‹ La duchesse d'EtampesChapitre 10 sur 13 · BRUXELLES ET LEIPZIG · texte numérisé non relu

BRUXELLES ET LEIPZIG

KIESSL1NG, SCHNÉE ET COMPe, ÉDITEURS.

I, Rue Villa-Hermosa.

Entre Mon t faucon et Jllian.

Le maréchal tendit la main à la reine mère, sans s'occuper en aucune façon du sourire haineux qui avait accompagné ses paroles de paix, le prenant pour un jeu de physionomie sans conséquence.

— Mais, reprit-elle, vous devez comprendre, hélas! après ce qui s'est passé entre nous et le scandale que nous avons fait, chacun de notre

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côté, que votre présence doit être maintenant pour moi fort pénible...

— Oui, madame, oui, parfaitement... et je comprends aussi la raison de ma retraite à Vincennes comme j'ai compris, jadis, mon exil h l'armée de Navarre...

— Si vous aviez réellement compris la nécessité de cette mesure, comment pourriez-vous expliquer votre retour?

— Ah ! madame, par la seule nécessité que je lui ai donnée... Je m'entends.

— Vous aviez donc intérêt à vous trouver à Paris?

— Je l'avoue.

— Et maintenant?

— Maintenant?... Je crois que cette nécessité n'existe plus...

— C'était la garde de madame de Chartres, pensa la reine.

— D'autant mieux que, pendant mon séjour ;t Vincennes, elle a eu le temps de s'habituer à se passer de mes services.

— Pour ne plus devoir retourner à votre donjon, — puisque vous admettez que votre séjour à Paris est devenu impossible, — vous vous décideriez donc à partir?

— Mon Dieu ! oui, madame, répondit le maréchal qui avait foi dans l'assurance que lui avait donnée Clément Marot, c'est-à-dire que la duchesse d'Étampes ne courait plus dorénavant aucun danger.

Et, se rappelant les terreurs qui l'avaient assailli quand il s'était vu abandonné dans la chambre si bien fermée où il se trouvait, il entra dans un si bel accès de joie qu'il promit de se soumettre à toutes les conditions acceptables pour recouvrer sa liberté.

Le moment était trop favorable pour le laisser ainsi passer en vaines paroles, et la reine mère se décida à aborder le sujet de sa visite.

— Plus que jamais, dit-elle, dans la position où se trouve la France vis-à-vis de l'Europe, le roi a besoin, vous le savez, de sujets fidèles, braves el dévoués...

— Nous y voilà! se dit Lautrec; notre satané poëte a vu dans l'avenir comme si Dieu lui en avait confié le livre : elle va m'expédier en Italie, je le jurerais sur le repos de mon âme !

— Or, le roi est d'avis, maréchal, qu'il n'a guère, dans toute son armée, de capitaine plus sûr et plus intelligent que vous, à qui il puisse confier le commandement de la division d'Italie.

— J'en suis fort honoré, madame, répondit-il en reprenant la défensive ; mais pour employer activement l'armée d'Italie, il faut pouvoir la vêtir, la loger et la nourrir; Sa Majesté connaît mes conditions, et, au lieu de diminuer d'importance, elles n'ont fait que croître et embellir. Je ne puis absolument rien en rabattre.

— Et. . . quelles sont ces conditions? demanda la reine mère en glissant la main dans son aumônière.

— Trois cent mille écus, d'abord, madame.

— Et puis?

— S'il m'était permis de réclamer ensuite la liberté de madame de Châteaubriant...

— La voilà, répondit-elle vivement en tendant au maréchal une lettre de François Ier par laquelle il s'engageait à accorder liberté pleine et entière à la favorite déchue, à la condition que son frère s'engageât à retourner à Milan et se contentât de trois cent mille écus, une fois donnés, pour mettre l'armée d'Italie sur pied de guerre et l'entretenir convenablement.

Louise de Savoie avait prévu que cette considération pèserait d'un poids énorme dans la balance, et l'avait réclamée du roi avec instance avant de tenter sa démarche auprès du maréchal.

Elle ne s'était point doutée un instant que celui-ci pût ajouter cette question sine quâ non à ses prétentions déjà si exagérées; mais, d'un côté, elle avait prévu que cela pourrait arriver, et, d'un autre, elle avait imaginé que la forme de cette grâce lui rapporterait les trois cent mille écus que devait coûter à la France l'organisation de l'armée de Milan, et pourrait définitivement la venger des dédains de Lautrec.

. — Comment! s'écria-t-il en examinant la lettre du roi; mais Sa Majesté consent donc...?

— A tout, interrompit la reine; cependant, si vous acceptiez, il faudrait absolument que vous vous missiez en voyage en sortant d'ici, et...

— Vous dites, madame?

— Je dis que l'honneur de la France court en ce moment les plus graves dangers et que vous n'avez pas un seul instant à perdre.

— Et...?

— Et que, pour que l'on puisse vous compter les trois cent mille écus que vous réclamez, il faut que notre surintendant des finances ait le loisir de prélever quelques impôts nécessaires à combler le déficit du trésor, et, de plus, de réaliser quelques avances...

