‹ La Duchesse d'AbrantesChapitre 6 sur 8 · UE LA · texte numérisé non relu

UE LA

Je suis née à Montpellier; ma famille était alors établie passagèrement en Languedoc, pourfacililcr à mon père l'exercice de la charge de finance qui lui avait été acquise à son retour d'Amérique.

Je veux raconter d'abord comment la famille Bonaparte était avec la mienne; comment l'amilié les unissait, et comment des liens de parenté exisknl en Ire nous.

Lorsque Conslanlin Comnène aborda en Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui plusieurs fils, dont l'un s appelait Calomeros.

Calomeros, traduit littéralement, si.i,Miili(i « bella parte ou buona parle. » Un Calomcios revint d'Italie, de Toscane même, et s'établit en ('.orse, où ses descendants se peipétuùrcnt et rurmèreiit la rainillc IJuunaparlc. Une grande amitié les unissait.

î MÉMOIRES

Ma mère se lia d'un 3 amitié tendre avec la signera Laetitia Ramolino, mère de Napoléon. Elles étaient à peu près du même âge, et toutes deux ravissantes de neaulé. Le caractère de cette beauté était assez différent pour qu'il n'y eût entre elles aucune jalousie. Madame Laetitia Bonaparte étaitgracieuse, jolie, charmante; mais, sans aucune vanité filiale, je puis dire ici que je n'ai jamais rencontré dans le monde une femme aussi belle que ma mère. Elle était, à l'âge de quatorze ans, la plus gracieuse jeune fille de toute la colonie, et sans Lsetilia l\amalino, on aurait pu dire de toute l'Ile.

Parmi les Français qui faisaient partie de l'administration, on remarquait un jeune homme de vingt ans, d'une agréable tournure, faisant des armes comme Saint-Georges, jouant du violon à ravir, ayant toutes les manières d'un homme de qualité, et n'étant cependant qu'un roturier. Il avait déjà une fortune honorable à offrir à celle qu'il épouserait. Il demanda ma mère et l'obtint. Cet homme fut mon père; c'était monsieur de Permon.

Mes parents quittèrent la Corse et vinrent en France, où les affaires de mon père l'appelaient. Quelques années après, il fut nommé à une place importante à l'armée d'Amérique, et partit en emmenant mon frère, âgé seulement de huit ans. Ma mère retourna en Corse près de mon aïeule, avec toute sa jeune famille, pour y attendre le retour de mon père.

C'est alors qu'elle a vu Napoléon tout petit enfant, qu'elle l'a souvent porté dans ses bras, qu'il jouait

l'ii.-même avec une sœur aînée qiiej'ai perdue de la manière la plus funeste. Napoléon se la rappelait à merveille; et souvent, dans les années où il était à Paris sans aucun emploi, lorsqu'après avoir dîné à notre table de famille il se mettait devant le feu, les bras croisés sur sa poitrine, les jambes étendues devant la cheminée, il disait: -i Signora Panoria, parlons de la Corse, parlons de la signora Laetitia. >

Il appelait presque toujours sa mère ainsi, mais seulement devant les personnes qu'il connaissait depuis longtemps, et auxquelles il savait que ce nom ne pouvait paraître singulier.

Ma mère et mes oncles m'ont assuré mille fois que Napoléon n'a eu dans son enfance aucun des caractères singuliers que le merveilleux lui prête. Il se portait bien, et était même, jusqu'au moment où il vint en France, ce qu'on appelle un gros et beau garçon.

Peut-être cependant existait-il dans le caractère de Napoléon enfant quelques-unes de ces nuances délicates qui font pressentir l'homme extraordinaire. Madame Bonaparte avait amené avec elle en France une bonne, une de ces servantes-maîtresses, comme il y en a tant dans nos provinces. Cette femme, qui se nommait Savéria, était curieuse à entendre sur ^ette famille qu'elle avait élevée, dont elle connaissait l'intérieur, et dont chaque membre occupait un trône; elle adorait l'empereur et Lucien. Elle me parlait un jour de plusieurs petites scènes de l'enfance de l'empereur, qui n'est demeuré en Corse que jusqu'à l'âge

de neuf ans; et à propos de l'une de ces scènes où il avait eu le fouet, Savéria me confirmait une chose que m'avait assurée ma mère : c'est que Napoléon, lorsqu'il était grondé, ne pleurait presque jamais. Voici à cet égard une anecdote que je tiens de luimême : il me Ta racontée pour me donner un exemple de modération.

Il fut un jour accusé par une de ses sœurs d avoir mangé une grande corbeille de raisins, de figues et de cédrats ; ces fruits venaient d'un jardin de l'oncle le chanoine. Or, il faut avoir vécu dans l'intérieur delà famille Bonaparte pour comprendre la grandeur du méfait d'avoir mangé des fruits de la vigne de l'oncle le chanoine. Enfin, grand interrogatoire; et comme Napoléon niait, il fut fouetté. On lui dit de demander grâce- que, s'il le faisait de bonne volonté, on lui pardonnerait. 11 avait beau dire qu'il était innocent, on ne le croyait pas. Le lésulLat de son obstination fut d'être trois jours entiers sans manger autre chose qu'un peu de pain avec du fromage. Enfin, le q-uatrième jour une petite amie de Marianne Bonaparte revint de la vigne de son père, et, ayant afipris ce qui s'était passé, alla s'accuser et dire que c'élail elle et Marianne qui avaient mangé les figues et les raisins. Ce fut le tour de AJarianne d'êlie punie. On demanda à Napoléon pour quelle raison il n'avait pas dénoncé sa sœur; il répondit qu'il ne savait pas que ce fût elle qui était coupable; cependant qu'il s'en do jtail, mais que, en considération de la peliie amie, qui n'avait pas trempé dans le mensonge, il

n'aurait rien dit. 11 n'avait pas sept ans à celte époque.

— Napoléon, me disait Savéria, n'a jamais été un joli enfant, comme l'était Joseph, par exemple : sa lèlc avait toujours été trop grosse pour son corps, défaut commun de la famille Bonaparte.

Ce que Napoléon avait de charmant lorsqu'il devint jeune homme, c'était son regard, elsurlouH'expression douce qu'il savait lui donner dans un moment de bienveillance. Ma vérité, l'orage était affreux; et jamais je n'ai r^^^ardé cette physionomie admirable sans éprouver un frisson; son sourire était également captivant, comme le mouvement dédaigneux de sa bouche vous faisait trembler. Mais tout cela, ces mains dont la plus coquette des femmes se serait enorgueillie, et dont la peau blanche et douce recouvrait des muscles d'acier, des os de diamant; tout cela ne se distinguait pas dans l'enfant. Savéria me disait avec vérité que, de tous les enfants de la «Ignora Laetitia, l'empereur était celui qui le dernier aurait donné l'idée d'une fortune inespérée.

Nous vînmes à Paris en 1785. Ma mère ne pouvait s'accoutumer à la vie de province, quelque agréable qu'elle fût; mon père désirait également revoir Paris.

Mon père voulut recevoir, et prit un jour dans la semaine pour donner à dîner, comme cela se faisait à cette époque. Ma mère avait tout ce qu'il fallait pour faire une agréable maîtresse de maison; elle plaisait parce qu'elle joignait à une rare beauté de la grâce, dé la finesse, et un esprit naturel au-dessus

de toutes choses; cependant son ignorance était extrême : elle disait encore, la dernière année de sa vie, qu'elle n'avait jamais lu qu'un seul livre: c'était Télémaque. Eh bien! il était impossible de quitter sans regret la conversation qu'on avait avec elle. J'ai vu des poètes, des hommes de lettres distingués, demeurer sous le charme, non pas de sa figure, mais de son amabilité; ce qu'elle possédait éminemment, c'était l'art si difficile de tenir son salon. En arrivant à Paris, le premier soin de ma mère fut de s'informer de Napoléon Bonaparte. Il était alors à l'école militaire de Paris, ayant quitté celle de Brienne depuis le mois de septembre de l'année précédente. Mon oncle Démétrius lui en parla: il l'avait rencontré le jour de son arrivée au moment où il venait de sortir du coche. « Et en vérité, dit mon oncle, il avait bien l'air d'un nouveau débarqué. Je le rencontrai au Palais-Pioyal, où il bayait aux corneilles, regardant de tous côtés, le nez en l'air, et bien de la tournure de ceux que les filous dévalisent sur la mine s'il avait eu quelque chose à prendre. t> Mon oncle lui demanda où il dînait, et, comme il n'avait pas d'engagement, il l'emmena dîner chez lui. Il dit à ma mère qu'elle trouverait Napoléon assez morose. « Je crains, ajouta mon oncle, que ce jeune homme n'ait plus de vanité qu'il ne lui convient d'en avoir dans la position où il est. Lorsqu'il vient me voir, il déclame fortement contre le luxe des jeunes gens de l'Ecole m litaire et tout cela pour mettre, m'a-t-il dit, dans un mémoire qu'il

veut faire pour le présenter au ministre de la guerre. Cela ne servira qu'à le faire prendre en grippe par ses camarades, et peut-être même à lui valoir quelque coup d'épée. >

Peu de jours après, ma mère vit Napoléon, et celte disposition à l'humeur était en effet des plus fortes. Il souflVait peu d'observations, même dans son intérêt, et je suis persuadée que c'est à cette excessive irritabilité qu'il ne pouvait contraindre qu'il doit la réputation, qu'il a conservée longtemps, d'une enfance et d'une jeunesse sombres et atrabilaires.

Mon père, qui connaissait une grande partie de ses chefs, le fit sortir quelquefois pour le distraire. On prit pour prétexte un accident, une entorse (je ne me rappelle plus trop bien le motif que l'on donna), et Napoléon passa toute une semaine dans notre maison. Lorsque encore aujourd'hui je passe sur le quai Conli, je ne puis m'empêcher de regarder une mansarde, à l'angle gauche de la maison, au troisième étage. C'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents.

Un événement eut lieu cette même année dans notre famille. Ce fut le mariage de mon oncle le prince de Comnène. 11 épousa une riche héritière de Touraine, fille unique de M. le comte de Boucherville, officier de la marine royale.

La présentation à Versailles eut lieu avec toutes les formes voulues par l'étiquette et l'élégance du temps. Les révérences furent enseignées par Vestris; la coiffure fut faite par Léonard, l'habit par mademoiselle

ïjertin, et les diamants montés par Bapsl e esnier.

Ma tante eut un grand succès. Elle était fort agréable de sa personne, et, quoique petite, elle avait la tournure extrêmement noble et imposante, en même temps que son maintien et tout en elleétaient remplis de grâces.

Ce fut peu après, le 5 mai de l'année 1789 que se fit l'ouverture des Étals généraux. J'étais trop jeune alors pour bien sentir la grandeur imposante du spectacle qu'offraient les Étals, se rendant en masse à Sainl- Louis de Versailles, pour y entendre la messe, la veille de l'ouverture de leurs séances. Mais je vois encore cette foule immense et joyeuse qui encombrait les trois avenues et bordait la roule que suivaient les députés. Je vois ces femmes si bien parées, agilant leurs mouchoirs, toute une population animée d'un même sentiment et dans l'ivresse de la joie et de l'espérance. Ma mère, ayant beaucoup d'amis dans les trois ordres, avait voulu être témoin de cette première démarche, elle m'avait pris avec elle, ainsi que mon frère; et M. de Falgueyrèles, major du régiment de Poitou, lui donnait le bras.

Ma mère avait, à cette époque, la même manière de voir que beaucoup de personnes dans sa position : elle était fille de qualité, mariée à un homme de finances. Il lui arrivait tous les jours des choses qui auraient été inaperçues par tout autre, mais qui, pour elle, paraissaient vexaloires; et son désir était de voir un nivellement qui ne permît d'aulre distinction que celle du mérite.

Si l'accord eût été général, cet admirable ouvrai^e serait venu à bien. Malheureusement cet accord manquait.

Le tiers finit par se lasser de n'être pas écouté. Enfin arriva la séparation du tiers d'avec les deux ordres privilégiés.

La retraite du tiers-état dans la salle du Jeu de paume produisit un efTet que des années n'auraient pas amené. Les députés, en se reconnaissant comme représentants d'une grande nation, se grandissaient avec elle. La nation le sentit : à son tour elle mesura sa force; et elle comprit qu'elle pouvait beaucoup oser pour accomplir le grand œuvre de sa délivrance.

Napoléon disait qu'une des grandes fautes de cette époque avait été d'entreprendre sans s'être assuré de rien. On tremblait à la cour en pensant aux États généraux, et nulle mesure n'était prise pour s'opposer à ce torrent. Il fallait remettre l'ouverture des États, disait-il. Le mouvement que cette mesure aurait produit devenait toujours moins à craindre.

Une des causes qui perdirent aussi la couronne, à cette désastreuse époque, fut le gouvernement occulte. Un jour Napoléon, parlant de la Révolution avec le comte Louis de Narbonne, lui dit : « Mais vous en étiez bien aussi, vous!... » M. de Narbonne lui prouva que rien n'était plus faux. Ses opinions constitutionnelles l'élolgnaient d'une pareille manière de combattre la Révolution. « C'est surtout la reine, poursuivit M. de Nnibonne, qui tenait à cette

double représentation du pouvoir royal, mais sans nulle disposition hostile contre la France, que je puis certifier qu'elle aimait, comme on aime le pays qui est devenu notre seconde patrie et où doivent se fermer nos yeux. >

La reine aimait la France. Eh ! comment n'auraitelle pas aimé une nation qui l'entourait de vœux, d'adorations et d'amour?

Ma mère citait une fois devant moi l'enthousiasme délirant qu'inspirait la reine, lorsqu'elle paraissait en public dans les premières années de son règne. Un jour, à l'Opéra, elle arriva assez tard; on donnait Iphigénie en Aulide. On venait de dire : « Chantons, célébrons notre reine!... » Le parterre, les loges, la salle entière redemanda le chœur, et tous se mirent à répéter : « Chantons, célébrons notre reine, > avec cet accent d'amour qui vient de l'âme, avec une telle ardeur que la reine fondit en larmes.

Cependant l'horizon devenait de jour en jour plus sombre; chacun voyait approcher le péril, et on ne prenait aucune mesure. De grandes fautes furent commises, parmi lesquelles figure au premier rang la séance royale du 23 juin. La démission de M. Necker à cette époque doit être aussi regardée comme une faute malheureuse. J'ai souvent discuté avec Napoléon à son sujet. Junot, qui voulait sauver madame de Staël de l'exil, et qui savait que je connaissais beaucoup de particularités de la vie de M. Necker, me disait de prendre mon moment pour placer quelques-uns de ses beaux traits; mais ]Napo-

léon, qui n'aimail pas M. Necker, me fermait la bouche en m'objeclant les fautes de ses deux derniers ministères.

Je me rappelle qu'un jour il me fit répéter la conversation que mon père avait eue avec iM. Necker, et le mot de M. Necker sur les États généraux : Je n'ai pas fait la faute, et j'en suis responsable !

Bonaparte me fit redire trois fois cette phrase. Je le vois encore dans l'attitude qu'il avait. Nous étions à dîner, il tenait son verre, le portait à sa bouche, mouillait ses lèvres, le remettait sur la table, rebuvait encore; et fit cette manœuvre sept à huit fois, tout en répétant à demi voix le mol de M. Necker. Enfin, il se leva brusquement de table, et dit : « Sans doute, il en était responsable; c'est pour cela qu'il devait consulter ses forces avant d'accepter le fardeau. 1 C'est bien là le mot de l'homme qui ne voulait jamais admettre qu'un général ne fût pas vainqueur.

Je me rappelle comme un songe terrible cesjournées du 14 juillet, du 6 octobre, du 21 juin, et une foule d'autres qui formaient ainsi le plus sinistre des calendriers. Le 6 octobre surtout. Je vois ma mère faisant fermer dès trois heures de l'après-midi les volets du salon de réception, dont les fenêtres donnaient sur le quai. Elle pleurait, et retenait mon père, qui voulait absolument se rendre à Versailles.

Mon père était depuis longtemps en marché pour acheter la charge de M. Rougeau, fermier général. 11 avait réalisé une somme assez considérable pour

eilecluer le premier payement. Il allait être fait, lorsque, effrayé par l'aspect des choses, qui prenaient à toute heure une apparence plus sinistre, il dit à mon frère de se tenir prêt à l'accompagner, convertit ses fonds en traites sur Londres, et partit avec Albert pour l'Angleterre, tandis que les passages étaient encore libres.

A cette époque, dans une maison dont le domestique était nombreux, on ne pouvait être sûr de tous ses gens.

L'année précédente, un homme se disant tapissier était venu s'établir dans l'une des mauvaises boutiques qui sont dans le pourtour de l'espèce de petite place située à gauche de la Monnaie. Cet homme, qui s'appelait, je crois, Thirion, vint d une manière fort arrogante demander la pratique de la maison. Il s'adressa au valet de chambie de ma mère, qui lui répondit qu'on avait un tapissier, et que sûrement on ne le changerait pas pour un inconnu. Cet homme se fâcha, parla haut; mon père vint au bruit, et le résultat fut de mettre M. Thirion à la porte, en lui disant qu'il était un fou impertinent.

Les sections se formèrent : cet homme devint prépondérant dans la nôtre. II fut secrétaire, greffier, président, je ne sais quoi.

Peu de jours après le retour d'Angleterre de mon père, une visite domiciliaire ordonnée par la commune est faite dans notre maison. Thirion en avait obtenu la direction. Mon père venait de se lever et faisait sa barbe. Naturellement vif, son impatience

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fut encore augmentée à la vue de cet homme, et il commit une imprudence en taisant un geste menaçant, dès qu'il le vil enlrer dans son cabinet de toilette.

a Je suis ici pour faire exécuter la loi, > s'écria Thirion en voyant mon père s'avancer sur lui, son rasoir à la main.

Mon père éprouvait la plus violente tentation de !e jeter à la porte. Enfin il parvint à surmonter son émotion. iVIon père élendit la main. « Où est-il, votre ordre? ~ 11 vous suffit de savoir que je suis envoyé par le comité de ma section. — Oui-dà ! le croyezvous ainsi ? Moi, je pense le contraire. Votre présence chez moi n'est qu'une insulte, si elle n'est justifiée par un mandat judiciaire. Montrez-le-moi. — Je vous répète, dit Thirion en élevant la voix à mesure qu'il voyait mon père se calmer, que vous n'avez nul besoin de voir mon ordre. Quel est votre âge? Quel est le motif de votre voyage à Coblentz? — Et vous, encore une fois, voulez-vous me montrer l'ordre en vertu duquel vous violez mon domicile? Autrement, poursuivit mon père en laissant éclater sa colère, et allant prendre un énorme bambou qu'il avait rapporté de l'Inde, autrement je vous prouverai que ce bras appartient à un homme encore en état de châtier les impertinents. 5

La colère de mon père allait devenir tragique, lorsque ma mère arriva sur le lieu de la scène. Elle parvint à emmener mon père dans une autre pièce, et là, par nos caresses, nous obtînmes de lui un peu de

calme. Pendant ce temps, Thirion était parti après avoir verbalisé et fait un rapport contre mon père.

Je rentrai dans le salon, et je pleurais s^ns comprendre pourquoi; mais je voyais ma mère tout en larmes. Mon père était pâle et tremblant de colère. J'étais donc fort affligée, lorsque je vis entrer Napoléon Bonaparte. Il me prit par la main et me demanda avec intérêt ce que j'avais. Je lui dis ce qui venait d'arriver. Il alla aussitôt frapper à la porte du cabinet de mon père, qui lui raconta plus en détail que je ne le pouvais faire ce qui venait d'avoir lieuw

c Mais, s'écria Bonaparte, c'est une infamie ! Comment, quatre hommes viennent chez vous sans produire un ordre ! Mais il fautvous plaindre. Cet homme vous en veut, il trouve le moment bon pour se venger; il ne faut pas lui en laisser le temps. Je vais m'occuper de cela. *

Bonaparte sortit. Il fut à la section, au club, au comité; je ne sais pas trop quel était le nom qu'à cette époque on donnait à l'autorité qui faisait faire les visites domiciliaires. Il parla vivement de celle qui venait d'avoir lieu dans la demeure d'un citoyen paisible : — Si M. de Permon avait tiré un coup de fusil sur cet homme, il défendait son domicile contre un inconnu, personne ne pouvait l'accuser.

Le jour où Napoléon disait de si belles paroles était le 7 ou le 8 août. Il y avait une telle agitation partout, qu*îl lui fut impossible, dit-il à mon père en revenant, de se faire bien écouter de ceux à qui il parlait. Il l'engagea fortement à être sur ses gardes.

Dien des souvenirs ont pâli sous l'action puissante du temps; mais il en est qui sont toujours dans leur terrible vérité, et le 10 août est de ce nombre.

La ville présentait un aspect ell'rayant. Mon père paraissait ne rien craindre. Il était occupé à écrire lorsque son valet de chambre vint lui dire que notre boucher, brave et digne homme, qui était lieutenant ou capitaine dans la garde nationale, venait avertir M. de Permon qu'il était dénoncé pour avoir donné asile à des ennemis du peuple. Mon père fit peu d'attention à sa démarche; mais une heure après un avertissement des plus sûrs vint dire à mon père qu'il serait arrêté dans la nuit. La personne qui lui apportait cet avis y joignait la promesse d'un passeport pour l'une des villes du Midi, et celle de venir le chercher pour le conduire hors Paris. Nos parents partirent pour Toulouse la nuit suivante.

En arrivant à Toulouse, le premier soin de ma mère fut de s'établir de manière à ce que mon père eût un intérieur agréable, et qu'il ne fût pas forcé d'aller au dehors pour chercher des distractions qu'il n'aurait d'ailleurs trouvées qu'avec peine, toutes les maisons étant dans le deuil, ou dans la crainte d'un malheur que chacun redoutait, il était, en efTet, bien peu de familles qui n'eussent un père, un frère, un mari à regretter ou encore enfermé dans les car>!iots.

Pendant notre séjour à Toulouse, ma mère reçut des lettres qui TafTectèrenl beaucoup; elles lui annonçaient la mise en accusation du général Bonaparte.

Ladéfense de Bonaparte, adressée aux représentants,

indique le vrai motif de son arrestation, « Déclarer

un patriote suspect, disait-il, c'est lui ravir ce qu'il a de plus précieux, la confiance et l'estime de ses concitoyens. » i.e résultat de cette procédure, dont l'issue probable était de faire porter la tête de Bonaparte sur l'échafaud, fut l'acquittement du prévenu. On donne même des éloges à Bonaparte, dans l'arrêté qui le met dans une liberté provisoire : «; c'est, dit-on, en raison de l'utilité dont le général Bonaparte peut être à la république, i

Ce fut alors que Bonaparte, tout à fait malheureux, vint à Paris pour tenter d'obtenir justice et pour chercher à mettre à flot quelques-uns des mille projets qu'il faisait, nous disail-il, chaque soir en s'endormant. 11 n'avait avec lui qu'un seul aide de camp, un seul ami que sa mauvaise fortune attachait encore à lui, c'était Junol; Junot, qui, à dater de ce moment, lui donna des preuves positives de cet attachement qui n'a cessé d'être que le jour où lui-même a cessé d'exister.

Mon père avait pour conseil un homme d'un esprit fort distingué, ancien avocat au Châtelet, nommé IJrunelière. Il nous tenait au courant des affaires publiques à Paris. On n'était plus dans le fort de la Terreur, mais il fallait toujours user d'une extrême circonspection. On s'envoyait des nouvelles dans des pâtés, des daubes, des cuisses d'oie; et les questions et les réponses voyageaient ainsi, protégées par le couvert de la gastronomie. Les nouvelles de Paris arrivaienl dans des fonds de chapeau, des doublures

DE L\ DUCHESSE b ABKANTES. 17

rt'habit; ou bien dans des caisses de fleurs artificielles. On joignait à l'envoi une lellre qui disait :«D'apr(''S ce que vous m'avez écrit, je vous envoie telle chose... f Or, comme on n'avait lien demandé et qu'on était prévenu d'avance de cette manière de correspondre la lettre était bientôt trouvée.

Mais lorsqu'il fallait défaire l'objet qui la contenail, ma mère n'entendait pas facilement raison. Je me lappelle qu'une fois elle porta pendant quinze jours nn chapeau avec une lettredans sacoifTe, sans vouloir dire à mon père que le chapeau venait de Paris, parce qu'il se serait douté qu'il contenait des nouvelles et l'aurait fait découdre impitoyablement.

Cependant sur des avis répétés, mon père se décida à se rendre à Paris.

En y arrivant, nous descendîmes rue des Filles- Saint-Thomas, hôtel de la Tranquillité. Cet hôtel garni avait une fort belle apparence; il était entre cour et jardin, agrément assez rare dans ce quartierlà, même à cette époque. Nous fûmes logés dans un joli appartement donnant sur le jardin, au second.

3Ia mère voyait beaucoup de Corses. Quoique leurs opinions ne fussent pas d'accord avec les siennes, elle ne les en réunissait pas moins chez elle. Dès qu'ils surent qu'elle était de retour, tous vinrent la voir : Moltédo, l'abbé Arrighi, que l'on appelait Arrighi- Lunettes, Aréna, Salicetti, Chiappe, mais avant tout Bonaparte. Lorsqu'il vint nous voir à Qolr.3 retour à Paris, sa figure me frappa de manière â n'être jamais oubliée.

A cette époque de sa vie, Napoléon était laid Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je re parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire; it n'entends que le changement physique qui s'es} opéré graduellement dans l'espace de sept années, tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaien presque tous anguleux et pointus, ont pris de i? rondeur. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous aujourd'hui dans les gravures du passage du pont d'Arcole, était alors toute simple parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues ; mais son teint était si jaune, il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains étaient maigres, longues et noires. Lorsque je me représente N'apoléon entrant, en 1795, dans la cour de l'hôtel de la Tranquillité, la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées et tombant sur le cpllet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, sans gants, parce que, disait-il, c'était une dépense inutile, portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de son teint jaune; quand j'évoque son souvenir et que je le revois plus tard, je ne

puis voir le niùme homme dans ces deux porlraits.

