‹ La duchesse d'EtampesChapitre 11 sur 13 · KO · texte numérisé non relu

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ment que nous avions là ce brave Guichardin, qui joue aussi bien de l'épée que de la plume et qui a fait bonne contenance; sinon cela pouvait occasionner une terrible réaction en faveur de la France... D'autant plus terrible que le corps d'exilés était enfermé tout entier dans cette place, et que, si, la place prise, on les avait fait fusiller l'un après l'autre et jusqu'au dernier, François Ier n'eût plus guère eu d'ennemis sérieux en Italie...

Lautrec, qui ignorait en tout point les conventions arrêtées entre madame de Châteaubriant et Armerstorff, et qui, du reste, se serait plutôt laissé écarleler que d'y souscrire jamais, Lautrec écoutaitla jactance du bavard, la bouche ouverte et les yeux si énormément écarquillés qu'on eût été tenté de le croire en état de somnambulisme.

— C'était d'une maladresse!... Si le général Colonne...

— Vous dites? interrompit le maréchal, à qui ce nom rendit subitement la parole.

— Je dis le général Colonne...

— Le plus habile de tous les généraux de l'empereur...

— Justement. Je disais donc que si le général Colonne avait eu le temps de joindre, avec son détachement de la garnison de Naples, le corps d'armée qui nous arrive d'Allemagne, l'investiture de Reggio n'eût rien été de sérieux, dans aucun cas, parce que l'on aurait pu vous jeter • dehors avec autant de facilité que vous y seriez entrés...

— Oui, affirma Lautrec.

— Mais, j'en reviens à mon premier point et je vous le demande : comment aurions-nous jamais pu réparer cette énorme inconséquence, si, pendant votre absence, le maréchal de Foix, dans un bel excès de zèle, avait pu parvenir à se rendre maître de Reggio?

— Sarpejeu ! se dit Lautrec, voilà qui est impayable...

— Enfin, continua Armerstorff, Dieu, qui veille sur les deslins de Sa Majesté catholique l'empereur et roi Charles-Quint...

— Ah çà ! interrrompit notre ami, où diable ! mon petit monsieur, en voulez-vous venir?

— Voici, répondit l'autre, abandonnant subitement sa thèse. François Iftr, n'est-il pas vrai? par suite de la tablature que nous lui donnons, rassemble en ce moment, pour parer à toutes les éventualités qui peuvent ressortir du cas de guerre, deux armées : l'une sur les frontières d'Espagne, l'autre dans les Pays-Bas. Or, comme d'un autre côté il ne peut guère dégarnir le rempart de la France qui menace l'Angleterre, attendu que, dès lors, nous organiserions, de commun accord avec notre excellent allié le roi HenriVlH,une descente dans Calais par une armée navale qui aurait pour mission d'investir tout le littoral, le diable sait où il ira prendre des troupes pour renforcer l'armée que vous venez commander. Il pourra envoyer, me direz-vous, des ambassadeurs aux Suisses, pour leur demander quelques renforts, mais nous avons prévu le cas, et le cardinal de Sion est là avec son crédit parmi ses concitoyens et sa

haine contre la France pour nous rassurer sur le résultat de cette démarche. Nous allons donc, dès que l'armée du général Colonne sera réunie, dans huit ou quinze jours au plus, vous tomber sur le corps ; vos soldats, qui n'ont plus ni sou ni maille, se rendront à discrétion ou passeront sous nos drapeaux; nous vous ferons prisonnier et tout sera dit; madame de Châteaubriant sera vengée une bonne fois, et l'œuvre du successeur de Charlemagne commencera à s'accomplir.

C'est la vieille histoire, comme vous voyez, de faire d'une pierre deux coups... dos pajaros al une golpe.. — Si vous m'invitiez à déjeuner, maintenant, mon cher maréchal? ajouta encore Armerstorff. Voilà, me semble-t-il, assez de temps donné aux affaires, et, pour des gens qui arrivent de Paris et de Rome, nous avons parfaitement le droit d'être en appétit...

— Savez-vous, monsieur l'intrigant, s'écria tout à coup Lautrec en se levant, une de ses mains à son épée et l'autre à sa moustache, savez-vous qu'il me prend de singulières en-

vies, au lieu de vous inviter à déjeuner, de commencer par vous faire pendre?...

— Hein ! fit Armerstorff tout interloqué à son tour, faisant un bond de trois pas en arrière.

Il faut dire qu'il ne s'attendait a rien moins qu'à ce singulier dénoûment à son entretien.

— Charmant! charmant! ajouta-t- il après une pause en considérant l'attitude belliqueuse de son adversaire, on jurerait que vous parlez sérieusement.

— Cependant, dit Lautrec, qui, le premier moment d'humeur passé, commençait à se raviser, comme ce serait abuser de la position que m'a faite vis-à-vis de vous votre confiance aveugle, je crois que je me contenterai de vous faire prisonnier de guerre et de vous renvoyer à Paris sous bonne escorte...

— Bravo! fit encore Armerstorfï, mais, cette fois, en pâlissant à faire pitié et jetant un coup d'œil furtif vers la porte qui se trouvait hermétiquement close.

— Ah! petit scélérat, vous avez pu penser

que vous auriez si bon marché de l'honneur d'un maréchal de France.

— Parfait! vous dis-je.

— Vous trouvez?...

— Inimitable!

— Ah! ah!

— Il est impossible d'y mettre plusde naturel .

— Regardez-moi donc.

— Mais je vous vois...

— Bien attentivement, monsieur.

— Il me semble...

— Ai-je l'air de jouer la comédie, sarpejeu!

— Non vraiment... on ne croirait jamais que vous la jouez.

— Ah! je la joue!...

— Oui, mais à s'y méprendre...

— Vous ne voulez donc pas comprendre...

— Que nous sommes deux rudes lutteurs?

— Soit.

— Et que nous faisons bon marché des empires?

— Soit encore!

— Mais si, mais si, très-bien!

— Petit misérable ! grogna le maréchal en marchant vers Armerstorff, qui était devenu d'une pâleur livide et aurait certainement sauté par la fenêtre, quel que fût l'étage auquel elle se fût trouvée, pourvu qu'elle eût été ouverte.

— Assez de cette plaisanterie... maréchal, murmura-t-il avec épouvante.

— Mais veuillez donc bien enfin vous figurer que personne de mon nom ni de ma famille ne s'est jamais permis de plaisanter avec l'honneur, monsieur!

— Ah! fit Armerstorff, sans feindre plus longtemps de ne pas comprendre jusqu'à quel point il s'était embourbé, par l'expansion de cette confiance aveugle dont lui parlait Lautrec.

Celui-ci le regardait, de l'air majestueux d'un lion qui contemple un instant sa proie avant de lui donner le coup de grâce.

Armerstorff ne se fit pas plus longtemps illusion sur les intentions, évidemment hostiles du

reste, de son adversaire; aussi, changeant brusquement d'attitude, de ton et de manières :

— Eh bien ! monsieur le maréchal, dit-il, me voici à votre merci et je me rends... Cependant, si vous voulez bien encore me faire l'honneur d'un moment d'entretien , je désirerais assez qu'il me fût permis de vous expliquer ma conduite.

— Veuillez vous asseoir, monsieur, dit Lautrec avec une politesse exagérée, et parlez : je vous écoute.

— La première fois que je vous ai rencontré à Paris, vous étiez, si j'ai bonne mémoire, en parfaite relation d'hostilité vis-à-vis du roi.

— Oui, monsieur, mais fidèle a la France quand même.

— En effet, pensa Armerslorff, se rappelant que le maréchal avait bien joué sa vie, mais jamais son honneur.

