V.UAPITRE SEPTIEME
que la guerre des injures fut commencée et menée par la duchesse de Gramont avec la violence do son caractère, madame du Barry ne perdit pas encore patience ni espoir. Elle ne renonça pas ù ramener M. de Choiseul par des tiers. Longtemps elle tâcha de lui faire comprendre qu'il s'obstinait à lutter avec un ennemi plus fort que lui ; et, poussée à bout, elle ne fit que céder sans entraînement à la nécessité de la situation. En partant, renvoyé par la favorite, M. de Choiseul rendit justice à la •"emme. Gomme il quittait Versailles sur la lettre de cachet du Roi, voyant du bout de la cour une femme à la fenêtre de l'appartement de madame du Barry, et croyant la reconnaître, il salua et envoya (le la main un baiser (1). C'est un joli geste et une dernière courtoisie sur lesquels on aime à voir finir le ministère de M. de Choiseul.
La victoire ne fît qu'adoucir les dispositions de madame du Barry pour l'exilé de Chanteloup. Quand d'Aiguillon, l'homme jaune et implacable. jaloux de pousser jusqu'au bout la ruine de Choiseul, voulait le déposséder de sa charge de colonel général des Suisses et des Grisons sans indemnité aucune, c'était madame du Barry que choisissait M. du Chatelet, l'ami commun de M. de Choiseul et de M. d'Aiguillon, pour fléchir le Roi et faire obtenir quelque dédommagement à M. de Choiseul. C'était
(1) Mémoires d'un voyageur qui se repose, par M. Dutens. Bossange. 1806, t. II.
\ elle que M. du Chatelet croyait devoir porter ses plaintes de la dureté et de l'injustice de M. d'Aiguillon. Madame du Barry répondait aussitôt que, malgré les reproches qu'elle avait à adresser à M. de Ghoiseul et l'énormité de ses prétentions , elle tâcherait de lui procurer le meilleur traitement possible (1); et, sur les doutes de M. du Chatelet, elle prenait l'engagement de tenir bon contre M. d'Aiguillon. Pour cette charge, valant 2 millions, d'Aiguillon ne consentait à faire accorder à M. de Ghoiseul qu'une pension de 50,000 livres sur la charge et 200,000 livres d'argent comptant. Madame du Barry assurait à M. du Chatelet qu'elle ferait obtenir à M. de Choiseul 60,000 livres de pension et 100,000 écus d'argent comptant. Enfin, quand toutes les espérances de Choiseul et de ses amis semblaient devoir être confondues par l'entêtement de d'Aiguillon et le mauvais vouloir du Roi (2), M. du Chatelet était étonné, touché, de voir dans le salon de Choisy madame du Barry s'expli-
(1) Mémoires de Al. lé duc de Choiseul, écrits par lui-même et imprimés sous ses yeux à Chanteloup en 177P Paris, 1790, seconde partie.
(2) D'après madame du Deffand, qui est bien informée, dans une lettre dont M. du Chatelet était le porteur, le duc de Choiseul demandait : 1" sa liberté; 2° le paj^ement de ses dettes, trois ou quatre millions qu'il avait mangés du bien de sa femme et deux autres à différents créanciers, et à ce propos il rappelait la grâce accordée au mois de novembre par le Roi et que rendait nulle l'oubli de la phrase : Bon pour trois millions. « Est-ce la démission? » demandait le Roi à M. du Chatelet. « Non, sire, mais les propositions que le duc de Choiseul fait à Votre Majesté. — Je ne veux point la lettre, je veux la démission. » Et la démission sans conditions envoyée à Chanteloup, le Roila mettait dans sa poche sans la lire.