I. *.-« Accommodements «l«- ïaut rec a\<-c la parole
Jusque là, ce n'avait rien été, il n'avait été question que de lui seul et d'une aventure qu'il niait par devers tous quand on allait trop loin dans les suppositions; mais voilà maintenant qu'il s'agissait de la duchesse d'Ëtampes !
Or, ce nom était inconnu en France.
Il y avait bien la terre d'Ëtampes , qui avait été apportée en dot à François Ier par la fille de
Louis XII avec le duché de Bretagne, les comtés de Blois, de Coucy, de Montfort et d'Ast, comme nous l'avons déjà dit; mais Étampes était un comté, ce comté une terre, et Lautrec, qui ne connaissait aucun détail, ne se figurait pas le moins du monde comment ce comté et cette terre eussent pu faire de sa protégée la duchesse d'Etampes.
— Hein? répéta-t-il.
— Ah! c'est juste, répondit Montmorency, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir... mais vous vous rappelez cette jeune femme que Sa Majesté avait mariée à M. de Chartres, lequel s'est fait tuer sous les murs de Mézières?
— Oui... en effet... je crofs me souvenir...
— Mais oui... cette femme, enfin, que vous avez ramenée vous-même de Mézières après la mort de son époux et que vous avez installée chez vous?
— Oui, oui, très-bien, je me rappelle.
— Eh bien, le roi voulait en faire sa maltresse, et vous le gênez... C'est aussi un peu
pour cela, dit-on, que l'on vous a éconduit pour quelque temps.
— Mais comment se fait-il, continua Lautree avec sa feinte bonhomie, que la veuve de M. do Chartres soit devenue la duchesse d'Étampes ?
— Hé! par son mariage avec le duc de ce nom.
— Son mariage... vous dites son mariage?
— Vous avait-elle juré, par hasard, de rester éternellement veuve?
— Non...
— C'est donc tout naturel, et c'est une preuve de plus de ce que je vous disais tout à l'heure, à savoir : que vous gêniez. Immédiatement après votre 'arrestation, madame de La Mothe Vaudron, paraît-il, est allée, au nom de la reine mère, réclamer sa dame d'honneur, et sans pouvoir vous conter en détail comment les choses se firent, je puis vous affirmer qu'en deux jours de temps ce fut arrangé sans remède : elle était duchesse d'Étampes.
— Par son mariage avec qui?
— C'est juste, vous ignoriez encore cela... par son mariage avec M. de Brosses que le roi a créé duc.
— Le baron de Brosses! s'écria Lautrec.
— Oh ! mais il ne gêne pas , lui , rassurezvous, dit Montmorency ; cinq minutes après la cérémonie il est parti, et on prétend qu'il ne reviendra plus...
— De manière que... ?
— Pas du tout, et c'est ce qui étonne tout le monde : il paraît que la duchesse d'Étampes n'est pas encore la maîtresse du roi.
— Sarpejeu! fit Lautrec en poussant un bruyant soupir.
— A propos, ajouta Montmorency, vous me demandiez tout a l'heure pourquoi vous aviez été reçu à Vincennes dans un si splendide appartement que celui où je vous ai retrouvé...
— C'est vrai, répondit- il avec distraction, essayant de compléter dans son imagination tous les détails de ce qui avait dû se passer.
— Il avait été, — dit-on toujours, moi je ne
vous affirme rien, — il avait été préparé en l'honneur de madame de Châteaubriant.
— Quoi... ce cachot? dit Lautrec, qui marchait de surprise en surprise.
— Lui-même.
— Mais, s'il a été préparé pour elle, comment n'y est-elle pas?... Elle est donc ailleurs?
— Oh! si l'on avait su où la retrouver, soyez certain...
— Où la retrouver?
— Parbleu ! vous ne savez pas encore... Elle était prisonnière au Petit-Nesle...
— Pardon, je sais cela parfaitement puisque ses gardes m'ont repoussé comme un intrus, à mon retour de Mézières, quand je me suis présenté pour lui faire visite.
— Eh bien, elle s'est évadée, on ne se figure pas ce qu'elle peut être devenue.
— Ah ! exclama sourdement le maréchal en prenant une résolution.
Puis, arrêtant aussitôt son cheval :
— Monsieur le duc, dit-il à Montmorency,
croyez que je vous suis bien obligé pour tous ces renseignements que vous avez bien voulu me donner; mais permettez que je vous quitte...
— Je m'y oppose, au contraire, de tout mon pouvoir!... s'écria Montmorency avec stupeur en se rappelant la recommandation du roi.
— Souffrez, en ce cas, que je m'échappe...
