CHAPITRE SEPTIÈME
3" La place de grand maître de l'artillerie.
Les articles avaient été consentis par la maîtresse (1).
Le Roi, sur son mot au prince de Condé, montait dans ses petits appartements et mandait, avant de se mettre au lit, le renvoi de son ministre au Roi d'Espagne, d'après un engagement formel qu'il avait pris de l'informer le premier de cet événement. Choiseul, qui jouissait d'une prépondérance encore plus grande à la cour de Madrid qu'à la cour de Versailles (2), avait demandé et obtenu que sur cet engagement le Roi d'Espagne eût la parole d'honneur du Roi de France. Le tout-puissant ministre avait entre les mains les postes; il se flattait d'avoir connaissance du courrier et de parer sa disgrâce par quelque stratagème semblable à celui dont il avait usé en février 1765 (2).
Mais le courrier était expédié la nuit par des voies détournées, et dès le lendemain matin, partant pour la chasse, le Roi remettait à M. de la Vrillière les lettres de cachet. La lettre du Roi à M. de la Vrillière portait : « Le duc de la Vrillière remettra les ordres suivants à MM. de Choiseul et me rapportera leurs démissions. »
La lettre de cachet, de la mam du Roi et non contre-signée, que le duc de Choiseul recevait de la Vrillière était ainsi conçue :
« J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de
(1) Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon. Buisson, 1792.
(2) Mémoires du baron de Besenval. Paris, Baudouin, 1821, vol. I.
remettre sa démission de sa charge de secrétaire d'Etat et de surintendant des postes entre les mains du duc de la Vrillière, et de se retirer à Chanteloup jusqu'à nouvel ordre de ma part.
« Louis (I). »
« A Versailles, ce 21 décembre 1770. »
Louis XV, en remettant les lettres de cachet à M. de la Vrillière, lui avait dit : « Vous apprendrez à M. de Muy que je lui donne la guerre. » M. de la Vrillière, au sortir de l'entrevue avec Ghoiseul, se rendait à Paris et intimait l'ordre du Roi au nouveau ministre de la guerre, qui acceptait. Mais, aussitôt le ministère accepté, l'honnête homme, celui qu'on appelait le Montausier du règne de Louis XVI, parlait à la Vrillière de son embarras. «Eh quoi! dit M. de la Vrillière. — Mais madame du Barry! répond de Muy, comment cela s'arrangera-t-il ? Je ne puis pas cependant y porter mon portefeuille. Je ne m'y soumettrai jamais. Comment faire? »
(1) Is'ous donnons ici le texte historique de cette lettre commuciquée par le duc de Ghoiseul à la Revue de Paris en 1829. A la lettre pour le duc de Ghoiseul était jointe cette lettre de Louis XV au duc de la Vrillière : « Le duc de la Vrillière remettra les ordres ci joints à MM. de Ghoiseul et me rapportera leurs démissions. Sans madame de Ghoiseul, aurois envoyé son mari autre part, à cause que sa terre se trouve dans son gouvernement; mais il en sera comme s'il n'y était pas, il u v verra que sa famille et ceux à qui je pourrai permettre d'y aller, n La lettre adressée au duc de Praslin, d'après les Fastes de Louis XV, rédigée dans les termes les plus durs, ne contenait que ces deux lignes : « Je n'ai plus besoin de vos services et je vous exile à Praslin, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures.
« Louis. »
CIIAPITIIE SEPTIEME. liW
La Vrillière, d'après les conditions qu'il connaissait, avait cru voir dans le premier moment à la guerre un homme au prince de Gondé. Il pense à la fureur du prince, qui doit se croire joué; il lui revient en même temps une parole vague du Roi qui lui fait caresser l'espérance du ministère pour s(m neveu d'Aiguillon. Et il engage machiavéliquement de Muy à s'expliquer dans un mot adressé au Roi. Là-dessus de Muy d'écrire la maladroite lettre où il parle de V inflexibilité de son caractère
Le Roi, au retour de la chasse, n'aperçoit au débotté qu'une lettre au lieu et place d'un ministre de la guerre. Il n'est pas content. Il communique la lettre à madame duBarry, qui jette « des cris de paon » et dit que de Muy l'insulte. Humeur intraitable du Roi, qui ne veut entendre personne et se couche. La nuit, tous les partis en campagne. Chon expédie un courrier à de Broglie. Gromot part pour Chantilly. Le 26, Versailles est le théâtre de compétitions
batailleuses, « un enfer et une pétaudière » Le
chancelier, qui avait son catarrhe, était au lit depuis le 24 ; il se fait transporter en ses grandes sueurs chez la du Barry. Il déclare que tout est perdu si de Broglie paraît dans le ministère et pousse à la satisfaction des désirs et des ambitions de Gondé, qui apportera à ses combinaisons l'autorité d'un prince du sang.
Le lendemain matin, le prince de Gondé, ramené par Gromot, arrive de Chantilly pour le petit lever de la maîtresse. Elle écoute gentiment ses doléances
et lui dit : « Je nai pu vaincre le Roi, il ma manqué , ne m'en savez pas mauvais gré. Mais je vous préviens qu'on ne peut pas l'aborder depuis hier; il va venir; vous en jaserez. Tenez-vous là. » Le Roi monte... dit quelques mots, — ne répond point. Condé de tourner autour de la question : « Mais on dit que de Muy
refuse Mais si Votre Majesté n'était arrêtée sur
aucun choix Mais il y a des sujets Si Votre
Majesté permettait, on en pourrait nommer Je
me garderai bien d'en désigner encore moins
d'en indiquer. — Pas un mot du Roi. — Le prince de Condé prend l'almanach royal, s'arrête à Monteynard, en dit du bien comme l'ayant vu opérer sous ses ordres, finit par assurer qu'il doute qu'on puisse trouver mieux. Il offre de lui envoyer un exprès. — Impossible d'arracher au Roi un oui ou un non. — Le prince de Condé sort, fait expédier trois courriers par trois routes en Dauphiné. On trouve le sire soupant tristement chez M. de Marcheval. On le ramène. Le prince de Condé le présente et le voilà ministre de la guerre sans que
le Roi ait ouvert la bouche (1).
Mais le bruit de l'influence et de la pesée du prince de Condé sur le nouveau ministère se répand dans Paris, et trois mille carrosses sont à la porte du palais Bourbon au jour de l'an 1771. Le chancelier faisant vire-volte donne à comprendre à la du Barry qu'il avait été inutile de renverser un ministre
(1) Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon. Busson, 1792.