CHAPITRE SIXIÈME
au point d'irrésolution et d'incertitude qu'il voulait, il faisait avancer madame du Barry, Prenant le Roi à l'improviste, la favorite lui disait que, puisqu'elle ne pouvait le persuader, il était de l'intérêt de l'État et de l'intérêt de son repos de s'éclaircir, que rien n'était plus facile, qu'il n'avait qu'à faire mander et à interroger l'abbé de la Ville, commis de M. de Choiseul et chargé de la partie dont il s'agissait. Or, le parti savait que cet abbé, ancien secrétaire d'ambassade (1), fort considéré et entouré d'une grande confiance au bureau des affaires étrangères, était tombé à n'être plus qu'un commis par suite de l'habitude de M. de Choiseul d'écrire de sa propre main jusqu'aux dépêches du plus petit intérêt. Il devait 'donner la main à tout ce qu'on ferait contre le ministre qui méprisait ses avis, son expérience et sa personne. Le 21 décembre 1770, le Roi, madame du Barry présente, demandait à l'abbé de la Ville,
l'acquit, mais oubliait d'écrire : bon pour trois millions. Foulon, auquel le duc le montrait en revenant de chez le Roi, le faisait apercevoir de l'oubli. M. de Choiseul disait qu'il le ferait réparer au premier travail. Et ce premier travail n'était indiqué que pour le 22 décembre, jour où le Roi se décidait à le renvoyer ; en sorte que cet acquit de comptant n'était pas payé, et que « la queue de cette aventure » nécessitait la démolition de l'hôtel Choiseul. (Mémoires du ministère du duc d^ Aiguillon. Buisson, 1792.)
(1) « L'abbé de la Ville, dit Besenval, avait débuté dans le monde par être Jésuite ; il avait ensuite abandonné cette société pour être prêtre séculier. Placé précepteur auprès des enfans de M. de Fénelon, il le suivit en cette qualité dans son ambassade de Hollande, où bientôt son esprit et ses intrigues l'emportèrent facilement sur le peu de talent et Tesprit borné de M. de Fénelon. L'abbé devint l'homme de confiance et fut fait secrétaire d'ambassade. Il demeura longtemps en Hollande avec succès sous ce titre, et n'en fut rappelé que pour avoir une place de principal commis dans le bureau des aâaires étrangères. »
mandé secrètement dans son cabinet, où en étaient les négociations pour le maintien de la paix, et quelles étaient les intentions de M. de Choiseul. L'abbé répondait qu'il ne pouvait en rendre compte à Sa Majesté, parce que les dépêches du duc de Choiseul ne lui avaient point été communiquées, mais que, si elle voulait connaître le fond de ses dispositions, elle n'avait qu'à commander à ce ministre de faire une lettre pour le Roi d'Espagne, qui déclarât à ce prince que Sa Majesté voulait absolument la paix, et qu'aucune considération ne lui ferait prendre part à la guerre si elle se déclarait. « Si M. de Choiseul obéit sans réplique, disait l'abbé de la Ville, c'est une preuve que ses desseins sont tournés vers la paix; s'il fait des objections, c'est qu'il veut la guerre. » Le Roi entrait au conseil et, avec ce léger tremblement du menton qui était chez lui la marque d'un trouble intérieur, il ordonnait à M. de Choiseul de faire la lettre au roi d'Espagne. M. de Choiseul, qui venait d'expédier un courrier en Espagne avec des propositions d'accommodement, — et le parti d'Aiguillon ne l'ignorait pas, — répondait au Roi qu'avant d'écrire il fallait attendre la réponse au plan d'arrangement, que s'il était refusé il serait toujours temps d'écrire. Le Roi levait le conseil sans dire une parole (1).
[l) Mémoires du baron de Besenval. Paris, Buisson, an XIII, vol. II.
I a signature des contrats du dimanche 23 septembre 1770. — Les intrigues de Croinot avec le prince de Condé. — Lettre de cachet exilant le duc de Choiseul à Chauteloup. — La nomination de Monteynard à !a guerre. — ^ « Je vous le dépromets » de madame du Barry. — La gracieuse intervention de la favorite dans la démission de M. de Choiseul de sa charge de colonel-général des Suisses. — L'achat du tableau de Van Dyck représentant Charles I". — La nomination du duc d'Aiguillon aux affaires étrangères fêtée par un dîner k I^uciennes. — Transes mortelles du monde Choiseul. — Les respectueux hommages des princes du sang.
Le dimanche 23 décembre 1770, Louis XV, après la signature d'un contrat, jetait la plume avec colère sur la table, au lieu de la rendre au secrétaire d'État. Ce trait de vivacité échappé contre le duc de Choiseul en public était remarqué. Le soir, le Roi disait au prince de Condé : « Prince de Condé, serez-vous ici demain? — Oui, sire. » Et le prince, contre sa coutume, couchait à Versailles pour être prêt à tout événement.
Or, le prince de Condé n'était pas de ceux qu attendaient avec le moins d'impatience la chute de Choiseul. Il avait pris des arrangements avec la du Barry qui devaient amener entre ses mains la direc-
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tion politique des affaires. Voici ce qui s'était passé. Cromot, premier commis des finances, instruit par Lebel en 1768, pendant le voyage de Compiègne, de la frénésie d'amour éprouvée par le Roi pour sa toute nouvelle maîtresse, et ayant poussé Laverdy à taquiner et entraver Choiseul dans ses plans, avait été chassé au mois de septembre de cette année. Ramené par l'abbé Terrai, il rentrait dans sa place en décembre 1769, animé du désir de se venger et promettant tout haut de trouver un moyen de perdre le duc. Presque aussitôt, au mois de janvier, il faisait demander par l'abbé Terray au duc de Choiseul l'état de l'emploi des 6i millions donnés à la guerre. Le duc, habitué à ne rendre compte qu'au Roi, refusait. De là suspension du payement des rescriptions et grands débats au conseil, dont le duc de Choiseul sortait triomphant par l'offre un peu ostentatoire des diamants de madame de Choiseul pour assurer les subsides à la Hollande. Alors Cromot, enragé d'être battu, se rejetait sur madame de Monaco, la maîtresse du prince de Condé, qu'il décidait à gagner le prince par l'appât de la succession du duc de Choiseul. Des rendez-vous nocturnes étaient pris pendant les jours gras chez M. de Fontenelle, et le prince s'engageait à s'associer au chancelier et à l'abbé, et à être leur avocat près du Roi, à la condition que madame du Barry lui accorderait :
l°Le commandement des armées;
2° Le choix du successeur à la guerre;