‹ La duchesse d'EtampesChapitre 6 sur 13 · IC · texte numérisé non relu

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d'honneur,, sans cérémonie, comme une mère devrait toujours se faire recevoir par sa fille ; mais ces jours étaient l'exception, ils amenaient avec eux la contrainte, la maussaderie, le malaise, et tout le monde de la société de la jeune et gracieuse reine les redoutait sans oser l'avouer.

Le soir de ce jour où François Ier avait fait madame de Chartres duchesse d'Étampes, était le soir d'un vendredi, et il y avait réception au Louvre dans les appartements de la reine.

Dès huit heures, le salon se garnit de nobles dames richement parées, splendidement vêtues, parmi lesquelles étaient, entre autres, la belle Marguerite, duchesse d'Alençon, qui devait devenir reine de Navarre, mesdames de Chàtillon, de Sivry, de La Rocheport et de La Vauguyon, madame Gouffier de Bonnivet, la duchesse d'Uzès, les dames d'honneur de la reine et bien d'autres encore.

La reine n'attendit pas que tout son monde fût arrivé; elle vint bientôt se mêler à ses nobles

amies pour chacune desquelles elle eut une bonne parole, un doux sourire, ou un serrement de main affectueux.

Une conversation suivie avait à peine eu le temps de s'engager lorsque l'on annonça Clément Marot, qui entra tout aussitôt et alla respectueusement mettre un genou en terre devant la reine et baiser le bas de sa robe.

— Voilà notre poëte, dit la jeune femme avec un léger accent de joie, et j'imagine qu'il n'arrive sitôt aujourd'hui que pour nous faire passer une délicieuse soirée... Mais qu'avez-vous donc, monsieur? ajouta-t-elle en s'interrompant.

— Rien, Majesté, rien..., répondit-il d'une voix légèrement altérée.

— Le roi ! annonça l'huissier.

— Le roi..., répéta la reine avec un étonnement véritable , en se tournant vers la portière à laquelle allait apparaître son époux.

Elle était si peu habituée à la gracieuseté d'une visite de son souverain, qu'elle avait

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peine à revenir de son trouble; elle avait comme un pressentiment vague qu'il allait lui arriver quelque malheur.

François Ier entra, accompagné de l'amiral Bonnivet qui venait d'arriver de l'armée, du surintendant des finances Semblançay, de M. de Montmorency, du marquis d'Eu, et de messire Triboulet.

Le roi était magnifiquement vêtu et avait un joyeux sourire aux lèvres; il semblait cependant quelque peu embarrassé, comme un homme qui a de graves torts a se reprocher, et avait peine à fixer son regard sur la reine vers laquelle il marchait la main tendue etle chapeau à la main, fidèle à ses lois de galanterie qui l'ont si poétiquement posé dans l'histoire du seizième siècle.

Il avait la conscience de sa position vis-à-vis de sa femme et la pudeur de la honte.

— Chère reine ! dit-il a la jeune femme en lui uaisant la main, ne viens-je pas troubler votre tranquille réunion, et me pardonnerez-vous, à

moi profane, d'y avoir pénétré sans plus de façons?

— De tout mon cœur, cher sire, répondit-elle du bout des lèvres, et je vous remercie de l'honneur que vous voulez bien nous faire.

— Toujours bonne et gracieuse ! ajouta François Ier avec une pénible émotion.

— Digne et résignée, sire, rectifia-t-elle, si bas que lui seul put entendre ces dernières paroles.

Puis, se retournant vers Bonnivet qui attendait respectueusement l'occasion de la saluer, pendant que M. de Montmorency, moins empressé, se confondait en admiration devant ma dame de Givry dont il avait été amoureux.

— Eh bien, monsieur l'amiral, reprit la reine, nous apportez-vous des nouvelles de l'armée , vous qui devez en arriver, si je ne me trompe?

—Madame, répondit-il avec impudence, pour flatter l'amour-propre de son souverain, depuis que nos glorieuses troupes ont arrêté l'armée

impériale à Mézières, l'ennemi s'est replié dans ses campements et retarde, autant qu'il le peut, une nouvelle attaque désastreuse.