Il faisait allusion à cette autre scène, qu'on retrouvera dans Madame de Chàteaubrianî comme celle dont nous parlions tout à l'heure,

où le maréchal, poursuivi par les hoquetons de la reine mère, leur avait fait tôte et les avait jetés à la Seine ; et à cette autre encore, dont on doit se souvenir, qu'il avait faite à l'amiral Bonnivet, lequel était chargé, par le roi, de l'arrêter mort ou vif.

— Eh bien! dit-il, pardonnez-le-moi, mais j'aurais cru que vous étiez du parti du connétable de Bourbon qui a accepté des offres qui lui ont été faites...

— Je suis du parti de la France, monsieur!... s'écria Laulrec avec véhémence.

— Cependant, — permettez encore, monsieur le maréchal, — le jour où, envoyé à Rome par l'empereur, je passais par Paris, ce jour où j'eus l'honneur de délivrer madame de Châteaubriant...

Armerstorff avait compté sur l'effet de cette phrase; mais Lautrcc, qui connaissait ce détail, et qui, partant, ne devait point s'en étonner, se pinça la lèvre et fit absolument comme si cela ne l'eût touché en aucune façon.

— Ce jour, disais-je, reprit le petit homme, où j'eus l'honneur de délivrer madame de Chùteaubriant, j'appris que le roi, pour se débarrasser de vous, vous avait fait enfermer au donjon de Vincennes.

— Oui, monsieur, interrompit encore Lautrec avec hauteur; mais finissons. Si j'ai été prisonnier à Vincennes, je savais parfaitement pourquoi ; et puisque je suis sorti de cette prison et que le roi m'a confié l'honneur de ses armes, c'est que, probablement, je n'avais jamais trahi la France.

Sur cette réplique, il s'approcha d'une tablo sur laquelle était un timbre qu'il fit vibrer violemment.

Ses officiers d'ordonnance entrèrent pour prendre ses ordres.

— Assurez-vous de cet homme, messieurs, leur dit-il; c'est le chambellan de Sa Majesté l'empereur Charles-Quint, il est notre prisonnier!

Puis il sortit pour aller rejoindre son frero,

laissant Armerstorff plus mort que vif, tant il était effrayé de ce qui pouvait encore lui avenir.

Pas d'argent, pas de Suisses.

Ce jour-là même, après que Lautrec se fut préalablement assuré que ses trois cent mille écus n'étaient point encore arrivés à Milan, il alla passer la revue de ses troupes, au nombre (lesquelles se trouvait un corps de douze mille soldats de la république suisse, alors alliée a la France, de ces soldats qui avaient la réputation d'être les meilleurs du monde.

On sait que, suivant une loi établie par les cantons, les Suisses pouvaient, avec la sanction de l'autorité publique, s'attacher au service des puissances en guerre, du côté du plus faible ou du côté du plus fort, pourvu qu'ils y trouvassent leur intérêt.

Or, que les douze mille Suisses dont il s'agit y eussent ou non trouvé leur intérêt, le fait est qu'ils étaient alors attachés au service de la France.

Mais si, jusqu'alors, ils avaient trouvé intérêt à rester au service de France, Lautrec ne fut pas longtemps à s'apercevoir que cet intérêt n'existait plus et que les Suisses ne demandaient pas mieux que de s'en aller au plus tôt.

C'étaient, dans leurs rangs, des murmures, des réclamations, des menaces même qui ne présageaient absolument rien de bon à la veille d'entrer en campagne.

Ils étaient a peine vêtus, disaient-ils; le pillage était défendu, et, non-seulement ils ne recevaient point d'argent, mais encore ils avaient au moins trois mois de paye arriérés!

La position était insoutenable.

D'autant plus insoutenable que le vent de la patrie avait apporté à l'oreille de ces braves Suisses que le cardinal de Sion rassemblait tout ce qui restait de leurs compatriotes guerroyeurs, et les gorgeaient d'or pour qu'ils consentissent à s'enrôler sous les drapeaux de l'empereur Charles-Quint.

Cependant, Lautrec leur fit tant et de si belles promesses , — comptant toujours sur les trois cent mille écus de la reine mère, — que les Suisses se résolurent à entrer en campagne avec l'armée française, quittes à devoir se rencontrer quelque jour les armes à la main avec leurs compatriotes, pourvu qu'on les laissât glaner en chemin ce qui leur serait nécessaire pour vivre.

Lautrec céda à la force des choses et se mit en campagne.

11 était temps.

Prosper Colonne qui allait, avec sa division de Naples, à la rencontre du corps d'armée

qu'on lui envoyait d'Allemagne, commençait à investir toutes lespetites places du Milanaisqu'il rencontrait sur son passage, et il s'arrangeait de manière à en rencontrer le plus possible.

Nous oublions de dire que, avant de quitter Milan, Lautrec s'étant senti le cœur plein de remords pour l'ingratitude de sa conduite a l'égard d'Armerstorff — qui, en définitive, avait rendu à madame de Châteaubriant de grands services et n'avait encore euenvue quedeluien rendre de nouveaux, lorsqu'il s'étaitsi maladroitement fourvoyé, — l'avait laissé à l'hôtel de l'ambassade, prisonnier sur simple parole et sans cautionnement.

C'était sur cet acte de haute magnanimité qu'il était parti.

Connaissant assez mal le pays et ayant à cœur de ne pas s'égarer dans sa marche, Lautrec s'avança à si petites journées que, avant même qu'il sût positivement où pouvoir rejoindre le corps expéditionnaire du général Colonne, celui-ci avait fait sa jonction avec l'armée

allemande et avait de plus eu le temps d'arrêter ses dernières dispositions de bataille qui étaient de marcher droit sur Milan et d'attaquer toutes les places qu'il rencontrerait en chemin. Lautrec, avec sa longue expérience des choses de la guerre, vit bientôt à quel système il devait s'arrêter; et, après avoir réuni ses capitaines, il choisit parmi eux six de ceux qui avaient le plus de droits à des commandements, partagea ensuite son armée en six divisions, et les répartit entre ces six capitaines.

Laulrec adoptait le plan de ne point accepter de bataille rangée, mais de se diviser en six colonnes, de harceler l'ennemi sans relâche avec ses troupes légères, d'enlever ses quartiers, d'intercepter les convois et de couvrir ou secourir toutes les places qu'on essayerait d'attaquer.

Ce système de défense par l'attaque, que l'on a toujours employé depuis avec succès, ne laissa, pendant près de trois mois, ni trêve ni repos au général italien, et il eût même fini par lasser, d'un côté, le pape qui jusqu'alors avait fait tous

LA DCCMESSE d'ÉTAMI'ES, T. 3, •>

les frais de la guerre et se trouvait fort lésé dans ses finances; de l'autre, l'empereur Charles-Quint lui-môme, dont les revenus d'Espagne avaient été dissipés pendant les troubles de ce royaume et qui était obligé de fournir à l'entretien d'une armée nombreuse dans les Pays- Bas.

Mais un incident que Lautrec avait prévu vint bientôt donner le beau rôle aux alliés.

Des trois cent mille écus de madame la reine mère, il n'était plus nullement question, et le pauvre maréchal en avait bravement fait son deuil en s'avouant, pour se consoler, qu'à tout prendre il valait mieux pour lui être ainsi joué que d'avoir été étranglé dans les cachots du Chàtelet auxquels il ne parvenait plus à songer sans frémir.

Mais celte consolation du commandant en chef ne faisait pas le compte de son armée en général ni des Suisses en particulier, auxquels les cantons envoyaient des courriers pour leur donner ordre de tout abandonner en Italie et de retourner dans leur patrie.

Cet ordre, qui avait pour but d'éviter que les malheureux ne se rencontrassent sur le champ de bataille et ne se vissent en présence, était également signifié aux Suisses que le cardinal de Sion avait enrôlés dans l'armée allemande ; mais les messagers, envoyés à ceux-ci, ayant été corrompus par le cardinal, l'ordre était parvenu seulement aux Suisses de l'armée française.

