MIL
Ce que faisait Vautrée au donjon de Vlnoeiiiie* et madame de Chartres chez les ganirs de la Vierge.
— Eh bien ! mon pauvre Triboulet, dit le roi lorsqu'il se vit seul avec le prétendu fou, venezvous m'annoncer comment Lautrec a pris son arrestation et comment madame de Chartres subit sa retraite?
— Cuic! répondit Triboulet en assenant un violent coup de sa marotte entre les oreilles
— no —
d'Endymion, ce à quoi la pauvre bote s'attendait si peu qu'elle se mit a courir, la queue entre les pattes, en hurlant a foire pitié, peu • dant que Phébus se mettait en garde et montrait ses dents.
— Hein..., murmura François Ipr, promenant son regard autour de lui , ne serions-nous pas seuls?...
Triboulet prit sa marotte entre ses dents et se mit a poursuivre Endymion, courant sur ses pieds et sur ses mains, et aboyant de manière à effrayer un chien lui-môme.
— Mais nous sommes seuls, lui dit François Ier dès que le fou fut revenu à sa portée ; on ne peut ni nous voir ni nous entendre...
Phébus, qui avait d'abord considéré les évolutions de Triboulet avec un grand étonnement, et n'avait suivi le fou qu'à une certaine distance et avec beaucoup de précautions, Phébus, disons-nous, se rapprocha du fou en câlinant, jappa tendrement comme pour flatter notre homme, puis lui sauta sur les épaules.
— Diable! pensa Triboulet, s'il allait par mégarde m'arracher les oreilles?...
Laissant, sur celte réflexion, tout le poids de son corps reposer sur une de ses mains, de l'autre il s'arma de sa marotte, et soudain, se relevant, il en administra un tel coup entre les deux yeux de Phébus, que le chien se tint pour satisfait et courut rejoindre Endymion qui s'était tapi à plat ventre dans l'herbe d'une pelouse.
— Que signifie cette comédie? demanda le roi en revenant à son fou; nous sommes seuls, vous dis-je...
Mais il n'entrait plus clans les combinaisons de Triboulet d'être sensé pour son maître, le lecteur sait pourquoi, et il continua gravement le nouveau rôle qu'il s'était imposé, c'est-à-dire à faire des gambades et des entrechats que les difformités de sa personne rendaient fort étranges.
— Ça, se dit le roi complètement ébaubi , il y a donc quelqu'un qui nous regarde et que mon œil ne découvre pas?
Et il se mit à se promener avec inquiétude en fouillant du regard tous les massifs du petit jardin, sans pouvoir remarquer la moindre chose qui pût motiver la folie de messire Tri- u boulet.
— C'est étrange..., pensa-t-il.
Voyant que le prétendu fou suspendait ses
évolutions et s'asseyait pour reprendre haleine, il alla prendre place à ses côtés et lui jura qu'il pouvait parler en toute sécurité : que personne ne pouvait le voir ni l'entendre.
Triboulet se mit préalablement a aboyer; ensuite, sans transition aucune, se rappelant un couplet favori de la composition du roi, revu par Clément Marot, il se mit à chanter à tue-tète sur un air de sa composition :
Ma mie à moi, c'est (oulo belle Noble, g.ilanlc et point rebelle; Qu'elle ait du cœur ou n'en ait pas, Pourra qu'elle ait... ce que femme a !
— Par ma foi! s'écria François Ier vivement contrarié, vous allez, messire, finir cette comédie ou...
Triboulet, qui avait repris haleine, n'en écouta pas davantage et courut rejoindre les chiens.
Ceux-ci, entendant des pas retentir dans l'escalier de la tour qui débouchait sur le jardin, firent d'abord quelques détours ingénieux pour éviter le fou , puis , saisissant le moment où la porte de l'escalier s'ouvrit ils s'y élancèrent en aboyant.
— Au secours! au secours! cria le visiteur, qui venait de recevoir les deux lévriers, l'un en pleine poitrine, l'autre dans les jambes, et qui était tombé à la renverse.
— Montmorency! dit le roi, reconnaissant la voix qui criait au secours.
Et, dans la crainte que Triboulet ne se livrât à un accès de folie vis-à-vis du duc, il courut à la porte pour secourir son favori.
Heureusement, Anne de Montmorency n'avait été pris que de frayeur, et, en arrivant sur le lieu de l'accident, le roi le retrouva sur pied et s'excusant de ses cris intempestifs.
— Ce sont les lévriers de Votro Majesté, sire,
disait-il ; ils se sont élancés sur moi au moment où j'ouvrais la porte, et, ma foi ! ne m'attendant point à cette réception, je me suis effrayé et j'ai appelé à mon secours; mais ils ont passé leur chemin, et votre fou m'a relevé.
Né en 1493, Anne de Montmorency était alors un grand jeune homme de vingt-huit ans, à la mine superbe, qui jouissait de la faveur du roi en attendant l'occasion de faire ses premières li armes avec lui en Italie; il n'avait point encore eu l'occasion de donner une seule preuve de bravoure, mais il portait les pourpoints les mieux taillés, les rapières les plus longues, les dentelles les plus fines, et il était renommé par sa galanterie, ses succès auprès des dames et une certaine ressemblance avec Sa Majesté.
— Ces pauvres chiens!... répondit François I'r, mon coquin de fou leur a fait une telle frayeur qu'ils eussent traversé le feu sans s'en douter.
Puis, s'appuyant au bras de Montmorency :
— Eh bien! lui demanda-t-il, comment vous a reçu le maréchal?
— Mon Dieu ! sire, c'est toute une histoire à vous raconter. Figurez- vous d'abord...
— D'abord, dites-moi tout de suite s'il accepte de reprendre le gouvernement de Milan, je vous prie.
— Il l'accepte, sire, mais a des conditions...
— Des conditions?
— Il prétend qu'il connaît la négligence et le défaut d'économie qu'il y a dans l'administration de vos finances : il a vu , d'ailleurs , combien les troupes avaient déjà souffert dans le Milanais, faute de paye, et il refuse de partir si on ne lui fait remettre une somme de trois cent mille écus.
— Il refuse, dites-vous?
— Net, sire.
— Foi de gentilhomme, voilà qui est par trop impudent et qui mériterait d'être châtié!... Et que dit-il de son arrestation ?