— Vraiment!... Mais à propos, avant votre départ pour Mézières, qu'étiez-vous donc devenu, que nous avons été si longtemps sans vous voir?

— Il s'était fait enlever! répondit le roi, voyant l'amiral rougir jusque dans les cheveux.

— Enlever?... répétèrent toutes les dames, venant se mêler à la conversation.

— Enlever! s'écria la reine.

— Eh! mon Dieu, oui, mesdames. Figurezvous...

— Oh! sire, je vous en supplie! épargnezmoi...

— Et pourquoi donc, amiral, le fait est assez rare pour ne pas rester perdu dans l'oubli... Figurez-vous, mesdames, que j'avais chargé ce pauvre amiral d'arrêter le maréchal Lautrec, ayec qui je voulais régler un vieux compte...

— Ah! oui, interrompit Marguerite, partant

d'un fol éclat de rire, et il s'est laissé enlever par le maréchal !

— Avec circonstances atténuantes, madame, dit piteusement Bonnivet.

— Oui, ajouta Montmorency, le maréchal l'a désarmé, a enfourché son cheval, et a piqué des deux vers son château de Meudon, laissant notre pauvre ami se démener comme un furieux en pleine campagne.

— Alors donc, ce brave amiral n'a point été enlevé, remarqua la reine.

— Oh! mais ce n'est pas tout, dit le roi, l'aventure ne s'est pas arrêtée en si bon chemin...

— Il n'a pas rejoint le maréchal à la course, l'imagine?

— Si, vraiment !

— A pied?

— Non, à cheval.

— Puisque son cheval était en route pour Meudon...

— Il en a pris un autre, et, laissant mes

Suisses derrière lui, il est arrivé à Meudon au moment où le maréchal venait de s'y enfermer.

— Mais cela n'explique point encore...

— Nous y voici. D'une poterne ou d'un créneau où il s'était aposté, Lautrec remarqua notre ami qui frappait, tout écumant de rage, à la porte de son castel...

— Oh! la bonne plaisanterie! interrompit la reine ; et le maréchal lui a fait ouvrir, a ordonné que l'on refermât la porte derrière lui et l'a gardé prisonnier!

— Justement, madame, affirma le roi. Et lorsque, ayant jugé que Lautrec était assez puni de son équipée, je l'ai rappelé à la cour, c'est lui qui est venu me livrer Bonnivet!

— Ah ! s'écrièrent toutes les dames en riant follement.

Et, pour un moment, les propos les plus railleurs, les agaceries les plus spirituelles, les plus innocentes médisances fondirent sur le pauvre amiral, qui ne savait où se cacher pour

— ni —

s'y soustraire, ni quoi dire pour se justifier. La conversation ainsi animée, François I" prit Semblançay dans une embrasure et lui tint à peu près ce langage :

— Eh bien, monsieur le surintendant, que dites-vous de la condition que met le maréchal Lautrec à son départ pour l'Italie?

Semblançay, à qui le roi ne parlait guère que pour lui demander de l'argent et qui ne savait réellement plus où en prendre, répondit qu'il trouvait cette condition d'une prétention exorbitante et essaya d'en rire.

— Je vous trouve plaisant ce soir, mon cher..., lui fit observer le roi en glaçant le rire du surintendant par la majesté d'un hochement de tête et l'éclat d'un de ces regards qui faisaient tout trembler.

— Sire... les finances de la couronne sont dans un état si déplorable...

— Si j'en croyais certains bruits qui sont parvenus aujourd'hui à mes oreilles pour la première fois, — tout à l'heure, il n'y a qu'un in-

stant, y seriez-vous bien absolument étranger, monsieur, à cet état si déplorable de nos finances, et notrelieutenant criminel n'aurait-il rien à voir dans vos affaires?

— Moi ! sire..., murmura Semblançay en pâlissant.

— Vous, monsieur.

— Qui peut faire supposer à Votre Majesté...?

— Les échos de l'envie, peut-être, qui vous supposent un château, un palais, une habitation royale dans les environs de Tours, où l'on prétend que vous avez réuni une fortune en or, en bronzes, en cristaux, en marbres, en luxe de toute espèce et d'une telle magnificence, vous, fils d'un simple" bourgeois et parvenu de hasard, que le chiffre de cette fortune est devenu tout d'un coup incalculable.

