CHAPITRE ONZIEME
grandes palettes de sang (1), le laissait très-abattu. Vers les cinq heures, néanmoins, le Roi envoyait chercher ses enfants et les gardait une demi-heure sans leur dire un mot. La soirée n'était pas bonne, la fièvre augmentait. Le duc d'Aumont voulait aller chercher madame du Barry; mais une altercation éclatait entre le duc et les médecins, qui s'opposaient à l'entrée de madame du Barry. Le duc d'Aumont n'osait passer outre et madame du Barry était réduite à conférer avec le duc d'Aiguillon.
Le samedi 30 avril, le Roi ayant été porté pour la commodité du service de son grand lit dans un petit, un médecin approchait par hasard du visage de Louis XV une bougie qui éclairait sur son front et ses joues des rougeurs où se voyaient déjà des boutons formés. Il n'y avait plus à douter. C'était la petite vérole.
Les médecins, comme soulagés d'être sortis de leurs incertitudes, annonçaient la maladie presque gaiement, disant que le Roi était préparé à merveille, que tout irait bien. Et la cour se rassurait, croyant à un alitement d'une huitaine de jours, en dépit de la menaçante réponse de Bordeu : « Sandisl... la petite vérole à soixante-quatre ans, avec le corps du Roi, c'est une terrible maladie ! »
(1) On a depuis attribué à cette saignée la mauvaise marche de la maladie et enfin la mort du Roi , comme ayant été faite dans le commencement de l"éruption. Les médecins étaient en garde contre l'idée de la petite vérole par une éruption à la peau qu'avait eue le Roi à Fontainebleau, dans sa jeunesse, et qui avait été qualifiée de petite vérole.
Dans la chambre pestiférée, Madame Adélaïde, Madame Victoire, Madame Sophie s'étaient enfermées avec leur père... Louis XV était tombé dans un affaissement extrême, mêlé d'une anxiété qu'on ne pouvait calmer. Il ne parlait presque plus, il avait les yeux à la fois hagards et fixes. Le parti de la du Barry commençait à prendre peur et poussait chaque soir dans la chambre du Roi la femme aimée, pour réveiller chez le moribond un peu de vie sensuelle, et pour faire répéter au dehors que la faveur de la maîtresse durait toujours, A la suite de gros mots échangés entre le prince de Beauvau, l'ami de Choiseul, et le duc d'Aumont, c'était La Borde, valet de chambre de quartier, vendu au parti du Barry, qui donnait l'oy^dre dans la chambre du Roi. Donc, tous les soirs, La Borde faisait sortir tout le monde, allait chercher la favorite, l'amenait au lit du Roi qui montrait dans son accablement peu d'empressement à lavoir (1).
Cependant, les anti-aiguillonnistes et les anti-bannens criaient au scandale, demandaient qu'on administrât les sacrements au Roi, poussaient le pieux M. de Beaumont à imiter l'évêque de Soissons chassant, en 1744, des côtés du Roi, la duchesse de Châteauroux. Et il arrivera, chose étrange ! que, « dans cet agiotage et ce trafic de la conscience du Roi, » — c'est l'expression du cardinal de Luynes, — le parti des dévots et des jésuites se liguera pour empêcher la
(1) Mémoires du baron de Besenval. Baudouia frères, 1821, 1. 1.