‹ La Du BarryChapitre 33 sur 154 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

binets, qui n'avaient encore vu les femmes qu'en grands habits, madame du Barry habituait Louis XV à la voir venir à table en petite robe. Et, dans cette mise de volupté, elle portait ces chignons lâches, inventés, enseignés par elle à son ancien amant, le coifTeur Lamet, ces chignons à la du Barry (1) qui, tenus à la tête, mais ne paraissant pas y tenir, ressemblaient à la chevelure prête à crouler sur une tête de femme qui se renverse.

Le restant de l'automne, dans cette vie nomade do la cour, dans cette succession de déplacements au moyen desquels Louis XV cherchait à tromper le solennel ennui de Versailles, dans ses séjours à Ghoisy, à Saint-Hubert, à Fontainebleau, le Roi a la satisfaction de voir madame du Barry cortégée d'une quinzaine de grandes dames conquises et gagnées. Madame du Barry accompagne le plus souvent son royal amant dans ce joli costume masculin qu'a popularisé le tableau de Drouais. C'est dans cet habit de chasseresse, pendant le voyage de la cour à Fontainebleau, qu'elle se rend au lancé d'un cerf au Pavillon du Roi, chez Bouret, le grand inventeur

(1) Madame du Barrj' n'aurait pas seulement créé les chignons qui portent son nom. Les Anecdotes attribuent encore au goût et à la coquetterie de madame du Barry l'invention du grehichon, une longue épingle dont le bouton était ordinairement formé d'un diamant, et qu'on enfonçait dans son chignon en le posant à gauche. Le nom l'avait fait rejeter des femmes honnêtes, et le greluchon n'avait été adopté que par les demoiselles du bon ton.

el le maître suprême en fait d'adulations courtisanesques. Il menait madame du Barry devant la Vénus sculptée par Coustou pour le roi de Prusse, statue à laquelle le galant fermier général, divinisant l'amour du Roi, avait fait substituer la tête de la favorite (1).

(1) Anecdotes sur M. la comtesse Du Barri. Londres, 1775

Nomination de l'abbé Terrai au contrôle général. — Choiseul effraye un moment la favorite de l'arrivée de la Dauphine. — La continuation du procès d'Aiguillon, prévenu de faits qui entachent son honneur. — Tripotage du chancelier. — Madame du Barry devenant la maîtresse de d'Aiguillon et l'instrument du renvoi de Choiseul. — Enlèvement du greffe du Palais-de-Justice des minutes du procès d'Aiguillon. — Refroidissement du Roi pour Choiseul. — Dénonciation de l'abbé de la Ville. — La levée du conseil du 21 septembre 1770.

L'année 1769 finissait mal pour M. de Choiseul. Le 21 décembre, dans un conseil tenu à Versailles et composé des membres des conseils d'État, des Finances, des Dépêches, le contrôleur général Maynon d'Invau, une créature de Choiseul, dont les plans financiers avaient été critiqués par le chancelier, les déposait sur le bureau changés, corrigés, modifiés, déclarant qu'il n'avait rien de mieux à présenter. Maupeou prenait la parole, faisait une peinture colorée de la détresse de la France et démontrait l'insuffisance des plans présentés par le contrôleur général. Là-dessus, Choiseul défendait son protégé, ses opérations. Le chancelier répliquait avec une grande véhémence et réfutait

victorieusement les dires du duc de Choiseul. Le Roi, ne cachant pas son humeur, rompait le conseil, se retirait dans son cabinet dont il refermait la porte sur lui avec violence (1). Puis le chancelier était appelé et restait en conférence une demi-heure avec le Roi. Là était arrêtée la nomination de l'abbé Terrai , que le chancelier avait d'avance bercé de l'espérance de passer un jour du contrôle général à quelque département moins dangereux, dans le vide que devait faire la prochaine retraite des Choiseul. C'était un ennemi de plus et en possession de gêner et de contrecarrer tous les projets du ministre, un ennemi dont Choiseul avec sa légèreté allait exaspérer l'hostilité par des satires et des moqueries de salon sur ses idées économiques. Le soir du conseil, où le duc pressentait ce qu'amènerait le lendemain la conférence du Roi et du chancelier, il montrait une gaieté qui faisait écrire à une des femmes qui soupaient chez lui : « Il sera comme [Charles VII à qui on disait : « On ne peut perdre un « royaume plus gaiement (2). »