Semblançay pâlit davantage encore devant cette accusation terrible de concussion qui devait être un prétexte, six ans plus tard, pour l'envoyer à Montfaucon la hart au cou, et il fut si interloqué qu'il ne trouva rien à répondre.

— Sa Majesté la duchesse d'Angoulême!

annonça l'huissier de chambre de la jeune reine.

Et, au grand ébahissement de la société, l'on vit bientôt apparaître la reine mère, accompagnée de madame La Mothe Vaudron et d'une jeune femme d'une beauté éblouissante et vêtue d'une toilette splendide, qui marchait la tête baissée et les yeux rouges encore de larmes récemment versées.

La reine mère salua d'abord son fils qui s'était avancé au-devant d'elle, et lui donna sa main à baiser; puis elle baisa sa belle-fille au front, lui fit mille démonstrations d'amitié, s'excusa de ne pas l'avoir fait prévenir de son arrivée, la pria de ne donner aucun caractère cérémonieux à sa visite et finit par lui présenter, sous le nom de madame la duchesse d'Étampes, cette belle jeune femme qui la suivait, avec un embarras si marqué et une gaucherie si naïve que l'on crut à ce moment qu'elle allait se trouver mal.

— La duchesse d'Étampes..., murmura la

reine, jetant un regard furtif à Clément Ma rot.

— La duchesse d'Etampes?... se répétèrent entre elles toutes ces nobles dames qui papillonnaient autour de l'estrade de leur souveraine.

— Hélas! oui, madame, répondit Marot au regard de la reine, par un autre regard et l'expression du jeu de sa physionomie ; voilà ce que j'aurais voulu vous annoncer.

Après un moment de contrainte qu'elle n'eut ni la force, ni le courage, ni le désir de vaincre, la reine prit la main tremblante de la duchesse dans la sienne et lui fit un accueil affectueux.

— La duchesse d'Etampes..., dit-elle alors; madame n'est-elle pas une des demoiselles d'honneur de Votre Majesté, ma mère, qui avait été mariée à M. de Chartres?

— Oui , chère reine! répondit Louise de Savoie; mais elle a eu le malheur de perdre M. de Chartres, qui s'est fait tuer a l'armée de Navarre au service de la France, et le roi vient de la créer duchesse d'Etampes en la mariant à M. de

Brosses, pour reconnaître et récompenser les éclatants services qui lui ont été rendus par M. de Chartres.

— Vous êtes malheureuse, madame, ajouta la pauvre reine en s'adressant à la duchesse, et c'est un titre à notre affection; honorée de la reconnaissance du roi, et présentée à ma cour sous les auspices de madame la reine mère, soyez la bienvenue...

— Je ne m'attendais à rien de moins de la bonté de votre cœur, madame, dit François Ier à la reine; merci!

La jeune reine descendit de son estrade, et alla se confondre avec ses dames d'honneur, pendant que le roi, prenant le bras de sa mère, engageait une conversation avec elle et la dirigeait vers l'embrasure de la fenêtre où il venait d'avoir quelques mots d'entretien avec M. de Beaune, baron de Semblançay, son surintendantdes finances, qui venait de disparaître furtivement la tète en délire.

— Eh bien , madame ma mère, demanda

François Ier, que pensez-vous delà nouvelle élévation de madame de Chartres?

— Cette élévation vous fait aussi grand dans mon cœur, François, que la bataille de Marignan vous a fait grand dans l'histoire. Plus que grand : miséricordieux!... Vous avez compris qu'un attachement banal vous laisserait retourner tôt ou tard à madame de Chàtcaubriant, quo cette femme pourrait reprendre assez d'empire sur vous pour obtenir la grâce de son frère, le maréchal Lautrec, et le faire rentrer en faveur, et vous avez voulu m'éviter cette humiliation en prenant, vis-à-vis de la duchesse d'Étampes, un engagement qui vous préservera de toute faiblesse dans l'avenir.

— C'est bien cela, mais nous n'avons pas encore gagné la partie. Si je relâche le maréchal de Vincennes, je le connais : il fera tant de ses pieds et de ses mains qu'il se rendra indispensable à quelqu'un ou à quelque chose, et parviendra à s'ancrer quelque part autour de nous.

