CHAPITRE DOUZIEME
nage fabuleux, une maîtresse de Roi ! Ses yeux s'amusaient et s'égayaient du joli costume des Bernardines. Bientôt M"" du Barry et M"'= de Tournon, la femme du vicomte Adolphe du Barry, obtenaient de venir demeurer à Pont-aux-Dames et apportaient à l'exilée la ressource de leur compagnie, l'entrain de leur gaieté, le courage et la patience. Puis, avec le temps, la réclusion perdait ses rigueurs : madame du Barry reprenait presque le train de sa vie passée. Ses gens lui étaient rendus ; ses femmes, des cuisiniers, un officier, lui revenaient; et, sur sa demande, le Roi l'autorisait à appeler à Pont-aux-Dames l'architecte de Luciennes, Ledoux, qui ajoutait à l'abbaye une aile où madame du Barry retrouvait un souvenir de son cher palais (1). Les amitiés lui venaient; elle charmait tout le couvent par sa politesse, son ama-, bilité, ses bonnes paroles aux crédules sœurs, la promesse à celle-ci d'une abbaye, à celle-là d'un prieuré dès qu'elle serait de retour à la cour, enfin par mille petits cadeaux semés autour d'elle avec la grâce qu'elle mettait à donner ; et elle finissait par
(1) Hardy donne ces détails : « Vendredi, 3 juin. — Ce jour, il se répand que la comtesse du Barri vivoit heureuse et contente à l'abbaye de Pont-aux-Dames, qu'elle y recevoit du monde, que trois dames de ses parentes lui tenoient compagnie, savoir : la marquise du Barry, la vicomtesse du Barry, peut-être la dame de Montrabe, sa mère, autrefois connue sous le nom de Manon Giroiix ; qu'elle avoit une vingtaine de domestiques, qu'elle faisoit construire un bâtiment pour se loger plus commodément... qu'enfin elle avoit passé une procuration générale et spéciale au s' Lepot d'Auteuil, notaire à Paris, pour gérer ses affaires et acquitter toutes ses dettes, après que l'examen et la liquidation en auroit été faite. »
se plaire à Pont-aux-Dames, où les bonnes religieuses étaient à ses pieds comme dans une famille où elle était la bienvenue (1).
Il n'y avait point assez de profondeur dans l'âme de madame du Barry pour qu'elle eût un long accablement de sa chute. A peine sut-elle la mesurer. Ce fut un réveil contre lequel elle ne s'indigna pas. La disgrâce montra en elle une de ces philosophies simples et toutes naturelles auxquelles de plus grands cœurs et de plus grands esprits ne peuvent atteindre. Elle perdit le pouvoir, comme elle l'avait possédé : étourdiment. Son premier désespoir avait été un juron ; ses regrets furent une bouderie.
Par ses sollicitations, par l'appui des amis qu'elle avait encore à Versailles, madame du Barry obtenait enfin la permission de quitter Pont-aux-Dames, mais à la condition qu'elle résiderait à dix lieues de Paris et de la cour. C'est alors qu'avec l'argent de sa maison de Versailles, vendue à Monsieur, elle achetait la terre de Saint- Vrain, près Arpajon, qui se trouvait par un hasard appartenir à M. Duval, cet ancien commis de la marine pour lequel elle avait eu son premier coup de cœur dans sa jeunesse. Le parc, un des premiers parcs dessinés en France à l'anglaise, avec ses bosquets d'arbres verts à l'italienne, plaisait dans le premier moment à la pri-
(1) Correspondance secrète, politique et littéraire. Londres, 1787, t. L