Ma mère lui lémoigna le plaisir qu'elle avait à h revoir. Elle lui parla de SaliceUi, l'auleiir de sa dénonciation au Comité de salut public, et ne lui cacha pas combien elle aval iblfimé sa conduite envers lui. Un sourire indélinissablc f)assa rapidement sur les lèvres de Bonaparte: « 11 a vouai me (aire bien du mal, rcpondit-il, mais mou étoile ne l'a pas permis, d

Je n'oublierai jamais l'expression de sa physionomie en prononçant ces derniers mots. 11 était profondément ému. Ma. mère essaya de le calmer, et y parvint plus facilement que je ne l'aurais cru.

A cette époque, Paris était dans une agitation inquiétante; des scènes tragiques déchiraient chaque jour le sein de la Convention.

M. Brunetière nous dit qu'il était fâché de nous avoir conseillé de revenir. Il était inquiet, et Bonaparte nous confirma ses craintes. Je me rappelle qu'il venait de recevoir une lettre de sa mère; elle lui écrivait que peut-être la réaction ensanglanterait tout le Midi.

Prenant cette lettre pour texte :

<L Ce sont ces muscadins royalistes, s'écria Napoléon, qui font ici cette levée de boucliers ! Ils seraient bien aises de glaner après le combat des patriotes, i

Les jeunes gens dont parlait Bonaparte portaient des redingotes grises avec des collets noirs, des cravates vertes, et leurs cheveux, au lieu d'être à la Titus comme ceux de la plupart des jeunes gens, étaient nattés, poudrés et relevés avec un peigne,

tandis que de chaque côté de la figure descendait une longue face appelée, en style du temps, oreille ûe chien. Comme ces jeunes gens étaient attaqués tort souvent, ils portaient une grosse canne dont ils se servaient comme d'un moyen de défense.

Le manque de pain et de subsistances commençait à se faire sentir.

Le peuple qui avait supporté la misère sous Robespierre, parce que Robespierre le flattait, menaçait hautement de se révolter; on rencontrait à chaque pas des femmes ivres, criant : « Du pain 1 du pain ! Nous en avions au moins en 93 ! Du pain ! A bas la république 1 d

< Ma foi, nous dit un jour Bonaparte en venant dîner avec nous, je ne sais à qui ils en ont; mais ils sont comme des démons. Je viens de rencontrer une section du faubourg Saint-Antoine, qui est tout à fait le second tome de la troupe que j'aurais voulu qu'on me chargeât de recevoir le 10 août au château des Tuileries ! > Ce jour-là nous dînâmes assez vite, et aussitôt après le dîner nous sortîmes pour aller du côté des Tuileries afin d'avoir des nouvelles. Bonaparte donnait le bras à ma mère, et j'étais avec mon frère. Lorsque nous eûmes traversé le passage Feydeau et gagné le boulevard, nous entendîmes des vociférations horribles : des femmes, des enfants hurlaient contre la Convention ; tout rappelait les journées du 10 août et du 6 octobre. <r N'allez pas plus loin, madame de Permon, dit Napoléon ; ce lieu-ci ne vaut rien pour des femmes. Je vais vous ramener

chez vous; ensuite j'irai aux nouvelles et vous en rapporterai. > Ma mère accepta et nous rentrâmes.

Bonaparte venait alors tous les jours régulièrement, chez ma mère.

Ma mère me dit un jour qu'elle savait des détails relatifs au général Bonaparte qui l'affectaient vivement. Ces détails lui étaient parvenus par sa femme de chambre. Cette fille était de Toulouse. Elle était assez jolie; le domestique de Bonaparte en était devenu amoureux, et voulait l'épouser. Ce domestique disait à Mariette que le général n'avait pas souvent d'argent: <i mais il a un aide de camp, lui disait-il aussi, qui partage tout ce qu'il a avec lui; et quand il joue et qu'il gagne, le plus gros lot est pour son général; et puis la famille de l'aide de camp lui envoie de l'argent quelquefois; presque tout le magot est pour le général. Mais aussi, poursuivait cet homme, le général aime son aide de camp comme l'un de ses frères. >

Cet aide de camp, c'était Junot. C'était celui qui plus tard devait être mon mari.

Bonaparte, revenu à Paris, y était sans nulle ressource. Sa famille, proscrite en Corse, avait trouvo un asile à Marseille, mais ne pouvait pas faire pour lui ce qu'elle aurait certainement fait si elle eût été en Corse au milieu de ses ressources naturelles. De temps à autre, il recevait quelque argent, et je soupçonne que c'était son excellent frère Joseph, marié depuis peu à mademoiselle Clary, qui lui faisait parvenir ces secours; mais ils étaient insuffisants pour

un homme qui, quelque économe qu'il fût, avait cependant des besoins indispensables à satisfaire. Car enfin, il fallait manger et se vêtir; et, à cette époque, on ne trouvait pas dans tous les quartiers de Paris, des tailleurs, des restaurateurs, des logements au rabais. Bonaparte était donc vraiment malheureux. Junot, qui souvent m'a parlé des six mois qu'ils passèrent ainsi à Paris, me disait- que souvent en se promenant le soir sur le boulevard et voyant passer de ces jeunes gens élégants montant de beaux chevaux et entourés de l'opulence qu'on pouvait alors se pcrmellre, Bonaparte déclamait contre le sort, et injuriait à demi voix les incroyables à oreilles de chien et à cadenettes relevées, qui passaient devant eux en se dandinant et jurant: paole pafumée, paole panachée, que madame Scio avait chanté à mi-acles.

Junot jouait quelquefois ; mais avant de commencer celte spéculation, car il jouait pour gagner, il remettait entre les mains de Bonaparte les trois quarts de ce qu'il venait de recevoir de la Bourgogne : l'autre portion allait courir les chances du trente-et-un. Junot rapportait souvent de l'or en abondance; alors le petit intérieur devenait plus joyeux; on payait les dettes les plus urgentes. C'était Bonaparte qui réglait la distribution.

Un soir, ils se promenaient au Jardin des Plantes. Ces promenades solitaires avaient toujours un grand charme pour Bonapaile. l/infiuence d'une belle nuit est puissante sur toulcs les àmcs qui sentent vive-

ment. Bonaparte à celle époque était fort jeune, son cœur battait vivement et dans ce moment il aimait. Il parla de ce sentiment à Junot, et lui en parla avec amertume, car il n'élait point heureux. Junot m'a dit que si Bonaparte n'avait pas brisé de lui-même tous les liens qui asservissaient son âme aux passions, il les aurait ressenties d'une manière terrible. Ce jour-là même, en parlant de ce qui l'affectait, sa voix tremblait et Junot sentait son émotion. Mais déjà on voyait en lui une force inconnue lutter contre sa faiblesse. Il rompit luimême le discours, et parut avoir oublié le sujet de l'entretien.

Rien n'appelle la confiance comme la confiance. Junot était amoureux de Paulette Bonaparte ; son ame jeune et brûlante n'avait pu résister à la vue d'une créature enchanteresse comme l'était Paulette. il l'aimait avec passion, son secret n'en fut pas un huit jours pour son général.

Bonaparte n'avait ni accueilli ni rejeté sa demande.

Junot entraîné, enhardi par ce que Bonaparte venait de lui dire, fut plus pressant qu'il ne l'avait encore été. Il avait reçu la veille une lettre de son père, qu'il avait montrée à Bonaparte. M. Junot disait à son fils qu'à la vérité il n'avait rien à lui donner dans ce moment, mais que sa part serait un jour de vingt mille francs.

c Je serai donc riche, disait Junot à Bonaparte, puisqu'avec mon état j'aurai douze cents livres de renies. Mon général, je vous en conjure, écrivez à la

citoyenne Bonaparte, et dilcs-lui que vous avez vu la lettre de mon père. Voulez- vous qu'il en écrive mu' .■lutrc à .^Jarseille? »

I::n sortant du Jardin des IMantcs, ils avaient passe l'eau dans un batelet, et, à travers les rues, ils avaient gagnéle boulevard. Ils étaient parvenus vis-à-vis les bains Chinois, et se promenaient dans la contreailée. En remontant et redescendant cette partie du boulevard, Bonaparte écoulait .lunot attentivement.

e Je ne puis écrire à ma mère pour lui faire cette demande, drsait-il à Junot; car enfin tu auras douze cents livres de rentes, c'est bien; mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te les lera attendre longtemps. Enfin tu n'as rien, si ce n'est ton épaulette de lieutenant. Quant a Paulelte, elle n'en a pas même autant. Ainsi donc, résumons : tu n'as rien, elle n'a rien, quel est le total? Rien. Von.ne pouvez donc pas vous marier à présent ; attendons ! Nous aurons peut-être de meilleurs jours, mon ami. Oui, nous en aurons, quand je devrais les alleichercher dans une autre partie du monde. t> Souvent ils parlaient ainsi.

Depuis quelque temps mon pauvre père était bien mal. Une fièvre pernicieuse était venue se joindre à ce qu'il souffrait déjà.

Bonaparte vint tous les jours, et, le matin, il envoyait, ou venait lui-même, pour savoir des nouvelles delà nuit.

Il dînait avec nous, et passait sa soirée dans le galon à causer ù voix basse, à côté de la bergère de

ma mère qui, excédée de fatigue, sommeillait quelques instants pour reprendre des forces, car elle ne quittait pas le chevet du lit de mon père. Je me rappelle qu'un soir, mon père s'étant trouvé fort mal, ma mère pleurait et se désespérait. Il était dix heures du soir. A cette époque, il était impossible de déterminer un des domestiques de l'hôtel à sortir passé neuf heures. Bonaparle ne dit rien. Il descend l'escalier en courant, et va chercher M. Duchannois, qu'il ramène, malgré les objections de celui-ci. Il faisait un temps affreux: il pleuvait à verse. Bonaparte n'avait pu trouver de fiacre pour aller chez M. Duchannois; son habit était trempé.

Le 11 vendémiaire, à deux heures après midi mon père sommeillait un peu. Il avait été très fatigué et nous prenions les plus grandes précautions pour qu'il n'entendît aucun bruit. Tout à coup les portes s'ouvrent avec fracas, et trois hommes parlant haut, frappant du pied pour appeler, ayant des manières de crocheteurs, entrent dans l'appartement suivis plutôt que conduits par le maître de l'hôtel, qui était un brave et digne homme : c Voilà bien des façons, dit un de ces misérables avec des jurements affreux; pourquoi donc ne peuton pas marcher dans cette chambre? — Parce qu'il y a une personne malade, dit ma mère en s'avançant au-devant de cet homme, et fermant la double porte de la chambre à coucher de mon père, car il fallait lui éviter une émotion de cette nature.— Il n'est pas temps d'être malade lorsque la patrie est

elle-même en danger. Allons, ouvrez-moi celte porte! — Vous êtes un fou ou vous êtes un monstre, s'écria ma mère en se mettant en travers de la porte de la chambre de mon père; n'approchez pas. »

Cet homme, un envoyé de la section, recula devant l'énergie de son attitude et se retira, mais mon père l'avait entendu « Pauvre France! Pauvre pairie! d murmura-t-il.

Dans la nuit il fut au plus mal; la maladie faisait des progrès rapides. Le lendemain matin, on battit la générale dans la section Lepelletier ; il nous fut impossible de lui dissimuler ce bruit qu'il ne connaissait que trop, et lorsque M. Duchannois vint le voir, il ne nous cacha plus le danger de sa situation.

Il demanda à voir M. Brunetière et M. Renaudot, son notaire. On fut les chercher; les rues étaient peu sûres, quoique cependant on vînt, on allât dans Paris, comme si quelques heures plus tard on n'allait pas s'égorger.

Dans la matinée du 12, Bonaparte, qui était venu, comme de coutume, nous parut préoccupé : il sortit, puis rentra, sortit encore, et revint comme nous étions au dessert. Je me rappelle qu'il mangea une grappe de raisin, et prit une grande tasse de café. « J'ai déjeuné fort tard, nous dit-il, chez ***. On a tant et tant parlé politique, que je n'en puis plus. Je vais aller aux nouvc.>^s ; si j'apprends quelque chose d'intéressant, je viendrai vous le dire. >

Le 13, au matin, mon père était fort mal. M. Duchannois demeura près d'une heure avec nous; il

DE LA DUCIltSSE D'ADRANTÈS. 27

prévit tout ce qui pourrail advenir, el laissa des ordonnances pour les exécuter, dans le cas où il serait impossible de le joindre; mais il ne nous cacha pas, à mon frère el à moi, tout le mal que notre malheureux père allait recevoir des événements qui se préparaient.

Pendant quelques heures, nous nous flattâmes que les choses en viendraient à bonne composition entre la Convention et les rebelles ; mais vers quatre heures et demie on commença à tirer le canon; de toutes parts on riposta. Mon pauvre père poussa un cri perçant et le délire le plus violent s'empara de lui. Toutes les scènes de la Révolution passaient devant lui et chaque décharge qu'il entendait, était un coup qui le frappait. Toutes nos vitres tombaient en pièces. Vers le soir, la section se replia sur nous; on se battit presque sous nos fenêtres. iMais lorsqu'on fut à Saint-Roch, nous crûmes que la maison allait crouler.

Mon père était à l'agonie.

Je ne puis guère rendre compte de la journée du 14. L'état de mon père, qui allait en empirant à chaque heure, ne me laissait aucune autre faculté que celle de souffi'ir et d'essayer de donner un peu de courage à ma pauvre mère. Vers le soir, Bonaparte vint un instant; il me trouva tout en larmes. Lorsqu'il en sut le motif, sa physionomie gaie et ouverte changea subitement. <r Je voudrais bien voir madame de Permon, d me dit-il. Je fus chercher ma mère, qui vint à l'instant même. Elle ignorait, ainsi que

moi, toute la part que Bonaparte venait d'avoir à cette grande journée. « Ah! lui dit ma mère en pleurant, ils l'ont tué!... Vous comprenez ma peine, vous, Napoléon, j»

11 aurait fallu, pour connaître la vraie pensée de Bonaparte, qu'il fût sans intérêt dans les affaires du 14 vendémiaire. Quoi qu'il en soit, il fut admirablement bien pour ma mère dans ces moments de douleur. Il était lui-même dans une circonstance qui devait faire pâlir tous les intérêts; eh bien, il fut comme un fils, comme un frère.

Mon pauvre père languit encore deux jours. Nous le perdîmes le 17 vendémiaire.

Mon frère s'était occupé de chercher une maison dans laquelle nous pussions demeurer ensemble.

Nous allâmes habiter dans la Chaussée-d'Antin.

Nous apprîmes avec étonnement ce qui venait d'arriver d'heureux à Bonaparte, ou plutôt ce qu'il avait contraint le sort de lui accorder. Un grand changement au reste s'était opéré dans Bonaparte; et le changement relatif au soin de sa personne ne fut pas le moins remarquable. Une des choses que ma mère avait le plus en aversion était l'odeur des boites mouillées et crottées lorsqu'elles sont échauffées par le feu. Or, dans ces temps d'infortunes, où c'était une chose de luxe que de prendre un fiacre, on pense bien que ceux qui n'avaient qu'avec grand'peine de quoi dîner conservaient assez de philosophie pour se crotter les pieds. Ma mère n'en mettait pas moins son mouchoir parfumé sous son nez pen-

DE LA DUCHESSK D'ABRAriTÊS. 29

dant une demi-heure, lorsque Bonaparte établissait ses petites jambes sur les chenets. 11 s'en était enlin aperçu, et comme à celle époque il craignait fortement de déplaire à ma mère, il avait mis notre femme de chambre dans ses intérêts pour qu'elle lui fit la toilette de ses jambes avant d'entrer.

Msiïs après le 13 vendémiaire il n'était plus question de bottes crottées. Bonaparte n'allait plus que dans un bel équipage, habitait une maison fort convenable, rue des Capucines. Enfin, il était devenu un personnage important, et tout cela sans antécédent, sans bruit, comme par un coup de baguette. 11 venait tous les jours nous voir avec la même amitié, le même naturel; quelquefois il .nous amenait un de ses aides de camp, mais rarement. C'était Junot, Muiron; d'autres fois, c'était son oncle Fesch, homme de la société la plus douce et la plus égale. Nous étions bien éloignés, moi et Junot, de l'idée qu'un jour nous nous marierions.

A cette époque, la famine régnait à Paris; on souffrait réellement du manque de pain. La misère était affreuse. Le discrédit des assignats augmentait. Les ouvriers, ne travaillant plus, mouraient dans leur grenier, ou bien allaient se réunir auxbandes de voleurs, de chauffeurs, qui commençaient à s'organiser.

Bonaparte nous fut alors d'un grand secours. Nous avions du pain blanc pour notre consommation; mais nos domestiques n'avaient que celui de la section, et c'était une nourriture aussi malsaine que celle qu^ils auraient disputée à un pourceau dans son

auge; il était immangeable. Bonaparte nous envoyait tous les jours de beaux pains de munition dont il nous arrivait bien souvent de manger avec un grand plaisir. Bonaparte sauva de la mort plus de cent familles. H faisait faire à domicile des distributions de bois et de pain, ce que lui facilitait sa position. J'ai été chargée par lui de donner de ces bons de bois et de pain à plus de dix familles malheureuses qui mouraient de besoin.

J'ai déjà ditque je ne n'ai eu ni enfance ni adolescence : maintenant va s'ouvrir pour moi une nouvelle vie d'occupalions bien éloignées de celles qui auraient dû égayer ma jeunesse. On ne peut se faire une idée exacte de mon existence depuis la mort de mon père jusqu'au jour de mon mariage.

Tous les enfants aiment leur mère. Mais il est un sentiment plus tendre, plus exalté, et c'est celui que mon frère et moi nous avions pour ma mère : nous l'adorions, nous l'entourions de soins, d'attentions délicates, que nous éprouvions du bonheur à imaginer.

Elevée fort durement en Corse, ignorant jusqu'à l'existence des objets de luxe qui faisaient alors parlie de la toilette d'une femme, ma mère avait été dans une sorte d'enivrement lors de son arrivée en France. Mon père, qui était éperdument amoureux d'elle, éprouvait ce charme si doux qu'on trouve à entourer la femme que l'on aime de tout ce qui peut flatter ses goûts. Transportée en France à la fin du règne de Louis XV, ma mère avait reçu une nouvelle

existence au sein (l'une toule de délices qui, pour elle, étaient devenues les besoins d'une seconde nature. Une femme qui avait quarante mille livres de rentes, il y a cinquante ans, vivait mieux qu'une femme de notre époque qui en dépense deux cents. Le service d'une femme comme il faut n'était jamais composé de moins de deux femmes de chambre, et presque toujours d'un valctde chambre se mêlant du service intérieur. Une salle de bain était de rigueur, car une femme élégante ne passait pas deux jours sans se baigner; et puis des parfums en abondance; les batistes, les toiles les plus fines, les dentelles les plus précieuses pour chaque saison, étaient sur la toilette, dans les sultans, les corbeilles ambrées, garnies de peaux d'Espagne, qui recevaient les objets nécessaires à la toilette. Cette recherche s'étendai à tout. L'ameublement était aussi une partie fort soignée de ce qui regardait les dépenses d'une femme. C'étaient des appartements bien frais, bien parfumés de fleurs pendant l'été, et bien chauds, bien clos, pendant l'hiver. Dès que le froid arrivait, on mettait des tapis d'Aubusson, épais de plusieurs pouces. Une femme, en rentrant le soir dans sa chambre à coucher, la trouvait échauffée par un grand feu fait dans une vaste cheminée; de longues draperies tombaient devant les doubles fenêtres; et le lit, entouré de rideaux amples et épais, était un asile où elle pouvait prolonger sa nuit sans que le jour vînt interrompre son sommeil.

L'argenterie, les porcelaines, le linere, tout cela

était bien autrement commode, et fait pour l'usage de gens qui s'y entendaient. Une pièce de mousseline, pendue à un mauvais bâton revêtu de papier doré, ne vaut rien, si ce n'est pour donner l'illusion qu'on est derrière des rideaux. Il en est de même de ces lapis de moquette, de ces murs épais de si^ pouces, qui ne préservent ni de la chaleur en été, m du froid en hiver. Toutes les autres parties de la toilelte et de l'ameublement sont comprises par moi dans le même anathème.

Sous Louis XVI, la reine allait à âne, et portait des petites robes de percale: cela allait mal. L'expérience lui a fait voir qu'une reine m doit pas aller à âne : ce n'était pas une mode à suivre. Le peuple français, en devenant un peuple de frères, n'avait plus les mains propres; il n'aimait plus les bonnes choses. Les vastes bergères bien moelleuses, les tapis épais, les larges et longues draperies, les coussins d'édredon, toutes les recherches de l'art culinaire, que nous entendions seuls en Europe, tout cela n'était bon qu'à nous faire mettre en prison; et, pour peu qu'on habitât un bel hôtel situé dans le fond d'une cour, pour n'avoir pas l'odieux fracas et l'odeur de la rue, on avait le cou coupé. Celte façon de reconnaître les bonnes manières en avait un peu dégoûté.

Le deuil de ma mère était profond ; les convenances exigeaient une entière solitude, qui prenait chaque jour plus fortement sur sa santé, habituellement délicate. M. Duchannois lui dit un jour que, dans les

circonstances où elle se trouvait, les convenances pouvaient exiger qu'elle n'allât pas dans le monde, mais qu'il fallait qu'elle prît de la distraction. En conséquence, il lui ordonna de louer une loge à quelque spectacle, et d'y aller dans le plus profond incognito ; d'écouter là de bonne musique qui, pendant quelques heures au moins, lui ferait oublier tous ses chagrins. Ma mère prit une loge à Feydeau; elle allait y passer une ou deux heures tous les soirs. Bonaparte ne manquait jamxais d'y venir.

Paris, à l'époque dont je parle, c'est-à-dire en 1196 et 1797, avait une physionomie singulière : les maisons particulières craignaient de montrer du luxe en recevant habituellement, et l'on se bornait à aller beaucoup dans des réunions d'abonnés où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals. On n'imagine guère aujourd'hui que les femmes les plus élégantes allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu ; toutes les castes s'y trouvaient réunies et confondues, et s'entendaient fort bien ensemble pour rire et sauter.

Un jour, au bal de ïhélusson, il arriva une assez drôle d'aventure à madame de Da..s, qui y menait quelquefois sa fille.

Madame de Da..s était arrivée fort tard. Le grand salon rond était totalement rempli, et il n'y avait aucune possibilité de trouver deux places. Cependant, à force de coups de coude et de sollicitations, ces dames parvinrent au centre du salon. 3Iadame de

Da..s, qui n'était pas absolument timide de son naturel, regardait de tous côtés pour voir si elle découvrirait au moins une place, lorsque ses regards tombèrent sur une jeune et charmante figure, entourée d'une profusion de cheveux blonds, regardant timidement avec de beaux et grands yeux bleu foncé et offrant dans tout son ensemble l'image de la plus gracieuse sylphide. Cette jeune personne était reconduite à sa place par M. de Trénis, ce qui prouvait qu'elle dansait bien ; car M. de Trénis n'admettait à l'honneur d'être invitées par lui que celles qui méritaient la réputation de belles danseuses. La gracieuse jeune fille, après avoir salué, en rougissant, le Vestris des salons, s'assit auprès d'une femme qui paraissait être sa sœur aînée, et dont la parure élégante faisait l'objet de l'attention et de l'envie de toutes les femmes du bal. « Qui sont ces femmes-là? d demanda madame de Da..s au vieux marquis d'Hautefort qui lui donnait le bras. — « Comment I vous ne reconnaissez pas la vicomtesse de Beauharnais? C'est elle et sa fille. Elle est auj ourd'hui madame Bonaparte. Eh ! mais..., tenez, voici une place à côté d'elle; venez vous y asseoir; vous renouvellerez connaissance. > Madame de Da..s, pour toute réponse, donna une telle secousse à M. d'Hautefort qu'elle l'entraîna dans l'un des petits salons qui précédaient la grande rotonde, c Etes-vous fou? lui dit-elle lorsqu'ils furent dans l'autre pièce, à côté de madame Bonaparte ! Mais la tête vous tourne, marquis! — Ma foil non. Que diable trouvez-vous de mal à ce qu'Er-

nestine fasse connaissance avec mademoiselle Hortense de Beauharnais ? C'est une charmante personne ;

elle est douce, aimable — Qu'est-ce que tout cela

me fait, à moi ? Je n'aime pas les gens qui déshonorent leur malheur. » M. d'Hautefort leva les épaules et ne répondit pas.

€ Eh 1 mon Dieu, quelle est cette belle personne ? > dit madame de Da-.s, et elle indiquait une Temme qui entrait en ce moment dans le salon, et vers laquelle non seulement les regards, mais la foule se portait.

Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne. Mais une harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir de l'inconvénient des trop hautes statures. C'était la Vénus du Capitole, plus belle encore que l'œuvre de Phidias; on y retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à l'antique, et rattachée sur les épaules avec deux camées ; une ceinture d'or serrait sa taille, et était également fermée par un camée ; un large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du coude ; ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tête ; cette coiffure s'appelait alors à la Titus; sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à cette époque fort rare encore et fort recherchée. Elle le drapait autour d'elle d'une manière toujours gra-

cieuseet pittoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau.

€ C'est madame Tallien, i répondit M. d'Hautefort à madame de Da..s. « Madame Tallien I s'écria-t-elle. Ah ! mon Dieu, comment m'avez-vous amenée ici, mon cher ami? — Ma foi ! je vous défie de trouver dans tout Paris un lieu où soit rassemblée une meilleure compagnie, d

Dans ce moment une forte odeur d'essence de rose se fit tout à coup sentir dans l'appartement. Un mouvement assez vif fit porter vers la porte une foule de jeunes gens, de ceux qu'on appelait alors des incroyables, au-devant d'une jeune femme qui arrivait seulement, quoiqu'il fût prodigieusement tard. Dans cette femme on trouvait ce qu'on peut appeler de la laideur, et cependant un inconcevable attrait. Elle était mal faite, mais ses petits pieds dansaient si bien ! Elle était brune, gracieuse; son regard vif et malin étincelait d'esprit, et exprimait en même temps toute la bonté de la personne la plus simple. Elle était, tout ensemble, bonne amie, et la plus amusante des lemmes. Enfin elle plaisait. M. Charles Dupaly, M. de Trénis, M. Laffile, lui demandèrent à l'instant de danser avec eux ; elle répondit à chacun avec une expression de bonne humeur et d'esprit, et continua d'avancer, en agitant ses légères draperies parfumées, embaumant ainsi tout l'appartement.