— Vous échapper... mais, monsieur le maréchal, j'ai votre parole...
— Aussi va-t-il falloir, monsieur le duc, que vous ayez l'obligeance de me la rendre.
— Falloir!...
— Mon Dieu! oui. Vous m'avez dit des choses qui me prouvent combien il est imprudent de s'engager lorsque l'on n'est pas bien au fait de la situation : tout à l'heure je me figurais que ce que j'avais de mieux à faire était d'aller au château de la Tuilerie; maintenant, je suis convaincu qu'il faut absolument que je sois ailleurs. Il est possible que, ma visite terminée, je vous rejoigne chez madame la reine mère, mais , quant à vous y accompagner, cela m'est
absolument impossible. Or, pour en revenir k mon point, je vous prie, monsieur le duc, de bien vouloir me rendre ma parole.
— Mais cette façon d'agir est d'un mauvais gentilhomme, maréchal, balbutia Montmorency.
— Restons, s'il vous plaît, monsieur, riposta Lautrec, en bons termes de courtoisie. Je vous redemande poliment ma parole ; rendez ou refusez sur le même ton, et nous verrons après.
— J'ai ordre du roi de vous remettre k sa disposition, et je refuse.
— Vous voulez donc m'obliger k vous la. reprendre ?
— Me la reprendre!...
— Oui, monsieur, répondit Lautrec en mettant l'épée k la main; ne fût-ce que pour vous désabuser sur mon compte en vous prouvant que je ne suis pas un mauvais gentilhomme.
Montmorency abaissa sa visière et mit, comme son adversaire, l'épée k la main.
— Reprenez-la, maréchal, si vous le pouvez, dit-il avec resolution.
— Encore une fois, monsieur le duc, rendezla-moi, je vous prie; vous ne croyez pas combien je serais désolé qu'il vous arrivât malheur.
— Monsieur, les ordres du roi avant tout, et je me considérerais comme traître à Sa Majesté si je vous faisais la moindre concession : vous me prendrez peut-être la vie, mais, sur mon àme, je vous jure que je ne vous rendrai pas la parole que j'ai eu l'honneur de vous demander.
— Sarpejeu! pensa Lautrec, voilà la réponse d'un noble gentilhomme, et il'y aurait crime de ma part, un crime dont je ne m'excuserais jamais vis-a-vis de ma conscience, à abuser de ma force de soldat sur sa faiblesse de muguet... En garde donc, ajouta-t-il tout haut en faisant faire un pas de retraite à sa monture pour l'acculer à un arbre et le mettre clans l'impossibilité de reculer.
Les deux adversaires se trouvaient en ce moment à une lieue et demie environ du château de Vincennes, et arrivaient en vue de la Bastille qui se détachait comme une masse sombm à
l'horizon, illuminée par quelques reflets blafards de la lune.
Montmorency rangea son cheval à son tour, tira l'épée et se mit en devoir de vendre chèrement sa vie.
— Y sommes-nous? demanda le maréchal.
— Me voilà ! répondit le duc en lançant son cheval.
Les deux fers se rencontrèrent, et après quelques brillantes passes d'armes, Montmorency fut désarmé et désarçonné.
Lautrec, qui avait fait les choses avec la plus extrême prudence, et qui avait la certitude de ne pas avoir blessé son adversaire, descendit de cheval, mit son épée sur la gorge de Montmorency et lui redemanda, pour la dernière fois, sa parole.
— Je ne puis vous la rendre... mais reprenez-la, je ne puis plus m'y opposer.
Lautrec n'en demanda pas davantage; il remit son épée au fourreau, remonta à cheval et partit au galop.
l.a Providence en barbe rousse.
Anne était devenue duchesse d'Étampes, et madame de Châteaubriant était en fuite!...
Lautrec prit le chemin le plus direct qui conduisait à la rue des Tournelles et ne s'arrêta que chez lui.
Le concierge, quinteux vieillard en livrée qui racontait chaque soir à madame son épouse l'histoire de messieurs ses maîtres et de leurs
LA DUCHESSE n'ÉTAMPES. T. 2. U
nobles aïeux, sonna la cloche du vestibule à toute volée en reconnaissant la voix de Lautrec; puis, il lui ouvrit la porte.
Le maréchal, qui n'avait pas de temps à perdre en sensiblerie, laissa le cheval du roi aux mains du premier valet qui se présenta et s'élança par l'escalier comme la foudre.
— Nourrice ! nourrice!... cria-t-il en heurtant à toutes les portes.