M. de Choiseul, en dépit de sa gaieté et de son insouciance affectée, commençait à trouver, ainsi qu'il le disait crûment, que la coquine lui donnait bien de l' embarras {^). Il ne pouvait s'empêcher d'être

(1) Mémoires concernant l'administration des finances sous le tninistère de M. l'abbé Terrai, contrôleur général. Londres, Adamson, 1776.

(2) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Treuttel, 1812, t. L

(3) La Vie et les Mémoires du général Dumouriez, par Berville et Barrière. Baudouin, 1822, t. L

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inquiet; il s'agitait sur les grands chemins, courant de Versailles à Chanteloup, de Chanteloup à Met^, donnant le change au public et s'étourdissant peutêtre lui-même par un train royal, une table de quarante couverts. Il se laissait même aller à faire quelques concessions aux circonstances. Il se renfermait dans ses trois ministères qu'il tenait par lui, par le duc de Praslin. Il n'affectait plus de suprématie sur les ministres d'État (1). Le reste de ses espérances reposait sur l'arrivée de la Dauphine, sur l'influence qu'elle prendrait, selon toutes prévisions, auprès du Roi, sur le ton de décence qu'elle allait ramener à la cour. D'avance il manœuvrait autour de madame du Barry, à laquelle par moments, selon son expression, la cou?' puait au nez; il l'effrayait pardessous main, lui faisait conseiller par M. de Noailles (le s'éloigner, de céder la place un moment, d'aller aux eaux de Baréges {•i). Sans Richelieu, madame du Barry partait; mais Richelieu lui ouvrait les yeux, et elle restait, maintenue dans cette résolution par d'Aiguillon. L'archiduchesse installée à Versailles, les ombrages que la favorite donnait au Roi, les rapports avec lesquels elle l'indisposait contre la jeune Dauphine changeaient bientôt en froideur les premiers sentiments de Louis XV et ruinaient, avec le crédit de Marie-Antoinette, les dernières chances du ministre.

(1) Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, par Lacretelle. Delaimay, 1812, t. IV.

(2) Anecdotes sur M. la comtesse Du Barri. Londres, 1775.

Au mois de mars de cette année 1770, madame du Deffand, grâce à sa chambre, qu'elle compare à un théâtre avec changements de décoration, où succèdent aux Beauvau, aux Stainville, aux Praslin, les Mirepoix, les d'Aiguillon, les Chabrillant, les Beda, qui se rencontrent sans se combattre et sans se fuir sur ce terrain neutre, grâce à tout ce qui se dit, s'avoue, se confesse autour d'elle, dans l'abandon de la conversation, madame du Deffand prédisait que l'année ne se passerait pas sans une grande révolution (I), annonçait neuf mois d'avance le renversement de Ghoiseul et l'avènement de d'Aisruillon.

L'éternel procès de d'Aiguillon continuait avec l'apport dans ce duel d'animosités rendues furieuses. Le duc de Ghoiseul comprenait que dans sa lutte avec madame du Barry le duc d'Aiguillon était l'âme de la clique, ainsi que nommait le monde de Chanteloup le parti adverse : il voulait lui barrer le chemin du ministère par une condamnation infamante. D'Aiguillon, nous l'avons dit, tout à la fois en butte à la haine du chancelier et de Ghoiseul, avait été heureux de trouver un point d'appui chez la du Barry. Dans les mémoires rédigés par Soulavie, d'après ses papiers, le duc d'Aiguillon affirme n'avoir fait aucune démarche pour s'assurer la protection de la favorite qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vue.

(1) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Treuttel, 1812, t. IL

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