CHAPITRE TREIZIEME
bienveillance gui me l'a rendu? Tout ce que je possède me vient de la famille royale; j'ai trop de reconnoissance pour l'oublier jamais. Le feu roi, par une sorte de pressentiment, me força d'accepter mille objets précieux avant de m'éloigner de sa personne. J'ai eu l'honneur de vous adresser ce trésor du temps des notables; je vous ï offre encore, madame, avec empressement. Vous avez tant de dépenses à soutenir et de bienfaits sans nombre à répandre I Permettez, je vous en conju7'e, que je rende à César ce qui est à César (1). »
Mais l'amour devait encore plus que le dévouement compromettre madame du Barry, et sa liaison avec le duc de Brissac ne doit pas être oubliée dans les fatalités qui la désignèrent à la mort et la menèrent à l'échafaud.
Ce n'est pas la moindre aventure de la vie aventureuse de madame du Barry que cette conquête, cette bonne fortune de sa beauté, qui relève et ennoblit aux dernières pages la chronique de sa vie.
Enfant gâtée de l'amour, elle finit par l'adoration d'un chevalier, du dernier preux de France ! Le gouverneur de Paris, le grand pannetier de France, le capitaine colonel des cent gardes de la Garde du Roi, ce gentilhomme magnifique qui porte, dans le cortège des pages et des carrosses qui le suivent, le noble orgueil d'un si grand nom, ce héros d'un
(1) Mémoires secrets, par M. le comte d'AUonville. Paris, Werdet, 1838, vol. I.
autre temps, dont l'âme est, comme l'habit, à la mode de Louis XIV; ce type, ce reste superbe et vénéré d'honneur et de chevalerie, ce soldat depuis sa naissance, l'héritier des mâles vertus de la vieille France, aussi bien que de ses galanteries les plus polies et les plus nobles ; ce beau vieillard, le dernier courtisan des femmes, ce fils des Brissac, élevé dans les traditions et les religions de sa famille, dans le monde et presque dans la langue des grands sentiments et des raffinements de tendresse de Clélle et de l'Astrée, Louis-Hercule-Timoléon de Cossé- Brissac est l'amant, l'amant agenouillé et respectueux de la comtesse du Barry. Et véritablement il y a dans l'attachement de M. de Brissac un tel don de lui-même, de si déliéates attentions, des prévenances si empressées, un culte si profond, quelque chose de si pieusement tendre, qu'il trouble et fait hésiter le jugement sur la femme qu'il a jugée digne d'un si bel amour. Il semble qu'aux côtés de M. de Brissac, madame du Barry apparaisse dans ce beau jour où Ta vue M. d'Allonville, avec cette décence de ton, cette noblesse de manières, ce maintien également éloigné de l'orgueil et de l'humilité, de la licence et de la pruderie, ce visage qui suffisait à réfuter tous les pamphlets (1)!
Si ouvert que fût le cœur de madame du Barry, il était impossible qu'il ne fût pas profondément tou' ché par M. de Brissac et qu'il ne se laissât pas enfin
(1) Mémoires secrets de 1770 à 1830, par M. le comte d'Allonville Paris, 1838, vol. I.