La nourrice arriva bientôt, et, à la demande de Lautrec, passa sur les effusions larmoyantes et les expansions nécessaires à la célébration d'un retour, pour raconter en hâte, et de point en point, ce qui était avenu depuis le moment de l'arrestation de notre ami.
Une dame de la cour était venue au nom de la reine mère, avait enlevé madame de Chartres, et, depuis lors, on n'avait plus entendu parler de celle-ci ni de l'autre.
L'idée de rosser d'importance toute sa maison pour n'avoir fait aucune résistance à madame de La Mothc Vaudron lui traversa bien
l'esprit, mais ce ne fut qu'une lueur. Lautrec était de ces hommes qui luttent avec l'acharnement du désespoir jusqu'à la dernière heure, jusqu'à la dernière seconde, mais qui, une fois les faits accomplis, les acceptent pour ce qu'ils sont et ne pensent plus qu'au remède à employer.
Le lendemain, dans la nuit, madame de Châteaubriant, sous un déguisement de page, était arrivée avec ClémentMarot qui avait passé toute la journée suivante avec elle.
— Je comprends, pensa alors Lautrec, pourquoi le diablotin avait tant à cœur de défendre l'honneur de madame de Chartres. C'était du dévouement placé à cent pour cent et qu'on devait lui payer en reconnaissance.
Puis, le fou du roi était venu aboyer, avait probablement dit quelques mots au poêle et ils étaient partis tous les deux. On n'avait plus eu de nouvelles ni de l'un ni de l'autre.
— C'est cela ! se dit encore Lautrec, la dette était payée. Et où est ma sœur? reprit-il en se levant.
Madame de Chàleaubriant, de peur d'une surprise, habitait un petit pavillon du jardin qui avait une issue secrète dans une rue voisine, et n'avait rien pu entendre du vacarme qu'avait t'ait Lautrec en rentrant; mais la femme du concierge était allée la prévenir, et elle vint se jeter tout en larmes dans les bras de son frère en lui racontant, avec des paroles entrecoupées de sanglots, par quelles circonstances miraculeuses et par quels hommes dévoués elle avait été sauvée.
— Sauvée ! dit le maréchal ; votre appartement est tout préparé au donjon de Vincennes, et le jour où l'on vous retrouvera, soyez tranquille!...
— Ah ! le roi m'a tenu parole ! s'écria madame de Chàleaubriant avec effroi.
Le lecteur se rappelle que, à ce petit lever de Sa Majesté Très- Chrétienne, auquel nous l'avons fait assister dans le premier chapitre de ce livre, François I" avait annoncé à la favorite que la coupe débordait, et qu'il allait lui faire
préparer un appartement à Vincennes pour le cas probable où la pauvre femme voulût encore se heurter à ses projets.
C'était promesse tenue, rien que cela.
Cependant François Ier avait fait construire la cage avant de tenir l'oiseau...
— Mais, s'écria Lautrec, où est la duchesse d'Étampes?...
Clément Marot arriva.
Sous prétexte d'une longue recherche de documents nécessaires a la préparation de son travail sur le Roman de la Rose, il avait laissé le roi au château de la Tuilerie et s'était enfui en se disant :
— Parbleu! je préfère aller passer ma soirée entre M. de Poitiers et sa fille, moi! Tout à l'heure, le roi reviendra tout penaud de sa visite à la belle duchesse d'Étampes, il me contera ses désappointements, et, à la fin, je pourrais fort bien me trahir. Quand on se connaît, on se garde : gardons-nous...
En traversant la Tuilerie, il rencontia un
cavalier errant péniblement au pas le plus docile de sa monture, la tète sur la poitrine et les bras pendants.
— Tiens! se dit Marot, c'est Montmorency... C'était le duc, en effet, qui, s'étant retrouvé
seul avec son cheval, après que Lautrec fut parti avec sa parole, s'était remis en selle et était revenu à Paris pour faire au roi le récit de son aventure; mais, au moment d'entrer, le courage lui avait manqué en songeant que ce qui pourrait lui arriver de plus agréable serait, à coup sûr du ridicule, peut-être une disgrâce. Et, ne pouvant se décider a retourner sur ses pas, cequi nel'eût mené à rien, n'osantd'ailleurs, d'un autre côté, rentrer au château où l'on eût pu fort mal le recevoir, il attendait.
— Mais oui, reprit Marot après un examen de quelques secondes, c'est lui-même... Hé! monsieur le duc?
Montmorency leva la tète, se retourna et reconnut le poète.
— Ah ! soupira-t-il en laissant toujours aller
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son cheval à la dérive, c'est-à-dire où le vent le poussait, à l'aventure, sans but et sans raison.
