CHAPITRE NEUVIEME
Du reste, en dépit de ses dettes et de ses créanciers, le comte Jean menait grand train, il jouait un jeu d'enfer, avait cinq maîtresses, il mariait la sultane de son harem à un chevalier de Saint-Louis, auquel il servait une pension de 2,000 écus pour
>< M. Janié ne m'a point laissé ignorer, ma chère sœur, que c'était au fond de votre cœur qu'il avait trouvé le meilleur avocat de ma cause ; plût au ciel que ce cœur n'eût jamais cédé aux impulsions de ceux qui avaient intérêt de le désunir du mien' Combien de maux nous nous serions épargnés ! Il vous reste k votre âge une longue carrière à parcourir : le déclin de la mienne peut encore y répandre des douceurs en faisant usage de mon expérience et de la position où je touche à l'instant de me trouver.
« M. Jamé pourra vous instruire d'une partie de mes vues pour vous être utile à mon tour, et je serais ingrat pour la première fois de ma vie si, vous devant la facilité de reparaître dans ma ville avec honneur, je ne sacrifiais à mon retour mon temps et mes soins à vous servir. — • Cela peut être et le sera, ma chère sœur ; vous profiterez encore de quelques étincelles de mon génie ; elles ont souvent éclairé votre route, je vous le répète, elles l'éclaireront encore... Vous et lui (M. Jamé), ma chère sœur, êtes les seuls amis que je connaisse : j'ai été repoussé avec des bras d'airain des personnes que le sang et la reconnaissance devaient me rendre inviolablement attachées; vous aurez avons seule le mérite de m'avoir remonté au haut de la roue. — Je ne taxe point l'étendue du service que vous avez promis de me rendre, je recevrai avec reconnaissance ce qui viendra de vous. C'est le premier service dans ce genre que je vous ai demandé, et s'il existait en mon pouvoir quelque effet commerçable ou quelque mobilier vendable, soyez sûre que je ne vous aurais fait rien demander. C'est la larme à l'œil, je vous le répète, que je vous vois forcée de vous défaire de quelque capital pour m'aider à sortir de l'abîme où je suis, car je suis très-convaincu que vous êtes aussi dépourvue d'argent que moi-même ; mais je n'ai rien qu'un viager hypothéqué, et si je meurs sans avoir compensé par quelque service celui que vous me rendez, vous et moi savons que c'est à pure perte.
« Je n'insiste point k paraître k Luciennes par rapport à vos raisons particulières ; je n'en vois point cependant si vous nous assignez un rendez-vous à Paris, chez M. Darnet ou ailleurs ; peut-être qu'une heure de conversation serait instructive et profitable...
« Que le ciel vous conserve, ma chère sœur ; on m'a dit qu'il prenait soin de votre fraîcheur et de vos formes, je l'en remercie. »
14i LA DU BARRY.
qu'il lui en laissât l'usufruit; il tenait sur les fonts baptismaux un enfant de la Beauvoisin, dont le baptême coûtait, en dragées et en cadeaux, 25,000 livres. Un moment établi au château de Triel, où il s'était entouré de tous les joueurs de France, il perdait dans une séance 7,000 louis, et se vantait, en se levant de la table de jeu, d'en être à son cinquième million (1). Le comte Jean apparaît comme un produit des civilisations pourries, des fins de mondes, comme un type où semble se montrer dans son impudeur, dans son cynisme, dans son scandaleux mépris de toutes les religions humaines, le moral d'un Neveu de Rameau. C'est le comte Jean qui disait quand on le plaignait de ses pertes au jeu : « Ne vous chagrinez pas, mes amis, c'est vous qui payerez tout cela. » C'est le comte Jean qui, à propos d'un mandat refusé par l'abbé Terray, criait dans tout Paris qu'il ferait sauter le contrôleur général, qu'il ferait sauter d'Aiguillon, qu'il ferait sauter tout le ministère. C'est le comte Jean qui venait demander au comité des Fermes, pour son ami Desaint, la direction de Paris, et, comme on lui disait que la place était déjà donnée au sieur Chomel, s'écriait : « Si l'on ne savait pas que c'était lui qui avait eu
l'honneur de donner une maîtresse au Roi et
qu'on prît garde de ne pas lui donner de l'humeur.»
L'esclandre était cette fois trop fort et trop
public. Il était conseillé au comte d'aller passer
(1) Vie privée de Louis XV. Peter Lyton, 1785, t. IV. — Les Fastes de Louis XV. A Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782, seconde partie.