Madame de Da..s, que cette odeur tourmentait, commença par s'agiter sur la banquette où elle avait enfin trouvé une place, et finit par dire très haut

avec un accent fort impertinent : « En vérité! je crois que c'est la femme ou la fille de Fargeon*. Il y a de quoi faire évanouir l'homme le plus robuste. — C'est madame Hamelin, î dit iM. d'IIaulefort. Le lendemain, il nous raconta que rien ne l'avait plus amusé dans cette soirée que d'être le premier gen'.ilhomme de madame deDa..s, lui nommant ainsi drs personnes qui pour elle étaient de vrais épouvantails. «Madame Hamelin ! s'écria-t-elle, madame Hamelin I Venez ici, Ernestine, ajouta-t-elle d'une voix émue de colère. 3Iettez votre palatine, et partons. > Tout ce qu'on put lui dire ne servit qu'à hâter sondéparl. L'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des relations extérieures. Il a toujours entendu admirablement l'ordonnance des fêtes qu'il donnait. Il habitait alors l'hôtel Galifet, rue du Bac, et quoique les salons fussent trop petits pour l'affluence de monde qui était ce soir-là chez lui, la fête fut admirable. Ma mère voulut absolument y aller. Elle était un peu souffrante; mais lorsqu'elle fut habillée, qu'elle eut mis un peu de rouge, je puis affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle. Nous étions mises de même. Une robe de crêpe blanc, garnie avec deux larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent; et sur la tête une guirlande de feuilles de chêne dont les

i Célèbre parfumeur.

glands étaient en argent. Ma mère avait des diamants, et moi des perles. C'était la seule différence qu'il y eût dans nos parures.

Dans le cours de la soirée, ma mère parcourait les salons en donnant le bras, d'un côté à M. de Gaulincourt le père, et, de l'autre à moi, lorsque nous nous trouvâmes en face du général Bonaparte. Ma mère le salua, et passait outre, lorsque le général avança quelques pas et vint lui parler. Il parut regarder ma mère avec admiration. En effet, ce soir-là surtout, elle était vraiment ravissante. Le général Bonaparte parla bas pendant quelques secondes à l'ambassadeur turc, qu'il tenait sous le bras; le Turc fit une exclamation et regarda ma mère avec de grands yeux, puis lui fit une manière de révérence.

«Je lui ai dit que vous étiez d'originegrecque», dit Bonaparte à ma mère en la saluant pour lui dire adieu. Puis, lui tendant la main, il lui serra amicalement la sienne, et nous quitta après une courte conversation, qui cependant attira l'attention sur nous, quoiqu'elle n'eût duré que quelques minutes.

A l'époque dont je parle, une société un peu nombreuse était fort curieuse à étudier. Lors de la Fronde, de la ligue, les grands seigneurs, les hauts vassaux combattaient pour ou contre le souverain; l'histoire était sur le champ de bataille ou dans l'intérieur de quelques châteaux; les destinées d'un peuple ne se discutaient pas dans un groupe de vingt jeunes têtes, follement et en courant.

Voilà pourtant ce que nous avons vu per iant un

assez long temps; voilà ce que je voudrais décrire. La manie républicaine ne s'était pas bornée à vouloir une république. Lorsque les partisans de cet élat de choses virent que c'était une utopie irréalisable, ils persistèrent à vouloir garder les déesses paliioliques, les fêtes civiques. On dîna en plein air, ce qui était ennuyeux lorsqu'il faisait du vent ; et dans la rue, ce qui était toujours malpropre. Mais on dînait en commun à Sparte, il fallait bien dîner en commun à Paris : bien heureux d'avoir esquivé le brouet ! Les artistes, les gens de lettres ne pariaient, ne rêvaient que république. On voyait des jeunes gens, habillésà la grecque, marchant gravement enveloppés dans leur toge blanche bordée de rouge, s'arrêter sous un des guichets du Louvre, discourir sous ce portique des intérêts sérieux de l'État. Ils ne riaient pas, tenaient leur menton d'une main, saluaient en hochant la tête et tâchaient enfin de jouer les vieux Romains; et ne croyez pas qu'ils étaient seulement deux ou trois jeunes fous, ils étaient trois cents au moins.

Mais le parti républicain n'était pas le seul à l'époque des l^'"et 2 prairial, et même au 13 vendémiaire; il y avait à Paris une foule de jeunes gens de bonnes familles qui avaient pris de leur côté un costume à p-'A. C'était une redingote grise avec un collet noir, ' lie cravate noire ou verte, les cheveux en oreilles de .nien, relevés en cadenettes, de la poudre et un ^ros rondin àla main. Ce costume était celui des clichyens surtout. Au manège ou à la société de la rue

du Bac, un porteur de cadeneltes eûl été assommé. Quant au Grec postiche, il était en sûreté. On se contentait de lui rire au nez.

Enfin arriva lajournée du 18 fructidor. Après l'établissement de celle dictature ou de cette royauté en cinq volumes, chaquejour des lambeaux de cette république étaient tombés sous les coups du Directoire; toutefois il en restait encore. Le ISfructidorla terrassa entièrement; elle fut frappée de mort.

L'armée d'Italie exerçait dès lors sur nous l'ascendant sous lequel nous pliâmes plus tard, et le général Augereau n'a fait qu'exécuter des ordres prescrits et bien détaillés. C'était un homme quipouvaitavoirune audace entraînante; c'était un êtredelaplusprofonde nullité. Il avait des manières soldatesques : tout en lui rappelait l'homme sans éducation. Sa vanité était immense.

Le coup de cloche qui a sonné l'heure du 18 fructidor est venu de l'Italie; la main de Bonaparte l'a fait retentir; il voulait écraser le parti royaliste de l'assemblée. Les clichyens, en refusant Joseph, et je crois Lucien, l'avaient exaspéré.

Joseph Bonaparte fut nommé député duLiamone au conseil des Cinq-Cents. Il acheva alors de s'arranger dans sa jolie maison de la rue du Rocher, et il se disposa à recevoir du monde; il attendait ^a mère et sa plus jeune sœur, Caroline, tout cela ave^ Lucien et madame Lucien. Mademoiselle Désirée Claryvet:ait d'épouser Bernadotte. Nous fûmes à la noce, qui evil lieu, mais d'unemanière bien simple, dans la maison

de Joseph. Mademoiselle Clary était fort riche et fort agréable de figure et de manières; HernaJotle faisait un beau mariage.

Joseph Bonaparte est un des hommes les plus excellents que l'on puisse rencontrer; il est bon, spirituel, aimant et cultivant les littératures italienne et française, aimant la retraite par goût, et non par affectation.

La figure de Joseph était charmante. Il ressemble beaucoup à la princesse Pauline. Ce sont les mêmes traits délicats, la même finesse de sourire, le même regard fin et caressant. Joseph a toujours été tendrement aimé de notre famille.

Madame Joseph Bonaparte est un ange de bonté. Prononcez son nom, et tous les pauvres, tous les malheureux de Paris, de Naples et de Madrid, le répéteront avec des bénédictions. Jamais elle n'hésita une minute devant une chose qui lui semblait être son oevoir.

Sa sœur et elle s'aimaient tendrement.

Lorsqu'elle se maria avec BernadoUe, elle était d'une figure dont je ne puis rien dire, parce qu'alors on trouvait une extrême ressemblance entre nous deux. Elle avait de fort beaux yeux et un fort joli sourire. Enfin elle n'avait pas encore trop d'embonpoint, comme lors de son départ pour la Suède, et elle était une fort agréable personne. Elle aimait son mari; mais cet amour devint un vrai fléau. C'étaient des larmes continuelles. Lorsqu'il était sorti, c'était parce qu'il était absent. Lorsqu'il devait sortir,

encore des larmes, et lorsqu'il rentrait, elle pleurait encore parce qu'il devait ressortir.

Lucien et sa femme arrivèrent à Paris en même temps que madame Lœtilia et Caroline Bonaparte. Le général était venu à Paris, puis il était reparti pour Toulon. L'expédition d'Egypte s'organisait. Tout marchait avec une rapidité magique.

Notre société présentait après le 18 fructidor un aspect assez singulier; parmi les émigrés rentrés, se trouvait une foule d'aiiuicnnes connaissances de ma mère, qui, remplies encore de craintes, étaient tout heureuses de trouver un salon dans lequel, pouvant parler avec liberté, elles rencontraient plusieurs notabilités du jour, de vieux amis, de jeunes connaissances, tout cela marchant du même pied; la maîtresse de la maison tenait son sceptre d'une main ferme et n'entendait pas que les discussions dégénérassent en dispute^. C'était une manière d'être méritoire à cette époque où les gens s'enrouaient à force de crier, dès qu'il était question de politique.

Précédemment, on vous faisait passer votre mal de gorge en vous la coupant. On s'était pourtant lassé de ce remède par trop héroïque. On commençait à pouvoir mettre du linge blanc sans se cacher de sa femme de chambre; on n'était plus mandé au tribunal révolutionnaire parce qu'on avait cinquante mille livres de rente; pour dire la vérité, c'est que personne ne les avait, du moins en apparence; mais il y avait encore le Temple, la plaine de Grenelle et lesdéporlations, et quoique l'horizon se fût éclarci,

on entendait encore souvent, comme à la fin des grands orages, de ces coups de tonnerre isolés qui suivent presque toujours la tempête.

Malgré tout cela, on redevenait gai ; on était avide de plaisirs ; on allait dîner au cabaret, on allait danser dans des guinguettes, prendre des glaces dans un café. Verry, le bal de Richelieu, les bals de Tivoli et de Marbeuf, le pavillon de Hanovre et Frascali, n'étaient au fond que ce que je viens de dire; ce qui n'empêchait pas la bonne compagnie d'y aller en foule et de s'y amuser.

iMaintenant, je dois parler de Lucien Bonaparte, dontj'avais fait depuis peu la connaissance.

A l'époque dont je parle, c'est-à-dire en 1797, Lucien pouvait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans; il était grand, mal fait, ayant des jambes et des bras comme des pattes de faucheux, une petite tête, ce qui, avec sa grande taille, l'aurait rendu dissemblable aux autres Bonaparte, si sa physionomie n'avait répondu de la confraternité par ce même type d'après lequel les huit enfants ont été, pour ainsi dire, frappés comme une médaille. Quant à son talent, Lucien en a toujours eu beaucoup et de nature diverse. Il vivait dans un monde métaphysique, tout autre que notre pauvre monde intellectuel. Grec avec Démosthènes, Romain avec Gicéron; il épousait toutes les gloires antiques; mais il était ivre des nôtres. Geux qui ont prétendu qu'il était jaloux de son frère, ont proféré le plus indigne mensonge.

il MÉMOIRES

Au portrait de Lucien j'ajouterai celui de sa femme Christine.

Madame Lucien était grande, bien faite, svelte, et avait dans sa taille et dans sa démarche cette grâce native que donnent l'air et le ciel du midi; sa peau était brune; elle était marquée de la petite vérole; ses yeux n'étaient pas grands, et son nez était un peu fort et aplati : malgré cela, elle plaisait, son regard était bienveillant, son sourire doux, ainsi que son parler; elle était gracieuse, et bonne comme un ange. Son amour pour son mari la rendit intelligente à se façonner aux choses du jour; en peu de semaines, elle devint une femme élégante, portant à ravir tout ce qui sortait des mains de Leroi, de mademoiselle Despaux et de madame Germon.

A Paris, Lucien et sa femme demeurèrent Grande- Rue-Verte, faubourg Saint-Honoré.

Joseph était établi rue du Rocher; cette rue était alors presque dans les champs, tout au haut de ce qu'on appelaitlaPetite-Pologne. Lorsque, quelques moisplus tard, madame Ronaparte la mère, vint habiter à Paris, ce fut dans la maison de son fils aîné qu'elle fit son établissement.

Madame Bacciochi demeurait rue Verte, comme Lucien. Madame Leclerc, qui arriva d'Italie peu de temps après l'époque que j ai signalée tout à l'heure comme celle de la réunion de la famille, prit une maison rue de la Ville-l'Évèque. Nous formions, comme on le voit, presque le centre de la colonie corse, au milieu de Paris. Aussi jamais un jour ne se passait

sans que quelqu'un des frères ou quelqu'une des sœurs vînt nous voir, ou que nous allassions chez eux

Caroline Bonaparte, qu'on appelait Annuneiata, venue de Marseille avec sa mère, étarit alors âgée de douze ans. De jolis bras, des peliles mains ravissantes de forme et de blancheur, des petits pieds ritondolti, une peau éblouissante, tels étaient les éléments de sa beauté, en y ajoutant de belles dents, une fraîcheur de rose, des épaules très blanches, mais rondes, une taille un peu trop forte, et une tournure encore peu élégante. Caroline fut mise en pension à Saint-Germain, dans la maison de madame Campan. Il fallait non pas achever, mais ébaucher son éducation, qui n'était pas môme commencée.

Madame Leclerc était celle de la famille que nous voyions le plus souvent. Tous les jours elle venait chez ma mère, qui l'aimait tendrement. Beaucoup de personnes ont parlé de la beauté de madame Leclerc ; on connaît cette beauté par ses portraits, ses statues même; toutefois il est impossible de se faire une idée de ce qu'était cette femme vraiment extraordinaire, si ravissante de beauté que nous l'admirions, comme on admire une belle statue de Vénus ou de Galathée.

Avant dequitter l'Europe, le général Bonaparte avait voulu voir sa famille établie convenablement; mais, appréciant dans tous leurs inconvénients les réputations concussionnaires des généraux républicains, il ne voulut pas que le luxe de sa famille pût donner lieu à de malignes interprétations. Rien n'était plus

Simple que le train de maison de Joseph, tout en étant cependant très honorable. Bonaparte avait également réglé la manière dont madame Bonaparte devait se conduire à cet égard.

Le général Bonaparte, bien qu'il fût plus jeune que Joseph, bien que sa mère vécût encore, prit dès ce moment, sur sa famille, l'ascendant et l'autorité d'un père et d un chef. Les instructions qu'il lui laissa étaient vraiment remarquables et surprenaient ma mère.

Bonaparte était à cette époque aussi amoureux de sa femme que sa nature lui permit de l'être.

Le général Bonaparte, en ne demeurant à Paris que quelques semaines, au moment de quitter l'Europe avec la chance de ne jamais la revoir, avait obéi à un mouvement d'une violente irritation. 3Ion frère, qui en Italie avait toujours conservé les meilleures relations avec le général Bonaparte, fut le voir, ainsi que le lui avait demandé Napoléon. « Je m'aperçois bien, nous disait Albert, que cette grande âme est trop comprimée dans le centre étroit où ces misérables du Directoire veulent l'enfermer. — Ce Paris me pèse comme si je portais un manteau de plomb !... > disait-il. « Cependant, lui disait Albert, jamais patrie reconnaissante n'accueillit plus noblement un de ses fils. Le peuple, dès qu'il vous voit, fait retentir les rues, les promenades, les spectacles, des cris de: Vive Bonaparte !... Le peuple vous aime, mon général... >

Pendant que mon frère parlait de la sorte, Bona-

parte le regardait fixement. Il se tenait immobile; ses mains étaient croisées derrière son dos, et toute sa figure exprimait non seulement l'attention, mais une attention mêlée d'un vif intérêt; ensuite il se remit à marcher d'un air pensif.

<L Je représente l'armée! ajouta Bonaparte... Oui, je représente l'armée... Et les Direcleurs savent si elle est puissante aujourd'hui en France. j>

Rien n'était plus vrai que ce que venait de dire Bonaparte. A cette époque, en efTet, l'armée exerçait une grande influence; et déjà l'on parlait beaucoup dans le public d'une expédition lointaine. Bonaparte fit à cet égard beaucoup de questions à mon frère. Albert répondit, ce qui était vrai, que l'on croyait que l'expédition projetée était destinée contre les Anglais.

€ ... L'Angleterre ! reprit-il encore ; ah ! vous croyez dans Paris que nous allons enfin l'attaquer?... Les Parisiens ne se trompent pas; c'est bien pour l'abaisser que nous prenons les armes... L'Angleterre!... Si ma voix a quelque influence, jamais l'Angleterre n'aura de nous une heure de trêve... »

Mon frère entendait de tous côtés parler diversement de l'expédition projetée. Le secret en fut longtemps gardé, mais enfin il fut connu; car Bonaparte, jaloux de toutes les gloires, voulut s'entourer de l'éclat que donnent à tout les sciences et les nris. 11 mit à contribution jusqu'à l'Institut. Un bataillua immortel suivit le nouvel Alexandre sur les bords du Nil.

Parmi les jeunes officiers que le général Bonanarle

avait présentés à rfia mère, elle en avait distingué un, le colonel Junot. J'étais bien enfant alors, et je ne me doutais pas queo« beau colonel, aux blonds cheveux, aux vêtements pittoresques, au visage gracieux et sévère tout à la fois, reviendrait, trois ans plus tard, demander par amour la main de cette petite fille, à laquelle il faisait à peine attention alors

Entré dans le monde avec la révolution, Junot est tout à fait l'un de ses fils. Il avait à peine vingt ans lorsque le premier roulement de tambour se fit entendre. Un cri de guerre retentit dans tout le royaume.

Ce fut alors qu'il entra dans ce fameux bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, si renommé par la quantité de généraux et de grands officiers de l'empire sortis de ses rangs. Après la reddition de Longwy, le bataillon fut dirigé sur Toulon, qu'il s'agissait de reprendre sur les Anglais. C'était le moment le plus affreux de la révolution. Junot était sergent de grenadiers, grade qu'il avait reçu sur le champ de bataille.

Un commandant d'artillerie, venu de Paris depuis peu de jours pour diriger les opérations du siège, demanda à l'officier du poste un jeune sous-officier qui eût en même temps de l'audace et de l'intelligence. Le lieutenant appelle aussitôt La Tempête, et Junot se présente. Le commandant fixe sur lui cet œil qui semblait déjà connaître les hommes.

€ Tu vas quitter ton habit, dit le commandant, et lu iras là porter cet ordre. t> Il lui indiquait de la main un point de la côte. Le jeune sergent devint rogue

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. i!)

comme une grenacîe, ses yeux élincelèrent. « Je ne SUIS pas un espion, répondit-il au commandant; cherchez un autre que moi pour exécuter votre ordre. El il se retirait. — Tu refuses d'obéir? lui dit l'officier supérieur d'un ton sévère. — Je suis prêt à obéir, dit Junot, mais j'irai là où vous m'envoyez avec mon uniforme, ou je n'irai pas. » Le commandant sourit en le regardant attentivement : e Mais ils te tueront ! repritil. — Vous ne me connaissez pas assez pour que cela vous fasse de la peine; quant à moi, ça m'est égal... Je pars comme je suis? Il mit la main dans sa giberne. Avec mon sabre et ces dragées-là, la conversation ne languira pas. d

Et il partit en chantant.

Après son départ : « Comment s'appelle ce jeune homme? demanda l'officier supérieur. — Junot. — H fera son chemin, d C'était Napoléon.

Peu de jours après, se retrouvant à cette même batterie que l'on appelait la batterie des Sans-Culotles, Bonaparte demanda quelqu'un qui eût une belle écriture ; Junot sortit des rangs et se présenta. Bonaparte le reconnut. Il lui dit de se placer pour écrire sous sa dictée. Junot se mit sur l'épaulement même de la batterie. A peine avait-il terminé qu'une bombe éclate à dix pas et le couvre de terre ainsi que la lettre. <r Bien ! dit Junot, nous n'avions pas de sable pour sécher l'encre. 5»

Bonaparte arrêta son regard sur le jeune sergent; il était calme et n'avait pas même tressailli. Cette circonstance décida sa fortune. Il demeura près du

commandant d'artillerie et ne retourna plus à son corps. Lorsque la ville fut prise et que Bonaparte fut nommé général, Junot ne demanda pas d'autre récompense de sa belle conduite pendant le siège que d'être nommé son aide de camp.

Junot avait une âme de feu et le plus noble cœur. Il s'allaclia bientôt à son général avec un dévoûment qui devenait un culte.

Lorsque Napoléon partit pour l'Egypte, il passa par laBourgogne en allant s'embarquer à Toulon. Il s'arrêta à Dijon, où était alors mon beau-père.

Son adoration pour Napoléon devint dès ce moment presque aussi forte que celle de son fils.

Après le siège de Toulon, Junot, au désespoir de l'arrestation et de la mise en accusation du général Bonaparte, avait voulu partager sa captivité. Lors de la mise en liberté du général, Junot l'avait suivi à Paris. Là, il partagea constamment sa misère, et lui fit toujours part de ce qu'il recevait de sa famille.

<L Les galions ne sont pas encore venus, disait Bonaparte à ma mère, lorsqu'il venait la voir avec une ligure allongée et une redingote grise, qui depuis est devenue fameuse, mais qui alors n'était qu'un yôtement fort râpé. La diligence de Bourgogne n'est pas arrivée. Si elle ne vient pas ce soir, nous ne dînerons pas demain, à moins que vous ne nous receviez, madamedePermon. >Ce que Napoléonappelaitles galions consistait en deux ou trois cents francs que madame Junot la mère envoyait à son fils. Il partageait avec

DE LA DUCHESSE D'ABRAiNTÈS.

son général. « Et c'est toujours moi qui ai la grosse part >, disait Bonaparte.

Bonaparte venait de partir pour l'Egypte. Sa famille, qu'il avait laissée à Paris, commençait déjà son noviciat de royauté; madame Leclerc exerçai! volontiers une domination absolue ; comme elle n'était encore que dame de beauté, et que sa principauté n'avait rien de réel, elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais pour plaire; elle y réussissait complètement.

Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à l'autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de beaux danseurs, étaient invités dan» le peu de maisons particulières qui recevaient à cette époque.

Madame Leclerc, prévenue d'avance par ma mère, avait préparé une toilette qui devait, nous dit-elle, l'immortaliser; elle fit de cette toilette l'aiVaire sérieuse d'une semaine entière, elle recommanda le secret le plus complet, qui fut effectivement gardé par madame Germon et par Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de s'habiller chez elle, pour que sa parure fût dans toute sa fraîcheur au moment de son entrée dans le bal.

11 faudrait avoir connu madame Leclerc à cette époque pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle produisit dans le salon lorsqu'elle y parut.

Madame Leclerc était coiflee, ce jour-là, avec des bandelettes d'une fourrure très précieuse, dont j'ignore le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'un camée représentant une bacchante. Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait au bas une broderie en lames d'or, de la hauteur de quatre à cinq doigts, représentant une guirlande de pampre. Une tunique de la forme grecque la plus pure se drapait sur sa jolie taille, en ayant également au bord une broderie semblable à celle de la robe. La tunique était arrêtée sur les épaules par des camées du plus grand prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées, avaient un petit poignet et étaient également retenues par des camées. La ceinture mise au-dessous du sein, comme nous le voyons dans les statues, était formée par une bande d'or bruni dont le cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme madame Leclerc s'était habillée dans la maison, elle n'avait pas mis ses gants et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds alors, ornés de bracelets d'or et de camées. Non, rien ne peut donner une idée juste de cette ravissante figure 1 Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut, et se prolongea sans égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles,

de Moncalm, de Mondenard, Archambaud de Périgord, Charles de Noailles, de Monlbreton, admirateur zélé, dès celte époque, de madame Leclerc; ainsi que M. Auguste de Montaigu, AIM de Rastignac, MM. de l'Aigle, M. de La Feuillade, M. de Monlron, M. deSainte- Aulaire. Tous s'empressaient autour de madame Leclerc; et cefut entourée d'eux pour ainsi dire qu'elle parvint à une place que ma mère lui avait gardée.

Madame de Contades, dont la belle tournure et le charme avaient produit à son entrée dans le bal l'effet accoutumé, fut vivement choquée de se voir abandonnée, du moment où madame Leclerc avait paru; si quelques-uns de ces messieurs venaient auprès d'elle, c'était pour lui dire combien la nouvelle arrivée était jolie,

« Donnez-moi le bras! > dit-elle à l'un d'eux; et avec cette démarche, cette tournure de Diane qu'elle avait, madame de Contades traverse le salon, et parvient auprès de madame Leclerc, qui était établie dans le boudoir de ma mère. La pièce était petite, fort éclairée et madame Leclerc s'était posée de manière à recevoir le plus de rayons possible. Madame de Contades la regarde; elle admire d'abord la toilette, ensuite la taille, le visage, revient à la coiffure; trouve toujours tout ravissant, puis tout à coup : € Ah! mon Dieul dit-elle à l'homme qui lui donnait le bras, mon Dieul quel malheur! Une si jolie personne! Mais comment cette difformité ne s'est-elle jamais laissé apercevoir! iMon Dieu! que c'est malheureux 1 >

Dans une pièce aussi petite, chacune de ses parole* retentit.

c xMais, lui dit quelqu'un, que voyez-vous donc?

— Comment ne voyez-vous pas les deux énormes oreilles qui sont plantées aux deux côtés de celte tête? Si j'en avais de pareilles, je me les ferais ôter. »

Madame de Contades n'avait pas achevé que tous les yeux s'étaient portés sur la tête de madame Leclerc pour inspecter ses oreilles.

En effet, jamais plus drôles d'oreilles n'avaient é!é appliquées par la nature à droite et à gauche d'un visage d'ailleurs charmant : c'était un morceau de cartilage blanc, mince, tout uni, et sans être aucunement ourlé.