— Ah ! ah ! lit Lautrec avec défiance. Et, après réflexion :

— Merci bien, madame, ajouta-t-il, je refuse.

— Vous refusez! s'écria la reine avec la véhémence de la fureur.

— Oui, sarpejeu! madame, et net, s'il vous plaît.

Et sur cette résolution, le maréchal se rassit et se croisa les bras en attendant.

Louise de Savoie se promena un instant avec agitation, l'œil en feu, le front plissé, les lèvres contractées, en cherchant dans son esprit une idée lumineuse qui pût lui donner l'espérance de vaincre la résistance de son adversaire; puis, lorsqu'elle l'eut trouvée, elle revint à lui les lèvres souriantes et lui demanda s'il était bien possible qu'il n'eût pas foi en sa parole et à la signature du roi.

— Vous dire que je n'ai pas foi en la signature du roi, madame, répondit-il, serait des plus audacieux, et, peste! je m'en garderais bien; mais, puisque nous sommes seuls et que nul ne peut nous entendre, permettez-moi de vous dire que je n'ai plus aucune confiance ni en vous ni en votre parole.

— Ah! vous m'insultez?... fit-elle en ricanant. 11 faudra cependant bien que vous ayez foi en ma parole.

— C'est-a-dire...? riposta Lautrec sur le ton du défi, en hochant significativement la tête.

— Ecoutez, trancha la reine d'une voix menaçante, ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me connaissez, n'est-ce pas?

— Hélas! non, madame.

— Vous voudrez bien me faire aussi l'honneur, sans doute, de croire que, si j'ai supplié un instant, ce n'était pas absolument une raison pour que je ne pusse commander?

— Comment donc! madame, certainement...

Cependant...

— Que feraient alors ces soldats qui gardent cette porte, si je n'avais autre chose à vous faire que des supplications?

— C'est vrai, sarpejeu! dit le maréchal, vous me rappelez une circonstance que Votre Majesté m'avait fait perdre de vue... Que peuvent-ils faire là, eux, ces soldats?

Un sCurire satanique passa sur les lèvres de Louise de Savoie.

— Ne serait-il pas possible, par exemple,

demanda-l-elle d'une voix saccadée par des accents de rage, qu'ils attendissent un déserteur et qu'ils eussent ordre d'aller le conduire dans les cachots du Châtelet, et de l'y laisser à la disposition du lieutenant criminel?

— Hein ! fit Lautrec en pâlissant, vous m'épouvantez, madame...

— N'avez-vous pas abandonné, sans permission, l'armée de Navarre où vous aviez été envoyé par le roi ? ,

L'accusation était trop juste pour songer à se défendre.

— Et vous dites, madame, éluda le maréchal, que si je voulais partir pour Milan...?

— Voici la grâce de madame de Chàleaubriant, le roi autorise Semblançay à prélever trois cent mille écus sur les fonds du trésor, dès que les rentrées le permettront, et je m'engage à vous les expédier.

— Et... et ces gardes? ajouta-t-il en désignant la porte du doigt.

— Ces gardes vous rendront les honneurs

qui sont dus au maréchal de France commandant en chef de l'armée d'Italie.

— Vite, madame ! s'écria Lautrec, qui redoutait qu'on ne lui imposât d'autres conditions et qui tenait à éviter, surtout, qu'il fût reparlé du Chàtelet; vite cette grâce, madame, et je pars.

Louise de Savoie lui remit le parchemin.

— Une berline de voyage est attelée dans la cour, ajouta-t-ellc avec un accent de joie mal dissimulé, elle vous conduira où vous voudrez retrouver votre sœur, et, de là, a Milan !

— A Milan! répéta le maréchal en reprenant son épée, et Dieu protège la France !

Dés que la porte se fut refermée sur les pas de son ennemi, la reine mère s'approcha de la cheminée, appuya sur un ressort, fit glisser un panneau, et madame de La Mothe-Vaudron, qui attendait la fin de celte conférence, se précipita vers sa maîtresse.

— Nous triomphons! s'écria celle-ci. Ah! je serai donc vongée de ses lâchas dédains !

— iti —

Sur quoi elle tira de son sein la lettre patente que lui avait remise le roi en arrivant à sa soirée, et elle pria sa confidente d'aller immédiatement chez Semblançay lui demander les trois cent mille écus qu'il tenait a la disposition du commandant en chef de l'armée d'Italie, afin que celui-ci pût partir sans retard.

Où ftlftiiiiiioi'cncy volt pliiM clair que le roi.

Cependant, le roi s'était mis dans la tète, avant de sortir, qu'il passerait au château de la Tuilerie la nuit où nous sommes arrivés, et, bien qu'il ne doutât en aucune façon que madame la duchesse d'Étampes eût été atteinte d'une attaque d'épilepsie, il ne pouvait se décider à retourner au Louvre.

