve d'un gentilhomme du Périgord qui lui avait laissé en mourant cinq enfants et un grand procès à suivre contre la maison de Saluées : un procès remontant à Montaigne. Du Barry faisait obtenir à la comtesse une provision qui lui permettait de se montrer et de faire son métier de solliciteuse dans un état convenable à sa naissance; enfin, il lui faisait gagner son procès et s'assurait ainsi d'une marraine dont les négociations de la Vauguyon avec les répugances de Mesdames semblaient annoncer la prochaine entrée en scène.
Dans cette grosse affaire de la présentation, le comte Jean avait l'appui de Richelieu. D'abord indécis, sans grande confiance dans la durée du caprice du Roi, hésitant à se compromettre publiquement à la suite d'une intrigue si basse, tenu d'ailleurs en respect par Choiseul, qu'il redoutait, cajolait et voulait ménager, Richelieu n'était entré j que très-souterrainement dans le parti de la maîtresse; mais lorsque, par ses rapports journaliers et
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familiers avec le Roi, il se fut assuré que le caprice était sérieux et qu'on pouvait faire jeu sur la du Barry, il se risqua. Jaloux de la grande place que M. de Choiseul, e ce brouillon», comme il l'appelait, avait prise dans les habitudes du Roi, de sa dictature dans le ministère, Richelieu entrevoyait une revanche dans l'élévation de la comtesse. Dévoré de dépit, rongé de l'envie secrète dune grande position politique dont sa réputation de légèreté, d'homme à femmes, de négociateur amoureux, lui avait toujours défendu les abords, il n'avait pas renoncé à ce rêve dont les intrigues de madame de Lauraguais l'avait entêté à la mort du maréchal de Belle-Isle : la place de premier ministre ; et le moins qu'il espérait, c'était d'entrer au conseil derrière la maîtresse devenant la favorite. Le comte Jean eut donc auprès du Roi un allié dévoué. Richelieu mit en œuvre son manège, son parlage, ses petits propos, et jusqu'à ce qu'il savait d'histoire pour mettre le cœur du Roi en paix avec sa conscience. L'affectation de vertu de la cour n'était, selon lui, que dépit et jalousie. Puis le plaisir n'était-il pas le premier des droits du Roi ? Et Richelieu disait encore que ce ne serait point être roi que de ne point imposer son choix à ses ministres et à sa cour. C'est ainsi et de son mieux que Richelieu catéchisait le Roi, le poussait au courage et travaillait à la présentation.
Mais c'était à côté de Richelieu, dans la branche
cadette de sa famille, que madame du Barry trouvait son grand point d"appui, son soutien le plus hardi et le plus sérieux. Elle le trouvait dans ce représentant de l'autorité religieuse et de l'autorité monarchique, le protecteur des Jésuites, l'homme dont toute la vie n'est qu'un duel avec M. de Choiseul, duel qui menace un moment d'avoir l'échafaud pour dénoûment: M. d'Aiguillon.
M. de Choiseul appartient aux jansénistes, aux parlementaires, aux philosophes, à la réforme de TÉglise et de l'État, à la première levée delà liberté, à la conspiration de l'avenir. M. d'Aiguillon appartient aux traditions de sa famille, à l'école de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu, à la sagesse du passé, à la théorie des droits absolus du pouvoir, au parti de la discipline sociale , à la doctrine qui fait du gouvernement monarchique un bon plaisir tempéré par une théocratie. En ces deux hommes tout est contraire, l'administration intérieure de la patrie, aussi bien que le dessin de ses alliances sur la carte de l'Europe. Ils sont les deux champions et les deux extrémités de leur siècle. La lutte de leurs personnalités est une lutte de principes et les idées du temps s'agitent autour de leurs querelles.
Le duc d'Aiguillon, amant de madame de Châteauroux (1), éloigné en 17 45 des petits appartements
(1) Madame de Châteauroux n'était encore que madame de la Tournelle, et le duc d'Aiguillon que le duc d'Agéno'S. Le futur ministre de