Une femme jeune et peu faite au mouvement du monde s'embarrasse aisément. Ce fut ce qui arriva : madame Leclerc se trouva mal, et finit par aller se coucher avant minuit. Madame Tallien assistait à ce bal. Inexistence de madame Tallien est une des plus extraordinaires, une des plus diversement coloriées de toutes celles qui ont figuré dans notre Hévolution.

La destinée de cette femm.e remarquable fut extraordinaire comme elle-même. On sait qu'elle est Espagnole, mais d'origine française. Son père, M. Cabarrus, banquier français élabli en Espagne, s'y était fait un nom qui d'abord fut cher à sa nouvelle patrie, et devint bientôt européen. Thérésa Cabarrus, sa tille, était à douze ans la plus ravissante de toutes les jeunes filles de Cadix. Son oère, jeune encore, ne

pouvait s'occuper lui-même de la surveillance immédiate d'une aussi charmante créature. Elle se maria avec iM. de Fontenay, et devint la femme la plus séduisante, commeelleavail élé la plus belle des filles. Son esprit était fin, ses aperçus rapides, et si elle eût été moins belle, on lui en aurait accordé même au delà de la mesure ordinaire et avec juste raison. Étant un jour à Bordeaux, elle fit un discours sur des matières assez abstraites, et propre à être lu en manière de sermon, comme alors cela se faisait assez souvent. Elle n'eut pas le courage de le lire ellemême, et pria M. Julien de le lire à sa place ; mais elle assista à la séance, dont les auditeurs étaient bien plus attentifs à la regarder qu'à écouter le débit lourd et ennuyeux de celui qui lisait son discours. Elle portait un habitd'amazoneen casimir gros bleu, avec des boutons jaunes, et le collet et les paremens en velours rouge ; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus, et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite, était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlale, bordé de fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume. Par intervalles, elle témoignait de l'humeur en. faisant une petite moue, parce que le lecteur ne lisait pas comme son oreille d'auteur l'aurait voulu. Aussi le décadi suivant alla-t-elle à la même église des Récollets, et lut-elle elle-même son discours.

Madame Tallien était surtout bonne et obligeante ; ceux seulement qui savaient la comprendre pouvaient l'apprécier avec justice. En voici une preuve.

.lunot était venu apporter les seconds drapeaux de l'armée d'Italie au Directoire; il fut reçu en grande pompe. Madame Bonaparte, qui n'était pas encore partie pour rejoindre Napoléon, voulut être témoin de cette réception. Elle s'y rendit avec madame Tallien, avec laquelle elle était intimement liée à cette époque. Madame Bonaparte était encore charmante dans ce temps-là: ses dents étaient gâtées; mais, lorsque sa bouche était fermée, elle faisait, surtout à quelques pas, toute l'illusion d'une jeune et jolie femme. Quant à madame Tallien, elle était alors dans la fleur de son admirable beauté. Toutes deux étaient mises avec celte recherche antique qui constituait l'élégance du temps, et avec toute la richesse que pouvait comporter une toilette du milieu de la journée. On peut penser que Junot ne fut pas médiocrement fier de donner le bras à ces deux charmantes femmes. Junot avait alors vingt-cinq ans, il était beau garçon, et avait surtout une tournure militaire fort remarquable; il portait ce jour-là un magnifique uniforme de colonel de hussards (l'uniforme de Berchini), et tout ce que la richesse d'un tel costume peut ajouter à sa bonne grâce avait été employé pour que le jeune messager, encore pâle des blessures dont le sang avait taché ces drapeaux pris sur l'ennemi, fût digne de l'armée qu'il représentait. En sortant, il offrit son bras à madame Bonaparte qui, étant femme de son général, avait droit au premier pas, surtout dans celte solennelle journée; il donna l'autre à madame Tallien, et descendit ainsi

avec elles l'escalier du Luxembourg. La foule était immense. On se pressait, on se heurtait pour mieux voir. « Tiens, c'est sa femme! C'est son aide de camp ! Comme il est jeune!... et elle donc, comme elleestjolie!... — Vive le général Bonaparte! s'écriait le peuple... Vive la citoyenne Bonaparte! Elle est bonne pour le pauvre monde! — Oui, oui, disait une grosse femme de la halle, c'est bien Notre-Dame des Victoires, celle-là!... — Oui, dit une autre, tu as raison : mais regarde à l'autre bras de l'officier» c'est Notre-Dame de Septembre! »

Le mol était afT'reux, et il était injuste.

J'ai déjà dit que madame Laetitia Bonaparte était une des plus jolies femmes de la Corse; quoique de violents chagrins eussent sillonné son visage, et qu'elle fût mise d'une manière fort ridicule la première fois que je la vis, elle me fît une vive impression. Il y a dans son regard quelque chose de son âme.

Madame Bonaparte la mère avait un caractère d'une haute et remarquable élévation. Demeurée veuve de bonne heure dans un pays où le chef de la famille est tout, la jeune mère devint la femme forte. Elle a du courage, du caractère pour de certaines choses, et dans d'autres une opiniâtreté sans mesure.

Elle était fort ignorante, non seulement de notre littérature, mais de la sienne, n'avait aucune connaissance usuelle des habitudes du monde, que pourtant elle avait entrevu de loin par M. de Mar-

beuf et par les hommes distingués qui allaient clie? elle plus qu'ailleurs, lors de l'occupation de la Corse; elle avait naturellement pas mal de hauteur, ce qui plus tard devint de la dignité dans sa nouvelle position, et dès celle époque elle étuit fort attentive à ce qu'on lui rendît ce qui lui était dû.

Elle était fort bonne mère, et ses enfans étaient très bien pour elle. Ils l'entouraient d'une grande considération et de soins fort assidus. Lucien et Joseph, particulièrement, étaient parfaits pour elle.

Il n'existe, dans aucune langue, des termes capables de donner l'idée précise de l'eifet que produisit en France l'arrivée de Bonaparte revenant d'Italie.

A dater du 48 vendémiaire, tout fut dans une agitation continuelle. Le '29, au matin, madame Bonaparte (Joséphine) était partie, et avait été au-devant de Bonaparte, mais sans aucune indication sûre relativement au chemin qu'elle devait prendre; seulement, comme on savait qu'il aimait beaucoup la Bourgogne, Louis et elle suivirent celle route pour se rendre à Lyon.

Bonaparte, en arrivant à Paris, le 24 vendémiaire au matin, ne trouva donc personne dans sa petite maison de la rue Chantereine, où il alla descendre, puisque Louis et madame Bonaparte n'étaient pas encore revenus de leur course inutile. 11 fut donc entouré, aussitôt après son arrivée, par sa mère, ses sœurs, ses belles-sœurs, et enfin de toute sa famille qui n'avait pas été au-devant de lui. L'impression

qu'il reçut de la solitude de cet appartement, de l'abandon de sa maison par celle qui en était la maîtresse, fut terrible et profonde. Il en parla depuis fort longuement à Junot, et une particularité bien remarquable, c'est que, neuf ans plus tard, dans une circonstance funeste pour sa malheureuse femme, il ne l'avait pas oublié.

Le 18 brumaire a été raconté par tant de témoins, acteurs eux-mêmes de ce grand drame politique, que je me bornerai à rapporter ici des faits isolés qui s'y rallachenl cependant, qui ne sont connus que de peu de personnes, et dont quelques-uns ne peuvent l'être que de moi.

Pendant les jours qui précédèrent le 18 brumaire, une très grande agitation régnait dans Paris.

Le 18 au matin, Lucien quitta la maison de la petite rue Verte, dans laquelle il demeurait, et vint établir son quartier général chez M. Mercier, président du Conseil des Anciens, qui demeurait alors dans une maison siluée à côté de Thôlel de Breteiiil, près du Manège. Le décret de translation n'était pas expédié; il était sept heures et demie, et Bonaparte envoyait à tout instant pour savoir si la chose marchait. Mon beau-frère fit plusieurs fois le voyage pour l'engager à prendre patience. Mon beau-frère remarqua que Bonaparte avait une paire de pistolets à sa portée. Dans ce moment, il était encore tout seul; mais déjà la rue Chantereine commençait à se remplir tellement de chevaux et de monde, qu'on avait peine à circuler. Enfin, à huit heures et de-

mie à peu près, la nouvelle que le décret était expédié lui fut portée par mon beau-frère; il monta aussitôt à cheval pour se rendre aux Tuileries.

La révolution du 18 brumaire était faite, et Paris n'y croyait pas encore. Nous allâmes voir madame Bonaparte la mère. Elle était calme, quoique fort inquiète : son extrême pâleur et un mouvement convulsif qui venait l'agiter toutes les fois qu'un bruit inattendu frappait son oreille faisaient presque mal à voir. C'est alors que j'ai pris d'elle une grande et forte opinion. Madame Bonaparte me rappelait, ce jour-là, la mère des Gracques. Elle avait trois fils sous le coup du sort ; l'un d'eux pouvait être frappé, si les deux autres échappaient. Elle le sentait fortement.

Ma mère et moi, nous restâmes avec elle une partie de cette journée, et nous ne la quittâmes que lorsqu'elle fut rassurée par différents messages de Lucien qui, plusieurs fois dans la journée, lui envoya Mariani, son valet de chambre, pour calmer ses inquiétudes et celles de sa femme. Nous laissâmes donc ces dames presque rassurées, et nous allâmes voir madame Leclerc, qui était la moins effrayée et qui était celle qui pourtant criait le plus haut.

Elle nous fit promettre de revenir la voir le lendemain de bonne heure. Ma mère s'y engagea sans peine, parce qu'elle l'aimait beaucoup.

Un fait assez singulier, c'est l'ignorance complète où se trouvait toute la famille de Bonaparte qui n'avait pas pris part à l'action, c'est-à-dire les

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. 6i

femmes. Fouché avait si bien pris ses mesures pour qu'aucune nouvelle ne se répandît, que l'on va voir comment la mère et la sœur de Bonaparte appriient ce qui s'était passé.

Les événements de la veille avaient été si doux que l'inquiétude de madame Bonaparte la mère était presque dissipée : on croyait que les conseils, après avoir sanctionné le renvoi de trois directeurs et voté une dispense d'âge, procéderaient à la nomination de Bonaparte, et que tout serait terminé.

Ce fut ce jour-là surtout que je pus juger de la bonté maternelle de madame Laetitia. Nous n'avions personne à dîner; et, pendant plusieurs heures, elle parla avec plus d'abandon qu'elle ne l'avait fait encore avec ma mère depuis son arrivée de Corse. Toutes deux se mirent à se rappeler les jours de leur jeunesse. Madame Bonaparte était à son aise parce qu'avec nous elle ne parlait qu'italien, et que, pour dire la vérité, son français n'était pas compréhensible. Je me rappelle que ce fut ce jour-là qu'elle nous raconta comment, étant à la messe le jour de la fête de Notre-Dame d'août, les douleurs lui prirent, et qu'elle eut à peine le temps d'arriver jusque chez elle, où elle accoucha de Napoleone.

Madame-mère m'a bien souvent raconté ces faits; mais ils ne me présentaient pas le même degré d'intérêt qu'au 18 brumaire, lorsque six années seulement avaient rendu si difTérente la position de ces mêmes enfants, qu'eue était forcée de soustraire à la proscription, portant dans ses bras les plus jeunes.

lorsque, accablés de fatigue, ils ne pouvaient plus marcher ; cheminant tantôt dans une mauvaise barque, tantôt sur un littoral où les dangers se multipliaient. En racontant cette partie de sa vie, madame Lsetilia Bonaparte était bien belle et bien éloquente.

Tandis que madame Lœtitia nous parlait des dangers auxquels elle avait soustrait sa jeune famille, ses enfants couraient de nouveaux hasards à Saint-Cloud. Mais la tranquillité de Paris n'était nullement troublée, et tout était si tranquille, que notre partie de spectacle ne fut pas dérangée. A sept heures, ma mère fit mettre ses chevaux; madame Bonaparte avait fait venir sa voilure, parce que, ma mère n'ayant qu'une voiture coupée, nous n'aurions pas pu tenir toutes quatre dans la même. Nous partîmes pour Feydeau. La salle était aussi remplie que les jours de représentations ordinaires. A cette époque, le théâtre Feydeau était le théâtre le plus agréable. Elleviou, Martin, madame Saint-Aubin, mademoiselle Philis, Juliet, Chenard, toute cette réunion d'excellents acteurs attirait la foule.

Depuis que nous étions arrivés, madame Bonaparte paraissait être dans une disposition d'esprit tout à fait agitée et inquiète. Elle ne disait rien, mais elle regardait souvent la porte de la loge. Dans l'entr'acte, il y eut un peu d'agitation dans le parterre; c'était un homme qu'on arrêtait pour avoir volé je ne sa:s quoi. Madame Bonaparte tressaillit, mais sans parier. Le rideau se leva; la pièce se jouait fort tranquille-

ment, lorsque les acteurs qui étaient en scène s'arrêtèrent tout à coup, et l'auteur dans son ménage, luimême, s'avança sur le devant de la scène; et, ayant fait sa révérence au public, quoiqu'il lût en robe de chambre de basin blanc, il dit à très haute voix:

(f Citoyens, le général Bonaparte a manqué d'être assassiné, à Sainl-Cloud,par les traîtres à la pairie... 5

En entendant ces paroles, madame Leclercjela un cri terrible qui fit à l'instant même tourner tous les regards vers notre loge. Madame Leclerc continuait à crier, et sa mère, qui certes avait été frappée aussi douloureusement qu'elle, n'était occupée qu'à la calmer. Elle était elle-même fort pâle, et put à peine prendre le verre d'eau que nous lui Ornes apporter par l'ouvreuse.

Cependant il fallait sortir. Il n'était que neuf heures et demie. Madame Bonaparte avait renvoyé sa voilure, et ma mère n'avait demandé également la sienne que pour la fin du spectacle. Mais, par un hasard heureux, il se trouva que notre domestique était dans le corridor, et nous dit que notre voiture était en bas. L'état de madame Lêetilia devenait alarmant: a Je vais vous reconduire chez vous, lui dit ma mère, et puis je mènerai Paulette chez elle. ^Non! non! dit madame Bonaparte. Allons rue Chaniereine, chez ma belle-fille. Ce n'est que là que nous aurons des nouvelles certaines.» La pauvre mère tremblait au point de ne pouvoir marcher. Pourtant elle était calme en apparence et ne pleurait pas.

Nous nous entassâmes comme nous pûmes dans

fil MÉMOIRES

notre voiture, et en peu d'instants nous fûmes rendues rue Ghantereine. La cour, l'avenue, tout était encombré de chevaux, de voitures, de gens à pied qui se heurtaient, qui criaient, c'était un vacarme à rendre sourd.

Je ne puis me rappeler sans émotion un temps et des événements aussi magiques. Trente-trois jours seulement s'étaient écoulés depuis que Bonaparte était débarqué à Fréjus, et déjà il avait renversé le gouvernement honteux qui pesait sur la France.

La révolution du 18 brumaire est la plus importante, sans aucun doute, des neuf que nous avions éprouvées dans l'espace de sept ans; non seulement elle changeait entièrement la destinée de la France, mais quelle influence ne devait-elle pas exercer aussi sur l'Europe, sur le monde !...

Il est un fait, dont la haine a commencé par répandre le bruit, c'est la peur dont le général Bonaparte aurait été saisi en entrant dans la salle des Cinq-Cents à Saint-Cloud, le 19 brumaire.

D'abord il est faux que le 19 brumaire il ait parlé dans le conseil des Cinq-Cents en manière de discours. C'est la veille, aux Anciens, qu'il dit ces paroles remarquables : c Qu'on ne cherche pas dans c le passé des exemples qui pourraient retardsr € notre marche ! Rien dans l'histoire ne ressemble € à la fin du xviii' siècle; rien dans la fm du

< xviii* siècle ne ressemble au moment actuel...

< .Nous voulons une république fondée sur la vraie c liberté... Nous l'aurons.'... Je le jure... >

DE LA DUChLSSE D'ABRANTÈS. 6^)

Le discours, prononcé au conseil des Anciens le 18 brumaire, précéda la revue qui (ut passée dans es Tuileries mêmes, et l'alloculion si remarquable que le général Bonaparte adressa à Bottot, envoyé du i)ireeloire: « Qu'avez-vous fait de celle France que je . vous ai laissée si brillante? Je vous ai laissé la pai\, c je retrouve la guerre ; je vous ai laissé des victoires, «je retrouve des revers; je vous ai laissé les millions « de l'Italie, je retrouve des lois spoliatrices et partout « la misère!... d Etc., etc.

Certes, il y avait assez de vigueur dans ces paroles pour éloigner toute pensée de pusillanimité.

Le 18 brumaire, il était au milieu de Paris, et il courait un vrai danger. Quant au mouvement qui fut remarqué en lui dans la salle des Cinq-Cents à Saint- Cloud en voici l'explicalion.

Lorsque le général Bonaparte entra dans l'Orangerie, dès qu'il parut, des cris violents lurent poussés contre lui : — A bas le Cromwell ! Pas de dictateur I Hors la loi !

Le général Bonaparte savait que le conseil des Cinq-Cents était formé de républicains exailés, partisans enthousiastes de la Constitution de l'an III; mais il avait compté sur le succès des soins de Lucien, qui avait travaillé toute la nuit à grossir le parti de son frère. Cet accueil l'empêcha de trouver à l'instant même les paroles qu'il voulait opposer aux vociférations.

Il est difficile de croire à tant de choses faites et dites pendant le très court espace de temps que le

général Bonaparte passa dans la salle du conseil des Cinq-Cents : ce ne fut qu'une apparition.

Une particularité assez remarquable, c'est que ce même jour Bonaparte en parlant aux troupes ne s'arrêtait jamais et qu'il ne marchait qu'en zig-zag.

Mon beau-frère était sur le perron lorsque Bonaparte descendit. Son amitié pour Lucien lui donnait de vives inquiétudes relativement au sort du jeune tribun. 11 s'approcha de Bonaparte et lui nomma Lucien, Le général se tourna aussitôt vers un officier qui était à quelques pas de lui.

— Colonel Dumoulin, lui dit-il, prenez un bataillon de grenadiers, et allez délivrer mon frère.

Lucien fut presque immédiatement nommé au ministère de l'intérieur.

Madame Lucien ne fut pas contente du changement de fortune de son mari. Toute cette grande représentation l'effrayait. Elle venait souvent le matin conter toutes ses peines, comme elle disait, à ma mère, et lui demander en même temps une foule de conseils pour la position nouvelle dans laquelle elle se trouvait.

Mais une circonstance lui donna tout à la fois du courage et du bonheur: ce fut le changement qui s'opéra en sa faveur dans les sentiments de son beau-frère. Le premier consul avait un coup d'œil trop iuste pour ne pas voir tout ce que le cœur de madame Lucien renfermait de belles et d'excellentes qualités; ii l'aima bientôt avec une tendresse vraiment Iralernelle. Lorsqu'elle en eut l'assurance, elle vint touie

joyeuse l'apprendre à ma mère, en lui montrant une très belle parure que madame Bonaparte lui avait donnée par ordre du premier consul.

Je n'ai pas parlé du séjour que nous avons fait à la terre de Lucien quelque temps avant ces grands événements. Tous les frères de Napoléon avaient alors de belles propriétés dans lesquelles ils se plaisaient à réunir du monde: Joseph avait Morfontaine; Lucien, le Plessis-Chamant; madame Leclerc, Montgoberl; etc., etc. A Morfontaine, la promenade surles lacs, des ieclures, le billard, de la littérature, des histoires de revenants plus ou moins bien raconlées, une aisance, une liberté entière, voilà quelle était la vie qu'on y menait : c'était bien la vie de château.

Madame Lucien était bonne; mais son mari n'était pas, à beaucoup près, aussi égal dans son humeur. Cela n'empêchait pas que le séjour du Plessis ne fût très amusant.

Je ne crois pas avoir dans toute ma vie, même aux temps les plus joyeux, fait d'aussi bons rires que peniiant les cinq ou six semaines que nous passâmes au Plessis-Chamant. Nous étions en grand nombre. Je ne me rappelle pas maintenant le nom de toutes les personnes que madame Lucien avait invitées.

11 y avait un cousin de Lucien, un Ramolino bon enfant. Il était peureux et superstitieux. Une nuii son père lui apparut et lui défendit, du ton le plus solennel que puisse prendre un revenant, de manger des épinards. Le pauvre garçon se prosterna la face conire terre, et jura par tous les saints que les épi-

nards el lui n'auraienljamais de rapports ensemble. Il se recoucha avec le frisson, ne dormitpas de la nuit, récita plus de dix oraisons, et parut au déjeuner bien pluspâlequelevrai spectre, qui n'était autre quel'unde ces messieurs àl'humeur joyeuse; je crois que c'était Lucien lui-même. On plaça devant le pauvre Ramo lino un grand plat d'épinards qui le fit deveniî presque de leur couleur. On pense bien qu'il n'en mangea pas. Mais il fut obligé d'y toucher, car tout le monde lui en demanda; et chaque fois qu'il mettait la main au plat, il regardait autour de lui, comme s'il eût craint que le revenant ne se trompât et ne crût que c'était lui qui en mangeait.

L'hiver de 1800 fut très brillant. La confiance revenait; tout le monde voyait le général Bonaparte avec les mêmes yeux, on l'aimait partout; là où n'existait pas l'amour étaient l'admiration et la confiance dans son caractère. Les émigrés rentraient en foule. Il était parfaitement bon pour eux; et si quelques vexations étaient ordonnées par Fouché, en s'adressant au premier consul, on était certain d'obtenir justice.

Les succès de Masséna, lors de la brillante affaire de Zurich, avaient éloigné le danger pour quelque temps, mais ne l'avaient pas détruit. Le premier consul ne le savait que trop. Le général Masséna, après avoir résisté aux Autrichiens et aux Russes avec des forces trois fois inférieures en nombre, s'était replié sur Gênes, où bientôt après il fut renfermé avec auinze mille hommes, une population de cent mille âmes, et où il soutint pendant cinquinle-deux

jours un siège qui doit rendre son nom célèbre, plus encore que ses vicloires. iMais presque tous les passages de l'Italie sont libres; et les Autrichiens, ayant le général Mêlas à leur tête, s'apprêtent à nous faire pleurer les succès de Zurich.

Le premier consul eut alors une de ces déterminations qui n'appartiennent qu'au génie. Le passage du Saint-Bernard est effectué. Souvarow avait reculé l'année précédente devant une telle entreprise; Napoléon en voit la presque impossibilité, mais sa main toute-puissante s'est étendue vers les sommets glacés, et les obstacles s'aplanissent; il a trouvé le moyen de transporter les canons sur les revers des escarpements les plus effrayants, en faisant creuser en forme d'auge des troncs d'arbres dans lesquels on plaçait les canons et les obusiers, et de cette manière on les hissait jusqu'aux sommets les plus élevés. Les journaux ont beaucoup parlé de ce fameux passage du Saint-Bernard; la poésie l'a célébré; la peinture l'a retracé; eh bien, il n'est rien qui en puisse donner aujourd'hui une juste idée à ceux qui n'ont pas fait partie de l'expédition.

Tandis que les Français pénétraient en Italie par trois débouchés, le général Moreau, qui alors aimait sa patrie, rendait son nom célèbre sur les bords du Khin. Le passage de ce fleuve, la prise de Fribourg, de Memmingen, les batailles d'Eugen, de Bibenach, de Moëskirch, et une foule de combats partiels dans /esquels les Autrichiens ont perdu plus de vingt-cinq mille hommes tués ou blessés, sans compter les pri-

sonniers, voilà le résultat d'une campagne de trentetrois jours.

La nouvelle de la victoire de Marengo arriva à Paris le 21 juin; le gros de l'armée, conimandé par le premier consul, avait passé le Saint-Eernard le 20 mail L'eflet de la nouvelle de cette importante affaire fut de faire monter le tiers consolidé (5 p. 100) de vingt-neuf à trente-cinq francs I La veille du 18 brumaire, il était à onze francs.

Le jour où la nouvelle de la victoire de Marengo arriva, nous avions été déjeuner et dîner à Saint- Mandé. ^'ous ne savions rien lorsque nous rentrâmes le soir dans la ville : nous eûmes donc l'annonce de la nouvelle avec tout le délire de la joie qui enivrait le peuple des faubourgs.

Comme notre voiture allait au pas, nous entendions tout ce qui se disait dans les différents groupes.

— As-tu vu, disait l'un, ce qu'il écrit aux au Lies consuls? C'est là un homme I... c J'espère que le peuple français sera content de son armée!... » — Oui, oui, s'écriait-on de toutes parts; oui, il en est content!... Et les cris de Vive la république ! Vive Bonaparte! retentissaient de nouveau dans les rues, sur les places, dans les carrefours, aux fenêtres des maisons les plus élégantes, avec une sorte de délire.

Le jour de la bataille de Marengo, Junot, prisonnier des Anglais, débarquait à Marseille après une captivité de plusieurs mois. Hélas! le même jour, presque à la même heure, tandis que le plomb meur-

DE LA DUCHESSt: D'ABRANTÈS. 71

trier de l'Aiilriche faisait tomber Desaix dans les champs de Marengo, la trahison mellait dans la main d'un fanatique le poignard qui devait tuer Kléber! Tous deux, l'honneur de notre armée, par une conformité fatale, périssent le même jour, presque à la même heure.

Tandis que la Tittuce surgissait de nouveau grande et forte parmi les nations, tout prenait dans l'intérieur une nouvelle vie et un autre aspect. Le commerce espérait; le clergé entrevoyait le jour où il serait protégé; la noblesse et la haute caste financière, étant françaises, devaient aimer la gloire. L'armée de Dijon, ou de réserve, comme on l'appelait, venait d'en donner une preuve. Lorsque la nouvelle de la formation de cette armée se répandit dans Paris, tous les jeunes gens de qualité, les élégants, tout ce qui s'appelait incroyables voulut faire partie de l'expédition. On en forma un escadron qui ne manquait pas de bonne volonté, mais qui eut le malheur d'être ridicule. L'uniforme était jaune clair. Aussitôt ceux qui composaient ce régiment furent appelés : serins. Cela fut cause de quelques duels, car les Serins n'étaient pas faciles à mener.