Au reste, il avait â attendre Montmorency

afin de connaître le résultat de sa mission à Vincennes, et, en quittant Marguerite, il était entré, seul, dans une pièce voisine des appartements de la malade , après avoir donné ses ordres pour qu'on lui amenât le duc.

Triboulet, qui avait ses raisons de fou pour ne pas perdre de vue un instant Sa Majesté, s'était couché, comme il en avait pris l'habitude, en travers de la porte, se disant que le roi serait bien fin s'il parvenait à mettre sa surveillance en défaut.

Quand Montmorency arriva, le roi était toujours plongé dans ses réflexions, et, il faut le dire, ces réflexions n'étaient pas du tout réjouissantes.

— Eh bien? demanda-t-il en levant la tête.

— Il s'agissait du maréchal Lautrec, sire? répondit le duc.

— En effet, oui.

— Je l'ai retrouvé en train de s'enfumer, par distraction.

— Vous dites?

— Mais j'ai obtenu la parole que Votre Majesté avait exigé que je lui demandasse, et le maréchal vient d'entrer avec moi au château.

— Le maréchal est ici ! s'écria le roi avec un transport de joie. Monsieur le duc, la France est sauvée !

Montmorencjrne vit pas la corrélation qu'il y avait entre l'arrivée de Lautrec au château de la Tuilerie et le salut de la France ; mais François Ier le lit chevalier de l'ordre de Saint-Michel, et le duc se tint pour complètement satisfait de l'explication.

Après que le roi, qui comptait sur l'habileté de sa mère, se fut bien réjoui de ce qui arrivait, le souvenir de la duchesse d'Etampes lui revint à la mémoire et il raconta à son favori, dans tous ses détails, la scène qui venait d'avoir lieu.

Mis en belle humeur par la faveur inespérée dont il venait d'être l'objet, l'écervelé répondit que Sa Majesté avait été bien cruelle : qu'il ne voyait, lui, dans cette prostration apparente de la jeune femme, autre chose qu'une raison in-

génieuse pour qu'on ne lui reprochât jamais d'avoir cédé.

— Vipère ! pensa Triboulet, s'apprêtant à rte rien perdre de l'entretien.

— Vous croyez!... s'écria François Ier, qui ne pouvait se faire à l'idée de cette épilepsie, et qui, en outre, aurait été désolé de devoir retourner, ce soir-là, au Louvre.

— Mais certainement, sire. Quoi de plus naturel, en effet? Y a-t-il d'exemple qu'une femme ait résisté aux séductions de Votre Majesté?... Jusqu'à cette pauvre madame Ferron qu'il vous a suffi de désirer...

— Ah! fit le roi avec un profond sentiment de douleur, ne me parlez plus de cette malheureuse, je vous prie...

Madame Ferron, que l'on venait de surnommer la belle Ferronnière, était cette femme à qui nous avons fait allusion dans un chapitre de cette histoire, et dontl'épouxavait fait au roi les honneurs de sa maison en le reconduisant jusque dans la rue, un flambeau à la main, cor-

tain soir où il avait rencontré Sa Majesté en trop grande relation d'intimité avec madame.

Montmorency détourna le propos en habile courtisan et fit prestement retomber la conversation sur la duchesse d'Étampes, en vue de détruire l'impression fâcheuse que son inconséquence venait de produire.

— C'est que, il est inutile de se faire plus longtemps une illusion plus désagréable sur ce point, sire, madame la duchesse d'Étampes n'a jamais eu d'amour que pour Votre Majesté...

— Ah! vous me flattez..., murmura François Ier, rougissant de plaisir.

— Non pas vraiment, sire, et c'est l'avis de toute la cour...

— Ce n'est point que je veuille prétendre, Dieu m'en garde! que la pauvre enfant n'ait jamais eu un faible pour moi; cependant... je crois bien qu'elle n'a pas toujours été absolument indifférente à l'amour de M. e Chartres...

— Oh ! je suis de l'avis de Votre Majesté,

sire, mais cet amour n'a pas été un moment sérieux, soyez-en sûr.

— C'est pourtant elle qui m'a forcé à les unir.

— J'en conviens ; mais elle est si chaste de sa nature, si pure, si honnête!... Vous comprenez, sire, elle n'entrevoyait dans l'avenir aucune possibilité de pouvoir vous aimer sans crime et elle s'est sacrifiée.

— Vous pourriez bien avoir raison, mon cher duc..., murmura le roi avec orgueil en se tirant la barbe pour se composer la figure. Mais, foi de gentilhomme, je ne vois pas où vous en voulez venir.

— Rien n'est pourtant plus évident... Elle a tant lutté contre son amour, qu'elle est maintenant vaincue, et elle ne demande pas mieux que de vous voir triompher...

— Vous croyez!

— Parfaitement. Et la preuve de ce que j'ai l'honneur d'avancer à Votre Majesté est, pour moi, dans ce semblant d'épilepsie dont la du-

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chesse vient d'être atteinte si subitement, juste au moment où elle savait que vous deviez arriver chez elle.

— Le chenapan! se dit Triboulet.

