CHAPITRE QUATRIEME
Tous les vœux de madame du Barry étaient comblés par cette présentation. Elle s'endormait dans la joie d'une pleine victoire; mais son triomphe n'était point encore absolu. Il lui restait à essuyer et à vaincre les dernières pudeurs de la cour, les répugnances des femmes titrées, les protestations et les hésitations des grands noms de Versailles devant un avènement aussi brusque, une fortune aussi nouvelle. Au mois de mai, dans le voyage à Marly qui suivait la présentation et où le Roi s'établissait jusqu'aux fêtes de la Pentecôte, les femmes priées montraient tant de froideur, que le malaise était presque général. Le bruit même se répandait que la princesse de Guéménée avait manqué à madame du Barry et qu'elle avait reçu l'ordre du Roi de se retirer près des petites dames, dont elle était gouvernante en survivance de madame de Marsan. Au milieu des bouderies des femmes présentes, le jeu était glacial; quelques seigneurs refusaient de tailler prétextant leur manque d'argent. La favorite jouait cependant et l'infortunée, pontant au pharaon, devant la carte fatale, n'avait-elle pas le malheur de s'écrier: Ah! je suis frite! « Il faut vous en croire. Madame, lui répondait une mauvaise langue, en ramassant son argent, vous devez vous y connaître (1). » Une insolence qui faisait allusion à l'état de sa mère, la cuisinière de M"*" Frédérique. Madame du Barry, turlupinée, délaissée, isolée,
(1) Anecdotes sur madame la comtesse du Bai-ri. Londres, 1775.
était obligée de faire retraite vers sa société, et de se réduire à son très-petit monde, c'est-à-dire à madame d'Alogny et à cette vieille plaideuse de comtesse de Béarn,
Le parti de la maîtresse travaillait sous main à assurer à la favorite des entours, à lui acheter le chapo'onnage d'un grand nom de la monarchie. Pour ce rôle, les fortes têtes de son conseil avaient jeté les yeux sur la maréchale de Mirepoix, cette besoigneuse, toujours noyée de dettes, et toujours courant après un argent « qu'elle dépensait à acheter des niaiseries ». Dès le mois de janvier, le Roi avait eu avec la petite maréchale des pourparlers qui semblaient n'avoir point abouti. Enfin, la faible et endettée créature, qui se trouvait être la propre sœur du maréchal de Beauvau, l'amie et l'alliée des Choiseul, consentait à devenir la voyageuse et la soupeuse de la du Barry moyennant cent mille francs de rente, dont elle n'avait ni le contrat ni le brevet, mais seulement un bon au moyen duquel on la tenait à discrétion et on pouvait la soumettre à toutes les humiliations (1). La maréchale avait bien eu de la du Barry la promesse des Loges de Nantes, mais finalement le Roi les donnait à la favorite (2). En dépit de ce crève-cœur d'une influence
(1) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole, vol. II.
(2) Les Loges de Nantes étaient le cadeau que le Roi faisait à la du Barry pour ses étrènnes de 1770. Les mémoires du temps estiment le revenu à 40,000 livres de rente. Dans l'inventaire des papiers de la comtesse du Barry transportés de Luciennes aux archives de Seine-et-