— Je jurerais, se dit Marot avec un sourire narquois, que le maréchal lui a brûlé la politesse aujourd'hui, comme il l'a fait jadis à son ami Bonnivet... Oh! ce serait pain bénit, par exemple!... Mais, ajouta-t-il tout haut en courant au cheval, arrêtez-vous donc... où diable voulez-vous aller?
Lorsqu'il eut atteint et arrêté le cheval, il posa plus nettement sa question et dit au cavalier qu'il désirait savoir quelle espèce de grande douleur il pouvait aussi poétiquement promener dans une plaine parfaitement déserte, à cette heure du soir, et par un temps si lourd, une atmosphère si pesante que l'on eût dû s'attendre a voir éclater l'orage à tout instant.
— Ah ! répéta Montmorency sur un ton plus lamentable encore que la première fois, ah ! mon ami, je suis bien malheureux!
Jamais, jusque-là, Clément Marot n'avait eu l'honneur de s'entendre appeler ami par un
Montmorency; mais rien ne vaut, chez les hommes faibles, l'accablement de la douleur pour rapprocher les distances de l'étiquette et de la fortune.
— Et pourquoi? demanda Marot avec une sorte d'inquiétude. Mais j'y songe, continuat-il en regardant tout autour de lui ; le roi vous avait envoyé à Vincennes...
— Hélas ! interrompit le duc.
— Avec ordre d'y chercher un prisonnier... et de l'amener chez la reine mère, après avoir préalablement exigé sa parole qu'il ne chercherait pas à vous échapper.
— Et je l'ai exigée, ajouta-t-il.
— Mais le prisonnier...?
— C'était Lautrec... et la parole qu'il m'avait donnée, il me l'a reprise l'épée a la main.
— J'en étais sûr, se dit Marot. Ah! quel démon d'homme, mon Dieu! Je crois qu'il trouvera moyen de faire des accommodements avec la mort, quand elle se présentera à lui, et qu'il esquivera son inévitable coup de faux!
— Il me L'a reprise, et il a fui !
— Il a fui !
— Hélas! oui. . . comment faire, maintenant?. . . Ah! ce sera mon coup de grâce : adieu mon crédit et mes espérances d'avenir; ma jeunesse est flétrie et mon avenir est perdu !
— Comment a-t-il pu vous reprendre cette parole donnée? demanda Marot avec intérêt.
— L'épée a la main, vous dis-je.
— A quel propos?
— A propos de rien... sous prétexte qu'il avait absolument affaire ailleurs, et qu'il ne pouvait me suivre chez la reine mère.
— C'est singulier.
— Oh! oui. Nous avions fait les trois quarts de la route en parfaite relation d'intimité, moi lui racontant tout ce qui s'était passé à la cour pendant son absence...
— Ah! vous lui avez dit... Mais voilà sans doute à propos de quoi il vous a repris sa parole... Que lui avez-vous dit?
— Les motifs, d'abord, que l'on donnait à son arrestation.
Lesquels?
— Une vengeance de la reine mère.
— Ensuite?
— L'enlèvement de madame de Chartres.
— Lui avez-vous dit aussi que madame de Chartres avait été faite duchesse d'Étampes?
— Oui.
— Et que madame de Chàteaubriant était en fuite?
— Oui.
— J'y suis! s'écria Clément Marot, frappant joyeusement ses deux mains l'une contre l'autre.
Devinant un rayon d'espoir dans cette joie de celui qu'il avait daigné appeler son ami, Montmorency lui demanda avec instances quelles réflexions il pouvait se faire.
Mais Clément Marot était si absorbé dans ses pensées qu'il ne répondit pas.
Montmorency insista.
— Ecoutez, dit le poëte, j'imagine que moi, votre ami, je puis retrouver le maréchal et vous le ramener...
— Il serait possible !
— Je ne le jure pas, mais je l'espère.
— Oh ! vous seriez ma providence !
— Providence en barbe rousse ! le compliment n'est point flatteur pour la Providence d'en haut... Quoiqu'il en soit, monsieur le duc, vous pourriez bien ne pas vous tromper du tout au tout. Écoutez, vous êtes ici fort bien dans une plaine où probablement personne ne viendra vous déranger avant une heure; voulez-vous attendre? et j'espère, moi, vous remettre en possession de votre prisonnier.
— Oh ! mon ami ! . . . exclama le duc avec reconnaissance.
— Eh bien ! c'est dit , interrompit Clément Marot, vous acceptez et je pars. A bientôt. Patience et bon courage.
Sur ce, laissant le duc aussi stupéfait que rayonnant d'espoir, il partit tout courant avec la conviction qu'il allait certainement retrouver le maréchal.
