CHAPITRE QUATORZIEME
d'être conduite à Paris. On s'est aperçu que cette vieille héroïne de l'ancien régime envoyoit continuellement des émissaires à Orléans. On avoit arrêté chez elle un aide de camp de Brissac. On a pensé avec raison que ces fréquentes ambassades avoient d'autre objet que la galanterie, à laquelle madame du Barry doit être enfin tout à fait étrangère. Maîtresse et confidente de Brissac, elle a partagé autrefois ses trésors et ses plaisirs, elle partage peut-être aujourd'hui son ambition contre-révolutionnaire.
« Il sera piquant pour nos neveux d'apprendre que madame du Barry a été arrêtée presque dans le même temps qu'on abattoit à Orléans la statue de la Pucelle ; cette arrestation a été faite dans la nuit du 30,au 31, vers les deux heures du matin (1). »
Madame du Barry mettait ses amis en campagne, et d'Escourt lui écrivait :
« J'ai été trouver le rédacteur du Courrier françois, qui rétractera demain la fausseté de l'article qui vous concerne; je luy ai promis récompense, si l'article étoit bien fait (2). »
Le Courrier françois ne démentait pas la nouvelle, et madame du Barry restait sous le coup de l'annonce qu'elle craignait à tout moment de voir se réaliser.
La vie de madame du Barry n'est, pendant tous ces mois de 1792 passés en France, qu'une alarme
(1) Courrier françois, n» 246, 2 septembre 1792.
(a) Lettre présumée du chevalier d'Escourt, Dossier du Barry, Archives nationales, W 16.
continuelle, qu'une succession de morts violentes autour d'elle. Aujourd'hui c'est Brissac, hier c'était Maussabré, qu'on arrachait de la chambre où elle l'avait caché à Luciennes, et qui partait disant que si on renvoyait à Paris, il serait massacré (1). Après la mort de Maussabré, après la mort de Brissac, la mort de d'Angremont, le premier guillotiné de la Révolution et avec lequel elle avait eu des rapports
(1) Voici le récit de la mort de Maussabré tel qu'il se trouve dans Mon agonie de trente-huit heures, par Jourgniac Saint-Méard. — « Abbaye. 3 SEPTEMBRE, HUIT HEURES DU SOIR... J'avois formé Une liaison particulière avec le sieur Maussabré, qu'on n'avoit arrêté que parce qu'il avoit été aide-de-camp de M. de Brissac. — Il avoit souvent donné des preuves de courage ; mais la crainte d'être assassiné lui avoit comprimé le cœur. J'étois cependant parvenu à dissiper un peu ses inquiétudes, lorsqu'il vint se jeter dans mes bras en disant : Mon ami, je suis perdu, je viens d'entendre prononcer mon nom dans la rue. J'eus beau lui dire que c'étoient peut-être des personnes qui s'intéressoient à lui, que d'ailleurs la peur ne guérissoit rien, qu'au contraire elle pourroit le perdre : tout fut inutile. Il avoit perdu la tête au point que, ne trouvant pas k se cacher dans la chapelle , il monta dans la cheminée de la sacristie, où il fut arrêté par des grilles, qu'il eut même la folie d'essayer de casser avec sa tète. Nous l'invitâmes à descendre ; après bien des difficultés, il revint à nous, mais sa raison ne revint pas. C'est ce qui a causé sa mort dont je parlerai dans un moment. » — « Mardi, 4 septembre, a uxk HEURE DU MATIN. Jourgniac Saint-Méard est amené au guichet, éclaire par deux torches, devant Maillard, appuyé debout contre une table, sur laquelle on voyait des papiers, une écritoire, des pipes et des bou teilles. On commençait à l'interroger : « Quand l'attention qu'on avoit à u m'écouter, et à laquelle j'avoue que je ne m'attendois pas, m'encou- « rageoit, et j'allois faire le résumé de mille raisons qui me fout préci férer le régime républicain à celui de la constitution, j'allois répéter .1 ce que je disois tous les jours dans la boutique de M. Desenne, lors- .' que le concierge entra tout effaré pour avertir qu'un prisonnier se « sauvoit par une cheminée. Le président lui dit de faire tirer sur lui u des coups de pistolet, mais que s'il s'échappoit le guichetier en ré- " pondoit sur sa tête. C'étoit le malheureux Maussabré. On tira sur lui Il quelques coups de fusil, et le guichetier voyant que ce moyen ne « réussissoit pas, alluma de la paille. La fumée le fit tomber à moitié « étouffé ; il fut achevé devant la porte du guichet. »