— Vous avez raison, sire ; mais c'est précisé-

ment pour cela qu'il est absolument nécessaire de l'envoyer en Italie.

— Et le moyen de le faire partir?... C'est qu'il est parfaitement dans son droit : on ne fait pas la guerre sans armée et on ne lève pas d'armée sans argent...

— Ce moyen, ne vous l'ai-je pas donné?

— Ah ! oui, vous m'avez dit que Semblançay nous volait, et vous croyez qu'en menaçant de le faire condamner comme coupable de concussion, il nous trouvera les cent mille écus qu'il nous faut.

— Eh bien?

— Je viens de lui en toucher deux mots, ici même, dans l'embrasure de cette fenêtre, et, foi de gentilhomme, il n'a pas bronché.

— Avez-vous insisté, François?

— Ce n'était ni l'heure, ni le lieu ; patience.

— Courage !

— Cependant, ma mère, entre nous, je doute fort qu'il cède, parce que, enfin, ce serait se déclarer, on ne peut guère plus ouvertement,

coupable du crime dont on l'accuse ; et il est homme de tête et de sens.

— Le maréchal nepeut pourtant restera Paris, vous l'avez dit vous-même.

— Ni a Vincennes, et je le répète.

— Or, il faut de l'argent.

— Oui, et de toute manière encore ; mes possessions en Italie sont singulièrement compromises et il me faut un homme de cœur pour aller les garder.

— Lautrec n'est-il pas cet homme?

— Certainement.

— Il faut donc plus que jamais qu'il parte.

— Oui, vous dis-je, mais laissez-moi réfléchir... On ne prouvera pas, du jour au lendemain, à un homme comme Semblançay, dont la probité est généralement reconnue, qu'il est concussionnaire; et, d'ordinaire, qui veut trop prouver ne prouve rien... Laissez-moi réfléchir, ma mère.

— Je vous laisse, François, dit la reine mère en abandonnant le roi et se disposant a re-

joindre la jeune reine et la duchesse d'Étampes, qui ne savaient vraiment encore quelle contenance garder l'une vis-à-vis de l'autre et qui étaient fort embarrassées toutes les deux.

Pendant que François 1er se promenait seul et soucieux d'un côté et que sa mère revenait à elle, la reine Claude trouva l'occasion de faire dire à Clément Marot par Marguerite, si bas que personne n'eût pu l'entendre, qu'elle désirait lui parler, le soir môme, à lui seul.

Le jeune homme réfléchit un instant, avisa, en réfléchissant, la porte de la reine, qui était masquée par un écran de tapisserie, se glissa derrière l'écran, poussa la porte, entra; et, guidé par la pâle lueur d'une lampe de nuit appendue à la voûte, il alla se blottir derrière le prie-Dieu de la jeune reine, abaissa sur lui un pan de damas de Gênes à crépine d'or et se disposa à attendre.

FM BD TREM1ER YOLIMB.

ROYALES AMOURS

LA DUCHESSE ll'ÉTAMPES.

ROYALES AMOURS

LA

PAR A. MAURAGE,

raccâoî D'CÎÎB PRRFACB PAR X.AV. DK MOItTÉPIft.

0runllcô et ffn?2tgf

K1ESSLINC, SCHNÉE ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS,

Rue Villa-llermosa, I.

Pourquoi Clément M mot était stupéfait.

On sait que l'une des choses qui avaient frappé le regard de Triboulet en tombant comme marée en carême dans la cellule de madame de Chartres, avait été la lettre patente de François Ier, par laquelle le roi élevait la jeune femme à la dignité de duchesse d'Étampes, lettre qui était tombée des mains de Sa Majesté ei gisait sur le parquet.