Vers cette époque nous éprouvâmes un vif chagrin ; ce fut la mort de madame Lucien. J'en fus affectée comme si elle m'eût été unie par des liens plus rapprochés que ceux d'une amitié ordinaire. iMa mère, qui lui était tendrement attaches, la pleura amèrement.

iNnns fumes la voir la veille de sa mort. Nous la Ir t vi:ins ilans une pièce à côté de sa chambre à

rj MÉMOIRES

coucher; on l'avait changée d'appartement pour qu'elle eût plus d'air autour d'elle, car elle suffoquait ; pour faciliter la respiration, elle était couchée sur un lit de sangle, n'ayant que deux matelas. Cette position la soulageait, nous dit-elle. Puis elle ajouta avec un sourire doux et triste :

— Ce lit me rappelle celui de Saint-Maximin. Je ne puis ni dormir ni respirer sous ces grands rideaux ni dans ces lits de duvet. Et, à chaque parole, elle regardait ma mère avec une expression remarquable : — Christine, lui dit madame Lœtitia Bonaparte, tu sais qu'il ne faut pas parler : c'est l'ordonnance du médecin. Si tu veux guérir, il faut l'écouler. La malade secoua la tête en souriant encore de ce sourire qui est affreux pour ceux qui savent qu'il n'y a plus que des jours, que des heures entre ce momentlà et la mort.

— Laurelte, me dit madame Lucien, approchezvous de moi; car je sais que le lit d'une mourante ne vous effraie pas. Elle me prit la main; elle s'aperçut de l'eiïet que fit sur moi la pression de ces osbrûlants : — Ah ! dit-elle, je vous fais peur, n'est-ce pas? Je pleurais, et ne lui répondis qu'en l'embrassant. Elle me repoussa doucement : — Non, non, ne m'embrassez pas, c'est un air empoisonné. Quand je serai guérie, comme le dit maman.

Cet adieu fut le dernier. Elle est morte le lendemain.

Aussitôt que Junot fut arrivé à Paris, il courut chez son général, qui était alors à la Malmaisoit.

DE LA DUCUtSSE D'ADHANTÈS. 73

Que d'événements avaient eu lieu depuis leur séparalion.

— Eh bien, Junol, lui dit le premier consul lorsqu'il fut seul avec lui, lu as donc été assez sol pour te laisser prendre par ces... Anglais. Kleber ne voulait pas cependant le laisser partir?... 1/ craignait apparemment que je n'eusse trop d'amiâ autour de moi... Sa lettre au Directoire, la connais-tu? Junot répondit que Duroc venait de la lui faire lire en déjeunant. — Au surplus, continua le premier consul, sa fin tragique a soldé tous nos comptes... et j'ai fait une grande perle en lui... Mais une perte irréparable, mm ami, c'est celle de Desaix!... Desaix!... voilà un de ces malheurs qui frappent la patrie I... Jamais je ne me consolerai de la mort de Desaix...

Le premier consul se promena quelque temps sans parler : il était visiblement aiïeeté. Mais il ne laissait jamais paraître longtemps une trop vive émotion; revenant à Junot, il lui dit avec une expression de bonté charmante :

— Ah ça! que veux-tu faire? Quels sont tes projets? Et il regardait Junot en dessous avec un air malin, et de bonne humeur. Veux-tu que je t'envoie à l'armée du Rhin?

Junot devint rouge comme une grenade, ce qui lui arrivait toutes les fois qu'il était vivement ému.

— Voulez-vous déjà vous débarrasser de moi, mon général?... Cependant, si vous me l'ordonnez, j'irai faire voir au général Moreau que les officiers de

l'armée d'Italie n'ont pas oublié leur métier à l'armée d'Égyple. — Allonsl voilà ma chèvre qui part, dit le premier consul. Non, non, monsieur Junot, vous ne me quitterez pas. J'aime beaucoup le général Moreau ; mais pas au point cependant de lui faire cadeau de mes meilleurs amis. Et il tirait l'oreille de Junot au point de la lui allonger d'un pouce.

— Junot! poursuivit-il d'un ton plus sérieux, je vais te nommer au commandement de Paris... C'est une place de confiance, dans ce moment surtout, et je ne puis faire un meilleur choix. Mais il faut te vieillir de dix ans; car s'il est nécessaire que le commandant de Paris soit un homme attaché à ma personne, qu'il ait une extrême prudence, et la plus grande attention à tout ce qui a rapport à ma sûreté....

— Ah! mon général I s'écria Junot...

— Tais-toi, dit le premier consul, et parle bas. Oui, je suis entouré de dangers. Je ne ferais pas un mouvement pour les éviter, si j'étais le général Bonaparte, végétant à Paris avant et même après le 13 vendémiaire... Alors, ma vie était à moi... et je Testimaispeu... Mais aujourd'hui je ne m'appartiens plus... Les puissances de l'Europe qui voulaient partager la France ne me veulent pas dans leur chemin... Il fronça le sourcil, et passa la main sur son front comme pour chasser une idée importune; puis, reprenant un air calme, il passa son bras sous celui de Junot, et reprit la conversation relativement à lui. — Je vais te nommer commandant de Paris,

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. Ih

ainsi que je te l'ai dit; mais il faut que tu te maries. Cela est convenable pour la dignité de la place que tu vas occuper et je l'exige pour ton propre intérêt...

Le premier consul lui parla longuement de l'importance qu'il désirait qu'il acquît dans la place de commandant de Paris; et, à cet égar-d, il lui donna les conseils qu'un père donnerait à son fils. Cette conversation remarquable dura plus d'une heure. Rien n'est indifférent d'une telle bouche; et nous surtout qui l'avons approché de si près et si longtemps, nous devons bien plus que d'autres avoir un soin religieux de rendre fidèlement ce que nous rapportons de lui.

En arrivant à Paris, Junot n'avait fait aucun établissement. Encore incertain sur son sort, il avait jugé inutile de prendre des arrangements qu'un ordre de départ pouvait rendre nuls en un instant. Lorsque le premier consul lui annonça le changement que la place qu'il allait occuper apportait dans sa situation, il lui dit en même temps qu'il devait avoir une maison pour lui seul. Junot en fit aussitôt chercher une. Je ne sais comment on fut lui déterrer un hôtel dans la rue de Verneuil (dans la partie la plus triste et la plus malpropre encore), qu'on lui fit louer dans un moment de distraction. Cette maison fut meublée et prêle en moins de trois semaines. Junot s'y installa dans le courant de l'été de l'année 1800, comme commandant de Paris. Il mit de jolies voitures sous ses remises, les plus beaux chevaux de Paris dans

ses écuries, les meilleurs vins de la Bourgos^ne dans ses caves, et puis il fui à la recherche d'une femme. Le premier consul lui avait dit : — Surtout fais bien attention de n'épouser qu'une femme riche.

— Oui, disait Junot; mais je veux aussi qu'elle me plaise : et comment faire? presque toutes les héritières sont laides comme des chenilles.

Il était un matin chez une femme de sa connaissance, qui se trouvait être de nos amies. Il parla de l'ordre du premier consul et de son désir de se marier et d'avoir enfin ce qu'il souhaitait depuis longtemps, un intérieur.

— Avez-vous été voir madame de Permon? lui demanda la personne à laquelle il parlait.

— Non. [Pourquoi cette question?

— Parce que je crois que sa fille vous conviendrs^t sous mille rapports.

— Sa fille! s'écria Junot; mais elle n'était qu'une enfant lorsque je partis pour l'Egypte.

— C'est une jeune fiHe. Elle a seize ans. Tenez, je veux la marier, moi, dans ce moment-ci, et sa mère est tellement entêtée d'un mariage qu'elle veut lui faire faire, et qui n'a pas le sens commun (car le prétendu serait son père), qu'elle a fait la sourde oreille lorsque, avant-hier, je lui ai purlé de mon projet. Or vous saurez qu'il est question d'un charmant garçon et d'un des premiers noms de France.

— Et que voulez-vous que j'aille faire au travers de tout cela? dit Junot en riant. Vous me parlez d'une femme qui a vingt prétendants. Mademoiselle

DE LA DU;CnKSSK D'ABRANTÈS. 77

Loulou, car je crois qu'elle s'appelait comme ce.'a doit être une petite personne bien gâtée. Non, non, je vous baise les mains; et il s'en fut en courant.

En sortant de chez madame d'Orsay, Junot alla voir également madame Hamelin.

A peine Junot fut-il arrivé chez elle qu'il lui parla de la recherche où il était d'une femme.

— Ah ! lui dit-elle, il y a une jeune personne que je voudrais bien vous faire épouser! mais elle va se marier; il n'y faut pas songer. Et elle me nomma.

Le même jour Junot, l'esprit occupé de ce que lui avait dit madame Hamelin, alla trouver une personne qu'il savait avoir des relations avec ma mère, et il s'informa non seulement de moi, mais des intentions de ma mère relativement à mon mariage.

Nous étions à la fin de septembre. Un grand changement avait eu lieu. Les deux mariages qui occupaient ma mère, relativement à moi, étaient enfin rompus: l'un par des raisons de fortune, l'autre parce que je m'étais jetée aux pieds de ma mère, la suppliant de ne pas me sacrifier et faire le malheur de toute ma vie. Ma mère m'aimait; elle rompit un mariage qui m'était antipathique.

Un soir, il n'y avait dans le salon de ma mère qu'une douzaine de personnes; on causait, on jouait des charades, on riait, lorsque tout à coup la porte s'ouvre, et le valet de chambre annonce : Le général Junot ! A l'instant même, et comme par un effet magique, le salon fut frappé de silence. Cet effet fut si rapide que le général en fut un uuu embarrassé;

mais l'accueil de ma mère le rassura aussitôt. Elle lui tendit la main, lui fit les reproches les plus aimables sur le retard qu'il avait mis à venir la voir, le fit asseoir à côté d'elle et ne s'occupa que de lui.

Junot parla de l'Egypte, de ce qu'il y avait observé d'étranger à nos mœurs, et parla de tout comme ceux qui l'ont connu savent qu'il pouvait le faire. Il s'enhardit à proposer à ma mère d'aller le lendemain voir passer le cortège qui devait défiler sur le quai Voltaire : c'était la translation du corps de ïurenne, qu'on transportait du Musée des Augustins aux Invalides : — Eh bien! lui dit ma mère, j'irai voir passer nos deux braves, le vivant et le mort. Mais il faut que le vivant me promette de venir dîner avec moi après que monsieur le maréchal sera installé dans sa nouvelle demeure, ou bien je n'irai pas les voir passer. Junot promit et se retira.

Nous nous rendîmes à l'hôtel de Salm le lendemain à deux heures; on nous conduisit dans l'un des petits salons qui alors étaient de chaque côté du salon rond. Le général Junot y avait fait porter une bergère commode, des tabourets, des oreillers; et son premier valet de chambre, un Allemand, nommé Heldt, se trouva là pour dire à ma mère que « le chénéral Chinot î îui avait commandé de recevoir ses ordres.

— Ah çà ! dit ma mère, est-ce que Junot me prend pour un de ces invalides auxquels il va porter son corps mort? Tout en riant, elle était fort touchée de ces attentions.

JE LA DUCHKSSE 0 ABRANTES. Tst

Le cortège passa vers trois heures devant l'hôtel de Sahn. li était difficile de se défendre d'une émotion vive à la vue des restes de cet homme fameux, arrachés au repos de la tombe, et allant demander enfin un asile à ces braves dont les pères avaient servi sous lui. Celte escorte de vieillards mutilés, entourant le cercueil d'un héros, le conduisant sous cette voûte formée de drapeaux qu'il avait conquis, ayant à leur tête un chef dont la jeune tête blonde, couverte de cicatrices, était déjà vieille de gloire, il y avait dans cet ensemble un appel à tous les généreux sentiments du cœur.

11 y avait dix jours que le général Junot s'était présenté chez ma mère, et depuis le 21 septembre il était venu exactement tous les soirs. Il ne me parlait pas, se mettait à côté de la bergère de ma mère, causait avec elle ou bien avec les personnes de sa connaissance qui se trouvaient dans le salon, mais il ne s'approchait jamais du groupe dans lequel je me trouvais; et si à cette époque il avait cessé de venir chez ma mère, j'aurais pu affirmer nue je le con naissais à peine.

Le 1" octobre nous donnions une petite soirée dansante; avant que tout le monde fût arrivé, l'une de mes amies, Laure de Caseaux, me prend à part et me dit: — C'est donc ainsi que lu aimes tes amis? Comment ! lu le maries, et je n'en sais rien !

Je devins pâle; car je crus que le mariage que je redoutais était renoué. Mademoiselle de Caseaux, qui vU mon étonnement, poursuivit. — Ne serail-ce pas

vî-al? Esl-ce que lu n'épouses pas le général Junot?

— Le général JunoL ! m'écriai-jc. Je le connais à peine, el lui-même ne me connaît pas. Quelle apparence d'ailleurs qu'il aille prendre pour femme une jeune fille sans dot, lui favori du premier consul, et l'un des premiers partis de Paris? D'où as-tu tiré celle belle nouvelle?

Elle me nomma la personne qui l'avait dit chez madame de Caseaux. Madame de Caseaux, qui vint nous joindre un moment après, me confirma ce que m'avait dit sa fille en m'adressant aussi des reproches sur mon peu de confiance envers mes amies.

— Mais c'est une gageure pour me désoler! m'écriai-je impatientée. Laure n'est-elle pas ma meilleura amie? Si j'avais un secret de la nature de celui dont vous me parlez, elle le saurait en même temps que moi I

Nous nous embrassâmes, el je suppliai ces dames de ne pas redire un seul de ces propos à ma mère.

Je n'ai jamais passé une soirée plus ennuyeuse de ma vie. Ma mère, qui ne se doutait de rien, parlait et riait avec le général Junot, qui lui-même paraissait d'une extrême gaieté.

— Je crois. Dieu me pardonne! me dit Laure, que ie général épouse ta mère.

— Cela ne m'élonnerait pas; ma mère est charmante. Tiens, regarde comme elle est jolie ce soir!

Ma m.ère était encore effectivement fort belle. Habituellement très élégante, elle apportait une recherche plus exquise peut-être dans sa toilette depuis qu'elle

était malade. Des peignoirs d'une magnifique mousseline de l'Inde, garnis de malines ou de points, et rattachés avec de gros nœuds de ruban d'une grande fraîcheur, étaient ses robes les plus habituelles. Sur sa tête elle portait ordinairement un bonnet de malines brodées, ou de point d'Angleterre, d'un demi-quart de haut: ce bonnet, toujours fait par mademoiselle Despaux, formait une coiffure charmante, surtout pour ma m^ère, qui le portait comme je ne l'ai vu porter à personne depuis elle.

Le soir dont je parle, 31. de Trénis était chez ma mère, et voulut absolument que je dansasse avec lui la gavotte de la Dansomanie : je refusai ; il fut le demander à ma mère, qui me fit dire de danser.

Je dansai donc puisque ma mère le voulait.

Mais lorsque tout le monde fut parti, et que, ma mère étant couchée, le silence régna dans la maiso i; lorsque seule dans ma chambre je pus réfléchir à ce que m'avait dit Laure de Caseaux, je pensai qu'il était convenable que ma mère en fût instruite; le jour suivant, après l'avoir embrassée et avoir reçu sa bénédiction, je lui dis ce que l'on s'en allait racontant.

Cette nouvelle produisit sur ma mère l'effet que j'en avdis redouté.

— Mais la société est devenue un enfer I s'écriat-elle. Comment! parce qu'un jeune homme vient dix fois dans une maison, il faut pour cela qu'il y ait an mariage en train ! Et si le général Junot épouse mademoiselle Leclerc» comme je le crois, et comme

cela est convenable, on dira que son mariage avec ma tille a été rompu.

Mon frère entra dans ce même instant, et ma mère me lit recommencer ce que je venais de lui dire- Ma mère était vivement émue. Je voyais des larm s dans ses yeux, et elle était tremblante. Dans ce moment on vint m'avertir que M. Viglianis, mon maître de dessin, m'attendait pour me donner ma leçon. Je m'approchai de ma mère pour lui baiser la main, mais elle m'attira à elle et m'embrassa en fondant en larmes.

— En vérité, lui dit Albert, vous n'êtes pas raisonnable, ma mère; comment! pour un propos dit en l'air. . .

— Eh ! vraiment, dit ma mère, c'est bien aussi pour cela. Crois-tu donc que précisément dans le moment où l'entêtement de ta sœur vient de refuser un mariage convenable, et où des raisons de fortune ont mis des entravesà un autre établissement; crois- •,u qu'il soit bien agréable pour moi d'entendre joindre son nom à celui d'une personne qu'elle ne doit jamais épouser? Non, non; cela est fort déplaisant.

— Si vous voulez que je vous dise quelle est ma pensée, je crois que Junot est amoureux de ma sœur, lui dit mon frère.

Ma mère resta la bouche ouverte et les yeux fixés sur mon frère : Allons donc ! dit-elle enfin.

— Et comment le sais-tu? Junot t'aurait-il parlé?

— il ne m'en a pas dit un mot, répondit Albert; mais .j'ai vu, et cela me suffit...

— Ahl dit ma mère, un tel bonheur ne m'est pas réservé avant de mourir!...

Comme ma mère achevait sa phrase, une voiture s'arrêta devant la porte de la maison. Ma mère, qui était encore couchée (il était à peine midi), allait sonner pour défendre sa porte, lorsque mon frère s'écria : C'est Junot !

— Junot! dit ma mère. Eh! bon Dieu, que peut-il venir chercher à celte heure ? Oui, oui, qu'il monte, dit-elle à sa femme de chambre qui venait lui demander si le général pouvait entrer. Et elle dit à Albert de rester.

Le général Junot fut à peine dans la chambre de ma mère, qu'il lui demanda de faire fermer sa porte; et s'asseyant près de son lit, il lui dit, en lui prenant la main, qu'il venait lui présenter une requête : — Et, ajouta-t-il en souriant, il faut me l'accorder.

— Si c'est possible, c'est fait, dit ma mère en riant; si c'est impossible, cela se fera.

— Cela dépend de vous et de lui, répondit le général Junot en montrant Albert... Il s'arrêta un moment, puis il dit : — Je viens vous demander la main de votre fille. Voulez-vous me l'accorder ? Je vous donne ma parole, et c'est celle d'un homme d'honneur, de la rendre heureuse. Je puis lui offrir un sort digne d'elle et de sa famille... Allons, madame de Permon, répondez-moi avec le franchise que je mets à ma demande: oui ou non.

— Mon cher général, dit ma mère, je, mettrai

dans ma réponse la franchise que vous réclamez : quelques minutes avant votre arrivée, je disais à Albert que vous étiez l'homme que je désirais le plus nommer mon gendre. . .

— Vraiment ! s'écria Junot tout joyeux. . .

— Oui, mais cela ne veut rien dire pour votre demande. D'abord, vous devez être instruit que ma fille n'a pas de fortune ; la dot qu'elle aura est bien faible pour une fortune comme la vôtre. Ensuite elle est bien jeune encore; réfléchissez et puis nous reparlerons de vos projets.

— Je n'attendrai pas vingt-quatre heures, s'écria Junot. Écoutez, madame de Permon; je n*ai pas fait la démarche que je tente auprès de vous en ce moment, sans avoir bien arrêté mes idées sur ce que j'ai à faire. Voulez-vous m'accorder votre fille?. . . Voulez-vous me donner voire sœur, Permon? dit-il à mon frère en se tournant vers lui. Je l'aime, et vous jure encore une fois de la rendre aussi heureuse qu'une femme peut l'être.

Albe^-t s'approcha du général Junot, et lui prenant la main : — Mon cher Junot, lui dit-il d'une voix émue, croyez bien que le jour où je vous nommerai mon frère sera un des plus beaux de ma vie.

— Et moi, dit ma mère en lui tendant les bras, je veux aussi vous dire que je suis mille fois heureuse de vous nommer mon fils. Venez m'embrasser, mon enfant.

Junot se jeta dans ses bras en fondant en larmes.

— Eh bien ! dit-il en essuyant ses yeux, qu'allezvous dire de moi? que je suis bien faible... 3lainlenant, il faut encore que vous m'accordiez une grâce. C'est une chose à laquelle je mets le plus grand prix.

- — Qu'esl-ce que c'est? demanda ma mère.

— Je désire que ce soit moi-même qui présente ma demande à mademoiselle votre fille.

Ma mère se récria: — cela ne s'était jamais vu! disait-elle.

— Gela se peut, dit Junot, mais, puisque vous m'avez accueilli, pourquoi me refuser cette faveur? D'ailleurs, c'est devant vous, devant son frère, que je lui parlerai. Mon cher Albert, voulez-vous être assez bon pour faire demander votre sœur?

Mon frère avait compris l'intention de Junot, et il tenait à l'aider dans ce qu'il voûtait faire.

— Dites à ma sœur que ma mère la demande, dit-il au valet de chambre qui vint prendre les ordres.

On vint dans mon cabinet d'études, où je travaillais avec M. Viglianis, pour me porter les ordres de ma mère, auxquels j'obéis sur-le-champ avec une grande tranquillité, car je croyais le général Junot parti depuis longtemps.

Il m'est impossible d'exprimer et de rendre compte de ce qui se passa en moi lorsqu'après avoir ouvert la porte de la chambre de ma mère j'aperçus le général Junot assis au pied du lit de ma mère; il tenait une de ses mains et causait vivement avec elle.

Mon frère était debout, appuyé sur le pied du lit-, tous trois riaient. Aussitôt que je parus, il se fil un profond silence. Le général Junot se leva, m'offrit sa place, prit un siège à côté de moi, puis, après avoir regardé ma mère, il me dit du ton le plus sérieux :

— Mademoiselle, je suis assez heureux pour avoir obtenu le conseniement de madame votre mère et de monsieur votre frère à la demande que je leur ai faite de votre main. Mais je dois vous dire que ce consentement sera de toute nullité pour moi si vous ne déclarez pas vous-même que vous donnez votre assentiment à ma recherche. Voulez-vous me dire, continua-t-il en se tournant vers moi, si vous voulez bien m'épouser?

Depuis que j'étais assise sur la chaise où le général Junot m'avait placée, il me semblait être au milieu d'un songe extraordinaire et cependant il me fallait répondre un mot d'où dépendait le sort de toute ma vie!

Le silence le plus complet régnait dans l'appartement. Il n'appartenait ni à ma mère ni à mon frère de me faire parler. Cependant, au bout de dix minutes à peu près, voyant que mes yeux étaient toujours baissés et que je ne disais rien, le général Junot crut comprendre un refus dans mon silence, et toujours impétueux, plus encore peut-être dans ses sentiments que dans ses volontés, il voulut savoir 8on sort à l'instant même.

— Je vois, dit-il avec un accent d'amertume, que

madame de Permon avait raison lorsqu'elle me disait que son consentement n'était rien dans cette affaire. Mademoiselle, veuillez me dire un oui ou un non,

— Allons, allons, mon enfant! il faut cependant répondre à Junot, dit ma mère. Si tu ne veux pas lui parler, donne-moi ta réponse à moi, et je la lui ferai connaître.

Je .H^nlais bien que ma contenance finissait par être ridicule. Mais toutes les puissances du monde ne m'auraient pas fait articuler une parole, ni lever les yeux du tapis sur lequel ils étaient attachés. Depuis mon entrée dans la chambre, mon émotion était si violente, que mon cœur battait à briser mon corset. Dans ce moment le sang se porta à ma tête avec une telle rapidité, que je n'entendis plus qu'un sifflement aigu à mes oreilles, et ne vis plus autour de moi qu'un arc-en-ciel mouvant. J'éprouvai une vive douleur, et portant la main à mon front, je me levai et m'échappai avec une telle vitesse que mon frère n'eut pas le temps de me retenir. 11 courut après moi et ne me trouva pas. Le fait est que, lancée comme par une force invincible, j'étais montée en deux secondes tout en haut de la maison, et ne m'étais arrêtée qu'au milieu du grenier à foin. Je redescendais pour me réfugier chez Albert, quand je le trouvai qui me cherchait. Il me gronda d'être aussi peu raisonnable. U m'embrassa, me fit entrer chez lui, et nous causâmes. 11 m'engagea à me calmer, mais il ne put me décider à redescendre chez ma mère. J 'étais bien

résolue à n'y retourner qu'après le départ du général

Junot.

Lorsque mon frère rentra chez ma mère, il trouva le général fort agité. Aussitôt qu'il aperçut Albert, il vint à lui.

— Et ma réponse? dit Junot d'un air sombre.

— Votre réponse, mon ami, est aussi favorable que vous pouvez le souhaiter. Ma sœur sera glorieuse de porter votre nom. Ce sont ses propres paroles que je vous répète; quanta un autre sentiment, vous ne pouvez le lui demander aujourd'hui.

— Ainsi donc elle vous a dit qu'elle serait glorieuse de porter mon nom.

— Mon cher Junot, lui dit ma mère, contez-moi comment le premier consul a pu vous accorder son consentement pour votre mariage avec ma fille.

— 11 ne le sait pas encore, répondit Junot.

— 11 ne le sait pas! s'écria ma mère. Comment! il ne le sait pas !... Et vous êtes venu me demander ma fille en mariage?...

Tout à coup Junot prend son chapeau, après avoir regardé à sa montre, et dit à ma mère: —Je vais aux Tuileries. Le premier consul n'est pas encore au conseil. Je lui parlerai; et dans une heure je suis ici. Il serre la main d'Albert, baise celle de ma mère, franchit l'escalier en deux sauts, monte dans sa voiture et crie à son cocher :

— Aux Tuileries ! et ventre à terre ! Seulement, prends garde de verser, parce qu'il faut que j'arrive.

— Où est le premier consul? demanda-t-il à Duroc.

— Chez madame Bonaparte.

— Mon ami, il faut que je lui parle à l'instan' même.

