CHAPITRE TREIZIEME
qui m'est bien chère et que les malheurs des temps peuvent mettre dans la plus grande détresse. Ma fille aura de moi un codicille qui lui indiquera ce que je lui ordonne à ce sujet. »
Ce codicille est ainsi conçu :
« Je donne et lègue à madame Du Barry, de Louveciennes, outre et par-dessus ce que je lui dois, une rente viagère et annuelle de 24,000 livres, quitte et exempte de toute retenue, ou bien l'usufruit et jouissance pendant sa vie de ma terre de la Rambaudière et de la Graffinière en Poitou, et des meubles qui en dépendent, ou bien encore une somme de 300,000 livres une fois payée en argent, le tout à son choix, d'autant qu'après qu'elle aura opté pour l'un desdits trois legs, les deux autres seront pour non avenus. Je la prie d'accepter ce faible gage de mes sentiments et de ma reconnaissance, dont je lui suis d'autant plus redevable que fai été la cause involontaire de la pej'te de ses diamants, et que si jamais elle parvient à les retirer d'Angleterre, ceux qui resteront égarés, ou les frais des divers voyages que leur recherche aura rendus nécessaires, ainsi que ceux de la prime à payer, s'élèveront au niveau de la valeur effective de ce legs. Je prie ma fille de le lui faire accepter. La connaissance que j'ai de son cœur m'assure de l'exactitude qu'elle mettra à l'acquitter, quelles que soient les charges dont ma succession se trouvera grevée par mon testament et mon codicille, ma volonté étant qu'aucun de mes
autres legs ne soient délivrés que celui-ci ne soit entièrement accompli.
« Ce 11 août 1792.
« Signé :
« Louis-Hercule-Timoléon de Cossé-Brissac (1). »
Ce pressentiment de sa mort prochaine et tragique, tous ceux qui aimaient le duc l'avaient en même temps que lui. On tremblait autour de madame du Barry; et la maîtresse et la maison de Luciennes étaient dans les appréhensions les plus cruelles.
Bernard d'Escourt, cet ancien capitaine de cavalerie, qui s'est fait comme le chevalier d'honneur de l'ancienne favorite, envoyé à Paris pour voir des députés lors de la nouvelle du transfèrement des prisonniers d'Orléans à Versailles, écrivait à madame du Barry, le 6 septembre 1792 : « Les prisonniers d'Orléans arrivent demain à Versailles Il
faut espérer qu'ils arriveront sains et saufs, et qu'en gagnant du temps on sauve lew vie
«Il m'est arrivé dix lettres d'Orléans pour des députés actuels, pour aller au-devant des malheurs qui menacent ces malheureux qu'on croit à Orléans, qu'on égorgera ici en arrivant. Madame de Maurepas, instruite de la translation de M. le duc, vouloit tout de suite aller à l'assemblée ; on l'a retenue.
(1) Madame du Barry, par J.-A. Le Roi. Versailles, 1858.
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Elle a écrit à Danton et à l'abbé Fauchet. Madame Flammarens et moi avons porté les lettres; elles (ont) vivement intéressé l'abbé Fauchet.
« J'ay l'âme et le corps accablés et ne seray tranquille que lorsque je sauray que M. le duc est a Versailles; si on peut passer, j'y enverray, si je ne puis aller, envoyez-y de votre costé, mais surtout ménagés et évités toutes démarches qui puissent devenir publiques et vous faire tort, et nuire à l'un et à l'autre (1). »
Le surlendemain de cette lettre, le 8 septembre, coniormément aux tristes prévisions du chevalier d'Escourt, les prisonniers d'Orléans trouvaient à l'entrée de Versailles les assassins des prisons et étaient massacrés. Le duc de Brissac, armé d'un couteau à la d'Estaing, vendait chèrement sa vie.
La douleur et l'horreur de cette mort éclatent dans cette lettre de madame du Barry :
« Depuis ce C7'ueljou7', monsieur, Je suis dans un état de douleur qu'il vous est aisé de concevoii\ Le voilà consommé ce crime effroyable, qui me rend si malheureuse et qui me livre à des regrets éterriels. Au milieu des horreurs qui m'environnent, ma santé se soutient. On ne meurt pas de douleur. Je suis sensiblement touchée, monsieur, de votre intérêt; il adoucii'oit mes peines si je pouvais ne pas les sentir à chaque instant. J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles de votre femme; je pense qu'elle viendj'a bientôt me voir. Je l'attends avec impatience ;
(1) Lettre présumée du chevalier d'Escourt. Tribunaux révolutionnaires, dossier de madame du Barr^, Archives nationales, W 16.
il est si consolant d'être avec des personnes qui ont nos mêmes sentiments, que Je regrette tous les instants que je passe sans la voir (1). »
Madame du Barry revient sur cette mort dans une lettre adressée à la fille du duc de Brissac, à la duchesse de Mortemart :
Personne na plus senti que moi, madame, l'étendue de la peinte que vous venés de faire. Je me flatte que vous ne vous êtes pas méprise sur le motif qui m'a empêchée de vous en faire plutôt le triste compliment en mêlant mes larmes aux vôtres. La crainte d'augmenter votre juste douleur m'empêchera de vous en parler. La mienne est à son comble; une destinée qui devoit être (si) belle, si glorieuse, quel fin! grand Dieu! Le dernier vœu de votre trop malheureux pèi^e, madame, c'est que je vous aime en sœur. Ce vœu est trop conforme à mon cœur pour qu'il ne soit pas rempli. Recevez-en l'assurance et ne doutés jamais des sentimens qui m'attachent à vous pour le reste de la vie (2).
(1) Lettre autographe de madame du Barry. Archives nationales. W' 16. — Cette lettre et la plus grande partie des pièces faisant partie du dossier de madame du Barry existant aux Archives nationales ont été publiées comme inédites par M. Dauban dans la Démagogie en 1793 ; elles avaient déjà été publiées en 1803 par M. de FavroUe (madame Guenard) dans ses Mémoires historiques de Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse Dubarry.
(2) Le dossier de madame du Barry contient une lettre de la duchesse de Mortemart, datée du 30 septembre, qui s'exprime en ces termes :
« Le dernier vœu de celui que j'aime et regretterai toujours, est
celui de mon cœur, je vous aimerai en sœur et mon attachement pour vous ne finira qu'avec ma vie. » Dans une précédente lettre, datée du 5 juin, et envoyée , je crois, des eaux d'Aix-la-Chapelle, elle disait à madame du Barry : « qu'elle se désole et croit compromettre son père en rentrant en France avec son mari qui a la qualité d'émigré », et elle