— En effet, s'écria le roi, c'est la première impression que cela m'a produit... Je me suis dit tout de suite que ce n'était pas naturel...

— Cela sautait aux yeux, sire...

— Mais comment faire?

— Rien n'est plus simple... il faut retourner.

— Mais Marguerite, elle, qui prend cet accès au sérieux et qui veille la pauvrette?

— Madame la duchesse d'Alençoil?... Je l'ai rencontrée, dans la galerie des Flambeaux, qui se retirait avec le docteur Akakia.

— Vraiment!

— Je vous le jure, sire.

— Mais alors...

— Plus rien ne s'oppose à ce que vous revoyiez madame d'Étampes, naturellement. Les plus médisants se contenteront* de dire que Votre Majesté a cédé à un accès de galanterie.

l — Si Marguerite allait revenir cependant?... elle est fine comme l'ambre et a peut-être vu dans mon jeu.

— Elle ne reviendra pas... le docteur lui disait, si j'ai bien compris, que son amie n'avait plus besoin que de repos.

— Vous avez entendu cela?

— Mot à mot, sire.

— Eh bien ! dit François Ier en se levant bien résolu, il ne sera pas dit que je n'aurai pas profité de l'occasion...

En entendant renonciation de cette résolution, Triboulet se leva doucement, et, se retirant de son poste, il alla se blottir dans un coin d'ombre, à portée des appartements de la duchesse d'Étampes, et de la porte par laquelle devait sortir le roi pour entrer chez elle.

Là, il attendit.

Montmorency conseilla à Sa Majesté de ne pas s'en tenir à des projets, et le roi fut bientôt d'avis que ce qu'il avait de mieux à faire était certainement de regagner le temps perdu.

Aussi, après avoir recommandé au duc de se tenir à sa disposition dans la pièce où il se trouvait en ce moment avec lui, il passa chez la duchesse.

Anne, que Marguerite et le docteur venaient d'abandonner à son sommeil, était étendue sur son lit, vêtue d'un simple peignoir de linon qui laissait à nu sa gorge et ses épaules ; les cheveux de la malade, dénoués et flottants, s'épandaient en boucles humides sur la batiste et les dentelles de ses oreillers; sa carnation, animée d'une légère surexcitation fiévreuse, respirait, eîlt-on dit, le désir et la passion. Jamais la duchesse d'Etampes n'avait été plus belle qu'en ce moment.

Aussi le premier sentiment qui s'empara du roi quand il entra chez elle fut l'admiration.

— Qu'elle est belle ! murmura-t-il.

Et, d'un pas timide et chancelant, enivré par le charme de ce voluptueux tableau qu'éclairait seule la douce lueur d'une lampe de nuit, il alla s'agenouillor auprès du lit de la

jeune femme, avec plus d'adorations dans le cœur et de prières sur les lèvres que s'il se fût agenouillé devant une apparition de la vierge Marie.

— Quelle est belle! répéta-t-il avec enthousiasme, en imprimant un baiser ardent sur la main de la duchesse qu'il serra contre ses lèvres.

Anne, à ce contact, tressaillit dans son sommeil et soupira légèrement en penchant la tête du côté du roi, comme si elle se fût laissée aller à l'attraction d'un fluide magnétique.

François Ier qui, sur l'insinuation de Montmorency, s'était sérieusement mis en tête que la duchesse ne demandait pas mieux, que de céder, prit ce mouvement de tête pour une avance, et, partant de là, comme il n'y avait plus de raison pour s'arrêter en si bon chemin, il se releva, se pencha sur le lit et baisa passionnément la dormeuse au front.

— Jusqu'ici, se dit Triboulet qui avait suivi son maître en catimini jusqu'à la porte de l'ap-

parlement de la duchesse, et qui venait d'écarter si légèrement la draperie que c'était à peins s'il y avait place pour découvrir un de ses yeux, le gauche, le plus valide des deux ; jusqu'ici lout est encore pour le mieux : un baiser sur la main, c'est une politesse de galant homme; un baiser sur le front, c'est une tendresse de père.

Anne tressaillit une seconde fois, et comme si son sommeil eût été agité par un cauchemar, elle gonfla sa poitrine, soupira profondément et releva la main pour écarter le poids qui semblait l'écraser; mais cette main, relevée par une contraction de muscles, retomba inerte.

— Oh ! je t'aime ! s'écria le roi, dans un moment de transport passionné , en étreignant la duchesse dans ses bras.

— Ah! fit celle-ci, ouvrant des yeux éteints par le poids du sommeil dont elle était accablée.

Le roi la serra longtemps dans ses bras, la regardant se débattre avec ravissement, pendant (jue Triboulet, prêt à s'élancer, écartait tout à fait la portière et avançait la tète.

Garde de Trlboulef.

Insensiblement la duchesse finit par s'éveiller et ouvrit de grands yeux alarmés qu'elle promena d'abord autour d'elle et qu'elle fixa ensuite sur le roi avec une expression de pudeur alarmée et de courroux inquiétant.