— Comme tu es agité! lui dit Duroc, en observant son visage enflammé et le tremblement de sa voix. Est-ce qu'il y aurait quelque nouvelle inquiétante?

— Mon, non, dit Junot; mais il faut que je parle .au premier consul; je te dirai plus tard pourquoi.

Quelques instants après, Junot fut introduit dans le cabinet du premier consul.

— Mon général, lui dit-il, entrant aussitôt en matière, vous m'avez témoigné le désir de me voir marié; c'est une chose faite... Je me marie.

— Ah! ah!... Et viens-tu par hasard d'enlever la femme? Tu as l'air tout effarouché.

— Non, mon général, répondit Junot.

— Et qui épouses-tu?

— Une personne que vous avez connue bien enfant; que vous aimiez beaucoup, mon général, et dont je suis amoureux comme un fou*.. C'est mademoiselle de Permon.

Le premier consul, contre son habitude, en ce moment ne marchait pas en causant. Il s'était assis, et travaillait son bureau avec son canif; en entendant prononcer mon nom, il fit un saut, jeta le canif, et venant auprès de Junot en lui secouant vivement le bras :

— Qui as-tu dit que tu épousais? lui demaoda-t-il.

— La fille de madame de Permon; cette enfant que vous avez tenue sur vos genoux tant de fois, étant vous-même un bien jeune homme, mon général.

— Cela n'est pas possible... Loulou ne peut pas être bonne à marier... Quel âge a-t-elle donc?

— Seize ans dans un mois.

— Mais c'est un fort mauvais mariage que tu fais là... Il n'y a pas de fortune. Et puis... et puis, comment as-tu pu te décider à devenir le gendre de madame Permon?... C'est une rude tête !...

— Permettez-moi de vous faire observer, mon général, que je n'épouse pas ma belle-mère. Rien ne peut vous donner une idée de cet intérieur, mon général. Interrogez madame Bonaparte, madame Joseph, madame Murât; ces dames vous diront quelle a été la conduite des enfants de madame de Permon, depuis le commencement de sa cruelle maladie?

— Est-elle donc si malade? demanda le premier consul avec intérêt.

— Très malade ; et les soins les plus attentifs peuvent seuls la guérir et empêcher ses souffrances.

— Mais sans doute aucune fortune? Tu avais bien raison de dire tout à l'heure que tu étais amoureux fou. Quelle extravagance ! Et moi qui te recommande surtout d'épouser une femme riche; car enfin tu ne l'es pas, toi.

— Je vous demande pardon, mon général; je suis riche, et très riche même. N'êtes-vous pas mon protecteur, mon père, ma providence?

Le premier consul se mit à sourire.

— J'ai été revoir madame de Permon, et mon parti a été bien vite pris.

— Tu m'as placé dans la position de ne pas même te faire de remontrances. Tu n'épouses pas ta bellemère, comme tu l'observes, et si la jeune personne est telle que tu viens de me la dépeindre, je ne vois pas de raison pour être sévère sur l'article de la fortune... Je te donne cent mille francs de dot et quarante mille francs pour la corbeille... Adieu, mon ami... adieu, sois heureux! dit-il en prenant la main de Junot et la lui serrant avec force.

Les préparatifs du mariage se firent avec une grande rapidité. Mademoiselle L'Olive et mademoiselle Debeuvry, lingères alors fort en vogue, furent chargées de mon trousseau. Junot leur fit également faire la corbeille, et mesdames Germon et Le Roy furent chargées des robes et des chapeaux; Foncier monta les diamants.

Mon mariage m'a fait oublier de parler de celui de madame Murât. Caroline Bonaparte était une fort jolie jeune fille, fraîche comme une rose; ne pouvant nullement soutenir la comparaison de beauté, quant à la régularité des traits, avec madame Leclerc, mais plaisant peut-être plus par l'expression de son visage et l'éclat éblouissant de son teint : du reste, bien éloignée de cette perfection de formes de sa sœur aînée. Sa tête a toujours été en disproportion de grosseur avec son corps. Sa peau ressemblait à un satin blanc glacé de rose; ses pieds, ses mains et

ses bras pouvaient servir de modèle; ses dents étaient

cliarmantes, comme toutes celles des Bonaparte.

Elle avait alors dans toute sa suavité cette fraîcheur de rose qui fit sa renommée de beauté, et jamais depuis je ne l'ai vue aussi jolie.

Murât était fort amoureux de mademoiselle Bonaparte; il était jeune, et assez beau : mais dans ces jours de notre gloire il y avait, autour de Napoléon, vingt jeunes généraux qui le valaient pour le moins, et dont la renommée même était à cette époque beaucoup plus élevée que la sienne. Le premier consul avait le projet de marier sa sœur à Moreau, lors de son arrivée d'Egypte; cela donne la mesure de ce qu'il demandait dans l'alliance de son beau-frère : beaucoup de gloire et rien du côté de la naissance. Caroline Bonaparte aimait passionnément Murât. C'est à Milan, au palais Serbelloni, que cet amour avait commencé.

Ils s'étaient mariés peu de temps après le 18 brumaire.

Nous étions dans le mois d'octobre. Mon mariage était définitivement fixé au 30. Les préparatifs se poursuivaient avec activité. Le général Junot courait toute la matinée, puis venait à l'heure du dîner, ayant sa voiture ou son cabriolet remplis de dessins, d'échantillons et d'une foule de bagatelles du magasin de Sikes, ou du Petit Dunkerque, pour ma mère et pour moi; et n'oubliant surtout jamais le bouquet qu'il n'a pas cessé un seul jour de m'apporter, depuis celui où je lui fus accordée jusqu'à

DE LA DLCULSSE D'ABUANTÈS. 93

celui du mariage. C'était madame Bernard, la fameuse bouquetière de l'Opéra, qui montai l ces bouquets avec un art admirable, dans lequel on a bien pu lui succéder, mais qu'elle a la gloire d'avoir fondé.

Le mariage religieux devait se faire le soir.

Cette cérémonie du soir, qui ne me plaisait guère, me déplut encore davantage lorsque je songeai que nous n'aurions pas de messe de mariage, et je le dis tout bas au général, qui me répondit aussitôt :

— Je ferai tout ce que vous voudrez; vous n'avez qu'à ordonner. Le mariage sera demandé pour minuit précis, et de cette manière il me paraît que le prêtre pourra dire une messe.

— N'est-ce que cela? dit ma mère après nous avoir entendus. Le plus taquin casuiste te dira, mon enfant, que la bénédiction nuptiale peut être parfaite sans qu'il y ait messe après. Et maintenant, monsieur mon gendre, faites-moi le plaisir de vous en aller. Il me faut aller conduire cette belle petite devant son trousseau, pour savoir d'elle si elle est contente de mon goût.

Lorsque j'entrai dans le salon, qui cependant était assez grand, je me trouvai comme la colombe en sortant de l'arche, ne sachant pas où mettre le pied. D'une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose brodée en chenille noire, portant mon chiffre, et fortement parfumée de peaux d'Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité de petits paquets noués avec des faveurs roses

ou bleues. C'étaient des chemises à manches gaufrées, brodées, et brodées comme brodait mademoiselle L'Olive; des mouchoirs, des jupons, des canesous du matin, des peignoirs de mousseline del Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin de toutes les couleurs, de toutes les formes, c. tout cela brodé, garni de valenciennes ou de matines, ou de point d'Angleterre.

Après que l'inspection du trousseau fut terminée, vint le tour de la corbeille que mademoiselle L'Olive avait disposée pendant que je regardais le beau présent de ma mère et de mon frère.

A cette époque on n'avait pas encore la très bonne coutume de ne point donner de corbeille. On employait cinquante ou soixante louis à en faire une très riche pour contenir les objets précieux donnés par le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où les rats la mangeaient, malgré tous les symboles, tous les myrtes, les lauriers brodés sur l'enveloppe. Aujourd'hui on a le bon sens de mettre les châles, les dentelles, dans une jardinière élégante, un coffre précieux, et, du moins, cela reste. De mon temps, il n'en était pas de même. Mademoiselle L'Olive avait donc fait faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et vert richement brodés d'or; le socle du vase était en bronze doré, et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d'une pomme de pin de bronze noir traversée d'une flèche qui fixait éga-

DE LA DUCHESSE D'ABRAMTÈS. î)o

lement deux couronnes ciselées et en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de laurier.

C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde pour l'été. Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire; des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées d'Egypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation; des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et puis des fleurs de chez madame Roux; des rubans de toutes les largeurs, de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et d'herbes de iMontpellier; enfin, rien n'avait été oublié. De chaque côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient deux nécessaires : l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l'autre contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler : un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et entouré de perles fines. Dans l'autre sultan étaient l'écrin et une lorgnette en écaille blonde et or avec deux rangées de diamants. L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de boucles d'oreilles également en chatons, montés en forme de roue, comme c'était la mode alors; six épis, et un peigne moitié perles et moitié

i6 MÉMOIRES

diamants, qui, en raison de l'énorme auantité de cheveux que j'avais alors, était presque aussi grand qu'on le ferait aujourd'hui. Dans le même écrin était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était le portrait du général Junot, peint par Isabey, et admirablement ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de taille à être plutôt attaché dans une galerie que pendu au cou. Enfin, c'était la mode, et madame Murât avait un portrait de son mari également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien.

Dans le même sultan rose et à côté de l'écrin étaient de superbes topazes que le général avait rapportées d'Egypte, et dont la grosseur était fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d'une épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques; tout cela n'était pas monté. Le général Junot préférait que je le fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan que le général s'était plu à arranger lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles; elle était en chaînons d'or rattachés ies uns aux autres par une petite et très délicate étoile émaillée de vert; le fermoir était également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette bourse n'aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de Venise qui couvraient les billets de banque.

On pourra trouver peut-être extraordinaire que j'aie parlé aussi minutieusement de tous les détaiis

de ma corbeille, de mon trousseau. Je l'ai fait parce qu'à l'époque de mon mariage c'était une fort grande rareté qu'une corbeille et un trousseau faits de cette manière. Depuis la Révolution, ce fut au mariage de mademoiselle de Doudeauville avec M. Pierre de Rastignac, que pour la première fois on vit reparaître les anciens usages dans la façon de présenter la corbeille et de signer le contrat. Après il y eut un intervalle. Madame Murât en se mariant eut une fort belle corbeille, un beau trousseau; mais comme je me mariai un an plus tard, non seulement ma corbeille fut plus belle que la sienne ainsi que mon trousseau, mais la composition des deux objets fut plus conforme à d'anciennes coutumes et selon le bon goût du jeune temps. Il y a eu ensuite beaucoup de corbeilles, beaucoup de trousseaux; mais ceux-là on! été des copies et non des modèles, comme ceux d<i madame Murât et les miens.

Etre exact n'est pas une scrupuleuse minutie, c'est un devoir pour l'auteur. Voyez quel attiait vous trouvez aux Mémoires de madame de Motteville, de la grande Mademoiselle ! Lorsque madame de Motteville parle des draps de batiste de la reine Anne, de la robe violette brodée de perles qu'elle portait le jour du fameux lit de justice pour les édits de tolérance; lorsque Mademoiselle nous raconte comment ellemême était chaussée le jour où, suivant l'expression de monsieur de Luxembourg, elle fît la fortune d'un cadet de bonne maison, il me semble que je suis au parlement de 1649 avec la reine. M, de Beaufor!,

M. le coadjuteur et tous les frondeurs; de même qzie je crois me promener dans l'orangerie de Versailles avec Mademoiselle, ayant sa « robe de satin blanc garnie de rubans incarnats > et de nœuds de rubis. Il faut donner une vie à ce que l'on représente ; et, dans un ouvrage du genre des Mémoires, l'excès des détails peut seul produire cet effet.

Le 9 brumaire, tout était en mouvement dans la petite maison de la rue Sainte-Croix et dans l'hôtel de la rue de Verneuil.

Le matin, à peine neuf heures furent-elles sonnées, que l'on commença la toilette demi habillée que je devais faire pour aller à la mairie. J'avais une robe de mousseline de l'Inde brodée au plumetis et en points à jours, comme c'était alors la mode. Cette robe était a queue, montante et avec de longues manches; le lé de devant entièrement brodé, ainsi que le tour, le corsage et le bout des manches qu'on appelait alors amadis. La fraise était en magnifique point à l'aiguille. Sur ma tête j'avais un bonnet en point de Bruxelles, monté par mademoiselle Despaux* au sommet du bonnet était attachée une petite cou ronne de fleurs d'oranger, d'où partait un voile ec point d'Angleterre qui tombait à mes pieds, et dont je pouvais presque m'envelopper. Cette toilette était celle adoptée pour les jeunes mariées, et ne différait que par le plus ou moins de richesse d'une fiancée à une autre.

Je ne crois pas du tout voir la chose avec la prévention du passé lorsque je me rappelle ma toilette

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. c9

ie mariage. Cette profusion de riches dentelles, si fines, si déliées qu'elles ne semblaient être qu an réseau nuageux autour de mon visage où elles se jouaient dans les boucles de mes cheveux; ces piis flottants et onduleux de ma robe qui se drapait autour de moi avec cette grâce moelleuse, cette souplesse inimitable des superbes tissus de l'Inde, ce long voile qui enveloppait la taille sans la cacher, tout cela valait bien, à ce qu'il me semble, une robe de tulle faite de manière à ce qu'elle puisse servir de robe de bal, en conséquence les épaules et la poitrine découvertes, et tellement courte que chacun est appelé à juger, non seulement de la petitesse du pied, mais de la finesse de la jambe de la mariée.

Je reviens maintenant à la cérémonie de mon mariage. A onze heures le général arriva avec sa famille ; sa mère l'avait précédé d'une demi-heure. C'est dans ce peu de temps qu'elle a fait naître en moi cette tendresse profonde, ce respect que je lui ai voué jusqu'au jour de sa mort.

Le général avait avec lui son frère, son père, madame Junot sa belle-sœur, madame Maldan sa plus jeune sœur, et deux de ses aides de camp.

La place de la rue Sainte-Croix était couverte de monde, c'était presque tous les forts et les grosses marchandes de la Halle. Quatre de la troupe demandèrent à monter pour me faire leur compliment, ils entrèrent dans le salon, tenant chacun un bouquet certainement plus gros que moi, et composé des fleurs les plus belles et les plus rares, qui redou-

BldlMÏHcCA )

blaient de prix en raison de la saison déjà avancée. Ils me les offrirent sans me faire d'autre phrase que celle-ci :

— Mam'zelle, vous allez devenir notre commandante, et nous en sommes bien aises, parce qu'on dit que vous êtes bonne. Voulez-vous bien permettre ?

Et les deux femmes m'embrassèrent en conscience. Junot leur fit donner de quoi régaler, en conscience aussi, tous ceux qui avaient bien voulu, disait-il, se rappeler que ce jour-là était le plus heureux de sa vie. Nous partîmes pour la mairie, accompagnés de leurs vœux bruyants et aux cris répétés de : Vive les mariés I

Arrivés à la mairie de la rue de Jouy, nous fûmes reçus et mariés par M. Duquesnoy, maire de cet arrondissement.

Nous revînmes chez ma mère. La journée se passa comme toutes les journées semblables. Lorsque minuit sonna, nous descendîmes pour nous rendre à l'église, et une heure se faisait entendre à l'horloge du Corps Législatif lorsque j'entrai dans l'hôtel de Montesquiou, au bruit de la plus douce musique d'harmonie.

Junot était fort attaché à ses camarades; tout ce qui avait fait partie de l'armée d'Italie et de l'armée d'Egypte était pour lui l'objet d'une amilié plus spéciale; aussi voulut-il donner à dîner le lendemain de son mariage à huit ou dix de ses frères d'armes. Des invitations furent aussitôt envoyées à Duroc,

Bessières, Lannes, Eugène Beauharnais, Rapp, el quelques autres.

Ce dîner fut extrêmement curieux en ce qu'il offrait la réunion complète de tous les partis. Non seulement les amis de ma mère s'y trouvaient assis à côté de toute la famille Bonaparte, mais il y avait cette fois un accroissement de convives bien intéressant, et c'étaient les hommes que je viens de nommer.

J'étais très contente de connaître enfin ces hommes qui avaient secondé Bonaparte pour l'aider à construire cet édifice de gloire sous lequel maintenant s'abritait la belle nation de France.

Le général Lannes venait aussi de se marier. Depuis trois semaines il était l'époux de mademoiselle Louise Gheneuc, personne d'une ravissante beauté. Le général Lannes, alors âgé de 28 ans, avait une taille de cinq pieds cinq à six pouces, svelte, élégante; le pied, la jambe et la main d'une remarquable beauté. Sa figure n'était pas belle, mais elle était expressive; et lorsque sa voix exprimait une de ces pensées militaires qui ont produit ces choses par lesquelles il est arrivé à être nommé le Roland de l'armée, ses yeux lançaient des éclairs. Junot me disait qu'il regardait Lannes comme l'homme le plus brave de l'armée, parce que son courage, toujours égal, ne recevait d'accroissement ni d'altération des choses qui influent sur presque tous les militaires. Le même sang-froid qu'il avait en regagnant sa tente, il le possédait en arrivant au feu, au milieu de la mêlée

el dans les circonstances les plus difficiles. A ces avantages inappréciables, il fallait ajouter ceux d'une rapidité de coup d'œil et de conception, d'une justesse d'appréciation rencontrés dans personne après le premier consul.

Duroc venait après Lannes dans ceux que Junot me citait. Duroc avait, je crois, un an de moins que lui. Duroc avait les yeux fort ronds et ses cheveux étaient noirs ainsi que ses yeux; son nez, son menton, ses joues, tout cela avait le défaut de ses yeux, et était trop arrondi, ce qui répandait une sorte d'indécision sur sa physionomie. Sa taille était audessus de la moyenne et fort distinguée.

Le colonel Bssières, car alors il n'avait encore que ce grade, était des amis intimes de Junot. Son âge était le même que celui de tous ses camarades. Il était plus grand que Lannes; comme lui il était du midi, et comme lui aussi son accent ne laissait à cet égard aucun doute. Il avait de belles dents, des yeux qui louchaient un peu, sans que cela fût désagréable, et une tournure qui était plutôt bien que mal; mais, comme le général LanneSjil avait la manie de la poudre. La différence qu'il mettait dans sa coiffure était dans la coupe des cheveux. Ils étaient de chaque côté en petites oreilles de chien, et sa queue longue et mince, comme une queue à la prussienne, remplaçait chez lui le cadogan de Lannes, Il était alors colonel des guides, c'est-à-dire des chasseurs à cheval de la garde consulaire, conjointement avec Eugène Beauharnais.

Eugène Beauharnais n'était encore qu'un enfant, mais déjà à cette époque il promettait d'être ce qu'il fut plus tard, un charmant et aimable garçon, à l'exception de ses dents, qui étaient affreuses comme celles de sa mère. Toute sa personne offrait un ensemble d'élégance d'autant plus attrayant qu'il y joignait une chose qui se trouve rarement avec elle: c'était de la franchise et de la gaieté dans toutes ses façons. Il était rieur, aimable, gracieux, fort poli sans être obséquieux, et moqueur sans être impertinent; talent fort perdu, soit dit en passant. Il jouait très bien la comédie, chantait à ravir, dansait comme avait dansé son père, était enfin un fort agréable jeune homme.

Rapp était alors ce qu'il fut vingt ans plus tard sauf quelques blessures de plus, ainsi qu'un énorme ventre. Il a eu beau passer par toutes les élamines, partons les creusets des cours française et étrangères, il est toujours demeuré un excellent homme, au cœur bon, à l'écorce non pas rude mais mal travaillée, et l'être le plus gauche, le plus maladroit pour jouer le rôle d'homme du monde, que Dieu ait mis sur terre. Toutefois il était aimé, considéré, parce que Rapp était en effet digne de l'être.

Berthier était celui de tous les amis de Junot que je désirais le plus connaître.

Berthier était petit, mal bâti, sans être cependant contrefait; ayant une tête un peu trop forte pour son corps, des cheveux crépus plutôt que bouclés, d'une couleur qui n'était ni noire, ni blonde; des yeux, un

nez, un front, un menton, tout cela à sa place, mais formant un ensemble qui n'était pas beau; des mains naturellement laides, et qu'il rendait effroyables en rongeant continuellement ses ongles aupointd'avoir 1 es doigts presque toujours saignants; des pieds à l'avenant, excepté qu'il n'en mangeait pas les ongles. Ajoutez qu'il bredouillait fort en parlant, et faisait non pas des grimaces, mais des mouvements tellement singuliers par leur vivacité, qu'il en était fort amusant. Je dois dire qu'il était un fort excellent homme, quoique l'une faiblesse qui dénaturait en lui mille qualités que la nature lui avait départies.

Junot avait prié ma mère d'inviter aussi M. de Lavallette. Je ne sais pas trop ce qu'il était alors; je ne me rappelle même pas s'il était encore aide de camp au premier consul. Il avait déjà cette tournure burlesque que nous lui avons toujours connue. Bâti en manière deBacchus,avec de petites jambes soutenant un ventre qui promettait, et puis une figure comique à cause de ses petits yeux, de son nez pas plus gros qu'un pois, placé au milieu de deux grosses joues, et tout cela entouré d'une chevelure dont l'on pouvait compter non pas les mèches, mais lesindividus. Un jour, en Egypte, je ne sais plus qui, dans Félatmajor du général en chef, paraît un matin au déjeuner avec un crêpe noir au bras : — Qui as-tu donc perdu? demande le général.

Le meneur de deuil répond d'un ton solennel: — Mon général, l'Indomptable est tombé au désert.

Or, il faut savoir que chaque cheveu de M. de La-

DE LA DUCHESSE D'ABKANTES. IOd

vallelte avait reçu un nom : l'un s'appelait l'Invincible, d'autres le Redoutable, leCourageux, un enfin se nommait l'Indomptable; et cela parce que le peu de crins qui croissaient sur son chef se regimbaient toujours, non pas contre le peigne (vraiment, qu'auraitil été faire là?) mais contre la jolie petite main blanche, aux ongles rose* et bombés, qui les rabattait continuellement. Ces malheureux cheveux, toujours en l'air, étaientdonc fort connus de toutl'état-major; et lorsque l'un deux passait de vie à trépas, on lui faisait un service. L'Indomptable étant donc tombé, on en avait pris le deuil.

M. de Lavallelte élail, dans l'acception littérale du mot, un homme d'esprit. Il contait avec grâce une foule d'anecdotes qu'une mémoire très heureuse lui fournissait abondamment. Il avait des qualités essentielles: il était bon père, bon mari et fidèle ami.

Le lendemain de mon mariage, Lucien, qui alors était ministre de l'intérieur, n'avait pas pu venir dîner; mais toute la famille Bonaparte s'était réunie pour me fêter. Madame Murât avait fait un effort, et, quoiqu'elle fût au moment d'accoucher, elle était venue. Elle avait mis une robe de velours noir, me dit-elle, pour cacher sa rotondité; en effet, elle était énorme. Quant à madame Leelerc, elle était, comme toujours, la belle des belles. Madame Bacciochi avait ce jour-là une toilette dont j'ai gardé le souvenir. Elle avait présidé le matin, nous dit-elle, une société littéraire où elle voulait admettre toutes les femmes d'esprit de sa société, et le sujet qui avait été l'objet

de la discussion était le costume des dames admises ! -—J'avais fait un plan, ajouta-t-elle ; et, pour le mieux faire comprendre, je l'ai mis d'abord à exécution. Ces dames auront cet habit.

Or, il faut savoir qu'elle était coiffée avec un voile de mousseline brodé en soie de toutes couleurs, broché d'or, tortillé autour de sa tête, et puis une guirlande de laurier à la manière de Pétrarque et de Dante, juchée là-dessus. Une tunique fort longue avec une jupe à demi-queue par- dessous; peu ou, je crois, point de manches : et par dessus tout cela, un immense châle en manière de manteau. C'était une toilette où il y avait du juif, du grec, du moyen âge, du romain, de tout enfin, excepté du bon goût français. Voir madame Bacciochi affublée de la sorte ne m'étonnait guère, j'y étais habituée : mais lui entendre dire que ce serait le costume d'honnêtes chrétiennes craignant Dieu, oh! pour celui-làwl n'y avait pas moyen d'y résister.

Le surlendemain démon mariage, je fus présentée à madame Bonaparte et au premier consul. L'intérieur de la famille du premier consul était alors celui d'un homme fort riche; madame Bonaparte n'avait même pas de dames de compagnie, comme elle en eut depuis pour préluder aux dames du palais.

Ce fut en sortant de l'Opéra que nous nous rendîmes aux Tuileries. J'arrivai fort agitée de me trouver ainsi toute seule dans une occasion aussi importante de ma vie de jeune femme. 11 était dix heures.

Nous descendîmes au pavillon de Flore, à celte porte qui précède celle de l'angle et qui s'est depuis appelée si longtemps porte de l'impératrice. Comme nous montions les cinq ou six marches qui sont avant la porte de gauche qui mène aux appartements du rez-de-chaussée, nous rencontrâmes Durocet Rapp qui descendaient. — Comme vous venez tard ! nous dit Duroc ; il est près d'onze heures?

— Ah ! reprit le brave Alsacien, madame Junot est une merveilleuse ! Elle va faire de notre bon Junot un incroyable. Et il se mettait à rire d'un rire qui ébranlait les voûtes.

— Madame Bonaparte m'a dit de venir ce soir après l'Opéra, répondit Junot, qui voyait que je faisais mJne de vouloir m'en aller. Et je ne pense pas qu'il se soit écoulé bien du temps depuis la sortie du spectacle.

— Cela est tout à fait différent, dit Duroc: dès que madame Bonaparte t'a donné et le jour et l'heure...

Dans ce moment la porte battante de l'appartement de madame Bonaparte s'ouvrit, et quelqu'un descendit rapidement. C'était Eugène de Beauharnais. Sa mère l'envoyait, parce que, ayant entendu rouler une voiture dans l'intérieur de la cour, qui élaitalors bien plus petite qu'elle ne Test aujourd'hui, et ne voyant arriver personne, elle avait craint que, par une méprise, on ne m'eût dit qu'elle ne recevait pas.