— Ah! voila ce que je voulais d'abord dire à Votre Majesté... 11 la prend d'une façon fort plaidante et la supporte assez gaiement.
— lie, - • .
— Ah ! ah !
— Il a commencé par demander au gouverneur ce qui l'autorisait à le prendre pour une femmelette. Naturellement le gouverneur a répondu qu'il exécutait les ordres du roi et qu'il n'appartenait pas à son prisonnier de les discuter. Là-dessus, il se prend d'une belle fureur et menace de tout mettre en pièces si on ne lui donne à l'instant un cachot pour logis. Étonnement et refus du gouverneur. Alors voilà notre homme qui arrache les tentures de ses fenêtres, ouvre les châssis et se met à jeter dans l'espace tout ce qui lui tombe sous la main, au grand ébahissement des sentinelles de l'extérieur qui ne savaient plus où se sauver.
— Par ma foi ! interrompu le roi en éclatant de rire, le tour est aussi plaisant que pendable, et il faudrait vraiment avoir l'esprit à l'envers pour le prendre au sérieux!... Diable m'emporte si je connus jamais plus mauvais coucheur!
— A propos de coucheur, sire, reprit Mont»
morency, si on l'avait laissé faire, il aurait déménagé le lit comme les fleurs qui -garnissaient ses fenêtres.
— Le lit? répéta François Ier en riant plus fort.
— Le lit lui-même, sous prétexte qu'il y a eu méprise, que la soie des tentures et la dentelle des oreillers implique nécessairement que le meuble était destiné à une femme et non à un soldat.
— Ah! ah! ah!... et vous ne lui avez pas avoué que cette femme était sa sœur?
— Non pas, sire; il aurait été d'humeur a tout rompre et à tout renverser pour se faire un passage et prendre la clef des champs.
— Ouais ! Vincennes est solide et garde bien ce qu'il tient... Mais se doute-t-il au moins de la cause de son arrestation?
— Assurément, non! il lui en donne une toute autre pour prendre son mal en patience.
— Laquelle donc?
* — Il se vante hautement d'avoir administré, lu. DUCHE3SK d'étvupes. t. 1. 8
à l'armée, un violent coup d'épée à d'Aleneon, / et l'on a beau lui soutenir qu'il n'a pas bonne mémoire , qu'il est impossible qu'il ait pu se livrer a un pareil manque de procédé vis-à-vis d'un prince de la maison de Valois : il prétend qu'il lui a ouvert la poitrine et que c'est là la cause véritable de son arrestation.
— Un duel avec d'Àlençon?
— A l'en croire, sire, le fait est patent.
— Et à quel sujet?
— Mais cela n'est pas possible, sire...
— Allons donc! vous ne le connaissez pas, il est capable de tout; il m'est parfois arrivé, foi de gentilhomme, de le croire enragé... A quel sujet, vous demandais-je? répondez-moi vite.
— Parce que vous auriez confié au duc le commandement de l'avant-garde, au lieu de le? donner au connétable de Bourbon, ce qui est une des prérogatives de sa charge.
— Et..., demanda le roi avec inquiétude, d'Alençon...?
— Se porte bien, sire; grâce, — dit-il tou-
jours, — à un violent sternutatoire qu'il lui a administré.
— En vérité! s'écria François Ier en se remettant à rire, voila bien le plus incorrigible sujet Je tout mon royaume.
En ce moment, comme il arrivait à portée du banc où il avait eu son entretien avec Clément Marot et Triboulet, le roi abandonna le bras de son favori et alla se rasseoir en lui indiquant une place à côté de lui.
Alors, frappant joyeusement ses deux mains l'une contre l'autre :
— Mais, dit-il, il fallait une cause raisonnable a son incarcération, en voilà une toute trouvée !
— En effet, sire, et, puisqu'il la donne luimême, il ne s'en plaindra pas, j'imagine.
— Et nous ne le lâcherons que pour le laisser retourner à Milan : voilà un moyen de nous en débarrasser.
— Moyen ingénieux, s'il en fut ! s'écria le duc en partageant l'hilarité de son souverain.
— Aussi bien, il n'aura pas a se plaindre du mauvais étal du logement, puisqu'il le détériore lui-même... Mais vous disiez qu'il réclamait pour partir trois cent mille éeus...
— Net, sire. Il s'en faudrait d'un écu, que, -:t ij K-jeu ! — vous connaissez du reste son mot, — il resterait à Vincennes.
— Eh bien ! il est dans son droit, je ne puis pas considérer cette condition comme un refus d'obéissance... Si je l'envoie à Milan, c'est pour défendre les intérêts de la France; pour défendre ces intérêts, il faut une armée, et pour organiser une armée il faut absolument des écus... l'argument est sans réplique et a pour lui l'impunité. Il faut être juste en tout!
— La justice est une des plus grandes vertus de Votre Majesté, sire, dit Montmorency.
— Il est bien question de cela! répliqua François Ier, il s'agit de trois cent mille écus, mon cher gentilhomme, et j'ai beau faire de grands yeux à celte énumération, je ne sais, sur mon honneur, où les prendre...
— Ah bah! Semblançay vous les trouvera, sire, c'est son affaire.
— C'est son affaire, oui...
— Eh bien! alors...
— Dame ! puisqu'il est entendu que la justice est une de mes plus grandes vertus, il faut bien convenir que Semblançay sera fort embarrassé.
— Est-ce que trois cent mille écus ne se trouvent pas toujours?
— Heu!... Si on ne devait point les trouver si souvent... Enfin! j'en parlerai a Semblançay et à madame ma mère, c'est tout ce que je puis promettre.
— Sire, si Votre Majesté veut conserver Milan à la France, il est cependant bien nécessaire qu'elle puisse y réunir des forces considérables.
— Certainement... mais j'ai tant de choses à conserver a la France que je ne sais trop si je ne me verrai pas bien obligé d'en abandonner une partie...
Le duc de Montmorency allait s'exclamer
d'importance quand la porte du jardin se rouvrit et donna passage à une dame voilée, au-devant de laquelle François Ier se précipita en invitant du geste son favori à le laisser un moment.
Montmorency laissa son maître en société de madame de La Mothe et sortit du jardin en enjambant au-dessus du corps de Triboulct qui se trouvait couché en travers de la porte.