— Montmorency se serait-il trompé sur ses sentiments? se demanda François Ier, la laissant retomber sur ses oreillers.

— Que s'est-il donc passé?... dit la duchesse d'une voix à peine intelligible.

François Ier se recula de quelques pas, comme effrayé, et alla prendre place dans un fauteuil qui se trouvait a distance.

— Sire... c'est bien vous, je crois... dites, que s'est-il passé?

— Rien..., répondit-il tout troublé, essayant de reprendre contenance.

— Cependant..., reprit Anne, qui pouvait a peine vaincre le sommeil, ramenant ses courtepointes parun mouvementde pudeurinstinctive.

— Vous vous étonnez, balbutia le roi, de me trouver ici, seul avec vous, au milieu de la nuit...

— En effet, sire.

— Mais... ne m'avez- vous pas accordé, pour ce soir, la faveur d'un entretien?

— Ce soir, oui ... si j'eusse joui de toutes mes facultés... Mais vous avez abusé de ma faiblesse, sire... vous l'avez produite peut-être...

Triboulet crut pouvoir retirer la tête et même

dispenser son œil de demeurer en observation; il laissa donc retomber la portière et s'accroupit en silence, comme un vigilant chien de garde, dans l'encadrement de la porte.

Devant cette accusation directe, le roi se sentit pâlir.

Anne lui reprochait d'avoir produit sa faiblesse... Cette faiblesse n'était donc pas de l'abandon?... elle avait donc été produite par une main étrangère?...

Mais non! Il était plus probable que la pauvre femme n'avait pas la conscience de ce qui avait pu lui arriver, et il y avait acte d'humanité à le lui apprendre.

— Répondez-moi, sire... insistai duchesse avec terreur.

— Mon Dieu! dit-il, je suis ici parce que je vous aime; ne cherchez pas d'autre cause à ma présence que ma tendresse et mon dévouement...

Le roi rappela alors à la duchesse, pour s'excuser vis-à-vis d'elle, l'entretien qu'elle avait

eu avec lui au cercle de la reine mère, et par lequel il était convenu qu'elle voudrait bien le recevoir dans ses appartements lorsque tout le monde se serait retiré. Il s'était rendu à ce rendez-vous, et, au lieu de trouver la duchesse seule et l'attendant, il l'avait trouvée sans connaissance, pâle, échevelée et gardée par madame d'Alençon. Il dit, après cela, ce qui s'était réellement passé, excepté qu'il se garda bien de répéter la condamnation qu'avait prononcée le docteur Akakia, et de faire la relation des excès de tendresse auxquels il venait de se livrer pendant le sommeil de la jeune femme.

— En effet..., dit-elle, je crois me souvenir... j'étais mourante, me semblait-il... J'avais beau vouloir me rattacher à la vie, je la sentais fuir... Mais pourquoi m'a-t-on laissée seule?... Ouest madame d'Alençon?... où sont mes femmes?...

-*- Le docteur les a rassurées sur votre état, il a dit qu'un repos absolu vous serait nécessaire, et l'on vous a abandonnée à votre sommeil.

— Mais, sire... pourquoi donc, alors, ne respectiez-vous pas ce repos?

— Parce que je vous aime, Anne, vous le savez bien, répondit le roi, allant reprendre la première place qu'il avait occupée en entrant dans l'appartement de la duchesse, à genoux, près de son lit; parce que je vous aime avec adoration et que je n'eusse pas voulu confier a d'autres le soin de veiller sur vous!...

Triboulet, qui ne perdait pas' un mot de cette conversation, se releva et reprit son observation.

— Parce que vous m'aimez! dit Anne avec une sorte de mépris, cédant, malgré elle, a l'accablement d'un sommeil irrésistible.

— Oui... et parce que vos cruautés ne font qu'accroître cet amour.

— Ah ! jie me parlez plus d'amour, sire, je vous en conjure ; vous vous abusez sur vos sentiments : il n'y a dans votre cœur que de la passion et des désirs... Hier encore ne teniezvous pas ces mêmes propos à madame de Pons?...

— Je vous jure...

— Et quand je vous aurai cédé, ne les répéterez-vous pas à cent autres?

— Sur ma foi de gentilhomme, s'écria François Ier, et sur ma parole de roi, je vous jure que cette accusation est une imposture.

— Vous le jurez, sire, et je suis bien obligée de vous croire... Mais ne me parlez plus de cet amour criminel, et faites-moi la seule grâce de me laisser retirer dans un couvent...

— Dans un couvent!...

— Laissez-moi, vous dis-je, si vous m'aimez sincèrement, renoncer à tout jamais au monde... et je vous avouerai...

— Oh! dites...

— Je vous avouerai... que... malgré tout... François, je vous aime!

Et la duchesse, se cachant la figure de ses deux mains, se mit à fondre en larmes.

— ■ Oh ! fit le roi en se relevant radieux et transporté, vous m'aimez!

— Oui... mais par pitié, laissez-moi fuir,

parce que, je vous le prédis, François, cet amour vous sera fatal...

