CHAPITRE CINQUIÈME
fire. Veut-on que je prenne une fille de condition? Si l'archiduchesse étoit telle que je la désirerois, je la prendrois pour femme avec grand plaisir; mais je voudrois la voir et la connoître auparavant. Son frère en a été chercher une, et il n'a pas réussi. Je crois que je verrois mieux que lui, car il faudra bien faire une fin ; et le beau sexe autrement me troubleroit toujours; car très-certainement vous ne verrez pas, de ma part, une dame de Maintenon. En voilà, je pense, assez pour cette fois-ci (1)... »
Une entrevue, une conversation de trois heures entre M. de Choiseul et madame du Barry pendant le séjour de la cour à Fontainebleau, était la suite de cette lettre, mais chacun apportait à la conférence ses défiances, ses préjugés, ses .exigences. L'on demeurait sur le pied de guerre avec des formes un peu plus hypocrites. Et M. de Choiseul en était pour sa démarche, que ses amis considéraient comme une faute, « puisqu'elle n'avait produit aucun bon effet » (2),
Madame du Barry commençait à occuper l'Europe : ce qu'on racontait de son passé, ce qu'on savait de son empire sur les sens du Roi, ce qui transpirait de ses victoires sourdes sur le premier
(1) Lettre de Louis XV au duc de Choiseul, communiquée par son neveu, M. le duc de Choiseul. Becue de Paris, 1829, t. IV. La lettre est autographiée.
(2) Lettres de la marquise du De/fand à Walpole. Treuttel, 1812, t. I.
ministre de la monarchie, ce que ses portraits gravés disaient de sa beauté et de sa grâce, faisaient de la favorite un personnage énigmatique, une figure historique pleine d'imprévu et de nouveauté vers laquelle se tournait la curiosité de l'étranger. Et Walpole, débarqué d'Angleterre en France au mois de septembre, presque au débotté, courait à Versailles pour se donner le spectacle de la femme aimée du Roi de France. Il apercevait madame du Barry à la chapelle. Accompagnée de son inséparable belle-sœur, la favorite venait se placer au pied de l'autel dans la tribune du bas, sans poudre, sans rouge, sans avoir fait sa toilette (1). Le lord anglais, qui se compare quelque part, en son carrosse peint et doré, au grand-père des Amours, marque son étonnement de ce peu d'apparat, de ce sans façon de la maîtresse dans le palais de Louis XIV. C'est que madame du Barry apportait à la cour de son ancienne vie des habitudes paresseuses et molles de corps, un goût de négligé galant, une répugnance pour les exigences et les sacrifices de la grande toilette officielle. Elle se trouvait de trop beaux cheveux pour les gâter par de la poudre et se refusa toujours, madame Lebrun l'affirme, à porter du rouge. Elle aimait autour de son corps l'abandon des choses, le flottant des étoffes, la fluidité des tissus, une toilette qui gardait un peu du déshabillé de la chambre, du boudoir. Même aux soupers des ca-
(1) Lettre du 17 septembre 1769. Lettres d'Horace Walpole à Georges Montagu. Janet. 1818.