CHAPITRE ONZIEME
Une autre femme, une Hollandaise, madame Pater, devenue comtesse de Newkerke, et dont la beauté avait fait, il y avait une dizaine d'années, une révolution à Paris, était poussée par le duc de Duras (1), gentilhomme de la chambre, qu'on disait recevoir de Chanteloup des instructions de son ami le duc de Choiseul. L'intrigue était habilement et sourdement menée ; le mariage selon le rit protestant de la Pater était cassé, et un hymen secret devait l'unir au Roi, Et quand la du Barry était avertie, dans le complot qui devait la renverser, quelle main trouvait-elle? la main de d'Aiguillon rédigeant et minutant des instructions pour la Hollandaise en ses rapports intimes avec le Roi, instructions où se trouve un peu du machiavélisme amoureux des Liaisons dangei^euses. Une scène s'ensuivait, oti madame du Barry, avec la vivacité de paroles qui lui était naturelle, reprochait à son allié, à son amant sa trahison. Elle lui rappelait qu'elle l'avait poussé au ministère en dépit de la réprobation générale, qu'elle l'avait maintenu aux affaires étrangères malgré le Roi, disant après le partage de la Pologne : « Si Choiseul avait été là, cela ne serait pas arrivé, » qu'elle l'avait enfin sauvé du bourreau (2). Du reste, madame du Barry avait maintenant, dans toutes les embûches féminines
(1) Madame du Barry mettait à la porte de ses appartements le duc de Duras, en lui disant que « non-seulement il avait présenté la Pater à Sa Majesté, mais qu'il avait tenu la bougie, qu'en conséquence elle le priait de ne plus remettre les pieds chez elle >-.
(2) Les fastes de Louis XV. A Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782. Seconde partie.
dressées contre elle, la surprise de trouver derrière la femme ses meilleurs amis. L'abbé Terray lui-même, rhomme qui paraissait le plus attaché à sa fortune, avait placé près de la favorite une de ses bâtardes, madame d'Amerval, dont la jeunesse, l'étourderie, l'enfantillage, amusaient madame du Barry. C'était au moment où l'abbé exhortait la favorite, en attendant la cassation de son mariage, à suivre l'exemple de madame de Pompadour, à se prêter aux fantaisies du physique du Roi, la poussant doucement à mettre la d'Amerval dans le lit de Louis XV. Mais madame du Barry avait l'instinct que, sous le manteau d'une passade, le ministre Bonneau lui suscitait sournoisement une rivale (1). Enfin, dans sa propre famille, chez sa nièce, chez la belle madame Adolphe du Barry, elle avait à craindre un instrument de ruine manœuvré parle comte Jean (2), qui, toujours à son ambition de gouverner le royaume, croyait être plus facilement maître de sa belle-fille que de sa bellesœur. Et là encore madame du Barry ne trouvait-elle pas associé aux projets du Roué le comte d'Aiguillon qu'on accusait d'infidélités à la tante avec la nièce (3) ?
(1) Mémoires concernant l'administration des finances sous le ministère de l'nhbé Terrai/. Londres, 1786.
(2) Quand on avait parlé à madame du Barry des projets du comte Jean et de Timpression faite sur le Roi par la beauté de M"' de Tournon, la favorite avait dit gaiement : « que la charge de maîtresse du Roi ne sortirait pas au moins de la famille « ; mais au fond elle était trèsinquiète.
(3) Des infidélités, le duc d'Aiguillon en était fort capable, mais des machinations pour renverser la favorite, c'est beaucoup moins croyable, et il ne faut attacher qu'une foi assez légère à ces récits démentis par