Or, l'intérêt qui les avait amenés sous les drapeaux de François Ier n'existant plus, il n'y avait plus naturellement de raison pour qu'ils y restassent, et ils signifièrent cette décision au maréchal Lautrec en lui disant que si, avant huit jours, il ne leur payait tous les arriérés, ils retourneraient dans leur patrie ou demanderaient du service au général Colonne.

Lautrec promit encore tout ce qu'on voulut, mais les huit jours écoulés il n'avait pas davantage a leur donner, et le corps suisse, sans écouter ni ordres, ni prières, mit l'arme sur l'épaule, emboîta la pas et s'en alla comme un

seul homme, chantant un refrain national qu'on aurait pu traduire en français par le proverbe si connu : Pas d'argent, pas de Suisses.

la déroute de Lautrec et l'effet qu'elle produisit sur le pape.

Se voyant abandonné d'un corps qui faisait, pour ainsi dire, toute la force de son armée, et de François Ier en quelque sorte, de qui il ne recevait aucune réponse a ses réclamations, — nous verrons plus tard pourquoi, — Lautrec se résigna au seul parti honorable qui lui restât à prendre dans sa position, c'est-à-dire que, au lieu de tenir tête plus longtemps aux confé-

dérés, il regagna Milan et alla camper sur les bords de l'Adda, ne voyant plus d'autre ressource que celle d'empêcher l'ennemi de passer cette rivière.

Mais ce dernier moyen de défense était si faible et si incertain qu'il eût fallu que Lautrec eût affaire à un général beaucoup moins expérimenté que Prosper Colonne pour qu'il en espérât quelque chance de succès.

Aussi le sort en fut-il bientôt jeté.

Le général italien s'avança sur trois colonnes, tourna la position de Lautrec et l'attaqua si furieusement parles trois points à la fois, que, ne pouvant plus tenir et ayant déjà perdu beaucoup d'hommes, Lautrec se vit réduit à battre en retraite et à se réfugier dans les murs de Milan.

A ce point de sa marche triomphante, le général Colonne s'établit avec l'armée impériale dans le camp de l'Adda, et, avant de porter le dernier coup a la domination française dans le Milanais, il permit à ses troupes de prendre quelque repos et le temps de se réunir.

Il fut décidé que l'armée allemande resterait dans les mêmes dispositions, pour attaquer Milan, que celles qu'elle avait observées pour enlever le dernier retranchement de Lautrec, ou, pour nous expliquer plus clairement, sur trois colonnes.

La première, composée de toute l'infanterie espagnole, sous les ordres du marquis de Pes-

caire;

La seconde, formée de tous les exilés, sous

les ordres de Moron ;

La troisième, composée de tous les Suisses, y compris ceux de Lautrec, des corps allemands et de l'artillerie, sous le commandement du général en chef.

La veille du jour où l'on avait décidé l'attaque de Milan, un inconnu déguisé, qui, selon l'histoire, n'a jamais reparu depuis et ne s'est vanté nulle part de ce service , mais qui n'était autre que le chambellan Armerstorff, lequel était resté prisonnier sur parole au palais de l'ambassadeur; un inconnu, disons-nous, sortit de

la ville, à la chute du jour, et vint avertir Moron que , si l'armée voulait s'approcher des murs pendant la nuit, la faction gibeline ou des impériaux s'arrangerait de manière a pouvoir lui ouvrir la porte Romaine.

Quoique ennemi déclaré de toutes les entreprises téméraires, Colonne fit avancer le marquis de Pescaire avec sa division jusque dans les faubourgs, avec ordre de surprendre tous les soldats qu'il y rencontrerait et de se rendre maître des fortifications.

L'exécution de cet ordre ne trouva aucune résistance, et la porte Romaine fut exactement ouverte comme l'avait annoncé l'inconnu de l'histoire et l'intrigant madré que nous connaissons.

Colonne hésita un moment.

N'était-ce pas un piège qui lui était tendu?

— N'importe, se dit-il, en avant!

Et il se présenta en personne, à la tète de sa division, à la porte indiquée, où l'attendait trèsbien la faction gibeline.

Et Lautrec ne fut informé de la trahison et du mouvement que lorsque, tous ses forts étant saisis ou abandonnés, l'armée impériale plantait ses drapeaux sur toutes les tours de la ville ; et le jour se leva à point pour que, de la plateforme du château sur laquelle il se trouvait, il pût voir le singulier changement qui s'était opéré pendant la nuit.

Tout cela s'était fait sans bruit, sans scandale, et sans même qu'il fût besoin de verser le sang, tant les Gibelins étaient puissants dans Milan et tant les habitants de cette ville désiraient en finir avec la domination de François Ier.

Alors commença la véritable déroute du pauvre maréchal.

Obligé d'abandonner le chef-lieu de son gouvernement, il se retira précipitamment sur les terres de Venise avec les débris de son armée, pendant que les autres villes du Milanais subissaient le même sort et se rendaient sans coup férir. Ce fut l'histoire de quelques jours pour réunir Parme et Plaisance aux États de l'Église,

et, de toutes les conquêtes des Français dans la Lombardie, il ne leur resta plus que la ville de Crémone, le château de Milan, et un petit nombre de forts peu considérables.

Armerstorff, qui avait en quelque sorte été la tôte occulte de cette expédition et qui avait plus à cœur de tenir parole à madame de Châteaubriant, sa belle maîtresse, que de rester prisonnier a l'ambassade de Fronce à Milan, Armerstorff alla retrouver le cheval qui les avait amenés de Rome, lui et la bulle du pape, et retourna au grand galop vers Sa Sainteté pour aller lui rendre compte de son expédition.

On sait quels étaient les projets de ce petit démon sur le pape Léon X, dont il avait déjà désigné le successeur.

D'abord , il demanda à Sa Sainteté qu'elle voulût bien lui faire la grâce de le recevoir en particulier, attendu qu'il avait à cœur, prétextat-il, que le chef des États de l'Église fût le premier instruit de tous les détails de cette brillante épopée, qui devait passer, à bon droit, pour l'œuvre de Dieu.

Le pape se laissa prendre facilement à la subtilité de cette éloquence.

Dès qu'Armerstorff se vit seul avec lui, il se laissa tomber avec accablement dans un fauteuil, essaya de parler et n'en trouva point la force.

Inquiet de cet accablement, le pape voulut appeler au secours de l'ambassadeur ; mais celui-ci le rassura, prétendant que c'était l'affaire de quelques minutes pour se remettre entièrement, que c'était plutôt l'effet de la joie que celui de la fatigue.

Le pape ne pouvait faire mieux, dans une pareille circonstance, attendu que son déjeuner venait d'être servi, que d'inviter Armerstorff a accepter un verre de lacryma-Christi ; mais, au lieu de boire la liqueur, comme le chaton de sa bague s'était ouvert, Armerstorff renversa furtivement son contenu dans le verre, passa de l'autre côté de la table, et, se trompant de verre, il prit celui de Sa Sainteté et l'avala d'un seul trait après avoir porté un loast au triomphe de l'Église.

Le pape ne pouvait point ne pas répondre a ce toast; aussi saisit-il le verre de son convive qui était, du reste, resté intact, et fit-il de ce verre ce qu'Armerstorff avait fait de l'autre.

Après cette première rasade, Armerstorft' remplit les deux verres et proposa de porter un second toast à Sa Majesté l'empereur et roi Charles -Quint.

La proposition ne fit pas question, et Sa Sainteté, cette fois, fut la première à lui faire le plus grand honneur.

— Bien! se dit Armerstorff voyant le verre du pape vidé jusqu'à la dernière goutte, il n'y paraîtra rien...

Et il commença, en passant par tous les détails, pour gagner du temps, le récit de cette misérable campagne qu'il réussit à faire durer plus d'une heure...