— Il aura voulu voir sa sœur, pensait -il, pour
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lâcher de se mettre au fait de la situation et ne point devoir entrer en scène sans connaître le premier mot de son rôle; il aura imaginé qu'elle ne pouvait guère être à Paris plus en sûreté que dans son pavillon du jardin de la rue des Tournelles, ni mieux gardée que par sa vieille nourrice, et c'est chez lui, inévitablement, qu'il faut aller pour la rejoindre.
Il avait donc d'excellentes raisons pour arriver si à propos chez le maréchal, dans un moment où personne, certes, ne l'y eut attendu, et il n'était, dans cette circonstance, que la ficelle du Destin.
— Ma rot! s'écrièrent en même temps Lautrec et madame de Chàteaubriant.
— Moi-même, mes amis, répondit-il avec une aisance parfaite, en baisant, d'un côté, la main de sa belle maîtresse, et, de l'autre, serrant celle du maréchal. Ne deinandiez-vous pas où était la duchesse d'Étampes?... Il fallait donc bien que je vinsse vous le dire.
— Oh ! dites, >nj>j>Iia madame de Chàteaubriant.
— D'abord, rassurez-vous sur ce qui aurait pu lui arriver : le roi l'a faite duchesse d'Étam pes, et il est toujours son créancier. Oh ! elle a été bien gardée !
Ce fut au tour de Lautrec à serrer la main du jeune homme et au tour de madame de Châleaubriant a récompenser la simple galanterie de son poëte, qui venait de lui baiser le bout des doigts, en lui envoyant un de ces regards de femme pleins d'amour, pleinsd'abandon, pleins de promesses, qui subjuguent, qui entraînent et qui damnent quand ils ne donnent pas le ciel.
— Vous voilà donc rassurés tous les deux sur le passé, reprit Marot en s'asseyant entre ses deux amis sur un sofa. Ce soir, sous prétexte, je crois, d'entendre la lecture de mon Temple de Cupidon par madame la duchesse d'Alençon, le roi est allé du Louvre au château de sa mère, où il y avait réunion intime. La duchesse d'Étampes était naturellement de la société, et Sa Majesté a pris place au cercle entre elle et la
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reine mère. Dans la position où je me trouvais , je ne pouvais absolument rien entendre de ce qui allait se dire entre ces trois personnages, mais j'avais pris mes précautions; et, lorsqu'on se leva pour se retirer, j'appris que le roi devait avoir un entretien particulier avec notre protégée, et que la pauvre femme aurait à l'attendre dans ses appartements.
— Sarpejeu ! fit Lautrec.
— Je fis alors quelques rapprochements et je m'aperçus que Montmorency et moi étions les seuls qui avions accompagné Sa Majesté, qu'il avait remercié ses gardes et que le roi pouvait fort bien s'être arrangé de manière à n'avoir que moi a renvoyer pour passer la nuit au château de la Tuilerie, attendu que Montmorency était allé, par son ordre, à Vincennes...
— Je sais cela, interrompit Lautrec.
— Mon Dieu! murmura madame de Chàteaub riant avec effroi.
— Alors, continua Marot, vite je me mis à la rescousse. Comme nous nous trouvionsau milieu
de femmes et que je ne pouvais pas, raisonnablement, me jeter moi-même en travers de cette petite intrigue sans me rendre suspect; comme je m'étais, d'ailleurs, préalablement ménagé des affinités dans la place...
— Vous avez confié votre secret? demanda madame de Châteaubriant.
— Oh ! rassurez-vous, il est en bonnes mains. Marguerite...
— La duchesse d'Alençon ! interrompit-elle avec véhémence, en retirant sa main qu'elle avait oubliée sur le bras du jeune homme.
— Bon! pensa Lautrec, voilà maintenant ma pauvre sœur mordue au cœur : elle est jalouse... Et de qui, s'il vous plaît? se demandat-il en regardant Marot avec attention. Il est laid, il est sale, il est roux... mais il est poëte ! Sarpejeu! comme si un vaillant compère qui sait noblement tirer l'épée ne valait pas à lui tout seul tous les aligneurs de rimes de la France!...
— Oui, reprit Marot en rougissant sous le
regard inquisiteur de la comtesse; pardon, j'avais voulu dire madame la duchesse d'Alcnçon...
— Eh bien? dit Lautrec.
— Eh bien ! le secret est en bonnes mains, vous disais-je, je réponds de ma confidente.
Madame de Châteaubriant fit un léger soupir et se renversa sur le sofa.
— Or, comme le système de défense avait été préparé à Pavanée, j'en fus quitte pour la simple notification du danger, et je n'eus plus à m'occuper de la chose.