M. de Beauharnais me donna la main, et nous entrâmes enfin dans cegrand salon qui alorsétait meublé enjaune, et que nous connaissons si bien, nous autres, jeunes femmes de ce temps-la.

De tous les souvenirs de ma vie, le plus profondément gravé dans mon esprit, est celui de celte prenière présentation.

En entrant dans ce vaste salon, je ne vis personne, d'abord par l'effet de mon émotion, ensuite parce que la pièce était seulement éclairée par deux faisceaux de bougies placés sur la cheminée, et entourés d'une gaze pour adoucir la lumière, ce qui répandait une demi-obscurité dans le reste de la pièce. Mais je me rerais bientôt, et cela par l'effet du mot d'Eugène de Beauharnais. 11 serra mon bras passé sous le sien (car alors nous ne savions pas beaucoup ce que c'était que de donner la main), et me dit; — N'ayez donc pas peur ! Ma mère et ma sœur sont si bonnes.

Madame Bonaparte était à cette même place qu'elle occupait alors comme maîtresse de maison, et où depuis elle s'est assise comme souveraine du monde; elle était devant un métier à tapisserie.

De l'autre côté de la cheminée était mademoiselle Horlense de Beauharnais, aimable, douce, bienveillante jeune fille; et puis si agréable avec sa taille de nymphe, ses beaux cheveux blonds, ses gracieuses manières, sa douce parole; elle plaisait impérativement.

Le premier consul était debout devant la cheminée, les mains derrière lui, et se dandinant comme il en avait déjà pris l'habitude.

Madame Bonaparte se leva, vint à moi, me prit les deux mains, m'embrassa, et me dit que je pouvais

compter sur Taniilié qu'elle me promettait : —Je suis depuis trop longtemps Tamie de Junot, poursuivuelle, pour que sa femme ne trouve pas en moi les mêmes sentiments, surtout lorsqu'elle est comme celle qu'il a choisie.

— Oh! oh! Joséphine, dit le premier consul, comme tu vas vite en besogne! Et sais-tu si ce petit mutin-là vaut assez pour qu'on l'aime? Eh bien, mam'zelle Loulou (vous voyez que je n'oublie pas le nom de mes anciennes amies), est-^e que vous n'avez pas une bonne parole pour moi?

Il m'avait pris la main, et, m'attirant à lui, il me regardait avec une attention qui me fit baisser les yeux.

J'allai m'asseoir près de madame Bonaparte. La conversation devint générale. Madame Bonaparte parlait peu de ce qu'elle ne savait pas, ce qui empêchait de s'apercevoir de la faiblesse de son esprit. Sa fille, sans parler plus qu'une jeune personne ne doit le faire, soutenait la conversation sur des sujets agréables à tout le monde. D'ailleurs, les événements à celle époque se pressaient en foule, et suffisaient seuls à l'entretien. On attendait M. de Cobentzel à Paris, on parla de son arrivée, mais nullement sous le rapport politique. Madame Bonaparte nous dit qu'elle avait entendu quelqu'un parler avec élonnement de la ressemblance du comte Louis de Cobentzel avec Mirabeau.

— Qui t'a dit cela? demanda le premier consul en se retournant vivement vers sa femme.

— Je ne me le rappelle plus positivement. Je crois que c est Barras.

— Et où Barras a-t-il vu M. de Cobentzel?... Mirabeau!... il était laid. M. de Cobentzel est laid... voilà tout... Eh ! pardieu ! tu le connais, toi, Junotl Tu étais avec moi lors de notre fameux traité, et Duroc aussi. Mais vous n'avez pas vu Mirabeau, vous autres. C'était un coquin; mais un habile coquin!... Il a fait à lui seul plus d'ouvrage contre les anciens maîtres de cette maison que les États généraux tous ensemble...

Et le premier consul prenait une prise de tabac, en répétant : « C'était un mauvais homme... trop taré pour être tribun du peuple... Ce n'est pas, ajoutait-il en souriant, que dans mon tribunat il n'y en ait quelques-uns qui le valent en mauvaise conduite et en sont loin comme talent. Pour le comte Louis de Cobentzel...

Il prit encore une prise de tabac, puis il allait reprendre sa phrase où il l'avait laissée ; mais il s'arrêta comme frappé d'une réflexion subite.

d J'espère que nous vous verrons souvent, madame Junot. Mon intention est de former autour de moi une nombreuse famille, composée de mes généraux et de leurs jeunes femmes. Elles seront les amies de la mienne et d'Horlense, comme leurs maris sont mes amis.

J'ai déjà dit que ma mère avait décidé qu'elle donnerait un bal dans la quinzaine qui suivrait mon mariage. Elle tenait à cet ancien usage; et, quoi-

qu'elle fût très élégante et suivît exactement la mode du moment, elle ne voulut pas abandonner son projet de bal de noce

Il fut résolu dans notre petit comité que mon frère et moi devions demander à voir madame Bonaparte pour la prier, au nom de ma mère et en notre nom, de venir au bal que donnait ma famille à l'occasion de mon mariage. Madame Bonaparte nous reçut de la manière la plus gracieuse. Il est difficile d'imaginer avec quelle promptitude elle se mit au pas royal. Nous lui adressâmes la même demande pour mademoiselle de Beauharnais, qui en ce moment était absente des Tuileries.

Hortense de Beauharnais avait dix-sept ans a l'époque où je la vis pour la première fois. Elle était fort remarquable, sans avoir cependant une beauté positive; mais elle était fraîche comme une fleur, avait les plus beaux cheveux blonds du monde, et puis, ce qui fait le charme d'une femme, une tournure gracieuse ; toute la nonchalance créole et la vivacité française étaient réunies dans une taille svelte comme celle d'un palmier; elle était alors ronde et menue, ce qui est le complément d'une jolie taille. Elle avait de jolis pieds, des mains très blancties, avec des ongles bien bombés et rosés, dont la beauté lui avait mérité l'attention spéciale de M. le chevalier de Livry. J'ai déjà parlé de ses cheveux, qui accompagnaient à merveille, de leurs grosses boucles soyeuses, des yeux bleus, d'une douceur infinie et d'une grande puissance de regard

Son teint était celui d'une blonde ; elle n'avait pas beaucoup de couleurs, mais ses joues reflétaient assez de rose pour qu'elle eût de la fraîcheur, et cela d'une manière élégante. Sans être grande, elle paraissait d'une taille élevée, parce qu'elle avait un maintien de femme bien apprise qui lui faisait porter la tête haut.

Mademoiselle de Beauharnais, que je connus alors assez particulièrement pour faire aujourd'hui le portrait de son moral comme je fais celui de sa personne, me parut, aussitôt que je pus l'apprécier, une personne remarquable sous tous les rapports. Elle était gaie, douce, parfaitement bonne; d'un esprit fin, qui réunissait cette gaieté douce avec assez de malice pour être fort piquant et rendre sa conversation désirable; possédant des talents qui n'avaient nul besoin d'être vantés pour être connus, sa charmante manière de dessiner, l'harmonie de ses chants improvisés, son talent remarquable pour jouer la comédie, une instruction soignée, voilà ce qui se trouvait dans Hortense de Beauharnais en 1800, à l'époque de mon mariage. Elle était une charmante jeune fille. Depuis, elle est devenue une des plus aimables princesses de l'Europe.

Mademoiselle Hortense de Beauharnais était aimée de tout ce qui l'entourait. Son frère l'aimait avec une tendresse infinie; le premier consul la regardait comme sa fille.

Madame Bonaparte nous promit de se trouver, le iour fixé par ma mère, au bal qu'elle donnait. Jnnot

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. iU

lui d'd alors que nous allions monter chez le premier consul pour l'engager à l'accompagner. Madame Bonaparte sourit: — Je crains bien, nous dit-elle, que vous ne fassiez une démarche tout à fait inutile; Bonaparte va bien peu dans le monde; depuis qu'il est au consulat, il n'est allé qu'à deux fêles, l'une était celle de 3Iorfonlaine, pour se trouver avec les envoyés des États-Unis. L'autre fête lui a été donnée parle consul Cambacérèspour le retour de Marengo.

— Ma mère en sera d'aulant plus reconnaissanle s'il veut bien accepter, répliquai-je.

Après avoir pris congé de madame Bonaparte, nous nous rendîmes chez le premier consul, par l'escalier du pavillon de Floi^e. Junot fut à l'aide de camp de service, qui était, autant que je puis me le rappeler, ce malheureux Lacuée.

— J'ai un rendez-vous, dit Junot lorsque son camarade lui observa que l'heure ordinaire de l'ordre élait passée.

— Et madame? dit en souriant l'aide de camp.

— Nous sommes trop nouvellement mariés pour ne pas faire qu'une seule et même personne, mon cher, lui répondit Junot; annonce-moi toujours.

Lorsque le premier consul m'aperçut : — Oh! oh! dil-il avec bonne humeur, que signifie cette députation de famille?

Et me regardant en souriant: —Eh bien 1 voyons, j'écoute. Que me voulez-vous?

II est difficile ou plutôt impossible de rendre le

cnarme de sa physionomie lorsqu'il souriait avec une pensée douce. 11 y avait alors de l'âme sur ses lèvres et dans ses yeux. On sait au reste assez quelle fui plus tard la puissance magique de ce regard.

Je dis au général Bonaparte ce dont nous étions convenus.

— Eh bien! sans doute, j'irai à ce bal, j'irai, et très volontiers encore. — Puis il ajouta une phrase que depuis il m'a bien souvent répétée :

— Et cependant je vais me trouver là au milieu de mes ennemis; car le salon de votre mère en est, dit-on, rempli ! A propos, et quel jour est ce bal?

— Lundi prochain, mon général ; c'est, je crois, le 10 novembre.

~ Qu'est-ce? Comment?... 10 novembre,... dit le premier consul en allant vers son bureau... Et tout en parlant, il cherchait un calendrier.

— Le 10 novembre dit-il, après avoir regardé et comparé les deux calendriers, est l'anniversaire du 18 brumaire. Je ne puis accepter une fête ce jourlà... Ce qui me concerne personnellement, conlinua-t-il en prenant à l'instant une expression sérieuse et sévère, est peu important; mais il convient que je fasse respecter la république. Il serait donc peu convenable que cette journée, qui nous l'a rendue tout entière, fût à son renouvellement fêtée autrement qu'en famille. Je ne refuse pas l'invitation de madame Permon si vous voulez prendre un autre jour.

La chose fut aussitôt résolue. Il prit heureusement

de lui-même le Ï2 novembre. Cela arrangeait tout.

— Avez-vous vu Joséphine? me demanda-l-il.

Je lui répondis affirmativement; je lui dis qu3 madame Bonaparte avait accepté pour elle et pour sa fille l'invilalion que ma mère, à son grand regret, n'avait pu venir lui faire elle-même.

— Oh! je crois bien que madame de Permon est souffrante, dit le premier consul. N'est-ce pas, madame Loulou?

Et il me tirait l'oreille et les cheveux à me faire pleurer.

Ma mère comprit à merveille qu'il serait ridicule qu'elle fêlât l'anniversaire du 18 brumaire. Il nous fut donc fort aisé de lui faire adopter, pour donner son bal, lejour qui était déjà fixé parle premier consul (le 20 brumaire). Tout se disposa donc dans la maison pour celte soirée, que ma mère voulait rendre une des plus agréables de toutes celles qui seraient données cet hiver-là dans Paris. Ma mère s'était surpassée dans l'arrangement de sa charmante petite maison. L'escalier, le vestibule, tout était si bien garni d'arbres verts et de fleurs, et si adroitement illuminé avec des verres de couleurs, que le jour et la décoration qu'il éclairait avaient tous deux quelque chose de magique.

Madame Bonaparte arriva vers neuf heures, avec sa fille et son fils : îe colonel Rapp lui donnait la main. Ma mère fut au-devant de madame Bonaparte jusqu'au milieu delà salle à manger, tandis que pour les autres femmes elle ne s'avançait pas au delà de

IIP MÉMOIRES

la porte de son salon. Elle conduisit madame Bonaparte à la bergère à droite de la cheminée, la pria, avec cette grâce hospitalière du Midi, de se regarder comme chez elle, et dut lui paraître ce qu'elle était 5n effet, une charmante et agréable femme.

Elle était peut-être la plus jolie de son bal après les deux sœurs du premier consul. Depuis quelque temps elle était mieux; ce répit que lui donnait la souffrance avait permis à ses traits de reprenare leur accord et de se mettre dans cette harmonie qui formait sa beauté. Elle portait, le jour de son bal, une robe de crêpe blanc, garnie avec des touffes de jonquilles doubles. La forme de la robe était parfaitement à la grecque; elle se drapait sur la poitrine, et se rattachait sur les épaules avec deux agrafes en diamants. Sa coiffure avait quelque chose de bizarre qui lui allait à ravir. Ne pouvant, ou plutôt ne voulant pas être coiffée en cheveux, le jour d'une fête donnée pour le mariage de sa fille, ma mère avait fait faire à Leroi, qui demeurait alors rue des Petits-Champs, et qui avait déjà beaucoup de renommée, une sorte de toque bouillonnée en crêpe blanc avec de grosses touffes de jonquilles pareilles à celles de la robe, qui étaient placées dans les boucles de cheveux noirs comme du velours qui sortaient des plis de crêpe de la toque. Devant elle un gros bouquet de jonquilles et de violeltes naturelles. Elle n'avait pas de collier, pas de bijoux, seulement a ses oreilles étaient deux très beaux boutons de dialaanls. La robe était faite par madame Germon, le

bonnet par Leroi ei pose par Charbonnier, les fleurs étaient de chez madame Roux, et tout cet ensemble était porté par une femme dont la tournure et l'élégance naturelle ajoutaient au prix de chaque objet. Aussi étais-je fière de ma mère ce jour-là.

Junot avait été aux Tuileries à neuf heures moins un quart pour être prêt à suivre le premier consul, et l'accompagner chez ma mère. Mais il fit dire que les affaires l'accablaient à un tel point qu'il ne pouvait répondre de l'heure à laquelle il serait libre; qu'en conséquence il demandait en grâce à ma mère de ne pas l'attendre pour faire danser la première contredanse; mais qu'il donnait sa parole de venir, n'importe à quelle heure. On avait donc ouvert le bal vers neuf heures et demie. Junot dansait avec mademoiselle de Beauharnais, Eugène de Beauharnais avec moi, Hippolyte de Raslignac avec mademoiselle de Caseaux, et mademoiselle de P... avec M. Dupaty. M. de Trénis n'était pas encore arrivé, ainsi que M. Laffite; ces messieurs étaient alors dans tout ce qu'il y avait de plus incroyablement merveilleux, et arriver à deux ou trois heures du matin n'était pas chose fort extraordinaire.

J'avais, selon ma mère et tous nos vieux amis, un devoir à remplir dans cette soirée-là : c'était de danser le menuet de la cour, puis ensuite la gavotte. Depuis trois semaines, Gardel était revenu me donner des leçons encore plus longues et plus consciencieuses, pour que ce malheureux menuet que je maudissais de toute mon âme allât en perfection.

J'avais supplié ma mère de m'éviter cette fonction vraiment pénible; il n'y avait pas eu moyen. — Ne pas danser le menuet de la reine à un bal de noce! Ne pas danser le menuet à une fête donnée pour votre mariage! Mais, mon cœur, de mon temps, cela non seulement avait toujours lieu, mais on dansait même trois et quatre menuets par soirée; et je me rappelle que j'ai été engagée pour le septième menuet ! La personne qui me racontait ses beaux jours était une grande vieille figure, en manière de planche, ou plutôt une planche en manière de femme, qui s'appelait madame Des Vaux.

A dix heures et demie, le général Bonaparte n'était pas arrivé; tout le monde l'était cependant, et les cinq pièces de l'appartement de ma mère étaient remplies de manière à n'y pas pouvoir placer une épingle. Toute la famille Bonaparte était venue, et même de fort bonne heure. Madame Leclerc, toujours charmante, toujours élégante, était assise loin de sa belle-sœur, dont la toilette exquise dans toutes ses parties lui donnait de l'humeur contre la sienne, quelque soignée qu'elle fût. — En vérité, me disaitelle, je ne comprends pas comment on peut mettre ainsi des guirlandes de fleurs auand on a quarante ans!

Madame Bonaparte avait une guirlande de coquelicots et d'épis d'or ; sa robe était garnie de même.

A onze heures moins quelques minutes, on entendit le bruit des chevaux de l'escorte du premier consul. Bientôt après la voiture entra rapidement sous la

porte, et presque aussilôl lui-même parut à la porte de la première pièce avec Junot et mon frère qui s'étaient trouvés à son arrivée. Ma mère s'avança vers lui et lui fit une de ses plus gracieuses révérences. Mais lui, se mettant aussitôt à sourire :

— Eh bien ! madame de Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami? Et il lui tendit la main. Ma mère lui donna la sienne, et ils rentrèrent ainsi dans la salle de bal. La danse ayant discontinué dès qu'il était entré, Bonaparte s'en aperçut au silence du salon, d'où ne partait plus qu'un murmure produit par les mots dits à voix basse par tous ceux qui se communiquaient leurs remarques sur lui.

— Faites donc recommencer la danse, madame de Permon, dit-il à ma mère; il faut que la jeunesse s'amuse, et la danse est le passe-temps qu'elle aime le mieux. On dit, à propos de cela, que votre fille danse comme mademoiselle Chameroi; il faudra que je voie cela. Si vous voulez, nous danserons la monaco, c'est la seule que je sache.

— Il y a trente ans que je ne danse plus, répondit ma mère.

— Allons donc, vous plaisantez. Vous avez l'air, ce soir, de la sœur de votre fille.

M. de Talleyrand était chez ma mère. Le premier consul, après avoir parlé avec nous tous de la manière la plus aimable, se mit à causer avec M. de Talleyrand, et cela sans interruption pendant plus de trois quarts d'heure; vers minuit il se rapprocha

du salon et parut déterminé à être aimable pour tout le monde.

Quelle que fût ma répugnance pour danser ce maW heureux menuet, il me fallut cependant répondre^ l'appel de ma mère. Un moment je crus être sauvée, M. de Trénis appelé, cherché, ne se trouvait pas. Je fus le dire à ma mère; cela ne me servit de rien. Et ma mère fut demander à M. Laffite de vouloir bien danser ce menuet de malheur avec moi. Il n'avait pas de chapeau. Ma mère lui en eut bientôt trouvé un. Enfin, après tous ces combats, il se présenta une autre difficulté. J'avais une robe de mousseline de l'Inde lamée en argent, avec une tunique. Mais cette robe faisait une demi-queue; cela me gêna extrêmement pendant tout le temps du menuet. Je dis en passant à Gardel que je le priais de donner l'ordre de ne pas jouer l'air de la gavotte, et je vis arriver la dernière révérence avec un vrai bonheur. M. Laffite me reconduisait, tenant d'une main un immense chapeau à trois cornes qu'il avait emprunté de je ne sais qui, et me soutenant de l'autre, lorsque nous rencontrâmes M. de Trénis. Il me regarda avec un air tellement furibond que je craignis d'avoir fait une sottise en dansant le menuet avec un autre qu'avec lui, puisqu'il y devait compter.

— J'ai assez de philosophie pour me consoler de n'avoir pas dansé V épithalame de madame Junot, et cependant il y avait des lauriers dans les pas de ce menuet de la reine. J'aurais dansé cela grave, sérieux, mais point triste. Oui, cela me plaisait...

infin... Mais avoir vu ce que j'ai vu... Oh I jamais je ne puis oublier ce spectacle.

Je le connaissais bien extraordinaire, mais je ne l'avait pas entendu divaguer si longtemps. — Mais vous m'inquiétez, lui dis-je : qu'ai-je donc fait?

— Gomment, madame ! vous qui dansez de manière à ce que nous soyons tous heureux de vous engager, vous qui avez répété votre menuet avec Gardel!... qui lui avez donné ainsi un baptême de grâce et d'aplomb pour la révérence, vous allez... Oh! cela n'a pas de nom... Vous allez danser ce menuet avec un homme... bon danseur, sans doute : oui, il danse bien... Mais s'il danse bien la contredanse, madame, il n'a jamais, jamais de sa vie, su faire la grande révérence du chapeau... Il ne sait pas faire la révérence du chapeau.

Le premier consul nous raconta ce même soir, où la conversation eut assez longtemps Jérôme pour objet, qu'il avait fait une des plus drôles de dettes qu'on puisse s'imaginer de contracter à quinze ans. Le premier consul était à Marengo, son frère était déjà au service alors; mais encore trop jeune pour aller au canon, Jérôme était demeuré à Paris. Au retour du premier consul, on présente à Bourrienne une foule de mémoires dont le payement pressait. Dans le nombre, Biennais figurait surtout pour un total de huit ou dix mille francs. Grande rumeur; comment a pu se faire une dette aussi forte? Après avoir bien cherché, on trouve que M. Jérôme Bonaparte avait acheté chez M. Biennais, rue Sainl-Honoré,

au Singe violet, un magnifique nécessaire de voyage, avec tout ce qui peut être inventé par le luxe et l'élégance, en or, en nacre, en argent, en ivoire. Rasoirs, plats à barbe de toutes grandeurs en vermeil, en argent, en porcelaine, peigne à moustaches; enfin, c'était une merveille; mais la barbe était en défaut, le jeune homme n'ayant que quinze ans. Le premier consul nous raconta celte histoire d'une manière fort plaisante.

La cour consulaire était, au moment de mon mariage, au plus haut point de perfectionnement. Aux Tuileries, madame Bonaparte occupait toute la partie du rez-de-chaussée, qui depuis fut également son séjour comme impératrice, et plus tard celui de Marie-Louise. A côté de son cabinet de toilette était le petit appartement de mademoiselle de Beauharnais, composé de sa chambre à coucher et d'u i cabinet de travail. Les appartements de madame Bonaparte étaient meublés avec goût, mais sans aucun luxe; le grand salon de réception était tendu en quinze-seize jaune. Les meubles étaient en gourgouran et les bois en acajou. Il n'y avait d'or nulle part; tout était frais et élégant, mais voilà tout. Au reste, les appartements de madame Bonaparte n'étaient destinés que pour les réunions particulières et les visites qu'elle recevait le matin; les grandes réceptions avaient lieu en haut.

Le jour de son installation aux Tuileries, à peine le premier consul fnt-il arrivé qu'il monta à cheval et passa sur-le-champ une revue dans la cour du

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palais, qui n'était pas alors entourée d'une grille, donnant sur une vaste place.

Le premier consul prenait plaisir à ces revues. Il y passait quelquefois cinq heures de suite, sans prendre un instant de repos. Tous les régiments existant en France venaient alternativement à Paris, et passaient la revue comme la garde.

Quelquefois il passait la revue en galopant dans les rangs, mais cela était bien rare. Il fallait, pour qu'il demeurât à cheval, que les troupes qu'il voyait eussent déjà passé la revue, et qu'il sût qu'elles n'avaient besoin de rien. Encore adressait-il au hasard quelques questions à deux ou trois soldats Mais presque toujours, après avoir parcouru les rangs sur son cheval blanc (le Désiré), il descendait et parlait avec tous les officiers et avec presque tous les sous-officiers et les soldats. 11 s'occupait des soins les plus minutieux. C'était la nourriture, l'habillement, la manœuvre, enfin tout ce qui pouvait être utile à l'homme et nécessaire au soldat. L'armée g'unissait ainsi à son chef et l'unissait à elle.

Quelques jours après mon mariage, je vis Junot triste et fortement occupé. Il allait plusieurs fois par jour chez le préfet de police; souvent dans la nuit il était réveillé par un vieil adjudant de place de Paris, qu'on appelait Laborde, qui venait lui faire des rapports dont l'importance paraissait grande : car une fois Junot se releva à trois heures après minuit, s'habilla et sortit à pied avec cet homme, quoiqu'il fît un froid rigoureux, et que lui-même fût souffrant d'unj

]ti MÉMOIRES

migraine qui ne lui avait pas permis de manger de la journée. Le 17 brumaire, je le vis enfin plus calme, el il me dit que le premier consul venait encore ^'échapper à un danger qui, cette fois, aurait eu des uiles terribles. C'était la machine infernale de Chejalier, prélude de la conception du 3 nivôse.

Ce jour-là, après avoir fait ma toilette, je montai en voiture et nous nous rendîmes chez ma mère.

Nous dînâmes de bonne heure. Ma mère demanda ses chevaux comme nous étions au café, et nous partîmes aussitôt à l'Opéra. Les femmes étaient fort parées, et la salle très éclairée : le coup d'oeil était vraiment admirable.

Les trente premières mesures étaient à peine jouées qu'une forte explosion, comme un coup de canon, se fit entendre.

— Que veut dire cela? dit Junot avec émotion. Donne-moi mon chapeau, dit-il à son frère : je vais savoir ce que c'est.

Dans ce moment la porte de la loge du premier consul s'ouvrit, et lui-même parut avec le général Lannes, Lauriston, Berthier et Duroc. Il salua en souriant cette foule qui mêlait des cr»s d'amour à ses applaudissements. Madame Bonaparte le suivit à quelques secondes de distance. Junot allait rentrer dans la loge pourvoir lui-même l'air serein du premier consul que je venais de remarquer, lorsque Duroc se présenta à nous avec une physionomie fort troublée et l'air presque égaré.

— Le premier consul vient d'échapper à la mort,

dit rapidement Duroc à Junot; descends auprès de lui, il veut te parler. Laisse-moi prendre ton bras pour m'appuyer, car je suis tremblant. Ma première bataille m'a causé moins d'émotion.

Avanl son retour, nous fûmes instruites. Un bruit sourd commença à se répandre du parterre à l'orchestre, à l'amphithéâtre, puis aux loges.

— Le premier consul vient d'être attaqué dans la rue Saint-Nicaise, disait-on.

A l'instant même, et comme par un coup électrique, une même acclamation se fit entendre, un même regard sembla couvrir Napoléon d'un amour protecteur.