— Diable! pensa-t-il, mes ordres ont été exécutés, et le bel oiseau de la rue des Tour- •nelles essayera ses ailes cette nuit.
— C'est vous ! madame, dit le roi à demivoix, comment votre mission s'est-elle accomplie?
— Mieux que je n'aurais osé le supposer, sire, répondit madame de La Mothe en découvrant une lanterne sourde qu'elle cachait sous sa pelisse : la belle madame de Chartres est enfermée au couvent des Sœurs de la Vierge, il est entendu qu'elle n'en sortira que par votre volonté, et je vous apporte une lettre que la su-
périeure vient de me faire parvenir au château de la Tuilerie.
— Donnez vite... De qui est-elle?
— D'elle, j'imagine...
— Voyons, voyons ! murmura François Ier avec un radieux accent de joie.
Et, approchant la lettre de la lanterne que la prévenante madame de La Mothe s'était procurée, il lut ce qui suit :
« Sire, je suis arrivée aujourd'hui de Mézières, où M. de Chartres est mort au service de Votre Majesté... »
— 11 paraît qu'elle y tenait, a son M. de Chartres, pensa le roi.
« J'ai écrit immédiatement a madame la reine mère pour lui demander pardon de l'avoir quittée sans sa permission, et pour qu'elle m'autorisât à reprendre mon service à sa cour. La réponse de la reine ne s'est pas fait attendre; seulement, cette réponse est un ordre qui me
relègue dans un couvent, où je suis, me dil-on, à la disposition de Votre Majesté".
» Je viens donc vous supplier, sire, de vouloir bien jeter les yeux sur votre humble servante et lui pardonner une faute qu'elle regrettera toute sa vie, puisque cette faute a eu pour résultat de mécontenter Votre Majesté,
» Anne de Chartres. »
— Eh bien, sire? demanda malicieusement madame de La Mothe.
— Laissez-moi passer, je vous prie, répondit-il, sans essayer de modérer les bruyants accents de sa joie, on m'attend au couvent des Sœurs de la Vierge!...
— Au couvent des Sœurs de la Vierge? se dit Triboulet en se relevant. Ah ! la malheureuse... Mais nous verrons bien, nous verrons bien : le roi me fera tuer eu route ou j'entrerai ce soir partouUvec lui.
Le i-ol en deux personnes.
Contre l'attente de Triboulet, le roi ne s'opposa pas le moins du monde à ce que son fou le suivît, et, le voyant sortir avec son maître, le capitaine Parpaillasse, qui était revenu de Vincennes et qui avait repris son service à la porte du Louvre, le laissa sortir. •
Le capitaine Parpaillasse avait bien reçu ordre dans la journée, au nom du roi, de ne
laisser passer le malheureux sous aucun prétexte ; mais il était évident, puisqu'il suivait le roi, que le roi l'emmenait, et cette raison triompha de la consigne.
— Capitaine, dit François I" au soudard, vous me suivrez a distance avec une escorte de quelques Suisses et vous vous tiendrez a ma disposition.
Parpaillassc salua militairement, et le roi se dirigea vers le couvent des sœurs de la Vierge en compagnie de son fou.
— Triboulet, lui dit-il, viens donc ici. Triboulet, qui semblait avoir adopté le rôle
de chien, s'abattit sur ses deux mains, s'arcbouta sur ses quatre membres et se mit à
aboyer.
— Ça, le malheureux serait-il devenu tout a fait fou? se demanda le roi en le considérant avec douleur.
Triboulet aboyait toujours.
— Mais, brigand, tu vas ameuter tous les coureurs de brelans sur mon passage, si tu continues ces folies.
Et il s'arrêta court, le menton dans la main, ce qui était une de ses habitudes, en regardant alternativement le Louvre d'un côté et Triboulet de l'autre.
— Diable ! se dit celui-ci en se relevant, s'il allait lui prendre fantaisie de me renvoyer au palais sous la garde de son soudard...?
— Viens ici! ordonna le roi.
Triboulet jappa bien encore quelque peu pour me la transition ne fût pas trop brusque, mais !»e soumit à l'injonction.
— Es-tu fou, oui ou non?
— Comment affirmer sans me comprometre?... se demanda le fou en cherchant une
| chappatoire.
— Oui ou non?
Ma foi, pour le coup, le cas devenait trop
rossant pour que l'on pût encore le méditer, et
riboulet répondit à tout hasard en agitant sa
îarollc au-dessus de sa tête.
A une pareille question, on ne pouvait guère,
fu reste, mieux répondre « oui » sans parler.
— Le malheureux ! murmura François Ier en reprenant sa marche.
— Oui, bien malheureux! pensa notre homme en étouffant un soupir. Je lui avais sacrifié ma vie tout entière, ma raison appartenait à lui seul : j'étais fou pour tous, excepté pour lui !
Le roi n'essaya plus de renouer l'entretien, et, à part quelques légers jappements de sor. compagnon, qui s'arrangeait de manière qiu l'escorte ne les entendît pas , notre héros pu arriver sans encombre au couvent.
La supérieure, qui avait été préparée à cetti visite, reçut le roi au parloir et le conduisit jus qu'à la porte de la cellule occupée par madam de Chartres.
Triboulet, qui avait suivi son maître jusque là, voulut entrer avec lui; mais François Ier re ferma la porte à temps, et le fou eut beau rugi et aboyer, rien n'y fît : il demeurait séparé d roi et de celle qu'il croyait sa fille, par une bai rière infranchissable.
François I" trouva Anne, toute vêtue de no
n le front clans sa main, abîmée dans un faueuil.
— Mon enfant, lui dit-il, vous m'avez appelé i votre secours et me voici.
— Ah! sire, répondit-elle avec un gros sou- |)ir, la douleur de la veuve a tué les grâces de
'enfant, et il ne reste plus de moi qu'une pauvre jemme désillusionnée qui demande grâce...
— Diable ! pensa le roi en se rappelant la aystification dont il avait été l'objet à cause i 'elle, le jour de son mariage avec M. de Charges, faisons-nous prier.
! — Je comprends que vous ne me répondiez as, sire, reprit Anne en tombant à genoux, arce que je sens combien je suis indigne de otre pardon.
i François Ier s'assit à distance, et, se croisant :s bras sur la poitrine et les jambes l'une sur
tautre :
• — Ah! oui, dit-il, en effet vous me faites mger que je pouvais vous éviter la rigueur Diit on vous accable et que vous ne l'avez point )ulu.