— Et qu'arriva- t-il?
— Il arriva ce que nous devions prévoir, que madame la duchesse d'Étampes profita de la première occasion pour se retirer chez elle, et que, dès que le roi fut libre, il alla la rejoindre.
— Mais alors?... dit madame de Châteaubriant avec une nouvelle angoisse.
— Je n'en ai pas vu davantage, moi, je ne puis vous dire ce qui s'en est suivi ; mais je présume que, comme la duchesse d'Étampes
s'est retirée en donnant le bras à la duchesse d'Alençon,le roi aura trouvé notre amie atteinte d'une effroyable épilepsie, privée de tout sentiment et pâle comme une morte...
— Sarpejeu ! s'écria Lautrec qui ne comprenait pas un mot de cette supposition tout au moins singulière, mais dans une telle position la pauvre fille est autant que morte.
— Oui, mais elle va énormément diminuer de valeur aux yeux de Sa Majesté, mon cher maréchal, et je doute fort que le docteur Akakia lui conseille de continuer ses assiduités auprès d'elle.
— Pourquoi, reprit-il, pourquoi présumezvous qu'Anne puisse être atteinte de ce mal affreux , presque subitement et sans raison aucune?
— S'il y en avait une, maréchal?
— Je comprends..., ditmadame de Châteaubriant. Marguerite, — et elle appuya sur ce nom, — Marguerite a pris tant à cœur les intérêts de M. Marot qu'elle n'aura reculé devant aucun
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moyen pour produire l'apparence de cette maladie...
— Ah ! s'écria Lautrec comprenant à son tour et ne demandant pas plus de détails, confiant qu'il était dans la science de Marguerite laquelle était, dureste,de notoriété publique, parlez-moi des femmes pour se tirer habilement d'affaire !
Puis, se rappelant la complicité du duc d'Alencon avec le roi :
— Mais que va dire d'Alençon, lui, et que va-t-il faire quand il reviendra de l'armée?
— Bah ! répondit Marot, l'homme propose et la femme dispose.
L'entretien s'appesantit encore pour quelques instants sur la question, et Clément Marot avoua, en termes plus lucides, qu'il s'agissait seulement d'un breuvage soporifique qui mettrait Anne dans une insensibilité complète et que, lorsque le roi se présenterait, la duchesse d'Alençon serait à côté du lit de la malade pour lui affirmer, qu'elle venait de se trouver en proie a des convulsions horribles.
Le lecteur a vu, du reste, avec quelle habileté les choses s'étaient faites.
Lautrec était aux anges.
— C'est pain bénit, s'écriait-il, que de jouer un renard aussi madré que Sa Majesté Très- Chrétienne! Cela mérite des indulgences, et, sarpejeu ! si j'étais encore à la tète de mon gouvernement de Milan, je les ferais demander au pape.
— Qu'à cela ne tienne, lui dit Marot se souvenant alors que Montmorency attendait toujours son prisonnier, c'est pour vous y renvoyer qu'on vous a fait sortir de Vincennes.
— J'ai posé mes conditions : trois cent mille écus et je pars, rien et je reste.
— On veut peut-être vous les offrir.
— Je voudrais m'en assurer, que cela me se- ■ait désormais parfaitement impossible, répliqua le maréchal.
Et il se mit a narrer son aventure avec Montmorency de la façon la plus grotesque qui soit au monde. Mais Clément Marot prit la parole à
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son tour et expliqua par son entrevue avec le duc comment il avait pu supposer que son ami était revenu rue des Tournelles, ce qui prêta beaucoup à rire.
— Eh bien ! s'écria Lautrec, dussé-je après partir pour l'Italie et vous laisser la garde de madame d'Étampes, je ne compromettrai point l'avenir de M. de Montmorency : il s'est conduit en gentilhomme, il s'est défendu vaillamment, et je vais lui rendre ma parole.
Et il partit en promettant a madame de Châteaubriant qu'il aurait encore une autre condition à poser que celle des écus, mais qu'il lui en voulait réserver la surprise.
Clément Marot demeura pour tenir compagnie a la favorite déchue.
Lautrec au plége.
Bientôt après, Montmorency vit arriver dans la plaine de la Tuilerie un cavalier qu'il reconnut de loin, à la majesté de sa tournure et a l'élégance de son cheval, pour le maréchal Lautrec.
Il ne pouvait en croire sesyeux, tant la réalisation de la promesse de Clément Marot lui semblait étrange.