— Dieu du ciel! vous l'entendez, interrompit-il avec éclat, elle m'aime et veut que je l'abandonne; elle me grandit de son amour et veut que je sois lâche !...

— Sire, reprit Anne d'une voix éteinte, prenez pitié de moi, je me meurs...

En effet, la pauvre femme avait beau vouloir lutter encore contre le sommeil, elle était à bout de force et de courage : ses yeux se refermaient malgré elle, sa tête se troublait et sa langue paralysée se refusait à exprimer les dernières lueurs de sa raison.

C'était l'effet produit par la potion soporifique que Marguerite lui avait fait prendre.

— Montmorency aurait-il deviné juste? se demanda le roi en saisissant une des mains de la malade.

Quelques minutes s'écoulèrent, durant lesquelles il fut en proie aux plus cruelles indécisions. Se pouvait-il que ce fût réellement de

LA DUCHESSE I)'tl\\lPK-, T. ô. />

l'abandon?... Mais non : Anne était pure et candide comme une enfant; cet aveu, qui venait de lui échapper, partait du cœur et ne pouvait être un calcul de la raison, un piège de la coquetterie... C'était donc la mort?... Mais non : cette main, qu'il serrait dans les siennes, qu'il couvrait de baisers passionnés, était tiède et moite; le sein, qu'essayait en vain de lui dissimuler une gaze transparente, s'agitait avec facilité, et l'on eût pu compter une à une les pulsations fiévreuses du cœur; ces joues, tout inondées de larmes, au lieu de se couvrir de la pâleur de l'agonie, conservaient le pourpre de la honte; ces yeux, qui semblaient vouloir lutter encore et continuer le combat de la volonté, ces yeux, eût-on dit, se mouraient de volupté et d'amour; ces sanglots, ce pouvaient être des soupirs ardents... le frémissement de ces lèvres le murmure d'un nom, une prière, un encouragement, un appel...

Hélas! l'ingénieux préservatif de madame la duchesse d'Alençon allait singulièrement servir

les projets de Sa Majesté très-chrétienne; mais, tout à coup, Triboulet se précipita en aboyant avec une telle véhémence que le roi recula effrayé et qu'Anne s'éveilla une seconde fois en jetant des cris d'épouvante.

— Triboulet, dit le roi en allant au fou, Triboulet, reconnais-moi, je suis ton maître, je suis le roi... Silence!

Triboulet ne prétendit rien entendre : il n'en fit que crier de plus belle, et sauta à travers tout, renversant meubles et consoles, cristaux et porcelaines, tout ce qui se rencontrait sur son passage.

Bientôt, à ce vacarme du fou et aux cris du roi vinrent se mêler d'autres cris. Les femmes de la duchesse s'étaient éveillées en sursaut , avaient fui en appelant au secours, et de tous les côtés où l'alarme avait été donnée, arrivaient les gentilshommes de service, les dames d'honneur, les hoquetons de la garde, toute la maison enfin, y compris la trop confiante Marguerite qui venait de s'endormir sur les deux oreilles.

Triboulet n'en faisait que plus de bruit, et, le roi avait beau supplier et menacer, Anne avait beau pleurer, l'accès de folie allait bravement son train.

Montmorency qui se trouvait, comme nous avons dit, à portée du roi, fut le premier à arriver.

— Hors d'ici, ce monstre! lui cria François Ier en désignant Triboulet.

Mais il était trop tard. Tout le monde arrivait a la porte de la duchesse et cette porte était la seule issue qui restât libre,

— Peste soit du chien! murmura François 1er en menaçant Triboulet du geste.

— Sarpejeu ! se disait Lautrec, qui montait justement en voiture en ce moment, et voyait s'illuminer toutes les fenêtres du château; aurait-on déjà donné contre-ordre? se mettrait-on encore à mes trousses?... Rue des Tou nielles, cocher, ventre à terre ! et puis, à Milan !

Le roi contint sa mauvaise humeur, et, lorscme tout le monde fut réuni dans la chambré ô*

la duchesse, il vit Marguerite le regarder en face et ouvrir la bouche pour lui demander sans doute ce que signifiait ce scandale; il ramena un sourire sur ses lèvres, déclara qu'il n'en savait pas plus qu'elle, attendu qu'il était accouru comme les autres aux cris de Triboulet, et sortit en faisant bonne contenance, après avoir salué courtoisement madame d'Étampes.

Montmorency et les gentilshommes de service le suivirent, et les dames se mirent à la disposition de Marguerite.

— Hier madame de Pons... aujourd'hui madame d'Étampes..., murmuraient les plus médisants.

— Décidément, pensa le roi, il était écrit que je passerais cette nuit au Louvre.

Et, sous prétexte de prendre congé de la reine mère, il prit la galerie des Flambeaux et se fit précéder chez elle par un de ses pages.

La balle de Sa Sainteté.

