CHAPITRE TROISIEME. 4fi
par la jalousie de Louis XV et tombé en disgrâCc pendant de longues années, n'avait obtenu qu'en 176-2 les entrées de la chambre, sa rentrée, poni ainsi dire, sur le théâtre de Versailles, où il devenait l'ami intime du Dauphin. Effrayé de l'influence de d'Aiguillon sur l'esprit du religieux prince, et le sachant dès cette heure porté au ministère de la marine par les dévots de la cour, Saint-Sulpice et peutêtre les remords de Louis XV, Choiseul avait suscité La Chalotais au vainqueur de Saint-Cast. Là, dans cette province de Bretagne, où les Jésuites, autorisés par le gouverneur d'Aiguillon, prenaient pied pour une restauration, Choiseul avait lancé ce cruel portraitiste des Jésuites dans son fameux compte rendu. Ainsi donc, par-dessus d'Aiguillon, que le parti Choiseul accusait de concussions, pardessus Choiseul, que le parti d'Aiguillon accusait d'avoir empoisonné le Dauphin et la Dauphine, c'était le jésuitisme et le philosophisme qui étaient aux prises, et ce grand procès aux dix-huit cents témoins devenait l'arène où les deux esprits qui divisent encore la France et se disputent le monde luttaient, avançaient, reculaient, triomphaient, succombaient tour à tour, selon les vicissitudes et les contre-coups des choses humaines. Un jour, la disparition de madame de Pompadour faisait , entière la domination de Choiseul sur le Roi. Un
la du Barry ne succède à la pairie et ne prend le nom du duc d'Aiguillon que le 31 janvier 1750.
autre jour un murmure de Broglie sur la politique autrichienne de Ghoiseul retirait de son néant et faisait revenir sur l'eau d'Aiguillon. Mais enfin les morts successives du Dauphin, de la Dauphine, de la Reine, avaient laissé l'adversaire du ministreroi bien faible et tout prêt à succomber dans son duel, dans son long et interminable procès. Et, dans l'abandon où se trouvait d'Aiguillon et les idées dont il portait la fortune, l'ennemi de Ghoiseul se tournait suppliant vers madame du Barry. Il fallait dans la main du parti dévot une maîtresse déclarée, pour frapper de grands coups.
Malgré ces appuis, la présentation tardait. On était déjà loin du mois de janvier où Paris chaque jour attendait dans une curiosité fiévreuse l'événemenl. On avait annoncé presque positivement que ce serait pour le dimanche 29 janvier. Mais M. de la Vauguyon, envoyé par le maréchal de Richelieu près de Mesdames pour les informer que, selon le protocole, madame du Barry s'était rendue chez leurs dames d'honneur, avait vu madame Adélaïde tourner brusquement le dos à sa personne et au petit discours dans lequel il lui prêchait la soumission aux volontés du Roi. Ce n'était que partie remise ; la présentation aurait lieu bien certainement le mercredi suivant, jour pour lequel le Roi, reconduisant les duchesses de Ghoiseul, de Gramont, de Mirepoix, avait seule invité la dernière.
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Point. Et, à quelques jours de là, le Roi faisait à la chasse une chute de cheval qui ajournait de nouveau la présentation (1). Au milieu de tous ces retards, la comtesse de Béarn prenait peur des suites que cette présentation pouvait avoir pour elle dans l'avenir, et, simulant une entorse, gardait obstinément sa chaise longue.
En février, madame du Deffand, qui se vantait d'avoir gagné tous ses paris, pariait que la maîtresse ne serait pas présentée, que le Roi ne commettrait pas inutilement cette action indécente.
Les mois de février et de mars se passaient sans qu'il fût question de rien. Le Roi hésitait évidemment. Il était urgent de vaincre ses dernières hésitations, de brusquer ce qui lui restait de pudeur vis-à-vis de ses filles. Le triumvirat du Barry, Richelieu, d'Aiguillon, commandait à sa créature un suprême effort, une scène de larmes où, se jetant aux pieds du Roi, elle le suppliait de faire cesser les propos injurieux sur sa présentation annoncée par les gazettes étrangères et que chaque jour semblait reculer Le Roi cédait. Le 21 avril 1769, au retour de
la chasse, Louis XV annonçait qu'il y aurait une présentation le lendemain qu'elle serait unique
que c'était celle dont il était question depuis long-
(1) Lettres de la marquise du Deffand à Walpole. Treuttel et Wurtz, 1812. — Une lettre missive émanant de la maison du Roi (Archives nationales, O' 411) annonce que l'accident arrivé au Roi n'aura aucune suite fâcheuse, qu'il n'y a pas fracture, mais seulement une forte contusion.
temps la présentation delà comtesse duBarry (1).
Le grand jour était venu. Paris accourait à Versailles. La curiosité de tout un peuple battait la grille du parc. La présentation devait avoir lieu le soir après l'office. L'heure approchait. Richelieu, remplissant sa charge de premier gentilhomme, était auprès du Roi. Choiseul était de l'autre côté. Tous deux attendaient, comptaient les minutes, s'observaient, guettaient le bruit, épiaient le Roi. Le Roi, mal à l'aise, inquiet, agité, regardait à tout moment sa montre et s'étonnait d'attendre. Il allait et venait, marmottait des paroles qu'il ne finissait pas, s'impatientait du bruit qu'il entendait aux grilles et aux avenues, et dont il demandait la cause à Choiseul. «■ Sire, — répondait Choiseul avec sa finesse sarcastique, — le peuple, informé que c'est aujourd'hui que madame du Barry doit avoir l'honneur d'être présentée à Votre Majesté, est accouru de toutes parts pour être témoin de son entrée, ne pouvant l'être de l'accueil que Votre Majesté lui fera. »
L'heure est depuis longtemps passée. Madame du Barry ne paraît pas. Choiseul et ses amis ra^ onnent de joie. Richelieu, dans un coin de fenêtre, sent l'assurance lui manquer. Le Roi va vers la fenêtre, regarde dans la nuit: rien. Enfin il se décide, et il ouvre la bouche pour contremander la présentation. « Sire, voilà madame du Barry, — s'écrie Richelieu,
(1) Anecdotes sur la comtesse du. Barry. Londres, 1775.