Au bout de cette heure, Sa Sainteté, qui avait beaucoup ri, gagna le hoquet et ne rit que plus fort.

Un quart d'heure s'écoula encore et le rire,

ainsi que le hoquet du pape, allaient toujours crescendo.

— Je ne lui dis pourtant point là des choses si énormément plaisantes, s'observa perfidement Armerstorff.

Quelques détails encore, et Sa Sainteté perdit l'usage de la parole.

— Cette joie devient inquiétante..., s'écria Armerstorff, allant appeler à toutes les portes.

Lorsque les gens de Sa Sainteté eurent eu le temps de se réunir, le pape LéonX succomba a un accès de joie.

Ceci se passait le deuxième jour du mois de décembre de l'année 1521.

Bilan de la «Kuallon.

Tandis qu'au delà des Alpes se déroulait ce gigantesque drame sur les détails du quel on nous voit passer avec tant de légèreté, les intrigues allaient singulièrement leur train à la cour de France.

Lautrec avait envoyé des messages par douzaine au roi et à la reine mère, pour les informer de sa position et réclamer les sommes dues;

mais la reine mère avait reçu ses messages à elle, avait fait intercepter ceux adressés au roi et les avait laissés les uns et les autres sans réponse.

Si bien que le roi ne connaissait pas le premier mot de la déroute d'Italie.

Madame de Soubise, chaque fois que François Ier se trouvait sur son passage, se jetait à ses genoux, joignait les mains, fondait en larmes et faisait d'énergiques appels à sa loyauté chevaleresque pour le décider à renoncer à ses amours avec madame de Pons. Le roi avait beau se fâcher et jurer qu'il n'avait pas eu la moindre aventure avec madame de Pons, celle-ci avait beau pleurer et prétendre qu'elle pouvait constater son alibi : on colportait, dans les antichambres du Louvre, aux soirées de la reine Claude, au château de la Tuilerie et dans les salons de la duchesse d'Alençon, que, plusieurs fois, la nuit, — toujours lorsque Triboulet recevait ordre de passer la nuit au Louvre et ne pouvait aller, rue des Tournelles, couver des

yeux le trésor d'amour, cette belle Blanche, sa fille dont Clément Marot avait découvert l'existence, — on colportait, disons-nous, que l'on avait surpris Sa Majesté en flagrant délit de chuchotements amoureux et de promesses impies, en compagnie de la boiteuse, dans le corridor du jardin.

Or comme on ne connaissait a la cour que madame Renée de Parthenay de Pons qui boitât légèrement, tout le monde partait de là pour déclarer que c'était elle évidemment, irréeusablement.

Et cette déclaration faisait un tel scandale que madame Renée de France, à qui madame de Pons était attachée, avait annoncé à madame de Soubise, la mère de cette dernière, qu'elle ne pourrait plus la garder à son service, si ce scandale devait continuer.

Seul, Montmorency ne jetait pas la pierre a madame de Pons ; au contraire il semblait là plaindre et ne pas aimer qu'on parlât de ses aventures en sa présence.

Il avait, pour cela, d'excellentes raisons que nous ne pouvons encore faire connaître au lecteur.

Mais ce n'est pas tout.

Nous avons vu au chapitre intitulé : La garde de Triboulet, comment Triboulet avait fait cette garde, et la scène qui s'en était suivie.

Nous avons maintenant à rendre compte des résultats.

D'abord, quoique François Ier en eût pu dire, et malgré ses grands airs même, personne n'avait voulu croire un seul moment que madame la duchesse d'Étampes n'avait pas eu le sort de madame de Châteaubriant, de la belle Ferronnière et de cent autres dames, plus belles et plus nobles les unes que les autres.

La chose n'avait seulement pas fait question.

— Nous connaissons l'homme, s'était-on dit : bon prince au fond, mais!....

Et cette déplorable conjonction avait eu un succès prodigieux, tant il est vrai que l'on ne peut que perdre à être trop connu.

LA DICHLSSE d'ÉTAMPES, T. 3. 6

Lorsque ce inonde de médisants se fut retiré et que Marguerite se retrouva seule avec la duchesse, dont l'époux, à en croire une lettre reçue du capitaine Parpaillassc , contemplait toujours les bords de la Garonne, elle lui demanda, assez sévèrement, quelle espèce de relation elle venait d'avoir avec Sa Majesté.

Anne n'en savait rien.

Néanmoins elle se mit à fondre en larmes avec une douleur si vraie, une désolation si naïve que Marguerite n'eut pas le courage de conserver sa sévérité.

— Parlez, lui dit-elle d'une voix suppliante, je vous en conjure, dites-moi tout ce qui s'est passé...

— J'étais anéantie par le sommeil, répondit Anne, un sommeil pesant que je ne pouvais vaincre... Cependant, je faisais tant d'efforts pour lutter contre lui qu'il me restait encore un vague sentiment de ce qui se passait autour de moi .. Ainsi, quand le roi est entré, j'entendis ses pas... Je le sentis prendre ma main

sans pouvoir la retirer... Il la porta à ses lèvres... puis il me baisa au front... Je voulus ouvrir les yeux pour voir, la bouche pour parler... Je voulus lever la main pour me faire respecter : le sommeil était plus fort que moi, et la lueur de raison qui me restait semblait s'évaporer... Je ne sais alors ce que me fit le roi, mais je m'éveillai...

— Ah ! soupira Marguerite.

— Je le vis et l'entendis, je pus même me soulever pour me recouvrir...

— Vous recouvrir?...

— Oui... vous comprenez... le sentiment de !a pudeur... la nuit, seule, en présence du roi... Ensuite, vous le dirai-je? il me parla d'amour, me jura que l'aventure qu'on lui supposait avec madame de Pons était fausse, qu'il n'aimait que moi, moi seule au inonde... Je me défendais, mais j'étais si faible!... Enfin, je ne sais, vaincue par son éloquence, écrasée par le sommeil étrange auquel je me sentais encore succomber...

— Eh bien? eh bien?

— Je crois...

— Mon Dieu! dites donc...

— Je crois que je lui avouai que je l'aimais aussi...

— Malheureuse !

— Oh! oui, sanglota Anne, bien malheureuse!... car, après ce dernier effort, je retombai anéantie et ne repris plus connaissance qu'aux effroyables cris que poussait Triboulet, et au bruit que l'on fit en se précipitant dans les appartements.

On ne pouvait pas, raisonnablement, pousser plus loin l'investigation, et la duchesse se tint pour battue par François Ier.

Le lendemain, elle vit Clément Marot, qui avait à la consulter sur le plan d'un nouveau poëme intitulé : V Enfer, et, le premier point épuisé, — l'exposition faite et les observations adoptées, — elle lui avoua, avec une grande épouvante de ce qui pouvait en résulter pour elle, que la duchesse d'Étampes était la mai • tresse de François Ier.

Mais Clément Marot avait vu Triboulet et il savait à quoi s'en tenir.

Il se prit à rire et embrassa sa belle maîtresse avec plus d'amour que jamais.

— Comment ! s'écria Marguerite, c'est là l'intérêt que vous portiez à sa réputation et au bonheur de la reine?

— Voulez-vous m'en croire? répliqua Clément Marot; ne nous occupons pas des autres aujourd'hui et ne songeons plus qu'à nous...

Madame de Châteaubriant, qui avait reçu décidément sa grâce, s'était installée ouvertement à l'hôtel de son frère, et se reposant tout entière pour sa vengeance sur les promesses d'Armerstorff, elle tenait, avec le secours de la pension que celui-ci lui avait fait obtenir de Charles- Quint, un grand train de maison, et donnait de brillantes soirées à tout ce qu'il y avait d'un peu huppé dans la capitale et d'hostile au roi.

