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CHAPITRE DIXIEME

articles du contrat dressés. Par les articles 1, 2, 3, i, 5, 6, le comte Jean faisait donation à son fils du comté de Lille-Jourdain et de la forêt de Bouconne. Par l'article 7, le comte et la comtesse de Tournon constituaient en dot à leur fille la somme de 60,000 livres (1). Par l'article 14, la comtesse du Barry faisait tant à M"*' de Tournon qu'au vicomte Adolphe, à l'exclusion des enfants à naître, une donation de la somme de 200,000 livres, pour être employée à leur profit en acquisition de biens-fonds ou en rentes hypothécaires et privilégiées.

Le mariage était célébré à Saint-Roch (2). Au sor-

(1) Procès de M. le comte du Barry avec madame la comtesse de Tournon, contenant les deux mémoires justificatifs pour et contre. A Amsterdam, 1781. — La dot ne fut jamais payée, affirme le comte dans son mémoire, qui va jusqu'à dire qu'en se mariant la mariée manquait de tout et qu'il avait fallu la fournir de linge, de hardes et d'etfets.

(2) Cette union finissait d'une manière tragique. En 1778 , le vicomte se rendait avec sa femme et M"' de Tournon, sa belle-sœur, à Bath; il avait déterminé à l'accompagner le comte Rice, gentilhomme irlandais, avec lequel il était lié depuis huit ans. Le vicomte du Barry et le comte Rice vivaient dans l'intimité la plus grande lorsqu'une nuit, après minuit, on les vit tous deux sortir en courant, suivis par la vicomtesse qui, essayant vainement de les atteindre, les appelait à grands cris. Un carrosse les emportait, eux et leurs témoins, hors la ville, et l'on convenait, en attendant le jour, que les deux adversaires, placés * dans un espace de vingt-cinq pas dont ils ne pourraient sortir, ^^rnlés ie leurs deux pistolets et de leur épée, marcheraient l'un sur l'autre, se serviraient de leurs armes comme ils l'entendraient, qu'enfin le vain- i queur aurait le droit d'achever son adversaire quand même il serait tombé k terre. Au point du jour, le vicomte sautait à bas du carrosse, tirait le premier et perçait la cuisse du comte Rice. Celui-ci ripostait par un coup de pistolet qui traversait la poitrine du vicomte du Barry, et s'avançait sur lui l'épée à la main ; le vicomte lui criait : « 3p vous demande la vie. — Je vous la donne, » lui répondait le comte Rice qui

tir de l'église, les mariés déjeunaient au contrôle général et partaient aussitôt pour Compiègne, où devait se faire la présentation. Ce mariage avait lieu au moment où madame du Barry, toujours à son désir de désarmer Marie-Antoinette et tout entière au rêve d'un rapprochement avec la future reine de France, en dépit de continuelles déceptions, poursuivait son but avec un vouloir entêté, avec la ténacité d'un enfant obstiné que rien ne peut rebuter. Elle était poussée à la fois et par un certain sentiment de respect, assez bizarre dans sa nature contemptrice, et par une naturelle crainte de l'avenir, et encore par les besoins de sa situation présente. Devant Tennui du Roi, cet ennui incurable et splénétique qui avait été l'empoisonnement de toute sa vie et qui devenait, en cet été de l'année 1773, plus noir

le voyait au même moment se rouler par terre, vomir un flot de sang, expirer. Les témoins n'étaient pas dans la confidence du motif du duel. Le comte Rice, interrogé par Dutens, varia deux ou trois fois sur les causes de la querelle; le sentiment général fut que le vicomte du Barr)» avait obéi à un sentiment de jalousie contre Rice. La vicomtesse du Barry, de retour en France, obtint du roi d'ériger en baronnie, sous le nom de Tournon, des fiefs qu'elle avait acquis en Corse et changea de nom. A cette insulte, du Barry, le Roué, voulut la forcer à reprendre son nom, le nom de son mari ; elle répondit par un assez triste mémoire où elle déclarait n'avoir pas d'abord su le rôle que madame du Barry avait rempli près de Louis XV, accusait son mari d'avoir hérité des vices de son père, de son amour du jeu qui l'avait ruiné, et attribuait sa mort « à une rixe, suite d'une combinaison incertaine qui aura mal réussi et dont l'un des associés aura demandé compte à l'autre avec ce ton d'aigreur de la passion trompée dans ses désirs ». Puis, pour mieux se dérober à son nom, elle se remaria. (Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. II. — Précis du mémoire de mademoiselle de Tournon, veuve du vicomte du Barry, en réponse à celui de AI, le comte du Barry, son beau-père.) ,

