‹ La Du BarryChapitre 85 sur 154 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

Les années cependant se succédaient, et peu à peu et tout doucement la femme entrait dans l'oubli de ses contemporains. Les souverains étrangers, en visite chez nous, ne prenaient plus le chemin deLuciennes, et seuls, les ambassadeurs de Tippo-Saeb se croyaient encore obligés de présenter leurs hommages agenouillés et leurs mousselines brodées à l'ancienne maîtresse de Louis XV. Les visites ne troublaient plus guère la solitude du petit château, et madame du Barry était presque réduite, en 1785, à la société de madame Souza,la femme de l'ambassadeur de Portugal, de la marquise de Brunoy, de son voisin M. de Monville. C'étaient maintenant des journées où , été comme hiver, vêtue d'une robe-peignoir de percale ou de mousseline blanche, la peu frileuse châtelaine passait tout le jour à promener ses souvenirs dans le parc et au dehors (1). C'étaient maintenant des soirées où, très-souvent réduite à une écouteuse, à une madame Lebrun en train de peindre son portrait, la favorite, les pieds sur les chenets, parlait de Louis XV, de la vieille cour, mais avec des ménagements, des indulgences, des pardons, une discrétion, des termes où se taisait la vivacité de ses souvenirs, la hardiesse de son ancienne parole, — et comme d'un passé lointain, lointain, lointain.

(I) Elle allait souvent visiter dans les environs les malheureux, les malades, les femmes en couches. Madame Lebrun conte la colère où elle la vit de ne pas trouver chez une pauvre accouchée de la campagne le linge, le vin, le bouillon qu'elle avait commandé de lui apporter, et la scène qu'elle faisait en rentrant à ses domestiques, en les poussant dehors avec un paquet de linge, du bordeaux, du bouillon.

Le comte d'Allonville, qui la voyait, ces années, dans un séjour chez le duc de Brissac, laisse percer son étonnement de la décence du maintien, de la noblesse des manières, du ton modeste de la femme nouvelle qui s'était faite chez madame du Barry, et à laquelle on ne pouvait guère reprocher que le ridicule de sa prononciation enfantine, déplacée chez une personne de son âge.

« C'est dans cette salle, disait un jour madame du Barry à madame Lebrun, prenant une tasse de café avec elle, c'est dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de dîner. » Et, après un silence, elle ajoutait, comme se parlant à elle-même : « //y avait audessus une tribune pour les musiciens qui chantaient... » Là, en ceLuciennes, les personnes et les choses commençaient à tenir du rêve. Et au milieu de cette campagne gémissante au loin de la plainte lamentable de la vieille machine détraquée de Marly, le petit château silencieux et ruineux, avec ses galeries désertes, où étaient entassés pêle-mêle des bustes, des vases, des colonnes, les marbres les plus rares, les meubles les plus précieux, avec, en quelque ooin, étendu sur un •canapé royal, un homme faisant la sieste, le petit château prenait la vague apparence de ces palais ensevelis dans le sommeil par une baguette de fée.

L'homme, le dormeur en plein jour, était l'espèce de mari amoureux de madame du Barry depuis la mort de Louis XV, le duc de Brissac, vivant établi à Luciennes, et dont la passion pour sa belle maîtresse semblait grandir chaque jour.

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