Mais il n'y eut bientôt plus à douter. Lautrec, qui venait de l'apercevoir dans la direction qui avait été indiquée, s'avançait vers lui en faisant force signes d'intelligence et finit par s'aider de la parole pour s'excuser de sa singulière conduite.
— C'est vous, maréchal? balbutiait Montmorency.
— Certainement, sarpejeu! répondit Lautrec qui marquait toutes ses exclamations, môme les plus banales, par son jurement favori, me prenez-vous pour un larronneur que vous ayez pu supposer que je vous reprendrais ainsi ma parole de gentilhomme pour ne plus vous la rendre?
— Mais, maréchal...
— Mon jeune ami, — permettez-moi de vous donner ce titre , — vous avez agi vis-à-vis de moi avec une courtoisie parfaite, et j'eusse été désolé qu'il pût vous avenir quelque avanie par mon fait. Seulement, j'avais absolument besoin de quelques instants de liberté et j'en ai
— loi —
disposé; maintenant, sarpejeu! je suis à vous corps et âme, et vous pouvez disposer de ma personne impunément. Vous n'êtes point blessé? vous ne vous êtes pas meurtri une épaule en tombant?... Tant mieux! parce que j'en eusse été vraiment désolé.
Il n'y avait rien à répondre à tout cela; dans la position désespérée où se trouvait Montmorency, il ne trouva qu'à admirer.
Il était, du reste, si complètement ébaubi qu'il eut toute la peine du monde a formuler l'expression d'un remercîment ou d'une politesse quelconque.
Les deux cavaliers se remirent donc en route en dirigeant leur monture, côte à côte, vers le château de la reine mère, à la porte duquel ils arrivèrent en quelques minutes; et comme des ordres avaient été donnés dans la prévision de cette arrivée, la porte leur fut immédiatement ouverte par un officier, et Lautrec fut conduit dans un petit salon à lambris de chêne où on le laissa seul, tandis que l'on introduisait Mont-
morency dans une autre pièce ou le roi s'était retiré pour méditer sur sa mésaventure avec la duchesse d'Étampes.
Lautrec allait s'asseoir pour prendre un moment de repos, quand, tout à coup, il lui sembla entendre un bruit de pas retentissant sur les dalles du corridor par lequel il était arrivé.
En écoutant avec plus d'attention, il reconnut que ces pas étaient légèrement alourdis par une masse quelconque et accompagnés d'un petit bruissement métallique qui pouvait n'être, à tout prendre, qu'un simple écho, mais qui pouvait être aussi, cependant, produit par le froissement d'une armure.
— Bien ! se dit-il avec son stoïcisme ordinaire. Jouerions-nous encore au mystère, par hasard?...
Alors, au lieu de s'asseoir, il retourna à la porte qu'il essaya d'ouvrir, — par simple curiosité, — pour tâcher de voir ce qui se passait dans le corridor.
— Vôô —
La porte résista.
Lautrec tira violemment, par un brusque mouvement de rage concentrée, qu'il se figura être un simple mouvement d'humeur.
La porte resta immobile.
— Hum!... fît notre ami, fronçant le sourcil et plissant les lèvres. Je voudrais bien être encore à la rue des Tournelles... Du diable si je me laisserais reprendre à ces grands airs de générosité !.-.. Moi qui ai compassion du duc et qui vais me livrer, dans la crainte qu'il ne lui arrive malheur!... Ah ! si je supposais qu'il eût pu savoir ce qui m'attendait ici...
Le bruit des pas, qui allait toujours croissant, finit bientôt par devenir si exactement perceptible que l'on put distinguer, sans s'y méprendre, qu'ils étaient produits parla marche cadencée d'une petite troupe armée qui s'avançait dans le corridor.
Lorsque cette troupe fut arrivée a la porte que Lautrec avait vainement essayé d'ébranler, elle s'arrêta au commandement de son chef,
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reposa ses mousquets sur les dalles, et le silence se rétablit.
Le maréchal, qui, à ce compte, pouvait fort bien n'avoir fait que changer de prison, tourna ses yeux vers la fenêtre et alla résolument en écarter les tentures pour l'examiner avec l'attention d'un intéressé et voir sur quoi elle pouvait s'ouvrir.
La fenêtre était grillée au dehors, si soigneusement qu'un chat n'eût pu passer entre les barreaux, et elle donnait sur une cour dans laquelle une demi-douzaine de reîtres se promenaient, la hallebarde sur l'épaule.
— Sarpejeu ! pensa Lautrec, je suis un oison, et je mériterais, comme tel, d'être embroché d'outre en outre.
Puis il retourna sur ses pas en examinant les lambris avec autant d'attention qu'il avait examiné la fenêtre.
