‹ La Du BarryChapitre 80 sur 154 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

sonnière de Pont-aux-Dames. Le duc d'Aiguillon, dont la disgrâce toute récente était due en grande partie à son attachement persistant pour la favorite, et qui, dans une vive conversation avec Louis XVI, venait de lui déclarer qu'indépendamment de la reconnaissance personnelle qu'il devait à la femme il obéissait aux ordres du feu Roi qui lui avait recommandé son amie à son lit de mort, le duc, avant de partir pour son exil à Aiguillon, installait la nouvelle propriétaire dans sa terre de Saint- Vrain (1). Le 24 juin 1775, l'installation était complète et madame du Barry envoyait une lettre circulaire dans laquelle elle prévenait la noblesse des environs qu'elle aurait tous les jours une table de vingt-cinq couverts et qu'on lui ferait le plus grand plaisir de venir dîner (2).

Madame d'Aiguillon passait tout l'été avec madame du Barry, qui commençait à trouver la maison affreuse, le parc ennuyeux. Bientôt elle ne voyait plus dans cette terre pittoresque qu'une belle solitude. Plus libre, mais plus seule, plus dépaysée encore devant la campagne que dans un couvent, elle regrettait ses amis, ses habitudes, la société, le monde, et surtout son cher Luciennes. Par là-dessus, elle était

(1) Mémoires secrets de la république des lettres , t. VIII. — Madame du Barry, dans l'été et l'automne de l'année, faisait deux voyages à la terre de d'Aiguillon dont le duc ne pouvait sortir. Du reste, madame du Barry venait de rendre au duc un service d'argent, elle venait de lui prêter 200,000 livres que le duc ne rendra que le 13 août 1784.

(2) Les Entretiens de l'autre monde sur ce qui se passe dans celui-ci, ou Dialogues grotesques et pittoresques Londres, 1784.

poursuivie à Saint -Vrain par les tracas de ses affaires embrouillées, les comptes et les projets de liquidation, l'embarras et l'ennui de ses douze ceni mille livres de dettes (1) ; et si inconstante que fût su pensée, si peu sérieux que lui semblât le lendemain, elle ne laissait pas que d'être importunée du bruit que ses intendants faisaient autour de ses créances les plus criantes. Il lui passait par la tête les plus belles résolutions; elle songeait à se ranger, à se réduire; elle voulait diminuer son domestique, jeter à bas son train, faire de l'ordre, de l'économie; belles promesses dont elle se payait tous les soirs, et qui s'envolaient au réveil !

L'argent, les dépenses roulaient de plus belle : elle commandait, elle achetait follement, comme parle passé, sans souci du payement; et à tout moment elle avait les plus grandes surprises d'être assaillie par des réclamations de fournisseurs ou des demandes d'à-compte avant de commencer un travail. A la fin, sur l'insolence grandissante des marchands, elle se décidait à ouvrir les yeux et à aligner des chiffres; effrayée, elle essayait de négocier la

(1) Madame du Barry commençait à avoir aussi l'ennui et la taquinerie des pamphlets qui racontaient peu bienveillarament sa vie. Le Précis historique avait fait son entrée en France en décembre 1774, les Anecdotes apparaisaient en octobre 1775, et leur succès faisait adresser de la part de la maison du Roi, au lieutenant de police Albert, cette lettre : « Il y a déjà du temps, M., que j'ay connoissance du trèsmauvais livre d'anecdotes sur M"' la comtesse du Barry; il est effectivement intéressant d'en empêcher la publicité , et vous ne pouvés prendre trop de précautions pour y parvenir, » (Lettres missives, Archives nationales, O* 417.)

Page 1