Le lendemain de ce jour, en s'éveillant à la porte du roi, en travers de laquelle nous l'avons vu se coucher, notre homme, parfaitement rassuré sur le sort de sa fille et voulant informer Clément Marot, son protecteur, de ce qui s'était passé , n'eut rien de plus pressé à faire que de courir chez le poëte où il ne trouva personne, de le chercher partout le Louvre où il rencontra tout le monde excepté celui qu'il cherchait, et de sortir enfin du palais, bien décidé à battre la campagne jusqu'au moment où l'esclave aurait découvert le maître, n'importe où : que ce fût chez un de ses amis, chez une maîtresse qu'on lui connaissait, ou, en désespoir de cause, chez une de ses tantes qui avait sa place au soleil derrière un comptoir de la rue d'Enfer.

Mais laissons chercher Triboulet et disons au lecteur ce que Clément Marot était devenu.

La veille, à la suite du grave entretien politique qu'il avait eu avec Sa Majesté, il avait quitté le Louvre furtivement et s'était rendu en toute hâte au quai des Augustins, qui s'étendait

alors depuis le pont Notre-Dame jusqu'à l'hôtel du Petit-Nesle.

Il était là à se promener depuis quelques minutes à peine lorsqu'une espèce de larronneur s'approcha et lui mit la main sur l'épaule avec une certaine familiarité.

— Arrière, misérable! s'écria Clément Marot en se disposant à mettre l'épée à la main.

Il faut dire, à son honneur, que ce n'était pas chose bien rare, à cette époque, que, dans les quartiers déserts de Paris, et particulièrement sur les quais, on eût maille à partir avec cette espèce de coquins qui sont de tous les pays et de tous les siècles, que l'on nommait en ce temps des larronneurs et des tire-laine, et que l'on connaît de nos jours sous le nom de bohémiens.

Celui auquel Clément Marot avait affaire pour le moment était un petit homme à la mine effrontée, portant avec beaucoup de gaucherie sa défroque crasseuse et qui avait, outre des cheveux parfaitement bouclés et soigneusement

entretenus, une paire de mains si fines et si blanches qu'on les eût certainement plutôt attribuées à une femme galante qu'à un larronneur.

— Vive Dieu! mon ami, point de scandale, répondit l'inconnu en renfonçant lui- môme dans sa gaîne l'épée du jeune homme ; ayez, au contraire, l'air de me prendre pour un messager d'amour, si vous ne voulez pas attrouper tous les passants et me faire un très-mauvais parti...

— Comment, monseigneur! vous dans ce costume? balbutia 3Iarot.

— Chut! en voilà assez, ne parlons plus de cela.

— C'est que j'ai vraiment peine à revenir de mon étonnement... Il me semble que, grand seigneur ou larron, vous eussiez été ici aussi en sûreté que moi, à cette heure.

— Si je n'avais eu à faire que la confidence que je vous ai promise, oui; mais j'ai réfléchi, et il me Peste, par ma foi ! bien d'autres devoirs

a remplir.

— Quels sont-ils donc, monseigneur?

— Plus de monseigneur, vous dis-je ; traitezmoi plutôt de Turc à More, tenez-vous à distance, jurez par tous les diables que je suis uu maraud, ayez l'air de vous défier de moi, faites tout ce que vous voudrez, enfin; mais abandonnez ces grands airs respectueux qui compromettraient au dernier point la sûreté de ma personne et l'accomplissement de mes projets.

— Mais...

— En deux mots, il faut absolument que je voie madame de Chàteaubriant ce soir et que j'aie un long entretien avec elle au sujet de son frère et du rôle politique qu'il aura à jouer en Italie.

— Vous ne me disiez pas cela ce matin, monseigneur.

— Encore?... C'est que, je l'avoue en toute humilité, je vais toujours dans l'avenir comme une corneille qui abat des noix, sans me souvenir du passé ni songer au présent. Quoi qu'il en soit, j'ai des instructions de l'empereur,

notre allié commun, et il importe que je les suive à la lettre. Donc, il faut que je sois reçu au Petit-Nesle aujourd'hui. La raison, vous la connaissez ; le moyen, c'est un détail.

— Cependant...

— Je sais cela : vous m'avez dit qu'à l'exception du sculpteur Rustici et de ses ouvriers, personne ne pouvait pénétrer au château ; eh bien , je serai l'un de ceux-ci ou celui-là, mais j'entrerai. Est-ce clair?

— Pas trop, monseigneur, pas trop... Si on allait vous reconnaître?