Parmi ces derniers était M. de Poitiers, qui s'était déclaré en faveur de la rébellion du connétable de Bourbon, et qui devait, quelques

années plus tard, payer sa réhabilitation de l'honneur de sa fille , la future châtelaine d'Anet *.

François 1er, lui, qui ne recevait pas de nouvelles de Lautrec pour d'excellentes raisons et qui croyait que ce dernier avait reçu ses trois cent mille écus, attendu que Semblançay les avaiteomptésà la reine mère, était parfaitement rassuré sur l'issue de ses affaires dans le Milanais; et l'on remarquait que, depuis le scandale de la Tuilerie, on ne le rencontrait plus guère que chez la reine, et qu'il s'occupait exclusivement de la chose publique.

Et l'on faisait plus : on remarquait aussi que, depuis cette espèce de recrudescence d'amour qui avait pris le roi comme une maladie, la reine Claude devenait d'une gaieté charmante, reprenait ses couleurs et retrouvait les gracieux sourires historiques de sa mère. De plus, elle qui ne sortait plus et semblait avoir fait vœu de

* Voir Diane de Poitiers.

passer le reste de sa vie dans une retraite absolue, elle avait désiré chasser pour faire croire au peuple quelle n'était plus maudite du ciel, et avait monté bravement à cheval.

C'était un prodige et tout Paris criait, Noël : comme aux grands jours de fêtes publiques.

Ce prodige avait été opéré par Clément Marot qui avait adressé à son roi une épître sur l'amour conjugal, en vue de consoler Sa Majesté du mauvais tour de messire Triboulet.

Cette épître, qui n'a jamais été publiée, était, paraît-il, si ingénieusement tournée, si finement pensée, si gracieusement écrite, que François Ier s'était laissé prendre a sa persuasion. D'abord, le poète chantait la beauté ravissante et la grâce divine de la reine Claude dont il ne retrouvait la perfection dans aucune des déesses de l'Olympe; puis il passait à ses enfants et trouvait, pour qu'ils fussent des chérubins, qu'il ne leur manquait absolument que des ailes, et, après cela, il dépeignait en vers de feu le bonheur de la vie de famille, les joies de la paternité et les

tendresses de la pure affection. Ensuite, pour en finir et pour faire antithèse, il montrait, dans un déplorable tableau, jusqu'où le vice peut mener l'homme, jusqu'où le déshonneur d'une noble fille peut porter le désespoir d'une famille. Anne avait encore sa mère et son frère; l'un servait avec gloire dans les armées de Sa Majesté, l'autre, retirée dans ses terres, attendait la mort et la paix du juste avec courage et résignation. Fallait-il faire rejaillir la honte sur ce nom jusque-là sans tache, pour satisfaire à un simple caprice de la passion ; fallait-il empoisonner la douce vieillesse d'une pauvre moribonde ; fallait-il vouer aux remords la vie de sa fille et la lui faire prendre en mépris?... Dieu n'eût jamais pardonné.

Après avoir lu cette épître, François I» était allé la porter lui-même à la reine Claude, la lui avait relue en pleurant, et c'était de ce moment qu'avait daté son éclatant retour de tendresse. De son côté, comme bien on pense, la reine mère faisait le petit budget de ses calculs.

— Vous me demandez pourquoi, disait-elle un jour à madame de La Mothe-Vaudron, à qui elle avait accordé une gratification de vingt-cinq mille livres sur les écus de Lautrec, pour doter sa fille, vous me demandez pourquoi je veux déshonorer le maréchal?... Ah! vous ne savez pas ce qu'est la vengeance pour les âmes fortes!

— Mais, madame, Votre Majesté n'était-elle point assez vengée en détruisant le seul moyen qui lui restait pour rentrer en faveur, c'est-àdire en faisant prendre en mépris madame de Châteaubriant au roi, par la comparaison d'un autre amour?

— Eh! s'il pouvait battre les impériaux à Milan, croyez-vous donc qu'il aurait besoin d'un intermédiaire pour obtenir toutes les faveurs de la cour de France?... On le ferait grand connétable, et je connais la nature de son mépris : il grandirait autant que lui.

— Cependant, madame, à la manière dont vous entendez le déshonneur du maréchal...

— Vous voulez dire que j'entends aussi l'hu-

milialion de la France; mais détrompez- vous, «•hère amie. Elle sera humiliée un moment, soit; mais plus elle aura été humiliée, plus son roi devra la rendre grande et glorieuse... El je serai régente de France!

— Je ne comprends pas, madame...

— Vous ne comprenez pas que François I" n'est pas homme à abandonner ses droits sur le Milanais?

— Si vraiment, chère reine... mais si on le lui prend?

— Il le reprendra, veux-je dire, et lui-même! J'ai encore, Dieu merci! assez d'autorité sur mon fils pour lui indiquer son devoir, et lorsque je lui dirai : « Ce qu'un maréchal de France na pu faire, il appartient h vous, sire, de le tenter, » il partira, et il le fera!.-.. Et je serai régentede France, entendez-vous?. ..Etalors?...

— Alors?... répéta madame de La Mothe, qui ne pouvait arriver à comprendre malgré tous ses efforts d'intelligence.

— Alors... malheur âmes ennemis!

— J'y suis, maintenant ! s'écria la noble confidente; le connétable...

— Oui, le connétable, et le maréchal, et tous ceux que je hais pourront garder le souvenir des humiliations qu'ils m'ont fait subir!...

— Mais, madame, si le maréchal Lautrec, se retrouvant un jour avec le roi , attribuait la cause de sa déroute à la confiscation de l'argent qu'elle nécessitait?

— Pourquoi ai-je marié le lieutenant de mes gardes à votre fille, madame, qui sera quelque jour une riche héritière et que j'ai dotée en attendant?

— Oh ! madame la reine!...

— Le lieutenant Chabrai-llac ne pourra-t-il pas déclarer à M. le lieutenant criminel, par exemple, qu'il était présent à mon entrevue avec le maréchal et qu'il m'a vu lui compter ses trois cent mille écus?...Semblançay ne vous a-t-il point remis cette somme, à vous-même, le soir de cette entrevue, et ne m'avez-vous point aidée à la compter, madame?

— Si..., répondit madame de La Mothe en frissonnant.

— Eh bien! donc?

— Ah ! madame, vous serez bien vengée ! Cette petite scène d'intérieur se passait dans

l'oratoire de madame Louise de Savoie, par un miraculeux hasard, le jour où Lautrec avait été obligé de quitter Milan avec les débris de son armée.

Le messager «le malheur.

C'était le 22 décembre de l'année 1521, vingt ' jours après la mort joyeuse de Sa Sainteté le pape Léon X.

François Ier n'avait encore reçu aucune nouvelle d'Italie et ignorait, par conséquent, et cette mort singulière et la cause plus singulière encore à laquelle on l'attribuait.

11 avait annoncé, la veille, qu'il ne sortirait

point de toute la journée, et Clément Marot, en sa qualité de valet de chambre, en avait été informé tout le premier.

Si bien qu'il avait eu le temps de colporter la nouvelle et de la faire connaître aux intéressés.

Onze heures venaient de sonner.

Le roi était assis sur un sofa en brocart fleurdelisé à la droite du duc de Montmorency, et préjugeait, à la plus grande gloire de la France, du succès de ses armes en Italie.

Son favori avait beau lui dire que le silence de Lautrcc devait inspirer de sérieuses inquiétudes; le roi répondait qu'il connaissait le maréchal et que ce silence ne pouvait être interprété que favorablement.

— S'il avait subi un échec, ajoutait-il, il m'aurait certainement demandé des renforts; or, m'est avis que si le maréchal ne me mande aucun détail de la campagne, c'est qu'il veut avoir vaincu sur tous les points et avoir le droit de me demander le bâton de connétable.

