CHAPITRE ONZIÈME
Mais, plus que toutes les créatures galantes de la cour et de la ville, il y avait à redouter pour madame du Barry une plus dangereuse femme : c'était la fille de Louis XV, Madame Louise la carmélite, qui, sous le manteau de sainte Thérèse prêté pour la prononciation de ses vœux (1), entendait du fond de sa cellule gouverner la France, Madame Louise, avec laquelle allait maintenant tous les huit jours, désertant Luciennes, communier le chancelier.
La grande amitié entre le cousin et la cousine était très-refroidie. La favorite n'avait pu obtenir du chancelier la grâce du banqueroutier Billard, le neveu de Billard du Monceau. Puis Maupeou n'avait pas été sans savoir les tentatives secrètes de d'Aiguillon pour le rétablissement du parlement, sur l'assurance des princes qu'il serait blanchi; il n'avait pas ignoré l'appui prêté à ces tentatives par madame du Barry, jusqu'au jour où elle s'était aperçue que le Roi, tout heureux d'être débarrassé des ?-obes noires, tenait à conserver près de lui l'homme qui l'en avait délivré (2). De là de la froideur et presque de l'hostilité entre le ministre et la favorite. Mais, en dehors des petits griefs qu'il pouvait avoir contre la maîtresse, Maupeou était surtout poussé à se retirer d'elle et de son parti par sa connaissance de l'humanité, par le pressentiment que dans le Bourbon vieillissant la reli-
le covirageux attachement du duc à la du Barry lorsqu'elle fut tombée en disgrâce.
(1) Vie de Madame Louise de France, par l'abbé Proyart. Périsse frères, 1860, t. I.
(2) Anecdotes sur M. la comtesse du Barri. Londres, 1775.
giosité était toute prête à réapparaître. Et il pensait qu'à l'heure présente, il était plus utile pour lui de se trouver du côté du confesseur que du côté de la maîtresse. Donc le chancelier jouait le dévot, déclamant aujourd'hui contre les ministres qui se traînaient aux pieds de cette femme perdue de mœurs et qui ne vivait qu'avec des comédiens, des chanteurs, des baladins, tous gens à talents diffamés et réprouvés. Soutenue par le chancelier, Madame Louise prenait tous les jours plus d'autorité. Le Roi venait la voir souvent, et à chacune de ses visites madame du Barry tremblait. Au commencement de 1772, à eux deux. Madame Louise et le chancelier, ils avaient môme arrangé un mariage du Roi avec l'archiduchesse Marie-ÉHsabeth, sœur de l'Empereur, celle qui avait dit qu'elle n'épouserait que le Roi de France. Et, le 25 janvier, madame du Barry, voyant partir le Roi pour Saint-Denis, se jetait à ses pieds, lui disait qu'elle savait que sa perte était résolue, qu'elle préférait recevoir son congé de la bouche du Roi que d'avoir l'humiliation de le recevoir de la noire cabale, que le chancelier et l'archevêque étaient des fourbes (1 )...., et empêchait par cette scène la visite du Roi. Plus tard, c'était encore Madame Louise et le chancelier qui, exploitant un caprice du Roi, donnaient un moment l'envie à Louis XV de se marier avec la princesse de Lamballe, et attiraient à madame du Barry plaisantant le Roi sur le bruit de
(1) Journal des événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance, par Hardy. Bibliothèçiue nationale, Manuscrits. Supplément français, 6680.