CHAPITRE SIXIÈME
décidé à en donner douze cent cinquante mille livres (1).
C'est alors que d'Aiguillon, de concert avec le chancelier, s'empare de madame du Barry, lui fait journellement la leçon^la maintient dans une permanence de la haine. Il la force à exiger du Roi l'exil de la comtesse de Gramont ('2). 11 échauffe, il passionne cette nature sans affection, sans ressentiment, sans passion, sans intérêt pour les gens de Versailles , auxquels au fond la nouvelle favorite n'accorde pas plus de ses sentiments humains qu'une femme n'en donne aux acteurs avec lesquels le hasarti la fait jouer sur un théâtre de société. Il la trouble dans la satisfaction de ses victoires. Il jette les alarmes dans sa paresse. Il n'oublie rien pour entraîner son indolence et son insouciance à la lutte. Il lui représente, sans se lasser, qu'il n'y aura pas de sûreté pour elle tant que le duc de Ghoiseul restera en place. Il lui répète que sa position lui fait une
(1) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. Treuttel. 1812, t. II.
(2) Au mois de juillet 1770, aux spectacles donnés sur le théâtre de Choisy, trop étroit pour contenir la famille roj-ale avec tout son service, il arrivait que les dames du palais, s'étant emparées des premiers bancs, refusèrent de faire place k la comtesse du Barry, à la duchesse de Alirepoix, à la comtesse de Valentinois. Des mots piquants étaient échangés, et les plus méchants sortaient de la bouche de la comtesse de Gramont, dame du palais de la Reine. Les offensées portaient plainte, et le Roi exilait la comtesse de Gramont à quinze lieues de la cour. Répétons que c'est la comtesse de Gramont, mère du duc de Gramont, et non la duchesse, sœur du duc de Ghoiseul, comme nous l'avons imprimé par erreur. Madame du Deffand dit en pai-lant de l'exilée : « Je ne Tai rencontrée que deux ou trois fois ; elle m'a paru sotte, hardie et bavarde. »
nécessité d'obtenir la sortie des affaires du premier ministre. Il enfonce dans sa légère cervelle que le meilleur moyen de le ruiner est de confondre sa cause avec la cause des parlements, de le peindre au Roi comme l'âme et le maître de ce corps ambitieux, toujours prêt à l'opposition et à l'empiétement et marchant à l'usurpation des droits du trône. Montrer au Roi que ces deux coups simultanés et concordants, le renvoi de Choiseul et la réduction des parlements, feront disparaître les embarras, faciliteront la marche du gouvernement et le recouvrement des impôts, éloigneront enfin tout péril de guerre : tel est le thème que d'Aiguillon, caressant ses ambitions avec ses vengeances, s'efforce de faire retenir à madame du Barry. Il profite de sa nature espiègle pour la former à la coimédie et la faire agir par de jolies scènes de vaudeville sur l'esprit du Roi. Il lui met dans les mains ces oranges avec lesquelles elle fait sauter le ministère : Saute Choiseul! saute Praslin I Il lui souffle le mot qu'elle dit au Roi après le renvoi de son cuisinier qui ressemblait au ministre : Sire, j'ai renvoyé mon Choiseul ! La gaieté de la favorite, les gamineries de son esprit, sa jeune et mutine folie, son rire gazouillant, ses raisons d'enfant, son parler d'oiseau, ce zézaiement si joli dans sa bouche, tout est tourné et tendu par l'adversaire de Choiseul vers ce grand but : le renversement du ministère et la destruction du parlement (1). Dans ce rôle qu'il
(1) Mémoires secrets pour servir à l'histov-e de la république des lettres, vol. V et VI. — Fastes de Louis XY. A Villefranche, chez la veuve Li-