En ce moment, Marot vint annoncer qu'un

messager, arrivé a l'instant d'Italie, demandait a être reçu par Sa Majesté en audience particulière.

— Que disais-je? s'écria François Ier avec un accent de joie éclatante.

Montmorency hocha la tête d'un aip de doute et passa dans une pièce voisine, pendant que le roi donnait ordre à son valet de chambre de faire introduire le messager.

Le messager, qui se présenta quelques minutes après que cet ordre eut été donné, semblait être, à première vue, un jeune homme efféminé, aux mains et aux pieds délicats, aux yeux languissants, à la figure pâle et à la démarche incertaine; en l'observant avec plus d'attention, on remarquait que, tout juvénile que ses dehors le fissent d'abord supposer, il y avait déjà plusieurs rides à son front quoiqu'il fût absolument imberbe, que le sourire de la jeunesse n'avait plus aucune relation avec ses lèvres plissées et qu'il y avait plus de haine que de respect dans son regard.

Vu de plus près encore, sa poitrine avait on singulier développement, sa taille était étrangement fine et déliée, et son allure n'avait pas plus le caractère de son sexe que l'assurance qu'eût dû comporter la mission dont il était revêtu.

— Vous ici, madame! dit François Ier reculant d'étonnement.

— Moi-môme, répondit madame de Châteaubriant, car c'était bien elle, en tirant son message de sa ceinture.

— Et sous ce costume?

— Mon Dieu! il n'y a pas là de quoi tant vous étonner, sire : qui m'eût ouvert les portes du Louvre si je ne m'y fusse présentée à cheval et toute couverte de poussière, m'annonçant comme envoyé du maréchal Lautrec, comte de Foix?... Et d'ailleurs, en supposant même que l'on m'eût ouvert cette porte, eussé-je été reçue par Votre Majesté, lorsqu'on vous eût dit que c'était moi, une maîtresse abandonnée, qui venais vous apporter des nouvelles de vos armées?

— En effet, madame, je doute que vous eussiez jamais pu pénétrer jusqu'à moi sous la seule recommandation de votre nom et de vos titres.

— Vous voyez donc qu'il n'y a pas là matièro à tant de marques d etonnement...

— Mais il me semble, dit le roi avec une hauteur superbe, que, d'un mot, je puis cou per court à cette entrevue que vous avez surprise...

— J'avais prévu le cas, sire; mais en suppo sant même que je ne pusse compter sur votre galanterie pour me garder de ce manque de procédé de votre part, j'avais cette lettre.

Et, en même temps, elle éleva la lettre qu'elle tenait à la main.

— Et... qu'est cette lettre, madame, je vous prie?

— Ma vengeance, sire.

— Votre vengeance?

— Oui. N'avez-vous pas fait assassiner mon fds, sire?

LA DICHESSE D'ÉTANTES, T. 3. 7

— Madame!...

— Lisez, ajouta-t-clle en tendant la lettre; lisez, sire.

François Ier la prit avec inquiétude et d'une main tremblante; puis, dominant son émotion par la puissance de sa volonté, il indiqua un siège à madame de Châteaubriant.

— Cette lettre est effectivement du maréchal, madame, reprit-il en jetant les yeux sur la suscription; j'en reconnais l'authenticité à l'orthographe de mon nom qu'il n'a jamais pu écrire correctement... mais je ne comprends pas pourquoi il fallait que vous me la remissiez vousmême.

— Mon Dieu! je voulais vous voir... pour jouir de votre humiliation.

Le front de Sa Majesté se plissa légèrement, et on vit une nouvelle contraction agiter sa lèvre inférieure, ce qui était chez François Ier une marque évidente d'agitation intime ou d'impatience contenue; cependant, il reconquit bien vite son sang-froid, et, faisant quelques pas vers la fenêtre, il décacheta la lettre.

« Sire, lut-il tout d'abord en y jetant les yeux, je suis en déroute avec les débris de mon armée... «

Une pâleur subite décolora sa figure, et, saisi d'un frissonnement qu'il ne put, cette fois, dominer, il dut s'appuyer à une patère pour pouvoir conserver son attitude.

Madame de Châteaubriant, qui suivait avec attention tous les mouvements du roi, se prit à sourire avec une joie haineuse et ne détourna pas les yeux lorsque Sa Majesté leva les siens sur elle.

— Continuez, sire, lui dit-elle d'un accent railleur; je vous ai annoncé que je venais me venger.

Accablé par cette nouvelle, la dernière de toutes à laquelle il s'était attendu, François Ier soupira avec découragement et s'assit avant de reprendre sa lecture.

» Jamais l'on ne vit pareille débandade, con-

tinua-t-il. Depuis Milan, où je m'étais retranché en désespoir de cause, jusque dans les terres de Venise où je viens d'arriver tout essoufflé, nous avons été littéralement arrosés de boulets et de mitraille. Et des coups de lance! et des estafilades!... Ces Gibelins du diable embrochaient nos soldats comme des dindons et déboutonnaient leurs braves poitrines à grands coups de hache... Pour ma part, j'ai eu l'honneur de me voir enfoncer une côte par un des soldats suisses qui servaient dans nos rangs au début de la campagne et qui m'ont abandonné, faute de paye... «

Le roi leva une seconde fois la tête, et ses yeux rencontrèrent, comme la première, le sourire triomphant de son messager de malheur.

— Faute de paye..., pensa-t-il en se frappant le front avec douleur.

» Mais j'ai appris que les cardinaux de Sion et de Médicis ont quitté l'armée pour se rendre

au conclave, que les Suisses étaient rappelés par leurs supérieurs et que quelques mercenaires de l'armée impériale commençaient à se débander. Il ne reste donc plus, pour défendre le Milanais conquis, que les Espagnols et quelques bandes de soldats allemands. Si je n'étais pas aussi dépourvu d'hommes et d'argent, je répondrais d'une victoire; maintenant je ne puis promettre que de bien me conduire... Je tâcherai de concerter, avec ce qui me reste de valide, quelques tentatives sur le Milanais pour inquiéter l'ennemi, et j'entreprendrai sur Parme une attaque vigoureuse où je pourrai laisser la vie, peut-être, mais jamais l'honneur d'un Français. » Je joins a cette lettre un message que je viens de recevoir à l'instant, par un envoyé de M. Armerstorff, qui expliquera à Votre Majesté, mieux que je ne pourrais jamais le faire, comment je suis en relation avec le chambellan de l'empereur Charles-Quint, quelle est la nature de ces relations, et quels sont aussi les projets de nos ennemis... »

— Une lettre d'Armerstorff?... dit François Ier de plus en plus troublé.

— Très-importante, sire, répondit madame de Chàteaubriant ricanant toujours, et digne en tous points de l'attention de Votre Majesté.

Le roi déplia tout à fait, d'une main fiévreuse, le message de Lautrec qu'il laissa échapper, et trouva, sous ce premier pli, la lettre suivante :

« Mon cher maréchal, j'étais votre prisonnier, c'est vrai, mais comme vous n'aviez laissé, pour me garder à Milan, que la parole que vous aviez exigée de moi, et que les intérêts de mon maître s'opposaient absolument à ce que j'en fusse plus longtemps esclave, j'ai trouvé bon de reprendre celte parole; j'ai quitté Milan, et je viens d'arriver à Rome en grande hâte, où la relation que j'ai faite de nos triomphes a mis le pape en si grande joie que Sa Sainteté en est morte... u

— Le pape est mort!... s'écria François I", s'interrompant encore.

— Hélas! oui, sire : Dieu ait sou âme.

