CHAPITRE CINQUIEME
légers : madame du Barry empêchait cette nomination.
Ainsi menacé, M. de Choiseul restait encore confiant dans l'étendue de ses projets. Il était rassuré par les difficultés de la crise politique dont l'Europe était menacée , par le suffrage des magistrats , des hommes de lettres, de tous les gens scandalisés des nouvelles amours du Roi par principe ou par état. Le Roi d'ailleurs tenait à son ministre. Il vivait dans la foi que M. de Choiseul était le seul homme capable de faire marcher les affaires, le seul possédant l'art de tenir les ennemis de la France divisés et hors d'état de l'inquiéter. Il le croyait l'homme nécessaire, indispensable, la clef de voûte de la paix européenne. Il redoutait une nouvelle figure, le tracas d'un changement, l'embarras momentané du train habituel de la monarchie. Ne voyait-il pas, au premier bruil de la disgrâce de Choiseul, le lieutenant de police venir lui annoncer la baisse des effets royaux, le prince de Starhemberg lui demander des explications de la part du prince de Kaunitz au nom de l'Autriche, et tous les ministres des Bourbons de l'Europe, attachés à M. de Choiseul par le Pacte de famille, suivre le prince Starhemberg? Pour sortir d'embarras, Louis XV rompait avec ses habitudes, et, sans chercher à rapprocher son ministre de sa maîtresse, comme il avait déjà tenté de le faire dans le souper de Bellevue, il entrait en explication avec M. de Choiseul, lui exposait sa conduite et défendait madame du Barry contre son hostilité et ses soupçons.
Le Roi écrivait à son ministre cette lettre dont l'authenticité est incontestable :
« ... Je commence par M. d'Aiguillon. Comment pouvez-vous croire qu'il puisse vous remplacer? Je l'aime assez, il est vrai, à cause du tour que je lui ai joué il y a bien longtemps (1). Haï comme il l'est, quel bien pourroit-il faire?
« Vous faites bien mes affaires, je suis content de vous ; mais gardez-vous des entours et des donneurs d'avis; c'est ce que j'ai toujours haï et que je déteste plus que jamais. Vous connoissez madame du Barry; ce n'est assurément point M. de Richelieu qui me l'a fait connoître (2), quoiqu'il la connût, et il n'ose pas la voir; et la seule fois qu'il l'a vue un moment, c'est par mon ordre exprès. J'ai pensé la connoître avant son mariage. Elle est jolie, j'en suis content, et je lui recommande tous les jours de prendre garde aussi à ses entours et donneurs d'avis; car vous croyez bien qu'elle n'en manque pas. Elle n'a nulle haine contre vous ; elle connoît votre esprit et ne vous veut point de mal. Le déchaînement contre elle a été affreux, à tort pour la plus grande partie. L'on seroit à ses pieds si... Ainsi va le monde.
« Elle est très-jolie, elle me plaît, cela doit suf-
(1) Le Roi fait allusion ici à la duchesse de Châteauroux enlevée pai lui au duc d'Aiguillon.
(2) Sara Goudar, dans ses Remarques sur les Anecdotes de madame la comtesse Dubarri, dit tenir de bonne part « que le Roi avait jeté par accident un coup d'oeil sur elle dans une foule et ensuite Tavait perdue de vue ; mais ce premier coup d'œil ayant fait impression sur lui, il chargea Le'oel de la retrouver ».