— Oui, sire. Vous m'aviez promis que, si je me rendais à votre rendez-vous, vous obtiendriez le lendemain, de la reine mère, que je ; pusse aller rejoindre M. de Chartres à l'armée.
— Et vous êtes allée, malgré mes recommandations, confier votre secret à madame de Chàteaubriant, ainsi que la toilette à laquelle je devais vous reconnaître ; si bien que, pendant que vous preniez le chemin de la Navarre, je' prenais, moi, madame de Chàteaubriant pour vous... Enfin! n'en parlons plus.
— Parlons-en , au contraire , sire , insista Anne en saisissant la main du roi. J'aimais M. de Chartres de toute mon àme et ne voyais encore en vous qu'un protecteur. Et c'était pré- j cisément le jour où, après de longues luttes, j vous me permettiez enfin d'être à lui, que vous- j me veniez dire de sacrifier son amour... a ur h caprice de Votre Majesté. (
— Un caprice ! s'écria François Ier en serran les mains de la jeune femme.
A ce moment les vociférations de Triboulc
cessèrent et l'on entendit, dans le couloir, le bruit de ses pas s'éloigner rapidement.
— Un caprice ! ... Et si vous vous étiez abusée sur les sentiments qui me torturaient le cœur, si c'était de l'amour que j'avais pour vous... et de la jalousie?
— Sire..., murmura Anne, essayant en vain de dégager ses mains, devais-je croire que Votre Majesté eût pu aimer une pauvre fille... sans nom et sans fortune?...
— Ne suis-je pas roi?... et ne puis-je donc pas élever à moi, par ma seule volonté, tout ce que je crois digne d'atteindre à mon niveau? Duchesse d'Etampes, ajouta-t-il après un silence, en se levant, je vous aime et vous le jure sur ma foi de gentilhomme; vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes noble : voulezvous que je vous abandonne a votre solitude, ou préférez-vous rentrer, appuyée à mon bras, dans le palais des rois de France?
— Sire, sire! non, c'est impossible, répondit madame de Chartres, qui ne s'était guère atten-
due à être faite sitôt duchesse, cet amour que vous m'offrez est un sacrilège, il ne peut en résulter pour moi que du déshonneur! et Dieu ne peut le permettre!...
— Sacrilège et déshonneur! répéta François Ier. Chère Anne, je vous croyais au-dessus des préjugés qui ont enfanté ces deux grands mots. Je suis marié, n'est-ce pas? me diiczvous. Eh ! qu'est-ce donc le mariage, sinon une convention sociale qui nous mène tout droit à la satiété du bonheur? Méprisait-on madame de Châteaubriant quand, l'aimant d'un amour insensé, elle appuyée à mon bras, je traversais la cour et faisais courber tous les fronts sur son passage, quand je lui donnais voix à mes conseils, sa place sur les degrés de mon trône, et que je lui permettais de lever la main sur le plateau de la balance où pesaient les destins de la France-? Méprisait-on madame de Châteaubriant, quand toute ma noblesse allait chaque jour, chez elle, à distance, s'agenouiller, rougir et balbutier? Méprisait-on madame de Château-
briant, enfin, quand la reine de France allait à elle, la main tendue, et la recevait au Louvre, dans ses appartements?
— Sire, elle était grande alors, et honorée, et maintenant vous la méprisez vous-même.
— Oui, parce qu'elle m'a trahi, parce qu'elle a trahi la France, parce qu'elle a voulu lutter contre moi, parce qu'elle a voulu m'humilier !... parce qu'elle avait plus d'ambition que d'amour, plus de tête que de cœur, plus de volontés que de faiblesses...
— Qui vous répondra, sire, répliqua Anne, enchantée, folle, enivrée, qui vous répondra que je n'ai pas tous ces défauts et ces vices?...
— La loyauté de votre regard, chère enfant, répondit le roi en attirant la jeune femme dans ses bras, de ce regard qui ose se fixer malgré sa timidité et son innocence, l'émotion qui vous agite en ce moment, le tremblement de votre voix, les palpitations de votre sein... l'amour, en un mot, que vous ressentez pour moi, le seul
LA DCCHESSE OÉTAMPES, T. I. «J
ijui vous ait aimée, et que vous n'osez vous avouer a vous-même.
— Oh! sire, vous blasphémez... J'ai été aimée...
— Comme on aime une enfant, oui, comme on aime une bonne nature, une belle chose, une noble fille; mais nul ne vous a aimée comme le roi de France est fier d'aimer la duchesse d'Étampes!
— Duchesse!... répéta-t-elle en essayant de se défendre.
— Vous n'avez donc pas d'orgueil? lui demanda François, en dépliant à ses yeux les lettres patentes qui lui conféraient le titre de duchesse et lui donnaient l'investiture de la terre d'Étampes.
— Sire ! répondit Anne en laissant tomber le parchemin, je puis vous aimer... je puis être orgueilleuse... mais, laissez-moi, laissez-moi, je vous en supplie !... .le vous dis que cet amour serait un sacrilège, un déshonneur, et que Dieu ne le permettrai! par,!
— Encore! dit le roi en baisant Anne au front.
Et, l'entourant de ses deux bras, il l'étreignit sur sa poitrine, et mit un genou en terre pour pouvoir essuyer ses larmes et recueillir son premier regard ou son premier sourire.
— Vous appartenez à la reine...
— On vous a abusée, chère Aune ; mariage royal lie le roi et la reine au pays, mais non l'un à l'autre. Nous cédons d'abord a la raison d'État, nous autres souverains, et nous nous laissons, après, entraîner par les aspirations du cœur...
— Laissez-moi...
— Je vous aime !
— Non... non... c'est impossible... Je ne puis vous croire, je ne puis vous écouter...
— Je vous aime ! vous dis-je, répéta François 1er en soutenant toujours dans ses bras la jeune femme presque inanimée, écoutez-moi, croyez-moi, je vOus aime éperdument, ô ma noble et belle amie!
— Oh ! interrompit Anne dans un dernier effort de résistance, ne comprenez-vous pas que la plaie qu'a faite la mort à mon cœur est trop saignante encore pour que je puisse vous croire!...
