CHAPITRE SIXIEME
faisait jouer à la favorite, d'Aiguillon fut un jour servi par un sentiment tendre, qui donna à l'actrice la persistance, la chaleur, le dévouement, l'intelligence presque. En homme de son temps, il avait compris que, pour avoir la femme toute i\ soi, il fallait en devenir l'amant. Peut-être bien se mêla-t-il à cet amour diplomatique un peu du désir d'une revanche contre le vilain tour que rappelle agréablement Louis XV dans sa lettre. Toutefois, quelque alliage d'intérêt, de vengeance, de vraie passion qu'il y eût dans la cour qu'il faisait à madame du Barry, il sut toucher ce cœur facile. Et madame du Deffand écrivant: « Le d'Aiguillon est bien avec la du Barry», bien dans toute l'extension du mot, du mieux-mieux possible, comme on disait alors, ne faisait qu'exprimer une vérité connue de tout Paris. Il était maintenant le cavalier servant officiel de la maîtresse. A cette illumination du parc de Versailles, pendant les fêtes de nuit, pour le mariage de Marie- Antoinette, on voyait Choiseul donner le bras à la princesse de Beauvau, on voyait d'Aiguillon donner le bras, un bras d'amoureux, à madame du Barry (2). Au voyage de Compiègne, c'était le même empressement, la même cour, le même bras donné en tout lieu. Puis au milieu des paroles amoureuses l'amant rappelait son procès, démontrait l'inanité de l'acte
berté, 1782. — Yie privée de Louis XV. Londres, 1785. — Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, par Lacretelle. Delaunay, 1812, t. IV.
(2) Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavie. Treuttel et Wurtz, an X, t. I.
dl LA DU BARRY.
de cassation de l'arrêt du 2 juillet, appelait un acte de bon plaisir et de volonté royale, qu'il parvenait enfin à arracher par sa maîtresse au Roi vaincu.
Le 3 septembre, le Roi, de très-grand matin et ventre à terre, arrivait au Palais dans ses équipages de chasse, précédé du Vol et des quatre compagnies rouges. Là, il faisait clouer à ses côtés le tabouret du duc de Noailles, son capitaine des gardes, et donnait l'ordre d'enlever du greffe les minutes du procès d'Aiguillon, que le chancelier emportait. Le duc de Choiseul avait refusé de paraître au Palais et était parti la veille dans la nuit pour la Ferté- Vidame (1). Du coup le ministre-roi chancelait.
Le remercîment du duc d'Aiguillon à madame du Barry fut un cadeau princier. Le duc lui donnait un vis-à-vis, où les toutes fraîches armoiries de la favorite et sa devise : Boutez en avant, étaient entourées d'un litde roses sur lequel se becquetaient des colombes au milieu de cœurs percés, de flambeaux, de tous les accessoires de l'amour, que surmontait une splendide guirlande en burgau; un équipage d'un goût et d'une richesse bien supérieurs aux voitures qui avaient été chercher la Dauphine à Strasbourg (2) . Tout le monde voulut voir dans ce présent, qui avait coûté 52,000 livres, l'affiche publique d'une liaison dont le soupçon ne paraissait pas déplaire à M. d'Aiuillon.
Pendant ce travail fait par d'Aiguillon et le chan-
( 1 1 Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon. Buisson, 1792. (•2) Mémoires secrets de la république des lettres, vol. V.
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celier dans l'esprit du Roi contre Choiseul, contre le parlement, contre cet autre Guise (1), contre cette autre Ligue, auxquels on allait jusqu'à prêter un esprit de révolution, la duchesse de Gramont s'était exilée de la cour et promenait sa colère et son ressentiment par la France. Sous prétexte de voyager, de prendre les eaux, elle voyait sur son chemin les membres des parlements , avait des conférences avec les meneurs, leur disait que les parlements ne vivaient que par son frère, les liait à la fortune d'un ministère qui emporterait dans sa chute les libertés du pouvoir parlementaire, et organisait ainsi sur la cour et sur le Roi lui-même une sorte de pression et d'intimidation de l'opinion publique (2). Le Roi, tenu au courant des démarches et des violences de parole de la sœur de son ministre, allait se refroidissant avec Choiseul. Il continuait à travailler avec lui, à l'inviter à ses soupers , mais sans l'honorer d'un mot d'amabilité ou de confiance. La cabale redoublait d'efforts et poussait madame du Barry à user de toutes ses caresses pour arracher au Roi la lettre de cachet qui devait terminer la lutte : la lettre était peut-être écrite un soir dans un instant d'enivrement, de faiblesse et d'amour; mais, le lende-
(1) D'après Soulavie, une note envoyée k madame du Barry et mise sous les yeux du Roi aurait été pour quelque chose dans la détermination dernière de Louis XV. Cette note déclarait que M. de Choiseul avait la promesse par écrit de Marie-Thérèse d'une petite province en toute souveraineté, avec garantie pour ses descendants, s'il parvenait à dédommager la maison d'Autriche, au préjudice de la monarchie prussienne, des pertes qu'elle avait faites.
(2) Vie privée de Louis XV Peter Lyton, 1785, t. l'V.
main, rien ne pouvait décider le Roi à l'envoj^er. Un incident précipitait enfin les résolutions de Louis XV et le contraignait à une décision, à une volonté. Une des forces de Choiseul était, nous l'avons dit, la persuasion donnée par lui au Roi, que jlui seul conservait la paix et pouvait la maintenir. C'est à cette persuasion que d'Aiguillon et Maupeou s'attaquaient. Ils la minaient sourdement d'abord et à mots couverts. Ils faisaient répandre que le duc de Choiseul, voyant baisser son crédit, voulait exciter la guerre pour se rendre nécessaire, et ils murmuraient que lui seul avait pu exciter les Espagnols à attaquer l'île de Falkland et à faire la garnison prisonnière, que lui seul faisait traîner sur cette affaire la négociation en longueur. Louis XV, lisant toutes les dépêches de Choiseul, n'ignorait pas que son ministre regardait l'armée, la marine et les finances comme hors d'état, en ce moment, de supporter une guerre avec l'Angleterre ; mais la persistance des accusations le jetait dans un doute plus grand chaque jour et qui l'empêchait de prendre la défense de Choiseul (1). Quand d'Aiguillon eut amené Louis XV
(1) L'esprit à la fois léger et audacieux du duc, il faut Tavouer cependant, semblait, dans ce moment critique, tenté par l'aventure d'une guerre, d'une descente en Angleterre. Ne voyait-on pas le ministre, au mois de novembre, un mois avant sa chute, faire déployer sur la table du conseil, à Fontainebleau, le fameux projet de descente fait par La Rosière et Béville sous les ordres de M. de Broglie, pendant les années 1764, 1765, 1766? Ne faisait-il pas appeler à ce conseil les de Broglie, exilés par lui, pour affirmer au Roi la possibilité de la réussite? Et sur le refus de Terrai de fournir les fonds, il obtenait de Foulon qu'il les garantît. C'est dans ce même conseil que Choiseul se faisait donner un acquit comptant de trois millions pour payer ses dettes. Le Roi signait