CHAPITRE QUATRIÈME
fermier général Virly, et de l'argent dont l'aidait un très-généreux prêteur, son habile beau-frère, le comte Jean (1) : le Roué savait faire la banque du Roi, en prêtant à sa maîtresse.
Peu à peu. autour de cette favorite si commode, si pardonnable, plus assise chaque jour, plus établie, plus solide, la quarantaine se faisait moins sévère. Les individualités se dégageaient des engagements d'un ordre , d'un parti , d'une coterie. La conspiration des froideurs se débandait ; les grands airs n'étaient plus si secs; le respect humain, la peur du public et des voisins devenait moins grande ; on commençait, dans les coins de Versailles, à se mettre deux ou trois pour avoir le courage d'une petite lâcheté, et l'on finissait par n'être plus guère scandalisé quand on entendait, à Bellevue, pour le jeu de madame du Barry, madame de Flavacourt s'écrier qu'elle en serait, le duc de Richelieu dire tout haut, en se joignant à elle, « qu'il était tout entier à madame du Barry ». Et le maréchal aussitôt établissant un petit lansquenet pour l'apprendre à la maîtresse, perdait galamment 250 louis, et le Roi, se moquant de lui et lui demandant comment il avait fait pour perdre tant d'argent à un si médiocre jeu, le maréchal lui répondait par cette citation d'un opéra :
Le plus sage S'enflamme et s'engage Sans savoir comment.
(1) Correspondance inédite du comte du Barry. Revue de Paris, novembre
Le Roi de rire, et avec le Roi tout le monde du salon de Bellevue (1).
Ce souper de Bellevue du mois de juin fut trèscommenté par les politiques de la cour; il devint, selon l'expression d'une feuille manuscrite du temps, le thermomètre, qui allait conseiller aux courtisans « le degré de chaud ou de froid » à apporter dans leurs assiduités respectives près de l'un ou de l'autre parti ennemi. On répétait les paroles aimablement amoureuses du Roi à la favorite, et son bonheur tout haut exprimé de la posséder pour la première fois dans ce beau site. On montrait madame du Barry placée par le Roi à table entre lui et le comte de la Marche, à cause de l'amitié de ce prince pour cette dame, avait dit Louis XV, qui laissait les autres convives s'attabler comme ils voulaient. On faisait la remarque que le neveu de la comtesse, le jeune du Barry, tout récemment sorti des pages de la chambre du Roi, avait été admis à
1836. — Le Roué dit dans sa lettre adressée à M. de Malesherbes : « Pour soutenir son nouvel état pendant les quinze premiers mois , où elle ne reçut aucune grâce pécuniaire, je fondis mon portefeuille et engageai le reste de ma fortune. >>
(1) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Treuttel, 1812, vol. L — Le Roi était parti le 21 juin 1769 de Marly pour aller coucher à Bellevue, et de là se rendre au château de Saint-Hubert. Le Roi venait à Saint-Hubert pour observer, en compagnie de madame du Barry, le passage de la planète Vénus sur le soleil, et les explications du royal amant à son ignorante maitresse et ses caressants efforts pour lui faire voir Vastre dans un télescope donnaient lieu à des vers de courtisan :
Que nous diront ce télescope, Cette Vénus et ce soleil ?