‹ La Du BarryChapitre 84 sur 154 · CHAPITRE DOUZIEME 2U · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME 2U

dompter; louvrage est pénible et douloureux, mais il est nécessaire, cest le dernier sacrifice quil me reste a lui faire ; — mon cœur lui a fait tous les autres. C'est a ma raison a lui faire celui cy. Adieu, croiie que vous seul occuperai mon cœur (1). »

Quel accent inattendu dans cette correspondance! Ne semble-t-elle pas mettre dans la vie de cette courtisane le charme inespéré et l'émotion contenue de l'histoire de madame Michonin dans les Mémoires de Richelieu ? Et comme une autre du Barry vous y est révélée dans l'ombre, derrière la du Barry populaire des pamphlets et des romans ! Ce n'est plus la courtisane, ce n'est plus la favorite : c'est une femme qui aime. Quel étonnement, quelle expiation ! ces humilités de grisette, ces timidités et presque ces pudeurs, ces effusions, ces larmes, ces résignations, ces plaintes étouffées comme un gémissement, ces regrets qui ont la noblesse du sacrifice I Et quelle lumière, et aussi quel pardon sur cette femme, un tel amour et cette charmante confidence de tendresses si sincères I

Le temps, la légèreté de caractère de madame du Barry, la guérissaient de cet amour, de cette blessure, et ne lui laissaient au cœur qu'un souvenir

(1) Lettres autographes de madame du Barry, communiquées par M. François Barrière. Nous donnons les petites /jo^fes de mouches de la femme avec leur orthographe dans ces lettres d'amour ; mais ce spécimen nous semble suffisant, et nous donnerons les autres lettres avec une orthographe intelligible.

attendri. Elle se retrouvait, elle retrouvait un tranquille bonheur dans ce Luciennes que l'exil lui avait fait encore plus cher, et là, sans projets, sans intrigues, sans cette agitation qui accompagne d'ordinaire la disgrâce, elle vivait dans une compagnie choisie (1), dans un aimable voisinage ; elle accueillait avec une grâce respectueuse les illustres étrangers et les princes d'Europe, curieux d'emporter de France le souvenir d'une visite à Luciennes.

Les affaires de madame du Barry se débrouillaient, ses dettes s'amortissaient (2) ; elle avait gardé un train fastueux, un luxe délicieux. L'avenir lui semblait sans menaces, et elle jouissait de la paix du présent, des dévoûments qui lui restaient, des amitiés qui s'approchaient d'elle et apprenaient à la connaître, des sympathies et de la considération que lui gagnaient sa philosophie et la convenance de sa nouvelle existence (3).

(1) Dans les femmes quelle reçut chez elle, la Galerie des Etats ge'ne'raux dit qu'elle remercia aussi bien la galanterie que la pruderie.

(2) Au fond, ce ne fut guère qu'en avril 1784 que madame du Barry sortit un peu du tracas de ses dettes. A cette date, Louis XVI lui accordait l'échange de 60,000 livres de rentes contre 1,250,000 livres qui lui étaient délivrées par le Trésor.

(3) Métra raconte qu'au mois de janvier 1779, madame du Barry eut une envie conjugale, une fantaisie du sacrement avec un Américain qu'elle avait rencontré à la campagne, chez le fameux joueur Sormanni. Cet Américain, nommé Bellanger, était une espèce de jeune fou fort riche, fils d'un commerçant de Saint-Domingue, qui se fit plus tard une espèce de célébrité en écrasant une femme à Nantes et en battant le substitut du procureur général du parlement de Bretagne. Mais un ordre du Roi prescrivait au futur de s'embarquer, et Sa Majesté faisait conseiller à l'ancienne maîtresse de Louis XV de ne plus k l'avenir être sensible aux impressions de l'amour conjugal.

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