— Ventre Mahon ! n'allez point m'effrayer au moins; si on me reconnaissait!... mais si on me reconnaissait ici, dans la position où nous sommes vis-à-vis de votre France, il n'y aurait pas de gibet assez haut à Montfaucon pour în'étrangler... Si on me reconnaissait! Tenez, ne parlons plus de cela.

— Il faut pourtant bien admettre...

— Une pareille perspective? merci bien!... Or, que fait le Florentin là-bas?

— Il achève un Jupiter qu'avait commencé son maître, le fameux Verrochio... Mais il y a un moyen bien plus simple.

— Lequel? dites vite.

— C'est que...

— Pas de demi-mots, dépêchons.

— Dame! je crains...

— Quoi?

— Vous parlez de Montfaucon... .lu crains de m'y exposer.

— Comment?

— En commettant une trahison.

— Eh! est-ce qu'on ne trahit pas tous les jours? Mais nous sortons de la question, il me semble? Vous parliez d'un moyen, et voilà qu'il s'agit de trahison...

— Si l'un était l'autre?

— Quoi? le moyen une trahison?

— Oui.

— Dites toujours et nous verrons après. — J'y entre, moi, au Petit-Nesle.

— Vous?... ah! cher ami, serait-il possible?

— Parfaitement.

— hi —

— Je le savais bien, se dit l'inconnu; mais allons donc!

Et tout haut :

— Comment, comment? reprit-il.

Clément Marot hésita.

— Pour Dieu! ne nous arrêtons pas en si beau chemin : comment est-il possible que vous puissiez entrer dans cette bastille?

— Mon Dieu, monseigneur, en vérité je n'ose vous dire...

— Eh bien, puisqu'il faut être plus confiant que vous, je vous dirai, moi, que je vais donner à madame de Chàteaubriant le moyen de retrouver sa toute-puissance.

— Il serait possible?

— Comment entre-t-on au Petit-Nesle?

— Madame de Chàteaubriant pourrait...?

— Nous voici arrivés, éluda le matois, donnez-moi la clef; le temps est une chose trop précieuse pour le perdre en paroles, et je vous expliquerai plus lard ce que je ne puis vous dire maintenant.

Après quelques nouvelles tergiversations, Clément Marot se décida enfin à avouer à son compagnon qu'il connaissait particulièrement le commandant des Suisses du Petit-Nesle, lequel le laissait communiquer avec sa belle prisonnière, moyennant quelques écus.

L'inconnu poussa une exclamation de joie.

— Mais, dit-il tout à coup en se ravisant, voilà mon costume de larronneurquime devient singulièrement à charge... Comment vais-je pouvoir persuader à ce digne soudard que je suis vous?

— Jl est inutile que vous parliez : en lui donnant le mot d'ordre, tout sera dit.

— Et le mot d'ordre?

— C'est dix écus.

— L'honnête homme, vraiment!... Mais non, mais non, cela ne suffît pas. On ne doit pas admettre que vous puissiez vous présenter au Petit-Nesle dans un pareil déguisement, et nous allons changer d'habits.

— Changer d'habits?

— Il le faut bien! soupira le singulier compère en se déboutonnant déjà.

Et, après avoir jeté un coup d'œil autour de

lui :

— Nous sommes seuls, dit-il , le temps est plus précieux que jamais : hàtons-nous.

— Mais..., objecta ClémentMarot en comprimant un éclat de rire désordonné.

— Ne sommes-nous pas de la même taille à peu près?... Nous différons de la figure, c'est vrai... vous avez la mine fraîche et riante, tandis que j'ai la peau tannée ; vous êtes blond, je suis noir; vous regardez en face et moi je louche...

— Vous n'y pensez pas!

— Mon ami ! vous m'impatientez enfin ! Voulez-vous, oui ou non, m'aidera l'œuvre, ou préférez-vous que j'aille exhiber ma défroque a votre soudard et réclamer mes ciseaux de sculpteur, que je serai censé avoir oubliés là-bas, sur le socle de notre statue , et qui me sont nécessaires pour aller, au Louvre, retoucher un basrelief sous les yeux du roi?

Il va sans dire que notre homme continuait à se déshabiller.