» Le cardinal Jules de Médicis, neveu du défunt et le plus distingué des membres du Sacré-Collège par son talent, sa fortune et son expérience dans les négociations diplomatiques, s'étant déjà assuré quinze voix, et ce nombre de voix étant suffisant pour exclure tout autre candidat, vous comprenez, mon cher maréchal, que, comme ce candidat ne pourrait jamais être qu'hostile à nos intérêts, il faut absolument que je jette, par n'importe quelles manœuvres, la division dans le conclave, et, partant, que je reste à Rome, attendu que Sa Majesté l'empereur a grandement à cœur de transmettre la tiare, en récompense de ses longs services, à S. Ém. mo trecht... «

S. Ém. monseigneur le cardinal Adrien d'U

— Adrien d'Utrecht ! exclama pour le coup le roi en froissant la lettre d'Armerstorff dans sa main crispée, et se mettant à se promener à grands pas avec une agitation indicible.

— Oui, sire... Son Éminence est bien invalide, vous me direz, mais les quelques années qu'il lui reste à vivre seront autant d'années gagnées par l'empereur. D'ailleurs, n'ai-je pas eu l'honneur de dire à Votre Majesté que je venais me venger?

François Ier n'entendait plus; toute son attention était concentrée sur cette maudite lettre qu'il tenait à la main , et il se mit à dévorer, dans une agitation toujours croissante, les quelques lignes qui lui restaient à lire*

» La proclamation de S. É., comme successeur de Sa Sainteté Léon X sur le trône de saint Pierre, ne sera certainement pas reçue a Rome avec une grande faveur, et je ne me le suis pas un instant dissimulé; mais avec la grâce de Dieu, je compte pouvoir faire comprendre aux vieilles Éminences de l'ancienne école des cardinaux que nous n'avons qu'une chose en vue, pour le moment : éliminer les Médicis... Ou m'objectera que, dans la situation où se trouve

— iOS —

l'Italie, il faut, plus que jamais, un diplomate habile à la tète de son gouvernement. J'ai a répondre, à cela, qu'aussi l'intention de Sa Majesté l'empereur est de laisser la nouvelle Sainteté bien chaudement enveloppée dans sa douillette et de faire de la politique pour elle... Vous voyez donc, mon cher maréchal, que tout a été prévu, et qu'il était de la plus absolue nécessité que je reprisse ma parole... »

— Ah ! fit François Ier, jetant ses deux lettres loin de lui et se laissant tomber sur un fauteuil, le front dans ses mains et la poitrine oppressée, pendant que madame de Chàteaubriant, qui se trouva, par la nouvelle position de Sa Majesté, exactement vis-à-vis du roi, se renfonçait dans l'édredondusofa sur lequel elleavaitpris place.

— Qu'en dites-vous, sire? demanda la railleuse.

— Eh! madame, que parlez -vous donc de vengeance particulière lorsque d'aussi grands intérêts publics se trouvent en question!

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— Ah! permettez, sire! Ce qui arrive a Votre Majesté vient de moi, puisque le tout avait été concerté entre nous, le jour où M. Armerstorft' est venu m'enlever de cet excellent hôtel du Petit-Nesle où vous me gardiez si méchamment prisonnière.

— C'est une plaisanterie, madame; il est impossible que le chambellan de l'empereur ait pu nouer avec vous des relations aussi intimes.

— C'est pourtant la vérité, sire, et j'aurais pu vous prédire, le jour même de ma mise en liberté, ce qui arrive aujourd'hui, aussi sûrement que j'ai eu l'honneur de vous prédire, en d'autres temps, les dispositions de l'Allemagne et de l'Angleterre vis-à-vis de la France.

François Ier se rappela qu'en effet c'était à madame de Châteaubriant qu'il devait la rupture de ses relations avec l'empereur, et que, nonseulement elle lui avait prédit la déclaration de guerre de Charles-Quint, mais encore celle du roi Henri VIII, mais encore celle du pape Léon X, mais encore l'organisation de l'armée d'Italie,

ses projets sur le Milanais et ses succès sur les armes françaises *.

— Oh! dit-il avec un profond sentiment d'horreur, vous seriez donc un démon, vous?

— Je suis tout bonnement votre ennemie.

— Et Lautrec, mon brave soldat, aurait pu tramer avec vous , au service d'une vengeance aussi inique, l'humiliante déroute que vous venez m'annoncer?

— Gardez-vous bien de le croire, sire... D'ailleurs, le maréchal vous donne, me semblet-il, une raison toute naturelle à cette déroule, puisqu'il l'attribue au manque de parole de madame la reine mère.

— Que voulez-vous dire? s'écria François IPr en rougissant, indigné de ce que l'on osât vis-à-vis de lui accuser sa mère de déloyauté.

— Ne lui avait-on pas fait la promesse, pour le décider a partir, qu'il lui serait envoyé trois cent mille écus pour pourvoir a la levée, a l'équipement et à l'entretien de son armée?

* Voir Madame de Châteavbriant .

— Eh bien? madame...

— Eh bien! sire, on lui a manqué de parole. La reine mère a voulu se venger du maréchal, mais il se peut que cette vengeance retombe sur vous.

— Savez-vous que c'est une calomnie infâme que vous venez de prononcer, et qui devrait être châtiée?

— C'est une affreuse vérité, sire, repartit madame de Chàteaubriant, sans s'effrayer le moins du monde de la surexcitation de son interlocuteur.

— C'est une calomnie infâme, vous dis-je, madame, et rétractez-la, ou...

— Je n'ignore pas, sire, que je suis entière ment à la disposition de Votre Majesté, ni môme que, dans un excès de galanterie, vous avez tenu la promesse que vous m'aviez faite un jour de me préparer un appartement au donjon de Vincennes. Mais ce n'est pas la question. Je vous dirai plus : le maréchal vous a expédié vingt messages, depuis son départ, pour vous

informer de sa position critique, et j'imagine que tous ces messages ont été interceptés par madame la reine mère.

— Vous mentez ! vous dis-je.

— Lisez cette lettre, répondit- elle, en lui tendant une lettre particulière du maréchal, dans laquelle celui-ci expliquait les détails de son entrevue avec la reine mère, ceux de sa rencontre avec Armerstorff à Milan, et, de plus, tous ceux de sa singulière campagne.

— Montmorency ! cria le roi après avoir lu cette troisième lettre et en relisant les deux premières, venez cà et accompagnez-moi au château de la Tuilerie.

Montmorency reparut, prit l'épée et le chapeau du roi, les lui tendit et se tint à ses ordres.

— Fasse Dieu, madame, ajouta François Ier en s'adressant à son messager de malheur, que vous ayez menti, et le maréchal avec vous, parce que, foi de gentilhomme! je pourrais oublier que j'ai une mère et me rappeler que la loi soumet tous les sujets de la France !

Où Trilioulct retrouve la ralMOii.

François 1er se calma chez sa mère, et s'il lui resta des doutes sur l'exactitude des preuves qu'elle prétendit pouvoir donner pour sa juslification en en appelant au témoignage du lieutenant Chabraillac, de Semblançay et de madame de La Mothe, personne ne put s'en apercevoir.

Cependant, quoique l'appartement de ma-

dame de Chàteaubriant fût prêt à Vincennes, on la laissa parfaitement en paix dans son hôtel de la rue des Tournelles, et quoique Lautrec dût lui paraître coupable, il lui fit immédiatement expédier de l'argent sous une escorte de cavalerie.

Quelque temps s'écoula, et l'on remarqua que le roi demeurait sombre et taciturne, qu'il ne < ommuniquait plus avec personne et travaillait seul, et, enfin, qu'il continuait ses assiduités auprès de la reine Claude.

Sur ces entrefaites, la nouvelle officielle de la déroute d'Italie lui fut communiquée, ainsi que celle de la mort de Léon X, et il n'en devint que plus sombre.

C'était à ce point que l'on tremblait de s'approcher de lui.