— Quand tout est vie et ivresse autour de vous, quand tout vous sourit, quand vous vous envolez dans un tourbillon de fleurs sur les nuages du rêve, pourquoi cet appel aux tristes idées de mort !
— Sire... laissez-moi... pardon!
A ce moment un grand bruit se fit entendre à la fenêtre qui vola en éclats, les rideaux s'écartèrent, et un homme sauta dans la cellule à quelques pas des amoureux en poussant des cris qui n'avaient rien d'humain et en agitant des grelots.
C'était Triboulet.
Triboulet qui, fatigué de frapper vainement à la porte de la pièce dans laquelle il croyait sa fille enfermée avec le roi, avait gagné la cour, s'était hissé jusqu'à la fenêtre, en se brisant
les ongles, en se meurtrissant les jambes, et qui s'était précipité, au risque de se tuer, pour sauver sa belle Blanche.
Le lecteur comprend quelle fut sa stupéfaction lorsque, au lieu de sa fille, il reconnut madame de Chartres inanimée entre les bras du roi.
— Misérable fou!... dit d'abord celui-ci en menaçant le malheureux du regard et du geste.
Mais, prévoyant que cette scène amènerait un scandale inutile s'il ne la dominait par une contenance digne et calme, il alla déposer la jeune femme dans un fauteuil et appela à son aide pour qu'on vînt la secourir.
Aussi bien, attirés par le bruit de l'effraction, la supérieure arrivait à la porte avec deux religieuses de garde, et le capitaine Parpaillasse, avec les Suisses de son escorte, apparaissaient à la fenêtre.
François Ier s'occupa d'abord de ramener la coiffe de dentelles de la veuve sur sa figure; jiuis il releva les lettres que Triboulet couvait
du regard et lisait sans avoir l'air de s'en occuper, les déchira et jeta les morceaux loin de lui; ensuite il congédia Parpaillasse avec ses gardes et referma les rideaux de la fenêtre; enfin il alla ouvrir la porte qui retentissait des coups discrets de la supérieure et la fît entrer avec ses compagnes.
— Secourez madame de Chartres, madame, lui dit-il; elle s'est évanouie en voyant apparaître ce fou qui a trouvé commode d'entrer par la fenêtre pour me rejoindre.
Et, après avoir ajouté quelques mots que seule la gouvernante put entendre, il fit signe à ïriboulet de le suivre sans daigner s'occuper autrement de lui, et il sortit de la cellule aussi paisiblement qu'il y était entré.
On ne pouvait se tirer d'un aussi mauvais pas avec plus de calme et de dignité.
Lorsque François Ier arriva au Louvre, il était minuit.
En longeant, suivi de ïriboulet, un corridor qui menait à ses appartements, il lui sembla
tout à coup percevoir, quoique bien indistinctement, un bruit assourdi de voix et le frôlement d'une robe de soie.
Il s'arrêta.
Le bruit cessa à l'instant.
— J'aurai mal entendu, se dit-il.
Et il continua son chemin.
Mais, au moment où il allait s'engager dans un corridor latéral qui n'avait d'autre issue que son appartement, le frôlement de la robe de soie se fit entendre de nouveau, et François Ier crut distinguer un soupir de femme étouffé dans un mouchoir.
11 poursuivit son chemin, persuadé qu'il aurait l'explication de ce bruit et de ce soupir dès qu'il arriverait dans la partie du corridor qui se trouvait dans le rayon lumineux de la lampe de nuit appendue au cintre.
Triboulet trottinait alors à vingt pas derrière lui, éveillant tout sur son passage.
— Sire..., entendit murmurer le roi par une voix qui s'adressait indubitablement a un autre qu'à lui ; à tout prix, sauvez-moi!
— Viens! viens!... répondit une autre voix. Et François Ier put voir comme deux ombres
se précipiter par la portière qui conduisait à sa chambre à coucher.
— Qu'est-ce que cela signifie? se demandat-il en hâtant le pas. Que puis-je donc faire chez moi quand je suis ailleurs?
En arrivant chez lui, il remarqua, au frémissement des tentures, que l'on venait d'ouvrir la fenêtre à balcon qui donnait sur la cour, et, comme on semblait le fuir, la première chose qui lui vint à la pensée fut que, par cette fenêtre ouverte, on avait naturellement dû sortir.
— Que signifie cela? répéta-l-il en allant bravement se pencher au balcon, exhaussé seulement de quelques pieds.
Pendant ces quelques minutes d'indécision, Triboulet arriva et alla curieusement explorer la cour du regard, à côté de son maître.
— Va-t'en! lui ordonna celui-ci, qui lui gardait sérieusement rancune des trois scènes incompréhensibles qu'il avait 'nos avec lui dans la journée.
— Va-t'en? se dit le fou en regardant le roi de travers; nous avons tout à l'heure entendu le frôlement d'une robe, on s'est sauvé, cette fenêtre est ouverte, et on veut me faire partir?...
Il n'en demanda pas davantage à son intelligence : François Ier n'avait point encore eu le temps de lui faire une seconde injonction qu'il était déjà dans la cour.
Cette cour avait deux issues : l'une sur le jardin, l'autre dans le palais.
• Celle-ci était fermée, l'autre était ouverte.
Triboulet s'élança dans le jardin avec la douloureuse conviction d'y rencontrer sa fille.
François Ier, le roi gentilhomme qui n'avail jamais tremblé et ne devait jamais reculer, pensa qu'il y aurait crime, s'il se pouvait qu'il fût menacé de quelque danger, à laisser un pauvre fou courir aveuglément au-devant d'eux, et, sur cette réflexion que ce danger devait être charmant, à en croire la douce voix qu'il avait entendue, il suivit bravement le fou en jurant, foi de gentilhomme, que, s'il était divisé en
deux personnes, il saurait assurément ce que faisait sa seconde partie en son absence.
Comme il mettait le pied dans la cour, la porte de son cabinet de toilette s'ouvrit, on en vit sortir un homme et une femme, celle-ci belle à ravir et se soutenant à peine, l'autre grand de taille, pompeusement paré, la figure souriante et le front haut.
Le cavalier soutenant la dame, tous les deux traversèrent rapidement la chambre a coucher du roi et s'éclipsèrent comme deux ombres, sur la pointe du pied, par le corridor dans lequel, un moment plus tôt, ils avaient vu leur retrait impossible.