— Et alors, ajouta-t-il, le succès de notre entreprise ne dépendra que de moi, vu que vous aurez retiré votre épingle du jeu, et je récolterai seul.

— Vous êtes d'une logique étonnante, monseigneur, dit Clément Marot en mettant bas son pourpoint.

Et en un tour de main, les deux amis eurent changé de vêtements.

— Maintenant, reprit l'inconnu en enfonçant sur ses yeux le chapeau du poëte, pendant que celui-ci se coiffait de la toque de vilain de son compère, maintenant il s'agit purement et simplement de jeter de la poudre aux yeux de votre digne allié et de lui faire voir le soleil à dix heures du soir.

— Oh ! ce sera facile. Enveloppez-vous bien dans mon manteau, courbez-vous, baissez la tête...

— Voilà, qui est fait, interrompit l'inconnu en reprenant sa marche; après?

— Après? Ma foi ! la bourse en main, et tous les chemins vous seront ouverts, monseigneur.

— Bien! fit l'inconnu en reprenant sa bourse dans la poche de Clément Marot; mais cependant, comme il faut tout prévoir, vous allez, maître Marot, avoir l'œil sur moi et l'oreille ;i mon service. Vous objecterez à cela que j'ai une épée et que c'est raisonnablement tout ce qu'il faut pour bien me garder. Eh bien, pas du tout. Une épée, pour moi, c'est un joyau, rien de plus : je ne puis la tirer sans frémir, tous les bretailleurs du monde ne poui raient me décider à m'en servi)'. Or, à moins d'empêchement majeur, si l'on m'attaquait, je prendrais bravement la fuite, et, pendant que je courrais, en votre qualité de manant vous joueriez du poignard. Ksl-cc dit?

— Soyez tranquille, monseigneur, répondit Clément Marot en éclatant de rire, le, soudard est bon prince et n'examinera que voire main.

El comme, .:i ce moment, les deux compères arrivaient ;> la porte du Petit-Nesle :

— Mais pourquoi donc m'avez-vous donné rendez-vous ce soir? ajouta-t-il.

— C'était pour vous charger de remplir une mission auprès de madame de Châteaubriant ; mais j'ai réfléchi, et les ordres de l'empereur avant tout : il faut que je m'exécute moi-même.

Clément Marot se contenta de l'explication, et, après quelques banales recommandations, notre inconnu pria le valet de chambre du roi de l'attendre et alla frapper quatre coups à la porte de l'hôtel.

La porte ne fut pas longtemps à s'ouvrir. Le visiteur avait à peine eu le temps d'ajuster son manteau, dans lequel il s'enfonça jusqu'aux yeux, qu'un pas pesant retentit sur les dalles de la cour et se rapprocha ; ensuite on put entendre deux ou trois verrous glisser l'un après l'autre, on vit la porte s'ébranler et enfin elle céda.

Mais non sans une certaine pudeur cependant, comme cède une fille bien élevée, avec une dernière réserve.

C'est-a-dire que les verrous défaits et la porte

Ï.A DUCHESSE d'ÉTMMPES, T. 2. 2

entre-bàillée , il restait une chaîne de sûreté pour la maintenir dans sa position, de manière que Ton pût parlementer, mais non passer.

L'inconnu loucha, ce qui était sa manière de regarder comme il le disait d'ailleurs lui-môme, et vit un grand soudard à la mine hautaine et au menton barbu, qui le regardait de travers et semblait se tenir sur ses gardes.

— Hum ! fit notre homme.

— Hum! répéta le soudard.

— On dirait qu'il n'est point au fait de la chose, pensa le visiteur en faisant un pas de retraite.

Mais, se rappelant qu'il lui restait encore le mot d'ordre à donner, il dégagea de son manteau la main qui tenait la bourse, introduisit runeavecl'autre par l'entre- bâillement et fit un petit signe de connivence qui pouvait signifier : Prenez.

Le soudard prit prestement la bourse, la fourra dans sa poche sans s'occuper du conlenu, repoussa la main généreuse avec toutes

sortes de précautions et referma la porte en disant :

— Dieu vous bénisse !

— Comment! Dieu me bénisse..., s'écria le petit homme avec un accent de rage concentrée. Ventre Mahon ! le tour est plaisant.