Les négociations du congrès de Calais n'avaient abouti à rien, et ce que l'on pouvait entrevoir de plus clair dans la situation était que l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie resteraient sur pied de guerre et d'hostilités vis-à-vis de la France, et que, pour bien cimenter cette alliance, Charles-Quint épouserait la princesse Marie et s'emploierait de tout son pouvoir en

faveur du cardinal Wolsey, afin que, a la mort du pape Léon X, que faisait prévoir son tempérament débile, il lui succédât sur le trône de Saint-Pierre.

Lautrec, lui, ne savait rien de tout cela, et, il faut le dire, il ne s'en tourmentait guère l'esprit.

Il savait, à n'en pas douter un moment, que l'on voulait débarrasser le Milanais de la domination de la France, il avait ordre de s'y opposer par la force des armes, il comptait réunir trois cent mille écus pour organiser son armée, il avait la ferme conviction que, si jamais il retombait entre les mains du lieutenant criminel, il courait grand risque de laisser ses os dans les cachots du Châtelet, et c'était plus qu'il ne fallait, à l'en croire, pour que ses idées ne s'embrouillassent point dans sa cervelle.

François Ier ne disait pas tout a sa mère lorsqu'il exigeait, en quelque sorte, qu'elle s'engageât à faire partir Lautrec pour l'Italie.

Moron, qui s'était retiré chez François Sforce,

avait proposé au nom de celui-ci, au consistoire des cardinaux réunis, un plan pour surprendre plusieurs places du duché de Milan avec le secours des bannis, qui, par haine contre tout ce qui portait le nom de Français et par attachement a leurs premiers maîtres, étaient décidés à s'engager dans les entreprises les plus désespérées.

Les cardinaux avaient présenté ce plan a Léon X et avaient obtenu de Sa Sainteté nonseulement qu'elle l'encourageât , mais encore qu'elle aidât à la possibilité de son exécution.

Le pape avait avancé a Moron, au nom de Sforce, une somme considérable, et lui avait donné sa bénédiction.

Cependant, des accidents que l'on n'avait pu prévoir avaient fait échouer le plan de Sforce, et les exilés, avant de se décider à" attaquer le Milanais, avaient encore obtenu du pape l'autorisation de se retirer en corps dans Reggio , ville des États de l'Eglise où commandait Guichardin, l'historien célèbre qui a laissé de si re-

marquables travaux sur l'histoire de son siècle.

Or, le maréchal de Foix , qui commandait à Milan, comme nous avons dit, en l'absence de Lautrec, envoyait courrier sur courrier à François Ier pour l'informer que, séduit par l'espoir d'envelopper comme dans un filet tous les ennemis déclarés de son maître, il s'était hasardé à entrer dans le territoire de l'Eglise et à aller investir Reggio.

Et il ajoutait, avec une grande humilité, qu'il avait été obligé, par l'incroyable bonne conduite et l'activité du gouverneur, d'abandonner son entreprise et de se retirer d'une manière peu honorable pour les armes françaises.

Le départ de Lautrec pour son gouvernement était donc encore beaucoup plus important que François Ier n'avait bien voulu l'assurer, et l'on comprend quelle dut être sa joie lorsqu'il apprit par sa mère ce qui venait de se passer, à la suite du scandale qu'il avait fait chez madame la duchesse d'Étampes.

Lorsque Lautrec, — qui ne s'était arrêté ou

route que juste le temps qu'il lui avait fallu pour embrasser madame de Châteaubriant et lui remettre sa grâce, — lorsque Lautrec arriva à Milan, la ville était en grande rumeur et, le peuple, rassemblé sur les places publiques, écoutait avec effroi la lecture d'une nouvelle bulle que Ton venait de recevoir de Rome.

C'était l'excommunication publique du maréchal de Foix, comme usurpateur impie du patrimoine de saint Pierre.

— Sarpejeu! s'écria tout à coup Lautrec en faisant arrêter sa voiture, sans s'occuper davantage du terme et des considérants de la bulle de Sa Sainteté qui, à vrai dire, ne l'épouvantait guère; sarpejeu! répéta-t-il, en se penchant pour suivre les évolutions d'un brillant cavalier qui venait de passer, ai-je la berlue?...

Personne ne répondit à cette question du général français ; mais le fait est qu'il n'avait point la berlue : le brillant cavalier qui venait de passer à côté de lui en lui lançant un regard oblique, était bien, comme il se l'était figuré du

premier coup d'œil, le Hollandais Armerstorff, chambellan de Sa Majesté l'empereur et roi Charles-Quint, conseiller à sa cour et grand d'Espagne de première classe.

La bulle qu'on lisait sur les places publiques de Milan avait été arrachée par lui au pape Léon X, et c'était lui-même qui venait de l'apporter de Rome.

— Sarpejeu! répéta Lautrec une troisième fois. Vous voyez bien cet homme, reprit-il, s'adressant à un des officiers d'ordonnance de son frère qui avait été à sa rencontre, vous allez le joindre à l'instant, c'est-à-dire le plus tôt que vous pourrez, vous le saluerez de ma part, et vous lui direz que le maréchal Lautrec, de qui il doit se souvenir, l'attend avec grande impatience. Ajoutez qu'il peut garder son incognito, et donnez-lui ma parole d'honneur que je ne le trahirai point sans nécessité.

