CHAPITRE DIXIEME
vres. Sachant la passion de la Dauphine pour les pierreries, madame du Barry persuadait au comte de Noailles de lui faire voir les merveilleux diamants et de lui dire que s'ils plaisaient à S. A. R. elle ne devait être embarrassée ni du prix ni du payement, parce qu'on trouverait le moyen de lui en faire faire cadeau par le Roi. La Dauphine répondait simplement qu'elle n'avait point le projet d'augmenter ses diamants (1).
L'abbé Terray demeurait le caissier à la caisse toujours ouverte, aux écus toujours prêts pour les caprices, les fantaisies, les extravagances de dépenses de la favorite. Il donnait l'argent du jeu du comte Jean, du luxe de sa maîtresse madame Murât, de la dot de son fils le vicomte Adolphe ; et de l'argent, dans la pénurie du Trésor, il en trouvait continuellement pour tous les du Barry du monde. Dépourvu de toute grande idée politique, sans vue supérieure de l'humanité, l'abbé n'avait que l'ambition de cumuler des honneurs, des prérogatives, des ministères. 11 lui fallait joindre au contrôle général la place de Directeur et Ordonnâtes général des Bâtiments, Jardins, Arts, Académies et Manufactwes royales, et, quand il eut arraché cet immense gouvernement au marquis de Marigny, il voulut encore enlever les Menus au duc de Richelieu. Insatiable, il minait en dessous le
(1) Coi'respqndance secrète entre Marie-Thérèse et le comte Mercy-Argvnteau, par d'Arneth. Didot, 1873, t. II.
duc d'Aiguillon, qu'il travaillait à refroidir avec la maîtresse, et convoitait ouvertement les sceaux. Pour obtenir tout ce qu'il demandait, il se voyait obligé de tout accorder. Et même sa pauvre imagination s'ingéniait à s'attacher madame du Barry, à la faire l'instrument docile de ses incessantes exigences par une reconnaissance plus grande encore que celle que fait Targent. C'est ainsi qu'il reprenait l'idée (1), qu'il donnait un corps à la chimère offerte un moment par le chancelier et le duc d'Aiguillon à l'imagination de la favorite (2) : la cassation de son mariage avec le comte du Barry et un mariage de conscience avec le Roi. Il faisait rédiger une consultation dont voici le résumé :
« Madame du Barry représente à Sa Sainteté que, peu au fait des règles canoniques, elle n'avoit sçu que depuis la célébration de son mariage avec le comte Guillaume du Barry qu'il fût défendu d'épouser le frère d'un homme avec qui on a vécu. Elle avoue avec toute la douleur d'une âme repentante qu'elle avoit eu des faiblesses pour le comte Jean du Barry, frère de son mari, qu'elle a été heureusement prévenue à temps de Vmceste qu'elle alloit commettre, et que sa conscience éclairée alors ne lui avoit pas permis d'habiter avec son nouvel époux, qu'ainsi le
(1) Le Mémoire de Linguet pour Simon Sommer, charpentier à Landau, discutant si le divorce peut être légitimement permis , avait été un moyen de tàter l'opinion publique, peut-être une tentative pour amener une loi générale dont madame du Barry eût fait s>on profit.
(2) Mémoire concernant l'administration des finances sous l'abbé Terray. Londres, 1776.