Comment se flt la duchesse dKtanipc».
Il va sans dire que le roi eut beau chercher t qu'il ne trouva rien : il en fut à son serment ur sa foi de gentilhomme.
Après avoir arpenté le jardin dans tous ses étours, en suivant Triboulet qui ne lui réponait jamais qu'en aboyant, il revint dans la cour ir laquelle donnaient ses fenêtres, et, comme
n'avait point la clef de la porte qui mettait
cette cour en communication avec le palais, il escalada son balcon fort désappointé et alla se mettre au lit.
Triboulet prit congé de Sa Majesté en jappant piteusement; puis, au lieu de regagner sa chambre, il se coucha en travers de la porte de son maître, l'oreille au guet et bien disposés ne point fermer les yeux de toute la nuit.
Le lendemain matin, le roi s'éveilla de for:' bonne heure et fit appeler le capitaine Parpail lasse avec qui il eut un très-long entretien.
A la suite de cet entretien, le soudard ail; changer son pourpoint de buffle pour un béai justaucorps en velours amarante, il ceignit ui magnifique ceinturon bien blanc, attacha soi épée à un baudrier de la même couleur, s drapa dans un vaste manteau blanc dont i rejeta cavalièrement l'une des pointes sur so épaule, et s'en alla, le poing sur la hanche, moustache frisée, le feutre sur l'oreille, en s dandinant gracieusement pour faire onduler a vent des plumes qu'il avait le droit de porter li
— un -
oui, en sa qualité de capitaine des gardes de >a Majesté très-chrétienne.
Il sortit de Paris par la porte du Roule, et irriva bientôt à une espèce de colombier, à la )orte duquel il frappa quatre coups réguliers lu pommeau de son épée.
La porte lui fut ouverte, et, s'étant annoncé, »n l'introduisit dans un petit salon d'assez conortable apparence où se trouvait, entre les bras l'un gigantesque fauteuil, un petit homme naigre, chétif, pâle, chauve et ridé qui ressem- )lait plutôt à une momie qu'à un vieillard, et [ui n'était, cependant, ni une momie, ni un •ieillard.
C'était le baron Joseph de Brosses, venu au nonde quarante ans auparavant, borgne, boieux et scrofuleux jusqu'au bout des ongles.
— Monsieur le baron, lui dit le soudard en ;e rengorgeant dans son pourpoint, je suis le apitaine Parpaillasse.
— Je viens de l'apprendre, monsieur le ca- ►itaine, répondit le baron d'une voix de cré-
celle, et vous me voyez très-honoré de recevoir chez moi un aussi illustre personnage que votre seigneurie.
Parpaillasse retroussa sa moustache et salua d'un air protecteur.
La voix de crécelle baragouina encore un compliment et la présentation fut faite.
— Je viens de la part de Sa Majesté, reprit le capitaine en tirant un parchemin de sa ceiol ture.
— Ah! ah!
— Oui, pour la chose que vous savez.
— Bien !
— Et qui doit se faire vite et tôt.
— Très-bien !
— C'est-a-dire aujourd'hui même.
— Aujourd'hui?
— Vous n'avez que juste le temps de suivre.
— Mais je ne suis pas encore...
— Quoi?
— Duc.
— Voilà, dit-il en tendant le parchemin qu'il venait de déplier.
Le baron mit ses lunettes et regarda la lettre patente de Sa Majesté qui lui conférait le litre de duc d'Étampes.
— Ah! ah! répéta- t-il, écarquillant son œil valide.
— Maintenant, reprit Parpaillasse, j'ai l'honneur de me mettre à la disposition de monsieur le duc.
— Ce qui revient à dire?
— Qu'avec la permission de monsieur le duc, je vais l'emmener où il sait pour faire ce qui est convenu.
— Ah! oui, je comprends, s'écria le duc en se levant.
Puis il sonna un domestique à qui il donna ordre que l'on attelât sa voiture, se fit habiller par un autre et annonça au capitaine qu'il était prêt.
— Cependant..., ajoula-l-il , ayant L'air de vouloir se reprendre au moment de sortir.
— Cependant?... répéta Parpaillasse en fronçant le sourcil.
— Est-ce bien tout ce que vous avez à me dire, capitaine?
— Voyons donc..., fit notre homme qui faisait la sourde oreille.
— A me remettre, si vous voulez...
— Oui, je comprends.
— De la part du roi?
— Ce n'est point encore assez! dit Parpaillasse.
— C'est que... nos conventions ne sont pas remplies.
— Ah bah !
— Sa Majesté m'avait promis...
— Quoi donc, monsieur le duc?
— Certain cordon...
— L'ordre de Saint-Michel , acheva le capitaine en tirant le cordon de sa poitrine ; niais vous serez le premier à vous rappeler, j'espère, que je ne vous l'ai donné qu'à la dernière extrémité?
— Ah! fit le duc... Et pourquoi devrai-je me rappeler cela?
— Parce que, entre nous, monsieur le duc, quoique le roi vous ait promis cette distinction, comme il ne la donne ordinairement qu'aux souverains et aux grands de son royaume...
• — H répugnait à Sa Majesté de tenir parole, n'est-il pas vrai?
— Répugner n'est pas le mot; cependant...
— Eh bien, mon cher capitaine, gardez-le et allez le remettre au roi avec ce brevet qui me fait duc d'Étampes, et je reste baron comme devant.
— Pas du tout, monsieur le duc ! s'écria Parpaillasse étrangement embarrassé; ce que je vous en dis est absolument entre nous, et vous me désobligeriez énormément à vous en souvenir : prenez, je vous prie, le brevet et le cordon, et partons au plus vite.
— Soit, dit le duc avec un semblant de résignation, il n'est rien que je ne fasse pour obli-
IA OICHESSE D'ÉTAMPES, T. 1 . 10
ger un aussi illustre brave que votre seigneurie.
Le fait est que le duc aurait refusé net devant cette répugnance, si nettement exprimée, du roi à tenir ses engagements ; mais l'air courroucé qui avait accompagné les paroles bénévoles du soudard, et qui ne présageait rien de bon, le décida bien vite à changer de résolution et à tout accepter pour ne pas risquer de ne rien avoir du tout et de se mettre une mauvaise affaire sur les bras.