Us étaient du chêne le plus solide, sans la moindre solution de continuité, sans cannelures, sans interstices.
Lautrec leva son poing et cogna sur les panneaux avec une indicible angoisse.
Comme il l'avait prévu, les panneaux ne rendirent qu'un son mat qui prouva, à la plus déplorable évidence, qu'ils étaient adaptés à des murailles solides.
Il poussa un soupir de découragement.
Ensuite, il alla consulter la cheminée.
La cheminée était bien ouverte au-dessus du foyer, mais il y avait du feu dans ce foyer, et le feu était si ardent que l'on n'eût pu se maintenir à deux pas de lui.
Lautrec tira son épée pour démolir le feu et voir après, si on lui en laissait le temps, à quoi s'en tenir sur la possibilité de déguerpir par la seule issue qui fût restée libre, au risque de devoir finir par une promenade dans la gouttière.
Mais à ce moment, la porte, qui, dans la position où il se trouvait vis-à-vis du feu était exactement'derrière lui, la porte s'ouvrit, et une femme, toute vêtue de noir et voilée, s'avança rapidement.
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C'était la reine mère.
— Pardon, madame, dit le maréchal en s'élançant pour sortir, permettez que je me retire, il ne fait pas sain dans cet appartement...
Il était trop tard.
Comme il avait l'épée à la main, il s'en serait probablement servi et eût frappé d'estoc et de taille pour se frayer un passage à travers les gardes, mais il avait encore au moins trois pas à faire, que la porte s'était déjà refermée.
— Madame, dit-il en revenant sur ses pas et laissant tomber son épée de ses mains, je joue de malheur avec vous : vous l'emportez encore.
— Mon Dieu ! maréchal, répondit Louise de Savoie, dans la position où vous vous trouvez, c'est-à-dire à mon entière disposition, rien n'était plus facile... Qu'eussiez-vous pu faire?... Fuir?. . . Cette pièce n'a qu'une issue el cinquante soldats la gardent.
Lautrec se laissa tomber avec abattement sur un fauteuil, sans aucun respect pour la dignité souveraine.
— D'ailleurs, pourquoi eussiez- vous voulu fuir?... Il dépendra de vous que, avec les portes de ce château, les portes de la gloire vous soient ouvertes.
— Hum ! pensa le maréchal avec un profond soupir, il paraît, décidément, qu'elle y tient... Je me croyais quitte envers elle pour avoir une bonne fois coupé court à ses avances, et voilà la question remise sur le tapis... Tenons-nous bien, sarpejeu! parce que, Dieu me damne! si je me laisse séduire...
Après un long silence, Louise de Savoie s'assit à son tour et reprit la parole.
— Qu'en dites- vous, maréchal? demandât-elle de sa voix la plus insinuante.
— Rien! répondit Lautrec avec éclat. Continuez vos persécutions, soit; il arrivera un jour où l'évidence jaillira aux yeux du roi, et alors...
— Je crois vous l'avoir dit un jour, maréchal : une femme ne pardonne jamais une humiliation'aussi outrageante que celle que vous m'avez infligée, et comme, avant d'être mère du
roi de France, j'étais femme, je devais me venger.
— Et vous l'avez fait, madame... Et, bien mieux, je ne m'en suis plaint en aucune façon... Mais pourquoi, connaissant mes sentiments à l'égard de Votre Majesté, vouloir encore me mettre dans le cas de vous donner une seconde fois le droit de vous venger d'une humiliation?
— Il y a quiproquo, pensa Louise, finissons-en.
Et, reprenant :
— Voilà, au moins, de la fatuité, maréchal, dit-elle. Qui vous donne le droit de supposer que cette visite puisse encore avoir pour but de m'oublier vis-à-vis de vous?
— Ah ! fit Lautrec se levant avec autant d'agilité que s'il eût été mû par un ressort.
Et, dès lors, ne voyant plus dans la personne de Louise de Savoie que la mère de son roi, il ôta son chapeau et salua avec une courtoisie exquise.
— Pardon, madame, balbutia-t-il, veuillez,
en ce cas, me croire le tout dévoué serviteur de Votre Majesté et recevoir l'assurance de mon respect le plus profond.
— C'est trop de politesse, riposta la reine mère en avançant la main; votre main, maréchal, et paix entre nous.
fin DU DEUXIÈME VOLUME.
ROYALES AMOURS
LA UUCHES5E D'ÉTAMPES.
Bruxelles. — Imp. iI'Al. Î,edègoe.
ROYALES AMOURS
LA
PAR A. MAURAGE,
PRÉCIiDK
d'une préface par xav. ne montkpi\.