CHAPITRE PREMIER
en face des biographies qui cherchent l'intérêt romanesque et ne semblent viser qu'au public des romans, il est assez difficile de retrouver, de discerner et d'établir la vérité vraie sur l'enfance et la première jeunesse de madame du Barry . Il faut, croyonsnous, se contenter de la vérité vraisemblable : elle suffit d'ailleurs à de pareilles biographies, et la postérité peut se consoler de ne point posséder une certitude absolue et des lumières entières sur le degré précis de faiblesse auquel descendit une femme qui est devenue un personnage historique par hasard, et comme par mégarde.
De toutes les traditions du dix-huitième siècle s'accordant pour donner comme père à madame du Barry un certain Gomard de Yaubernier, erreur dont on trouvera la clef plus loin, et comme parrain un financier du nom de Dumonceau, il semble qu'on ne puisse guère recueillir et accepter d'autres faits qu'une grande misère de la mère et de la fille, la mort du père de l'enfant poussant la mère à Paris, et peut-être, avant ce voyage à Paris, des rapports de charité et de bienfaisance déjà établis à Vaucouleurs entre Anne Bécu et ce M. Dumonceau, un des principaux intéressés dans la fourniture des vivres de l'armée. C'est dans ce sens que nous allons suivre les récits du temps.
La mère de la petite Jeanne, sans ressource, eut, donc idée d'aller tenter fortune à Paris, et sa première visite fut pour l'opulent financier dont le souvenir et les charités lui étaient restés au cœur.
M. Dumonceau, qui ne pensait plus guère à sa petite protégée, fut émerveillé de sa jolie figure et de son espièglerie. Il donna douze livres à la mère, avec promesse dépareille somme tous les mois pour faire apprendre à lire et à écrire à la petite Jeanne. Au bout de quelques mois et de quelques douze livres, le bonhomme Dumonceau se laissait intéresser par la misère de la mère ; et, dans la naïveté de sa charité, il ne trouvait rien de mieux que de placer la mère et la fille chez sa maîtresse, mademoiselle Frédérique, une courtisane qui avait presque un nom en ce temps-là (1). La jolie enfant était en train de devenir une charmante jeune fille, quand mademoiselle Frédérique, qui était une personne d'esprit, trouva qu'elle grandissait bien vite et se mit à avoir peur de l'avenir. Elle décida M. Dumonceau, prêché d'un autre côté par un parent fort dévot, à faire entrer la petite Jeanne au couvent de Sainte-Aure (2).
(1) La Frédérique, connue aussi sous le nom de Souville, avait été d'abord assez maigrement entretenue par M. de Vouvray, maître des requêtes. A ^ de Vou\Tay avait succédé un M. de Boisgelin, appartenant au duc de Berri, qui faisait déloger la belle de la rue de la Truanderie, l'installait dans un joli appartement, rue de Richelieu, et lui fournissait largement tout ce dont elle avait besoin. Cela n'empêchait pas la Frédérique d'être une femme à passades, une soupeuse de la petite maison de la Brissault et autres. La Frédérique était une grande belle fille extrêmement rousse, renommée <i pour son libertinage au déduit ». Journal des Inspecteurs de M. de Sartines. Dentu, 1863.
(2) Anecdotes sur M"' la comtesse Bu Barri. A Londres , 1775. — C'est le livre le plus documentaire publié sur la vie de M"* du Barry et fabriqué en grande partie avec les anecdotes des Mémoires secrets, livre que n'ont fait que copier et paraphraser les livres venus à la suite. Mais donnons ici une liste des biographies de la favorite :
Mémoires authentiques de la comtesse de Barré (sic), maîtresse de Louis XV, Roi de France, extraits d'un manuscrit que possède madame la