Il serra donc avec soin, et son brevet de duc et son cordon de l'ordre de Saint-Michel, et nos deux hommes descendirent le perron, l'un soutenant l'autre, pour prendre place dans une voiture au cocher de laquelle ordre fut donné de toucher au couvent des Sœurs de la Vierge, où ils arrivèrent une demi-heure après, c'est-à-dire vers midi.
La supérieure, qui épiait évidemment leur arrivée, les reçut avec de grandes démonstrations de joie et les introduisit : le duc dans un
petit boudoir où elle lui dit qu'il lui suffirait d'attendre, le capitaine dans une autre pièce où l'attendait le roi.
— Eh bien? demanda vivement celui-ci.
— Sire, répondit le capitaine, la chose est faite; mais tout a dû y passer, le cordon de Saint-Michel comme le brevet de duc.
Le roi fit la grimace.
— Aussi bien, sire, reprit le capitaine, mieux valait encore faire madame de Chartres duchesse à ce prix que de l'élever directement à cette qualité comme Votre Majesté l'eût fait hier. A duchesse par le fait d'un duc la France ne verra pas malice, tandis qu'une duchesse de votre main royale eût tout d'abord donné carrière à son humeur railleuse.
— Oui, mais ce duc aura des droits sur elle, et, s'il ne la voit point aujourd'hui, il apprendra quelque jour l'admiration générale dont son incroyable beauté la fera l'objet; et, alors, puisqu'il est riche et noble et couvert de dignités, comme je n'aurai plus ni richesses, ni qua-
— iU —
lités a lui donner, il pourra réclamer son bien et le reprendre où il le rencontrera...
— J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Majesté, sire, que l'on pouvait prévenir cette catastrophe.
— Oui . . . en effet. . . mais il faudrait pour cela un homme qui me fût bien dévoué, plutôt un ami qu'un valet, un homme d'intelligence et de
courage...
— Si je n'avais pensé que je pusse être cet
homme, sire...
— Vous, capitaine! s'écria François 1er.
— Moi-même, sire, et Votre Majesté n'aura point à s'occuper de détails indignes du plus grand roi de l'Europe, pas de conscience à gagner, pas de confidences a risquer : le plan est tout conçu dans ma tête et je suis homme à l'exécuter.
— Ah! je vous devrais la félicité de ma vie, s'il en pouvait être ainsi !
— Eh bien, sire, j'accepte cet honneur et ne demande d'autre récompense que de pouvoir
être quelque chose dans la vie de Votre Majesté.
Le roi fut tellement ravi de cette réponse que, dans son expansion, il s'oublia jusqu'à serrer la main du soudard.
— Cependant..., reprit celui-ci en marquant de son mieux l'indécision de sa phrase.
— Demandez, demandez, dit le roi.
— Il me faudrait...
— Naturellement.
— Pour accomplir noblement pareille tâche...
— Dites, pardieu !
— Vous comprenez, sire, qu'on ne peut guère voyager...
— Parfaitement.
— Il faut tout prévoir.
— C'est trop juste, mon cher capitaine.
— Car enfin M. d'Étampes est duc, il n'y a plus à revenir là-dessus, il est de plus chevalier de l'ordre de Saint-Michel, et il faut, en ces diverses qualités, lui rendre tous les honneurs qui lui sont dus...
— Comment donc !
— Puis, comme il n'a guère qu'une jambe bien valide, il ne faut pas songer à le faire marcher.
— Ce serait folie.
— Ensuite, il est d'une gourmandise!...
— C'est-à-dire que vous ne pouvez pas, équitablement, lui faire regretter sa cuisine de Lucullus.
— C'est cela, sire, vous m'avez compris.
— Eh bien?
— Ehbien, j'imagine..., hasarda-t-il encore.
— C'est trop juste, aida le roi en tirant une bourse de sa poche, et voilà mille écus dont j'avais eu la précaution de me munir.
— Merci, sire, répondit Parpaillasse, c'est tout ce qu'il faut pour commencer, et Votre Majesté peut compter sur mon dévouement.
Sur ce, le capitaine serra précieusement la bourse, salua le roi et sortit en lui disant qu'il attendait son compagnon de voyage.
Le roi le suivit tout radieux et alla, dans une
pièce voisine, rejoindre la supérieure de la communauté, à qui il demanda ce qui s'était passé. — Sire, répondit la sainte dame, madame de Chartres a parfaitement compris que sa position de jeune veuve à la cour, avec sa beauté et son esprit, serait trop compromettante pour son ' honneur et sa dignité, et, comme Votre Majesté ne pourrait pas, d'ailleurs, lui laisser supporter I une pareille position, elle préfère devenir du- I chesse d'Étampes que de prendre le voile...
Une demi-heure après, dans la chambre où
< se trouvait M. de Brosses apparut un moine,
revêtu des habits sacerdotaux, à la gauche du-
; quel marchait pesamment le capitaine Parpail-
I lasse, le chapeau sous le bras, les mains jointes
et la tête baissée.
Au moment où le roi, qui suivait ces deux
personnages à distance, apparut, Parpaillassc
alla écarter les draperies d'une portière, et l'on
vit, dans l'encadrement de ces draperies rele-
i vées, une espèce d'autel dressé sur une estrade,
I a côté duquel se tenaient la supérieure du cou-
vont des Sœnrs de la Vierge et une autre femme voilée agenouillée auprès d'elle.
Le prêtre monta sur l'estrade, etParpaillasse, dans un religieux silence, alla prendre la main du duc d'Étampes pour le conduire à l'autel où l'on avait préparé un coussin pour qu'il pût s'agenouiller à côté de la future duchesse.
La cérémonie ne fut pas longue.
Après avoir demandé à chacun des deux personnages s"il consentait à prendre l'autre pour époux et pour femme, le moine les déclara conjoints, reçut leur signature ainsi que celles du roi et du capitaine Parpaillasse, et la veuve de M. de Chartres se releva duchesse d'Étampes.
En sa qualité de premier témoin, le roi prit le bras de la mariée, laissa le duc et le capitaine en prière et disparut avec la religieuse et le moine, auxquels il était redevable d'un prieuré et d'une abbaye, pour aller prendre une légère collation quel'on avait préparée à son intention.