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que jamais, madame du Barry sentait qu'elle n'apportait plus à son royal amant une dissipation suffisante; elle voulait, craignant pis, distraire Louis XV avec la jeunesse de ses deux belles-filles, avec l'entrain et le gai rire de la Dauphine qu'elle savait amuser le vieux Roi ; madame du Barry avait donc sollicité Mercy-Argenteau d'engager la Dauphine à témoigner à Louis XV le désir qu'elle aurait d'accompagner le Roi dans les petits voyages qu'il avait coutume de faire dans ses maisons de campagne. Avant de tenter cette démarche, la favorite s'était assurée des dispositions favorables de la comtesse de Provence (1), et, de concert avec d'Aiguillon, elle venait de gagner à ses projets une femme qui gouvernait Madame Adélaïde et se faisait forte d'enrayer les dévotes répugnances et les haines irréconciliables de Mesdames Tantes pour la clique. Par l'influence de madame de Narbonne, à laquelle on avait promis pour son fils la mairie de Bordeaux et pour elle un intérêt dans le prochain renouvellement du bail des fermes, Madame Adélaïde était amenée à mieux traiter madame du Barry et devait, par son exemple, entraîner à sa suite la Dauphine.

(1) Autant l'attitude de Marie-Antoinette avec madame du Barry fut digne, autant l'attitude de Madame fut bassement politique. La comtesse de Provence parlait k madame du Barry à son couvert, aux présentations, l'avait reçue dans l'intérieur de son appartement à la fête que lui avait donnée la comtesse de Valentinois, la ménageait enfin, encouragée dans ces bassesses par Monsieur, auquel Marie-Antoinette, dans la vivacité de ses indignations, ne pouvait s'empêcher de faire des scènes sur sa duplicité, sur son manque de dignité, s'efforçant en vain de retirer le ménage « du tripot de d'Aiguillon et de la du Barry ».

Ainsi séduite et retournée tout d'un coup , Madame Adélaïde avait déjà écrit une lettre au Roi, où elle l'assurait des efforts qu'elle allait tenter sur l'esprit de ses enfants pour lui plaire en tout, lettre à laquelle le Roi répondait qu'il savait gré à la princesse des marques de sa tendresse et de sa soumission, mais qu'il comptait peu sur cette tentative près du Dauphin, qui « marquait un éloignement plus décidé pour le beau sexe ». Chon, la belle-soeur, le maître Jacques politique de la cabale, devenue l'ennemie du duc d'Aiguillon, faisait des gorges chaudes de toutes ces trigaudeynes et ne cessait de répéter sur tous les tons, avec l'ironie persiflante qui lui était particulière, que, par ses obsessions incessantes et maladroites, madame du Barry ne ferait qu'irriter le Dauphin et la Dauphine, et n'arriverait qu'à en être plus mal traitée (1).

Sur l'ouverture d'un rapprochement avec madame du Barry faite par Madame Adélaïde, le Dauphin marquait de l'humeur, la douce madame Victoire se révoltait tout haut contre la négociation de madame de Narbonne, la politique comtesse de Provence abandonnait la favorite en la maltraitant. Devant l'attitude de la famille royale, Madame Adélaïde, interdite, un peu honteuse, convenait qu'elle avait été trompée, induite en erreur, et déclarait qu'elle interdirait à la comtesse de Narbonne de lui jamais parler de ce sujet.

(1) Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte Mercy-Aryenteaii, pard'Arneth. Didot, 1875, t. H,

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Sur ce, fureur de d'Aiguillon, qui se déclarait trahi par tout le monde, et profond désespoir de la favorite, qui voyait, à la suite du mauvais succès de sa petite intrigue, la présentation de la vicomtesse sa nièce ajournée et se présentant dans les plus mauvaises conditions du monde.

En effet, la présentation de la vicomtesse Adolphe, qui devait avoir lieu le 25 juillet, était remise au dimanche suivant, au 1" août, dans l'espoir de trouver quelque- moyen d'obtenir une réception favorable à la présentante et à la présentée.

Enfin, le 1" août, après midi, à la suite du salut, la comtesse du Barry, accompagnée de la duchesse de Laval et de la comtesse de Montmorency, présentait sa nièce au Roi. Puis, au milieu d'un concours immense de monde, venu à Compiègne pour voir et comparer et opposer la beauté de la nièce avec la beauté de la tante, une foule rendant presque impossible la traversée des antichambres, la comtesse et la vicomtesse du Barry montaient chez le Dauphin. Le prince était dans l'embrasure d'une fenêtre, à causer avec quelqu'un, &n jouant de l'épinette sur les vitres. A l'annonce de l'huissier de la chambre, le prince tournait la tête, faisait comme s'il ne voyait pas les deux femmes, et continuait sa conversation et son tambourinement sans donner l'accolade (1). Marie-Antoinette, elle, rendait un léger salut, à la favorite, à la jeune mariée, aux

(I) L'Espion anglais. Londres, John Adamson, 1784, t. I.

dames qui l'accompagnaient, mais ne parlait à aucune (1). Il en était de même le soir au jeu, où il est d'étiquette que les femmes présentées assistent ; il en était de même le lendemain à la toilette, où il est encore d'usage que les femmes présentées fassent leur cour; le soir, pas plus que le lendemain matin, la Dauphine n'adressait la parole à aucune des femmes. Marie-Antoinette poussait les choses plus loin ; quoique toutes les femmes présentées et dansantes fussent admises de droit au bal de la dauphine, la princesse ne voulait jamais permettre que sa dame d'honneur appelât la vicomtesse Adolphe.

