CHAPITRE PREMIER
cette France où croulent leurs maisons ; au milieu de ce déchirement et de ce conflit entre les habitudes du vieil esprit français et les audaces nouvelles qui ont pour ministre M. de Choiseul ; entre ces deux absolus , l'Église et la royauté d'une part, la révolution de l'autre, les esprits ne voient plus dans madame du Barry la femme, la courtisane, la fille, la du Barry : ils ne voient en elle qu'un moyen, une arme avec laquelle un parti tue un parti. Et voilà, chose étrange ! qu'en ce dix-huitième siècle, habitué à faire de la femme l'instrument des changements d'État, madame du Barry rallie autour d'elle, à son insu, tous les sentiments religieux et tous les sentiments politiques contrariés, blessés, humiliés par le ministère Choiseul. Tout ce qu'il restait de vieille France •inracinéedans ce qu'elle croyait, et effrayée de cette chaîne d'incrédulité nouée de Fontenelle à Voltaire, par le médecin La Mettrie, le géologue Demaillet, le physicien Boulanger, le naturaliste Buffon, le géomètre d'Alembert ; tous les hommes inquiets de cet assaut donné par les connaissances des choses naturelles, par les sciences exactes, positives, matérielles, aux mystères des choses divines; les hommes opposés à la nouveauté des théories gouvernementales, au rêve des systèmes, à l'expérience du progrès ; ceux-là qui, avec l'assemblée des évêques, croyaient l'Église et l'État unis dans la vie et dans la mort, et voyaient une révolution politique au bout d'une révolution religieuse ; ceux qui annonçaient dès 1765 « que l'esprit philosophique était destiné à faire naître les plus
étranges révolutions et à précipiter la France dans les horreurs de l'anarchie »; ceux-là encore qui pensaient que l'esprit humain était contenu et sauvegardé dans l'avenir par l'éducation que l'enfance recevait du corps des Jésuites (1) ; — tout ce grand parti était condamné à faire taire ses répugnances pour pousser madame du Barry là oii elle devait le servir. Mille passions, mille dévouements, ce qu'un grand ordre laisse derrière lui de relations, d'amitiés, de souvenirs, d'intérêts ; l'efFroi du cœur de Louis XV devant la multitude républicaine (2) sur laquelle régnerait son successeur ; les ressentiments secrets du Dauphin et de la Dauphine contre Choiseul, légués dans leur testament à Louis XVI, les espérances de la Reine brodant de ses mains bientôt glacées par la mort un meuble pour la première maison des Jésuites rétablie, tout se ralliait ou était rattaché par le parti à cette présentation d'état. De là cette entente, cette complicité instinctive autour de la maîtresse, ces mains et ces secours invisibles qui soutinrent la du Barry; de là, ce souffle et cette aide d'une puissante opinion publique qui la portèrent au pouvoir sur le nuage de Psyché.
M. de Choiseul ne se trompa pas sur la signification de l'avènement de madame du Barry. A tous les
(1) En 1762, le Président d'Aiguilles déclarait qu'avec la destruction des jésuites l'anglicisme, autrement dit le républicanisme, formeroit un jour l'esprit de la nation.
(2) Expression d'une lettre de Louis XV à Choiseul, datée de Fontainebleau, 15 octobre 1765, communiquée par M. le duc de Choiseul à la lîevui de Paris, 1829, vol. IV.