Clément Ma rot avait beau faire des sonnets et des épîtres, c'était tout au plus si le roi daignait les lire, ce qui inquiétait beaucoup le poète et le rendait infiniment circonspect. Il n'usait plus quitter un moment son service, et

la belle Marguerite avait beau s'ennuyer pendant l'absence du duc d'Alençon, qui tenait toujours la campagne et commandait l'avant-garde de l'armée des Pays-Bas, le tendre consolateur ne se laissait plus séduire.

Il faut dire que Clément Marot venait de se prendre d'une folle passion pour la belle Diane de Poitiers qui entrait à cette époque dans sa vingt-troisième année et était bien la plus charmante jeune fdle que l'on eût pu voir.

De son côté, la reine mère était aussi inquiète que qui que ce fût et redoutait avec une indicible épouvante que le roi ne fût sur la trace de ses manœuvres. Elle tenait madame de La Mothe au secret pour qu'elle ne pût communiquer avec personne; elle faisait des cadeaux de toute sorte au lieutenant Chabraillac, lui promettait un brevet de capitaine pour l'empêcher de la compromettre si l'on en venait à l'interroger; et, pour que Semblançay n'élevât aucun doute, à l'occasion, sur la destination qui avait été donnée aux trois cent mille écus qu'il avait comptés le

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soir de la mise en liberté de Lautrec, elle le menaçait, de temps en temps, de le faire pendre k Monlfaucon comme concussionnaire.

Le pauvre surintendant s'alarmait bien un peu de ces menaces, mais, hélas ! il ne se doutait guère qu'elles dussent recevoir une exécution si littérale que celle qu'on lui faisait envisager, seulement quelques années plus tard.

Cependant, l'intrigue prétendue du roi avec madame de Pons se continuait toujours . Madame de Soubise réclamait plus que jamais, au nom de ses aïeux et de leurs services éminents, et François Ier finit par s'apercevoir, comme tout le monde, que ces entrevues qu'on lui supposait n'avaient jamais lieu que les jours où Montmorency obligeait Triboulet, en son nom, de passer la nuit au Louvre; de plus, il fit des réflexions sur la folie de Triboulet et il la trouva tout à fait singulière, d'autant plus qu'elle semblait lui être venue au retour à Paris de la duchesse d'Etampes et qu'elle lui avait servi d'une

LA DDCHESSB D'ETAMPES, I. 5. 8

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étrange façon à garder intact l'honneur de la jeune femme.

— On doit encore me jouer, se dit-il, un soir qu'il était seul et complètement absorbé par ses réflexions; mais c'est assez des revers de mes armées, il faudra que je voie clair dans tous ces jeux et que je remporte au moins une victoire, en attendant que je puisse m'occuper moi-même de la guerre.

Deux jours s'écoulèrent et François Ier s'imagina, aux grognements deTriboulet, qu'il devait s'être passé quelque chose de déplaisant à son endroit.

Il interrogea, non pas Clément Marot en qui il n'avait plus guère confiance, mais le père Marot, son valet de garde-robe, et parvint ainsi à apprendre que le fou avait tenté de sortir et s'était vu consigné au palais.

— Ah! ah! fit -il en rentrant chez lui, foi de gentilhomme, ce serait une délicieuse distraction, et il y aurait la de quoi oublier pour un moment toutes mes tracasseries. Marot? appelait.

Marot entra en toute hâte, et, voyant que Sa Majesté était indécise et n'avait pas trop l'air de savoir quoi dire, il prit sa voix la plus cauteleuse et se hasarda à dire qu'il avait commencé son travail sur le Roman de la Rose, et qu'il allait lui sacrifier tous ses loisirs...

— Donnez-moi un manteau, répondit François Ier avec distraction.

— Un manteau?... se dit Triboulet qui conservait toujours son attitude de chien fidèle et ne perdait jamais le roi de vue.

Clément Marot, fort désappointé de la façon inusitée dont le roi prenait la question d'art depuis quelque temps, alla chercher un manteau, le remit à son maître, et Triboulet se releva silencieux et inquiet.

Il était onze heures moins quelques minutes.

C'était ordinairement à onze heures que, selon les bruits en vogue, François Ier avait pris l'habitude de voir madame de Pons.

Clément Marot se retira tristement.

A onze heures précises, le roi leva la tête, mit

son chapeau, drapa son manteau, et, sans s'occuper de Triboulet qui se disposa à le suivre, il sortit de son cabinet.

— Diable! pensa le fou, ceci n'est point clair. Le roi n'en continuait pas moins sa marche,

se dirigeant vers le corridor du petit jardin.

— Eh bien !... continua à se dire Triboulet, mais il me semble que nous allons au rendezvous de madame de Pons, moi...

Chemin faisant, François Ier se rencontra avec Montmorency qui avait assez l'air d'attendre.

— Montmorency, lui dit-il, il se peut que j'aie besoin de vous tout à l'heure, allez donc attendre mes ordres a la salle des gardes.

Le duc partit en rechignant légèrement, sans répondre, et le roi le suivit jusqu'à ce qu'il eût complètement disparu.

Alors, prenant un escalier dérobé, il courut a la salle des gardes, fit appeler son capitaine et lui donna ordre, au moment où Montmorency arriverait, de lui demander son épée, de le garder a vue et de ne plus le laisser sortir.

— De cette façon, se dit-il, il n'aura pas le temps de donner contre-ordre, et je saurai à quoi m'en tenir.

Là-dessus, il rebroussa chemin en grande hâte, alla prendre à part le père Marot et lui dit quelques mots à l'oreille, puis regagna le corridor où allait probablement se dénouer le fil d'une intrigue, en se disant :

— Ce pauvre duc avait l'air trop embarrassé pour qu'il n'y ait point là-dessous quelque bon scandale.

Arrivé à son poste, il abaissa son chapeau sur ses yeux, prit l'air martial que se donnait Montmorency quand il l'avait surpris dans son attente évidente et attendit à son tour.

Triboulet, qui ne perdait pas de vue un seul de ces mouvements, se blottit à distance, dans la niche d'une statue, et se disposa à voir dans tous les détails ce qui allait se passer.

La faction de Sa Majesté ne fut pas longue.

Bientôt, de l'autre côté d'une porte qui se trouvait à sa portée, c'est-à-dire à l'extrémité du

corridor opposée à celle où se tenait le fou , on entendit un frôlement de robe de soie et des chuchotements de voix, puis le bruit d'une clef que l'on introduisait avec toute sorte de précautions dans la serrure de la porte.

— Tiens! se dit François Ier, j'aurais juré, moi, que cette porte était condamnée et qu'elle n'avait plus été ouverte depuis un siècle...

Cependant la porte finit par s'ouvrir, et le roi vit bientôt deux ombres de femmes entrer furtivement : l'une des deux, vêtue entièrement de noir, et qui semblait la plus âgée, s'arrêta à la porte, la referma avec autant d'attention qu'elle avait été ouverte et sembla se préparer à la garder; l'autre, vêtue de blanc sous une mantille noire à capuce, s'avança vers le roi en boitant légèrement, mais d'un pas assuré.

— Ce n'est point la première fois, se dit celui-ci, que cette scène se présente; excepté moi, les acteurs sont parfaitement à leur rôle.

— Sire, murmura tendrement la jeune femme en tendant la main au roi, me voici...

— Blanche! exclama Triboulet, s'élançant de sa niche comme un chien en fureur.

— Mon père!... dit la jeune fille en s'évanouissant dans les bras du roi.

La vieille gouvernante, qui était restée près de la porte pour la garder, ne jeta aucun cri, elle; mais, préjugeant sans doute, à l'expression du cri de Triboulet, que la scène n'allait pas être plaisante, elle rouvrit la porte, s'introduisit adroitement entre elle et le mur et disparut avec une dextérité de chatte.

Pendant ce temps, Triboulet arrivait au groupe formé par sa fille et le roi, avec toutes les marques de la plus indicible stupéfaction.

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