‹ La Du BarryChapitre 56 sur 154 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

lait la Bellissima, est à Choisy, qui est l'antichambre de Luciennes ? — « Pour voir en loge grillée la nouvelle actrice dans la comédie? — Non, madame, elle doit y souper. — Souper! Ah ! je suis bien sûre que non, je sais ce qu'elle pense et je parierai contre qui voudra. — Ne pariez point, madame, rien n'est plus certain (i). » En effet, la duchesse de Forcalquier, qui s'indignait, il y avait à peine trois mois, qu'on pût la soupçonner d'une pareille infamie, s'était laissé enrôler parmi les soupeuses de la du Barry.

Pour ces grandes dames, Luciennes sera-t-il ce qu'a été Bellevue? Versailles trouvera-t-il dans le palais enchanté de nobles jeux, de charmants divertissements? Non, la cour rencontrera là seulement les plaisirs gaillards et libres d'une petite maison. La maîtresse de Luciennes n'appellera pas Racine et la tragédie pour distraire l'ennui de la vieillesse d'un Roi. Elle ne recourra pas aux comédies piquantes, aux opéras galants, aux inventions aimables de madame de Pompadour. Elle n'éveillera point les échos du passé de Bellevue et le souvenir de ces ballets délicieux, de ces allégories si bien trouvées, de ces jolis vers, de cette musique légère, spirituelle, chantante. Mais elle fera des soupers de cabinet, des soupers de garçon oii le cérémonial, l'esprit, les

(1) Correspondance complète de viûdame du Deffand, par M. de Sainte Aulaire. Paris, I86G, t. If.

épigrammes, les couplets improvisés, le bon ton du plaisir, seront remplacés par les joies bruyantes et les gaudrioles d'une Gourtille à laquelle ne manquera rien que la figure de Ramponneau,

La du Barry fera donner le spectacle au Roi, non par ses comédiens ordinaires, mais par les comédiens du boulevard du Temple.

La du Barry inaugurera à la cour le répertoire du théâtre d'une Guimard. Et la comédie la plus grivoise de Collé, celle qui respecte le moins la pudeur d'un public : la Vérité dans le vin, lui donnera l'amusement de voir rougir les grandes dames de Versailles. Puis, ce seront, pendant le souper, chantés par Larrivée et sa femme, des couplets si vifs qu'ils embarrasserontjusqu'auxamiesdela favorite. Après la Vérité dans le vin, après l'équivoque et le badinage éhonté, la du Barry fera venir les délices mêmes de la canaille, Audinot, qui étonnera un matin tout Paris par l'affiche inouïe : « Les comédiens de bois de Sa Majesté donneront aujourd'hui relâche au théâtre pour aller à la cour. » Et le spectacle le plus populacier du théâtre d'Audinot sera terminé par la Fricassée, cette contredanse polissonne, dansée par

le peuple dans les guinguettes (1) Yiles joies,

rires ignobles qui apprendront les mots des rues, les façons et l'accent des « Fêtes de bois » à cette cour corrompue, mais qui gardait encore toutes les

(1) Mémoires secrets de la république des lettres, t. VI. A cette représentation, qui eut lieu le 8 avril 1771, « madame du Barry s'amusoit infiniment et rioit à gorge déployée ».

CH.VPITRIi NEUVIEME. 143

grâces et, si l'on peut dire, toutes les décences de la corruption.

Enhardie par leur licence, la du Barry, quittant dans l'intimité ses beaux airs et sa fortune, secouant son masque de favorite, redeviendra la Lange d'autrefois; dans sa bouche éclatera le parler de sa protégée, madame la Loque, laharengère... Et les voûtes de Versailles, étonnées et honteuses, entendront ces mots d'une femme à un roi de France : ^f-La France, ton café f... le camp ! »

Ce fut là le grand malheur de cette liaison du Roi avec madame du Barry : elle ruina, ruine déplorable ! le respect de la royauté. Ce fut, dans ce scandale, la faute, c'est trop peu dire, le crime dont Louis XV n'eut pas le remords, dont la du Barry ne pouvait avoir la conscience, et dont la monarchie devait porter la peine. Redoutable et lamentable exemple de la loi faite aux rois, et qui les condamne à ne pouvoir descendre aux appétits de leurs plaisirs ni compromettre la familiarité de leur cœur, sans compromettre en leur personne la religion humaine qu'ils représentent, le principe dont ils sont l'image, la dignité qu'ils signifient, la royauté elle-même.

Tout, en effet, au contact de la du Barry, s'avilit et s'écroule invisiblement autour du Roi. La discipline de Versailles se perd, tandis que la curiosité de Paris s'enhardit. Le sanctuaire de la majesté

royale s'ouvre et montre l'alcôve dont la belle Bourbonnaise tire en folâtrant les rideaux.

Les peuples perdent la foi et l'illusion à entendre cet esprit de fille, allumé par le Champagne, casser les vitres de l'OEil-de-Bœuf. Partout, dans cette royauté debout encore et presque entière, madame du Barry fait le mal d'une courtisane qui fait son métier et obéit à ses instincts : elle est cette charmante machine de destruction qu'est une jolie maîtresse dans un grand héritage ; et, dans sa philosophie de nature, dans son rire qui tutoie tout, dans son insolence de camaraderie, dans ses malices et ses gamineries de lutin, effrontées, naïves, charmantes, dans cette impatience de toute hiérarchie, dans ce rabaissement de toute grandeur, dans ces agressifs mépris des hommes et des femmes de la cour, il y a le fond et la vengeance fatale de toute impure, ce je ne sais quoi de pareil à la main d'un enfant terrible qui casse les choses en se jouant. Un jour qu'elle buvait dans la cuiller à punch qu'elle remettait dans le bol, le Roi lui reprochant « de faire boire son crachat à tout le monde », ne répondra-t-elle pas : « Eh bien, je veux que tout le monde boive mon crachat (1) » ! Involontairement et par sa nature, elle déconsidère tout ce qui l'approche et tout ce qui la touche. Qu'elle pousse les doigts de Zamore dans la perruque du chancelier livré aux

(1) Extrait des Mémoires d'Horace Walpole sur le règne de Georges 111 (année 1771) donné dans les Lettres d'Horace Walpole publiées par le comte de Bâillon. Didier, 1872.

Page 1