Lorsqu'il fut au bout de ses patenôtres, Parpaillasse rappela à M. le duc qu'il n'était pas
séant de faire attendre les chevaux du roi et qu'il était à ses ordres.
— Les chevaux du roi? dit M. de Brosses.
— Sans doute, répliqua le soudard ; Sa Majesté a voulu vous faire son cadeau de noce, et, par ses ordres, j'ai renvoyé les chevaux de votre seigneurie et fait atteler deux magnifiques alezans en leur lieu et place.
Le duc fut enchanté de cette nouvelle attention du roi , si enchanté qu'il ne remarqua même pas que son cocher avait été remplacé comme les chevaux et qu'une malle de voyage, appartenant au capitaine Parpaillasse, surmontait la berline.
Après s'être bien extasié sur la magnificence de la robe des deux chevaux et la pureté de leur sang, il prit place dans la voiture et donna luimême le signal du départ.
Lorsque les chevaux furent lancés, le duc demanda à son compagnon s'il avait eu l'honneur de voir sa femme.
— Parbleu! répondit Parpaillasse.
— IBS —
— Et... qu'en dites-vous, mon brave?
— Oh ! il n'y a rien à dire sur son compte, et Dieu me garde d'en avoir la seule pensée.
— Ce n'est pas cela... Je voudrais savoir si elle est belle.
— Très-belle, monseigneur.
— Jeune?
— Fort jeune.
— Ah ! ah !... Et est-elle de bonne maison?
— Oui, c'est une demoiselle de Chantrailles de Pisseleu.
— Je ne connais pas cette famille.
— Oh! peu importe.
— Cependant, vous comprenez, comme je pourrais un jour me retrouver avec madame la duchesse, il ne serait pas hors de propos...
— Il sera toujours temps d'apprendre à la connaître lorsque ce jour viendra, monsieur le duc.
— Oui, mais enfin...
— C'est la volonté du roi... que voulez-vous que j'y fasse?
— ISO —
-Ah! si c'est la volonté du roi..., fit le duc, se penchant à la portière. Tiens! s'écria-t-il en s'interrompant, où mon diable de cocher nous conduit-il? Il ne prend pas le chemin de la porte du Roule, il me semble...
— En effet, affirma Parpaillasse en se penchant à l'autre portière ; mais , bah ! tous les chemins conduisent au Roule... Et puis, ces chevaux ont le sang trop bouillant, il faut les fatiguer.
Et, quittant la portière, il se renfonça dans son coin en se croisant les bras et en baissant la tête pour dissimuler un sourire narquois qui errait sur ses lèvres.
Quand la fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne apportait en dot à ^François Ier les comtés de Coucy, de Montfort, d'Étampes et d'Ast, elle ne se doutait guère que l'on érigerait l'un d'eux en duché et que la maîtresse de son époux en porterait le nom.
An Jeu île la relue.
La reine Claude était une petite personne douce et bonne, malheureuse et résignée, aimant beaucoup François Ier à qui elle avait été mariée à l'âge de quinze ans, et qui se tenait cependant volontiers en dehors de toutes les intrigues de cour quoiqu'elle ne vît pas avec une absolue indifférence se dérouler autour d'elle les pages galantes de la vie de son époux.
Derrière- les rideaux de son lit, dans l'intimité du boudoir, sur les coussins de son prie- Dieu, elle pleurait bien souvent, la pauvre délaissée; mais elle savait conserver, une telle dignité dans sa vie publique, que les plus médisants se sont contentés de voir en elle une statue de marbre traversant la cour de France.
A l'époque où nous la mettons en scène, elle souffrait d'une maladie, incurable alors, qui devait, trois ans plus tard, à l'âge de vingt-cinq ans, la conduire au tombeau ; et, bien qu'elle sût que cette maladie lui venait du roi, elle ne s'en plaignait pas ouvertement, parce que « le pauvre sire! disait-elle, était assez puni luimême. »
On sait que, un soir, en rentrant chez lui, certain conseiller avait trouvé François Ier en relations criminelles avec son épouse; que le conseiller, ne pouvant se venger ouvertement de son rival, s'était contenté, pour le moment, de prendre un flambeau et de reconduire le roi jusqu'à la porte de son hôtel, en feignant de se
trouver très-honoré de la faveur dont jouissait madame; mais le rancunier conseiller avait suivi le roi et était allé courir les faciles amours de la cité, d'où il avait rapporté cette terrible maladie qui devait passer de lui à madame la conseillère, de madame la conseillère au roi, du roi à la reine et tuer ses quatre victimes dans un temps plus ou moins rapproché.
Si Anne de Bretagne avait vécu, elle aurait réussi à marier sa fille Claude à Charles d'Autriche, qui devait devenir Charles-Quint et qui l'eût faite impératrice, plutôtque de la donner a un prince plein de vices, disait-elle, qui lui ferait subir toutes sortes de mauvais traitements; mais la mort vint la frapper, et, comme si l'on n'eût attendu que cette circonstance pour sacrifier sa fille, on la maria à monsieur d'Angoulème, quelques jours après, dans la chapelle de Saint-Germain-en-Laye.
A partir de ce jour, que les fiancés et toute la cour avaient célébré dans le deuil le plus austère , la vie de la pauvre fille d'Anne de Bre-
tagne ne devait plus s'éclairer d'aucun sourire.
Cependant, une fois bien établie à la cour, elle s'était créé quelques douces relations, des amitiés sincères et des dévouements même que l'on n'eût jamais cru que sa nature apathique eût pu conquérir.
Un jour de chaque semaine, le vendredi ou le samedi, plus souvent le samedi, elle recevait chez elle ses amis, parmi lesquels était Clément Marot dont elle prenait plaisir à exciter la poétique railleuse et à écouter les vers. Quand le poète avait lu quelque bon sonnet, improvisé quelque galante épigramme, la conversation se généralisait, les dames faisaient des contes, les cavaliers applaudissaient, puis on se livrait h quelques jeux innocents, on dansait parfois sans musique, on arrivait ainsi à minuit, et tout le monde se retirait.
On appelait cette soirée le jeu de la reine.
Il arrivait quelquefois que la belle-mère de la reineClaude,Louisede Savoie, s'y faisaitannonceret y arrivait avec l'une ou l'autre de ses dames