Le Roué, qui était refusé à la porte de la comtesse, n'avait obtenu que la permission de passer deux jours à Versailles; il ne reverra sa belle-sœur avant sa disgrâce qu'un moment pendant la seconde journée de la petite vérole de Louis XV.

Après une si complète humiliation, tant d'affronts, on eût pu croire que la favorite renoncerait à surmonter l'aversion de la Dauphine. Non! il n'en fut rien; au contraire, la malheureuse favorite s'accrocha de plus en plus à Tillusion de se rendre un

(1) Marie-Antoinette, dans l'appréhension de quelque gronderie de sa mère, tâchait de se faire pardonner son silence dans une lettre qu'elle lui écrivait le 13 août : « Madame ma très-chère mère, la présentation de la jeune madame du Barry s'est très-bien passée. Un moment avant qu'elle vînt chez moi, on m'a dit que le Roi n'avoit dit mot ni à la tante ni à la nièce; j'en ai fait autant. Mais, au reste, je puis bien assurera ma chère maman que je les ai reçues très-poliment; tout le monde qui étoit chez moi est convenu que je navois ni embarras ni empressement aies voir sortir; le Roi sûrement n'a pas été mécontent, car il a été de très-bonne humeur toute la soirée avec nous. »

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jour favorable Marie-Antoinette, d'obtenir enfin, prononcée par sa bouche, cette précieuse parole si humblement et si obstinément sollicitée. Elle ne voyait pas que, par cette incessante et continuelle persécution, elle se rendait, comme lui disait & toute heure sa belle-sœur Chon, la Dauphine plus hostile, moins traitable. En septembre 1773, lors de la dure lettre adressée par le Roi à la Dauphine sollicitant le rappel de la comtesse de Gramont(l), sur le bruit rapporté à la comtesse du Barry que Marie-Antoinette croyait la lettre inspirée ou dictée par elle, elle faisait aussitôt appeler Mercy- Argenteau. Dans cette entrevue elle se défendait avec la plus grande chaleur d'avoir eu connaissance de la demande de rappel, elle s'offrait même à s'employer de tout son pouvoir auprès du Roi pour obtenir le retour de la comtesse, ne demandant pour récompense que l'assurance du bon gré que lui en saurait la Dauphine. L'esprit de la favorite est attelé à une seule idée, est perpétuellement en quête d'un moyen, d'une invention, d'un stratagème pour faire revenir la Dauphine de son éloignement pour sa personne. Au mois de novembre, elle imagine qu'une lettre du Roi pourra faire impression

(1) Voici la lettre du Roi à la Dauphine, telle que la rapporte Merc}'- Argenteau : « Vous êtes bien mal conseillée, ma chère fille, de demander le retour de madame de Gramont. Cela ne peut vous être suggéré que par le parti Choiseul dont vous êtes entourée. L'accès que vous leur donnez ne s'accorde pas avec les sages conseils que vous recevez de l'Impératrice; ainsi ce que je crois de mieux, à faire pour vous relativement à votre demande, c'est de n'en parler à personne.

sur la Dauphine et triompher de ses préventions. La lettre est abandonnée sur l'observation de Mercy- Argenteau que la Dauphine se blesserait sans nul doute de cette pression exercée sur ses sentiments, et la favorite cherche une nouvelle combinaison. Ni les froideurs, ni les dédains, ni les rebuffades, ni l'exclusion de la vicomtesse du Barry des carrosses du Roi aux chasses, ni la triste réception faite tout récemment à INf'^ de Fumel (1), ne peuvent décourager la favorite. Un adoucissement dans le regard, un rien de désarmé dans l'attitude, un moins mauvais traitement qu'à l'ordinaire , font revenir la pauvre femme à sa marotte. Elle se dit que maintenant la Dauphine s'abstient de tenir des propos mortifiants sur son compte, elle s'évertue à dépouiller ses mépris d'un caractère d'aversion, découvre finalement dans le traite?nent négatif de Marie-Antoinette, selon l'expression de l'ambassadeur de l'Impératrice -Reine, un vague gage de réconciliation future.

Et, pour arriver à la réalisation de son rêve secret, l'imagination et le tact de fille de la du Barry ne lui suggéreront-ils pas en janvier 1774- cette démarche corruptrice ? Un joaillier possédait des pendants d'oreilles formés de quatre brillants d'une grosseur et d'une beauté extraordinaires estimés 700,000 li-

(1) Il s'agit du mariage d'Élie du Barry, le plus jeune des trois frères du Barry, avec M"^ de Fumel, demoiselle de condition fort riche. « A sa présentation, dit Mercy-Argenteau, l'accueil de la Dauphine fut, ainsi qu'à la présentation de la vicomtesse Adolphe, très-froid et silencieux. »

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