L'officier partit, et Lautrec, avant même de passer la revue des troupes du roi qui attendaient son arrivée, sous les armes", avec une

impatience et un enthousiasme d'autant plus grands que ces troupes comptaient sur un excellent général et sur des écus, Lautrec se fit conduire à l'hôtel qu'occupait à Milan le maréchal de Foix, se fit donner exactement le bilan de la situation, et, quand on vint lui annoncer l'arrivée d'Armerstorff, il manifesta le désir de rester seul et ordonna qu'on introduisît le visiteur.

—■Le diable m'emporte, dit-il en le voyant apparaître, c'est vous!

— Oui, vraiment, mon cher maréchal, répondit Armerstorff, allant à lui la main tendue.

— Un moment! fit Lautrec en fourrant ses deux mains dans les poches de son pourpoint, m'est avis, mon petit monsieur, que nous ne sommes plus sur le pied d'une si grande intimité qu'il faille , à première vue, se livrer à de semblables démonstrations...

— Comment ! vous me faites appeler, et voilà sur quel pied vous mettez l'entretien?... Permettez que* je me retire.

— Un moment, vous dis-je... Vous souvientil, monsieur, de certain bal du Louvre, où j'ai eu l'honneur de vous demander de quelle maladie était mort mon noble ami , le comte de Chièvres?

— Oui, répondit Armerstorff en perdant légèrement contenance, et je vous ai répondu, je crois, que, si nous ne nous y employions en grande hâte, madame de Chartres allait être, quelques heures plus tard , la maîtresse de François Ier.

— Aussi voyez-vous que j'en reviens à ma question, monsieur. »

— Bah! fit Armerstorff, essayant d'éluder; vieille histoire! mon cher maréchal...

— Je vous demande, insista Lautrec, dequclle maladie est mort M. de Chièvres?

— Hé! mon Dieu, il est mort subitement, à la plus grande gloire de l'empereur Charles- Quint...

Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient lire la relationde la mort de M.doChiè-

vres, et savoir pourquoi Àrmerstorff semblait tant tenir a éluder cette question, à l'un des premiers chapitres du premier volume de Madame de Châteaubnant . Sommairement, tout ce que l'on y verra de plus clair est que M. de Chièvres, le précepteur de Chatlcs-Quint, était mort empoisonné à la suite d'une promenade qu'il avait faite avec le chambellan de son maître.

— Il est bien question de cela ! reprit Armerstorff en montrant les dents.

Cette singulière repartie fit ouvrir les yeux à Lautrec.

— De quoi donc est-il question? dit-il en se rapprochant.

— Il me semble, maréchal, qu'au lieu de me demander avec tant d'insistance de quelle maladie M. de Chièvres est mort, ce qui ne me regarde pas, vous pourriez au moins me prier de vous dire ce que je fais ici.

— En effet, voilà encore une de ces choses que je ne m'explique qu'imparfaitement.

— Je suis venu a Milan dans l'espoir de vous y rencontrer, et j'ai profité de l'occasion pour apporter la dernière bulle de Sa Sainteté le pape Léon X.

— De quelle bulle voulez-vous parler, je vous prie?

— De la bulle d'excommunication...

— Celle dont ce tas de badauds écoutait la lecture, au moment où je vous ai aperçu sur la place délia Santa-Maria?

— Précisément.

— La bulle qui excommunie le maréchal de Foix, mon frère?

— Mais oui.

— Depuis quand donc êtes-vous devenu le messager du pape, vous? s'écria Lautrec.

— Depuis que le pape fait nos affaires, répondit Armerstorff.

— La prétention est un peu audacieuse, me semble-- t-il, monsieur...

— Figurez-vous, répliqua Armerstorff, que c'est moi-même qui ai fait signer la bulle et qui en ai dicté les termes.

— Vous?...

— Ah ! ce n'est pas sans peine, je vous prie de le croire; le pape est aussi têtu que sa mule, ma parole d'honneur, et l'on dirait toujours qu'il a une secrète envie de finir ses querelles avec François Ier... Il faudra, bien décidément, que je m'occupe de son successeur... Le cardinal Adrien d'Utrecht, qui gouverne en ce moment l'Espagne au nom de l'empereur, est le seul homme, je crois, qui soit véritablement capable de tenir victorieusement l'emploi...

— Sarpejeu!... dit Lautrec, en se laissant tomber sur son siège sans voix et sans mouvement, tant il était stupéfait.

Chacun son (oui-.

— Vous comprenez, mon cher maréchal, reprit Armerstorff en s'asseyant à côté de lui sans façon, si vous ne vous étiez hâté d'arriver, nos affaires auraient fort mal marché... Figurezvous que votre frère, — k qui il faut pardonner, du reste, vu qu'il ne connaissait nullement nos projets, — figurez- vous que votre frère a commis la folie d'aller investir Reggio... Heureuse-

LA Dl'CHESSE d'ÉTAMPES, T. 5. 4,

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