Je regardai pendant ce temps dans la loge du premierconsul.il était calme, et paraissait ému toutes les fois que le mouvement lui apportait quelques paroles fortement expressives relativement à ce qui venait de se passer. Madame Bonaparte n'était pas aussi maîtresse d'elle-même. Sa figure était bouleversée; son attitude même, toujours si gracieuse, n'était plus la sienne. Elle semblait frissonner et vouloir se cacher sous son châle comme sous un abri; et, dans le fait, c'était ce châle qui avait été la cause de son salut personnel. Elle pleurait; quelque effort qu'elle fît pour retenir ses larmes, on les voyait couler le long de ses joues pâles, et lorsqu'elle regardait le premier consul, elle frissonnait de nouveau. Sa fille était aussi fort troublée.

Madame Bonaparte, indépendamment du péril auquel avait échappé le premier consul, avait failli être victime de l'explosion.

Elle allait monter en voiture, lorsque Rapp fil l'observation que le châle que portait madame Bonaparte n'allait pas avec sa robe. Elle était surtout élégante dans l'arrangement complet de tous les accessoires de sa toilette. Elle remonta les huit ou dix marches de l'escalier de Flore pour réparer une faute. Elle fut à peine trois minutes; mais ce temps fut suffisant pour que sa voiture se trouvât séparée de celle du premier consul qu'elledevait suivre immédiatement. Ce délai la sauva; l'explosion eut lieu comme la voiture de madame Bonaparte arrivait sur le Carrousel. Les glaces furent brisées, et les morceaux tombèrent sur le col et les épaules de mademoiselle de Beauharnais, qui élait sur le devant delà voiture; et, malgré son châle, elle eut de légères coupures.

Dans les jours qui suivirent l'explosion de la machine iufernale, nous fûmes encore plus assidus que de coutume à nous rendre aux Tuileries.

Le soir on allait, même après le spectacle, chez madame Bonaparte. C'était là qu'on était heureux de rencontrer le premier consul. Sa conversation, toujours attachante par la profondeur de la pensée jointe à ce tour original que lui donnait son imagination si brillante et si riche, était bien intéressante. Les jurisconsultes les plus profonds, les financiers les plus forts, les diplomates les plus fins, venaient autour de lui pour l'entendre, et semblaient être là plutôt à la leçon que pour faire part de leurs lumières à un jeune homme dont le pâle visage accusait des veilles et des fatigues.

C'était surtoul à la Malmaison, ou bien à Paris dans le salon de nfiadame Bonaparte, qu'il fallait entendre le premier consul.

Un matin j'étais engagée à déjeuner chez madame Bonaparte aux Tuileries. Celait une habitude charmante, que d'inviter ainsi de jeunes femmes, trop timides encore pour cire aimables dans un salon au milieu d'hommes trop supérieurs pour ne pas leur imposer. En causant avec madame Bonaparte pendant le déjeuner, repas toujours sans aucune cérémonie, de modes, de spectacles, de petits intérêts de société, ces jeunes femmes s'enhardissaient et devenaient bien moins tapisserie pour le salon du premier consul lorsqu'il venait y chercher quelque distraction. iMadame Bonaparte faisait les honneurs de ce déjeuner avec une grâce charmante. Nous étions ordinairement cinq ou six, et toutes du même âge (excepté pourtant la maîtresse du logis). Jamais il n'y avait d'hommes à ces repas du malin; le premier consul le défendait positivement. Madame Bonaparte nous dit qu'elle allait faire une visite, et nous demanda si nous voulions aller avec elle. Nous acceptâmes, en lui demandant qui nous allions voir. Elle dit que c'était une personne qui pourrait nous manger, mais que dans ce moment elle avait l'humeur douce. C'était la lionne du Jardin des Plantes, qui venait d'avoir des petits ; le premier consul, à qui madame Bonaparte fit savoir où elle allait, promit de s'y rendre s'il avait le temps.

La lionne se portait fort bien. Elle avait l'humeur

languissante, comme nous l'avait dit madame Bonaparte. Cassai, son gardien, entra dans sa cage. Elle paraissait l'aimer. Elle était étendue sur une bonne lilière, avec des tapis bien épais, dans lesquels ses petits eux-mêmes étaient aussi chaudement que dans le plus beau des déserts de l'Afrique.

Madame Bonaparte prit un des petits. Alors, la lionne commença à gronder. — Oh ! ne craignez rien, dit Félix. Elle est derrière une bonne grille; et puis elle n'est pas bien forte : elle ne ferait pas grand mal.

— Oh ! dit madame Bonaparte, je vous dispense de lui faire essayer ses forces. Elle en aurait bien assez pour me faire repentir d'avoir caressé son fils.

Ce Cassai était à sa manière un homme extraordinaire. Il contait des choses tellement étonnantes, qu'il prétendait avoir vues dans ses voyages, qu'il était impossible d'y croire.

Le premier consul vint avant que nous fussions parties; il était à cheval. Napoléon caressa la lionne et causa avec Félix sur toutes ses bêtes.

Félix, en se voyant aussi bien encouragé, se mit à raconter l'une de ses plus belles histoires; mais comme il était au plus étonnant, comme il le disait, Napoléon lui dit en lui frappant sur la tête :

— Félix, tu mens, mon garçon, il n'y a pas d( crocodiles dans l'endroit que tu désignes, et il n'; en a jamais eu. Mais c'est égal; continue toujour ton histoire.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. lilÇ

Le pauvre Félix fut leîlement déconcerté par l'apostrophe du premier consul, que jamais il ne put reprendre le fil de son aventure.

Nous nous promenâmes dans ce beau jardin. Le Jardin des Plantes était dès lors le plus complet établissement de ce genre qui fût en Europe. Napoléon nous dit ce même jour : — Je veux que cet endroit soit le lieu le plus attrayant pour les étrangers savants qui seront à Paris. Je veux qu'ils y viennent pour voir et admirer un peuple dans son amour pour la science et pour les arts.

La iMalmaison était un lieu dans lequel on allait peut-être encore plus souvent qu'aux Tuileries, lorsqu'on étaitde l'intimiléde lafamilledupremierconsul.

Propriété d'une famille riche, aimant à tenir un grand état et mettant de l'orgueil à imiter les Anglais dans leurs coutumes de château, la Malmaison était déjà, à l'époque de l'acquisition qu'en fit madame Bonaparte, une délicieuse demeure.

Le parc était délicieusement distribué; rien n'était plus frais, plus vert, plus ombragé. Le voisinage de la rivière, bien que le parc fût plus haut que la route et la berge, donnait toujours une fraîcheur salutaire et la végétation était belle. Le premier consul avait un petit jardin particulier auquel on arrivait par un pont recouvert de coutil comme une tente, et qui aboutissait immédiatement à son cabinet particulier. C'était là qu'il prenait l'air lorsque l'excès du travail lui rendait un peu d'exercice nécessaire ; car alors, comme dans les deux années suivantes, il

ne prit de repos que ce que la nature exigeait impérativement. Ce pont dont je viens de parier, et qui était arrangé comme une petite tente, lui formait une chambre de plus. Il y faisait porter une table et travaillait tout seul sur ce pont, soit en piquant des cartes, soit en faisant des notes et remarques sur des pétitions : — Lorsque je suis à l'air, disait-il, je sens que mes idées prennent une direction plus haute et plus étendue.

D'un autre côté Napoléon ne pouvait supporter le moindre froid sans en souffrir à l'instant même. Il faisait faire du feu dans le mois de juillet et ne comprenait pas que l'on ne fût point comme lui saisi au moindre vent de bise.

La vie que l'on menait à la Malmaison, à l'époque de mon mariage, ressemblait à la vie que l'on mène dans tous les châteaux, lorsqu'on rassemble beaucoup de monde chez soi à la campagne. Nos appartements étaient composés d'une chambre, d'un cabinet et d'une chambre pour notre femme de chambre. Les meubles étaient fort simples; et l'appartement de la fille de la maison, qui touchait au mien, n'en différait que par une porte à deux battants, encore n'eut-elle, je crois, cet appartement qu'après son mariage. Les chambres n'étaient pas parquetées. Elles donnaient toutes sur un long corridor auquel on montait par une marche, laissant à droite l'appartement de madame Bonaparte et le petit salon dans lequel on déjeunait. Ce corridor était fort étroit, carrelé comme le reste, et donnant sur la cour.

Le matin on se levait à l'heure qu'un voulait, et jusqu'à onze heures, moment fixé pour le déjeuner, on était sa maîtresse. A onze heures, on se réunissait dans un petit salon très bas donnant sur la cour, au premier et dans l'aile droite; il n'y avait jamais d'hommes, ainsi que dans les déjeuners de Paris, à moins que ce ne fût quelqu'un de la famille.

On ne voyait jamais le premier consul avant le dîner. Il descendait à cinq ou six heures du matin dans son cabinet particulier; il travaillait avec Bourrienne, ou avec les ministres, les généraux, les conseillers d'État, et ce travail durait jusqu'à l'heure du dîner, qui avait toujours lieu à six heures. Il était rare qu'il n'y eût pas quelqu'un d'invité. Dans ce moment tout ce qui entourait le premier consul se mariait et formait une nouvelle famille ajoutée à celle déjà si nombreuse qui existait. Le colonel Savary venait d'épouser mademoiselle de Faudoas, parente de madame Bonaparte. Elle aurait été fort j olie, s'il ne s'était trouvé une dislance toujours désagréable entre sa bouche et son nez, et si ses dents n'eussent été, quoiqu'elle fût fort jeune, déjà presque toutes gâtées.

Une personne vraiment belle était madame Lannes. Elle était fort en faveur à la Malmaison et aux Tuileries, et le méritait non seulement à cause de son mari, mais à cause d'elle-même.

Madame Lannes était la copie d'une des plus belles vierges de Raphaël ou du Corrége. C'était la même pureté de traits, le même calme dans le regard, la

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même sérénité dans le sourire. Elle dansait peu ou même point, quoique sa taille fût belle et bien prise. Madame Lannes était à cette époque une belle et bonne personne, et de plus fort agréable dans la vie de famille que nous menions à la Malmaison.

On dînait, comme je l'ai dit, à six heures. Lorsqu'il faisait beau, le premier consul ordonnait que l'on servît dans le parc. On mettait la table à gauche de la pelouse qui est devant le château et un peu en avant de Tallée droite, dont il n'existe plus maintenant d'autres traces que quelques marronniers épars. On était peu de temps à table; et le premier consul trouvait que le dîner était long, lorsqu'on y restait une demi-heure.

Quand il était de bonne humeur, que le temps était beau, et qu'il avait à sa disposition quelques minutes dérobées à ce travail constant qui le tuait alors, il jouait aux barres avec nous. Il trichait comme au reversis, par exemple; il faisait tomber, il arrivait sur nous sans crier : barre ! enfin c'était des tricheries qui provoquaient des rires de bienheureux. Dans ces occasions-là. Napoléon mettait habit bas, et courait comme un lièvre, ou plutôt comme la gazelle à qui il faisait manger tout le tabac de sa tabatière en lui disant de courir sur nous, et la maudite bêle nous déchirait nos robes et bien souvent les jambes.

Un jour, après dîner, il faisait beau; le premier consul dit : — Jouons aux barres!

Et voilà l'habit par terra, et le conquérant du monde courant comme un écolier de seconde.

Le parc de la Malmaison n'était pas alors fait comme il est aujourd'hui. Il y avait un saut de loup qui longeait une partie de la route, acheté pour la grande plantation de platanes et de tulipiers; les turieux pouvaient donc aisément voir ce qui se passait dans le parc de la Malmaison. Il y avait du côté du château une balustrade en fer sur laquelle on pouvait s'appuyer Madame Bonaparte, qui ne jouait pas aux barres, était avec madame Lavallette contre cette balustrade, lorsqu'au avançant de quelques pas, elle fut tout effrayée à la vue de deux hommes dont la figure et surtout la tournure étaient faites pour causer de la crainte, surtout dans un moment où la France était encore frémissante de l'attentat de nivôse. Ces deux hommes étaient mal vêtus, et tous deux parlaient bas en regardant le premier consul. Je ne jouais plus, et dans ce moment j'arrivais auprès de madame Bonaparte. Elle prit mon bras, et dit à madame de Lavalelte d'aller chercher son mari ou bien Eugène, mais surtout de prendre garde que le premier consul la vît, car il délestait toutes les enquêtes et les précautions de ce genre-là.

— Voulez-vous quelque chose, citoyens? leur demanda-t-elle avec une voix toute tremblante.

— Oh! mon Dieu! non, citoyenne... Nous regardons le premier consul? C'est que c'est une chose étonnante, comme je le disais à mon frère, de voir le

premier magistrat s'amuser là, comme le Français le plus pauvre de la République. — Tiens! dit cet homme en saisissant le bras de son camarade, ei lui montrant du doigt le premier consul qui tenait mon mari par l'oreille, tiens, comme il a pris Junot ! Je voudrais bien me trouver face à face avec lui; je crois qu'il n'aurait pas si bon marché de moi.

Dans le moment où cet homme finissait sa phrase, il fut forcé de pirouetter subitement, et se trouva face à face avec Rapp que madame de Lavalette avait rencontré.

— Qu'est-ce que vous cherchez ici? demanda-t-il d'une voix de tonnerre à cet homme; qu'est-ce que vous voulez?... Allez au tourne-bride.

— Ah! il me paraît que case gâte, mon colonel, répondit celui qui n'avait pas encore parlé; depuis quand donc ne peut-on pas regarder notre général? Est-ce que c'est lui qui a dit qu'on le cache à ses vieux soldats?

— Ah! bien sûr, bien sûr que c'est pas lui!... répéta l'autre.

— Êtes-vous militaires? leur demanda Rapp.

— Tiens! si nous sommes militaires? Cette question!...

Le premier consul, avec ces yeux qui voient sans regarder et ces oreilles qui entendent sans écouter, avait, depuis le premier mot, eu la clef de l'histoire; car il avait reconnu le maréchal-des-logis de ses guides, qui, à Montebello ou à Marengo, avait eu le bras emporté d'un boulet de canon, en défendant un

officier supérieur que des hulans voulaient achever. Le premier consul avait veillé lui-même à ce qu'il fût emporté du champ de bataille sur les fusils croisés de quelques soldats; il avait ensuite revu cet homme à une parade, lorsqu'on le lui avait présenté, et sa figure lui était demeurée dans la mémoire.

— Oh ! oh! voilà les invalides en route... Bonjour, garçon! Eh bien! tu es donc venu me voir? Allons! fais le tour; viens encore une fois à l'ordre de ton général. Conduis-le, Eugène.

Et passant son bras autour de la taille de Joséphine, il se dirigea vers l'entrée du château. Le vieux guide présenta son frère au premier consul, et lui fit remarquer qu'il n'était pas susceptible d'être atteint par la loi pour être contraint de rejoindre les drapeaux.

— C'est un engagement volontaire, mon général, et vous êtes son capitaine de recrutement.

— Puisque je suis le capitaine de recrutement, dit .e premier consul, il faut que le conscrit boive à la santé de la république et à la mienne. Eugène, emmène ton soldat, mon fils; tu lui feras raison en mon nom.

Le vieux guide regarda aller le premier consul; tant qu'il put croire qu'il se retournerait, il fit assez bonne contenance : mais une fois qu'il ne le vit plus, la digue se rompit, il fondit en larmes.

— Voyez, disait madame Bonaparte en pleurant, voyez tout ce que Bonaparte peut redouter.

Elle pleurait et me dit en m 'embrassant : — Madame Junot, la figure de cet homme m'a fait une si terrible impression, que je suis sûre de ne pas dormir de la nuit... Et Bonaparte! s'il m'entend me plaindre seulement il se fâche... Il n'a jamais rien à craindre, à ce qu'il prétend.

Nous nous retirâmes dans nos chambres; e1 minuit n'était pas encore sonné que le château tout entier était plongé dans le sommeil.

Tout à coup on entend un coup de feu ; il est parti des fossés du château. A l'instant même, et dans un délai moins court qu'il n'en fallut pour reprendre notre respiration suspendue par la peur, tout le monde fut sur pied. Les femmes vêtues d'un seul jupon, les hommes avec un pantalon. Le premier consul était déjà dansle corridor, en robe de chambre, avec un bougeoir à la main, et criant de sa voix forte et sonore :

— Qu'on ne s'effraie pas î ce n'est rien.

Il était aussi calme que si son sommeil n'eût pas été troublé. Le cheval d'un guide s'était abattu en mettant le pied sur une taupinière, tandis qu'il traversait la pelouse devant le château. Dans sa chute sa carabine était partie, et avait mis tout le château en émoi. Lorsque le premier consul eut entendu le rapport de son aide de camp, il se mit à rire, et cria du petit tambour qui est au fond du palier d'iionneur :

— Joséphine ne pleure plus; c'est une taupe qui est cause de tout cela. Quant au guide, deux jours

d'airêts pour lui apprendre à passer sur mon gazon avec son cheval. Comme je présume qu'il a eu une belle peur, lui-même, sa punition ne sera pas plus longue. Bonsoir, mesdames ; allez vous recoucher et dormez bien.

Dans une belle matinée de l'été de 4801, nous vîmes arriver Rapp, qui venait nous demander à déjeuner, et apportait à Junot l'ordre d'aller à la Malmaison, ainsi qu'une invitation pour moi d'y passer la journée. Nous partîmes en sortant de table. Rapp retournait à la Malmaison ; nous lui donnâmes une place dans notre voiture, et nous fîmes la route ensemble.

r»app, Duroc, Lannes, Bessières, Lemarrois, deux ou trois autres de l'arm.ée d'Egypte et de l'armée d'Italie, étaient ceux de la cour naissante qui sympathisaient parfaitement avec Junot, parce qu'ils parlaient le même langage. Le premier consul était pour eux la pensée dominante qui commandait à toutes les autres.

Le jour où Rapp vint nous chercher pour aller à la Malmaison, nous remarquâmes promptement qu'une pensée l'occupait uniquement. Junot, après avoir considéré le visage de Rapp, reçut de sa physionomie assombrie un reflet également triste, et prenant la main de son frère d'armes, il lui dit :

— Rapp, il y a quelque chose là-bas... Le général? Rapp inclina la tête d'abord sans répondre ; puis

Idit en serrant la main de Junot :

— Je ne sais rien, mais il estcertain que le général

a reçu quelques nouvelles qui lui font de la peine ; lorsque son front se plisse, que ses yeux se couvrent... El il fronçait les sourcils comme Napoléon, lorsqu'il était fortement préoccupé. — Et puis ensuite, lorsqu'avec cet air il repousse son déjeuner, sa chaise, jette sa serviette, se promène, demande trois tasses de café dans une heure, je me dis qu'il doit avoir quelque chagrin... Et voilà la vie qu'il a menée toute la journée d'hier, et ce matin, la même chose a recommencé...

Junot avait les yeux humides... l'autre regardait par la portière; il était honteux de son émotion.

— Mais... leur dis-je, comment ! parce que le premier consul a peut-être de l'humeur, vous lui croyez du chagrin, au point d'en ressentir vous-mêmes un assez fort pour en être presque honteux. Vous n'avez pas plus de raison que deux enfans.

Ces deux jeunes têtes se tournèrent l'une vers l'autre, comme pour se mirer respectivement. Je me mis à rire. Rapp se fâcha.

— Je puis être ridicule en manifestant mon inquiétude trop vivement, dit le bon jeune homme : mais moi qui ai bien vu la physionomie toute changéede mon général... Tu sais, Junot?

Et il recommença à se grimer comme le premier consul. — Je sais quece n'est pas del'hum.eur qu'ila : c'est du chagrin... Hier malin, après ce déjeuner qu'il n'a pas mangé, il a demandé ses chevaux; nous sommes sortis du parc par la porte de Bougival; nous étions seuls avec Jardin ; tant que nous fûmes

en vue du château, le général alla au pas ; mais u-ne fois que nous eûmes gagné et dépassé la grille, il lança son cheval, lui enfonça ses éperons dans le ventre, et la pauvre bête monta au galop de chasse cette route pierreuse de Bougival; le cheval, rencontrant une des pierres rondes et polies dont ce chemin est rempli, aurait roulé tout en bas de la route, sans qu'il pût le retenir. Lorsque nous fûmes en haut, il s'arrêta. Le cheval soufflait à ne pouvoir plus faire un pas. J'arrivai après le général, il était seul : Jardin était encore loin. Alors je ne songeai plus que le cheval pouvait tomber; mais dans ce bois sombre et désert, à des assassins attendant, guettant mon général au passage.

Dans le premier moment, je me suis peut-être oublié. J'ai pris la liberté de dire au premier consul qu'il allait comme un fou et ne savait ce qu'il faisait.

— Que diable, mon général! luiai-jedit, on ne fait pas ainsi de la peine aux gens qui nous aiment.

— Comment! tu lui as parlé comme cela? demanda Junoten riant d'un air étonné.

— Certainement, répliqua Rapp, il sait que c'était le cœur qui agissait. Mais lorsque je lui fis remarquer la solitude qui nous entourait, il sourit comme ça...

Et Rapp fit un souri^ de dédain et d'amertume, accompagné d'un mouvement de tête tout à fait particulier à Napoléon, et que peuvent seuls se figurer ceux qui l'ont connu. Puis il me dit :

— Le danger ne me lait pas peui colonel Rapp. 11 v a même des instans où je l'appelle, car il est des jours où la vie est lourde à porter. Et là-dessus, le voilà reparti toujours avec son galop enragé. Nous étions, sinon en plat pays, au moins en chemin convenable pour suivre le général. Nous avons fait au moins six lieues, je crois ; et lorsque nous sommes rentrés, la physionomie du premier consul était beaucoup plus calme qu'au moment du départ.

Tout ce que disait Rapp marquait en effet qu'un chagrin très vif affectait le premier consul.

Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, le premier consul était dans son cabinet. Il fit aussitôt entrer Junot. Il demeura plus d'une heure enfermé avec Napoléon. Quelque temps avant le dîner, nous les vîmes se promener dans l'allée qui conduisait alors à la grille du côté de la Jonchère. Junot était sérieux et paraissait écouter le premier consul avec un grand intérêt. Parfois on apercevait le visage de Napoléon qui s'animait et semblait s'éclairer d'une Borle de lumière. Une fois, étant arrivés au bout de l'allée du côté du château, il s'arrêta; et comme il voulait expliquer démonstrativement à Junot ce qu'il lui disait, il traçait plusieurs figures sur le sable avec son pied, et je me rappelle que, trouvant probablement la chose trop difficile ainsi, il demanda à Junot de lui donner son épée, dont il se servit sans l'ôter du fourreau pour continuer à tracer ces figures stratégiques.

Lorsque nous nous rendîmes dans la salle à manger, le premier consul était déjà à table; il me fit mettre à côté de lui, et me parla tout aussitôt de choses tellement indifférentes qu'il était évident que ce n'était que pour éviter un silence complet qu'il entreprenait une conversation à laquelle il ne prêtait aucune attention. Je l'examinai, et je vis qu'en effet il était sous le poids d'une vive impression. Hélas ! le sujet n'en était que trop grave : nous avions perdu l'Egypte ! C'était en vain que le premier consul avait caché les premières nouvelles qui lui étaient parvenues et qui lui avaient dévoilé tout l'avenir qu'il redoutait. Les Anglais avaient triomphé !

En revenant à Paris, Junot était vivement affecté. Il me parla de tout ce qu'il avait appris du premier consul.

— Il y a si longtemps que je connais les projets qu'il formait relativement à cette belle Egypte ! me disait Junot. Lorsque nous nous promenions sur les boulevards, dans l'une de ces soirées d'été dont la beauté du temps faisait alors notre grand plaisir; lorsque nous étions à Paris, malheureux et sans emploi, le premier consul me parlait de l'Orient, de l'Egypte, du mont Liban, des Druses ; et lorsque ensuite ses rêves brillants se changèrent en une réalité glorieuse, lorsque le général Bonaparte se vit enfin chef d'une puissance pouvant exécuter de grandes choses, je sais, poursuivit Junot, que cet instant fut l'un des plus beaux de sa vie. Faire de l'Egypte un lieu d'oîi pouvait un jour partir la foudre qui frap*

perait la prospérité de l'Angleterre était son plan, et ce plan était au moment de recevoir son exécution. Aussi, dès qu'il m'a dit aujourd'hui : Junot... nous avons perdu l'Egypte /... j'ai pensé à la douleur, oui, à la douleur qu'il a dû ressentir, mon cœur s'est serré avec angoisse. Rapp avait bien raison ! mon général souffrait cruellement hier matin !

Le premier consul n'a peut-être montré à aucun de ceux qui l'entouraient à quel point la blessure que venait de lui faire l'Angleterre était vive et saignante. Ce n'est qu'aux yeux de celui qui avait si souvent reçu les confidences rêveuses de son amitié, qu'il voulut lever le voile qui cachait son cœur souffrant.

Ce fut alors aussi que Junot m'apprit que ce qui n'avait été qu'ébauché allait recevoir son exécution. Déjà en Egypte, lors du fameux combat de Nazareth ce combat dans lequel Junot battit les Turcs, étant coupé du corps de troupe auquel il appartenait, se trouvant à la tête de quelques centaines d'hommes en face de l'avant-garde du grand-visir commandée par Ayoub-Bey forte de plus de trois mille hommes, le général en chef avait ordonné que cette victoire, l'un des plus beaux faits d'armes de nos guerres, serait consacrée d'une manière glorieuse; mais l'ordre du jour n'avait pas encore reçu son exécution. Le premier consul s'était servi des paroles les plus affectueusement honorables pour assurer Junot que la chose allait être exécutée. Voilà quel était cet ardre du jour :

« Le général en chef, voulant donner une marque f de satisfaction particulière aux trois cents braves c commandés par le général Junot, qui, au combat c de Nazareth, ont repoussé trois mille hommes de « cavalerie, pris cinq drapeaux et couvert le champ c de bataille de cadavres ennemis, ordonne :

Au quartier général au camp devant Acre, le 2 floréal an VII.

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