CHAPITRE SIXIEME
Madame du Barry aurait pris l'initiative de la démarche. Dans sa haine de Choiscul, et avec la connaissance qu'elle avait de l'oppression qu'il exerçait sur d'Aiguillon, elle avait fait proposer à ce dernier son alliance. Du reste, l'appui donné dans le commencement par madame du Barry au duc d'Aiguillon fut de peu d'effet; à la retraite du maréchal d'Estrées, elle ne pouvait rien obtenir pour lui (1). Et longtemps l'action de d'Aiguillon n'ayant aucun accès officiel à Versailles, ne fut, contrairement à l'assertion des mémoires du temps, qu'une action souterraine s'exerçant par des messages, des introductions par des escaliers dérobés, des entrevues mystérieuses, et encore cette action était-elle contreminée par les tortueuses machinations du chancelier, qui ne soutenait qu'à demi et fort traîtreusement son nouvel allié. C'était lui qui, malgré l'enragement fe d'Aiguillon, avait fait adopter l'idée du jugement de l'ancien gouverneur de Bretagne par cette hétéroclite Cour des pairs siégeant dans l'antichambre de la Reine. C'était encore lui qui au bout de trois séances, et sur la tournure favorable que prenait l'affaire, faisait remplacer le jugement de la pairie par un lit de justice du 27 juin, où l'on enregistrait une déclaration qui annulait toute la procédure : lit de justice qui ne terminait pas le conflit, et dont le bénéfice le plus clair pour d'Aiguillon était d'être nommé du voyage de Marly, d'être admis à soupei
(1) Anecdotes sur AI. la comtesse du Barri. Londres, 1775.
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avec le Roi (1). De toute cette politique perfide du chancelier résultait le fameux arrêt du 2 juillet, qui déshonorait le duc d'Aiguillon, le déclarait pi^évenu de faits qui entachaient son honneuj' et le suspendait des fonctions de la pairie jusqu'à son jugement.
La brutalité du fait, de l'acte du parlement, ouvrait les yeux de la favorite qui, très-ignorante des choses de la politique, avait peut-être à se reprocher de n'avoir pas rendu à d'Aiguillon tous les services exigés par sa position, cela, non par manque de bonne volonté, mais seulement par incompréhension de tout le tripotage (2) du chancelier. Aujourd'hui elle se sentait personnellement touchée et comme solidaire de cette note infamante frappant l'homme qu'elle protégeait. Puis, pour se rappeler maintenant à la favorite, d'Aiguillon avait accès près d'elle à toutes heures ; son rôle de solliciteur, caché presque secret, avait cessé. Par la charge de commandant des chevau-légers de la garde du Roi, qu'elle avait fait refuser au comte de Choiseul et qu'elle avait fait obtenir à d'Aiguillon, l'ennemi de Choiseul avait le droit de travailler avec le Roi, d'être du conseil, de faire enfin partie de Versailles. Et le politique avait si bien compris l'importance de s'établir et de s"impatroniser à la cour, que ce commandementdes chevau-légers, qui n'avait jamais été payé plus de cinq à six cent mille livres, il s'-était
(1) Vie privée de Louis XV. Londres, Peter Lyton, t. IV.
(2) Mémoires du ministère du duc d' Aiguillon. Buisson, 1792.