Et, oubliant toute raison , il se mit à frapper à la porte à grands coups du pommeau de son épée.

Voyant cette exaspération compromettante, Clément Marot, qui avait parfaitement remarqué ce qui venait de se passer, ne fit qu'un bond jusqu'à son ami , arrêta le mouvement de son bras et lui imposa silence par un violent chut.

— Dieu vous bénisse!... a-t-il dit, grogna le tapageur.

— Chut! monseigneur, répéta Marot; c'est sans doute un malentendu, attendez.

— Un malentendu... c'est un vol. et je proteste !

— Ah ! monseigneur, je ne vous reconnais Pas là... Vous allez tout perdre...

Monseigneur se ravisa, et, tout en maugréant, finit par se tenir coi.

Après un quart d'heure de supplications, de reproches et de menaces, Clément Marot parvint a se faire ouvrir la porte, et, comme les deux amis avaient soigneusement pris leurs précautions d'avance, celui des deux qui devait représenter le personnage du poëte se mit en évidence en gesticulant, et l'autre parlementa de derrière lui, pour que le son de sa voix répondît au costume, au mot d'ordre et aux intentions du visiteur.

— C'est que vous ne disiez mot! grogna le commandant que Clément Marot avait menacé de dénoncer s'il résistait plus longtemps, dût cette dénonciation lui coûter la tête.

— N'était-ce pas assez que de vous emplir la main? répliqua le poêle. Ouvrez vite.

Cette fois la chaîne de sûreté se détacha, et la porte s'ouvrit enfin.

— Vite! répéta le commandant des Suisses en refermant la porte au nez du vilain, pendant

que l'inconnu s'introduisait en contrebande.

— Vite..., dit celui-ci, se trouvant seul au milieu d'une cour dans laquelle il n'avait jamais mis le pied ; par où diable veut-il que j'aille si vite, moi, s'il ne m'indique pas mon chemin?...

Croyant, de bonne foi, qu'il avait eu affaire à Clément Marot qui connaissait assez tous les détours de ce chemin, lui, pour ne point lesoublier, le lieutenant était rentré à la hâte dans la salle des gardes pour compter ses écus et ne pas laisser suspecter sa conduite par les gardes.

Si bien que notre homme se trouvait seul au milieu de la cour, ne sachant trop de quel côté faire son premier pas.

— Bah! se dit-il résolument en avisant un corridor, le diable soit de moi si je n'arrive pas quelque part!

Et il enfila le corridor.

Il arriva, en tâtonnant, dans une grande pièce nue et déserte, à travers les vitraux de laquelle la lune tamisait quelques rayons.

Onze heures sonnèrent.

Il entrait par une porte, il en avait une seconde à sa droite, une troisième à sa gauche, les fenêtres devant lui et les quelques rayons de la lune dans les yeux.

— Ah ! c'est vous, camarade? dit tout a coup un Suisse, sortant d'une armoire tout équipé, sa hallebarde à la main ; vous faites bien d'arriver, parce que, parole d'honneur, je crois que j'allais m'endormir... Ah! ajouta-t-il en bâillant, la faction m'a paru bien longue, camarade!...

— C'est une sentinelle! pensa l'inconnu en se glissant dans l'ombre.

— Vous connaissez la consigne? reprit le Suisse, se disposant à partir.

— Non, répondit l'autre en se renfonçant plus que jamais dans son manteau.

— Excepté le roi et le sculpteur Rustici, personne ne peut passer.

— Ah!... fort bien ! c'est tout?

— Oui, voilà ma hallebarde, répondit le Suisse en décampant.

Le prétendu Clément Marot était seul.

— Excepté le roi ! se dit-il, essuyant la sueur froide dont son front était inondé. Il est donc évident que, des trois portes qui ouvrent sur cette pièce, l'une doit conduire chez la favorite; mais quelle est-elle?... Ce ne peut guère être celle par où je suis venu, c'est donc une des deux autres... Ma foi, il n'y a plus à reculer; à tout instant la sentinelle véritable peut arriver me demander la consigne et me renvoyer à la garde... En avant! L'autre se tirera d'affaire comme il pourra !

Et là- dessus, appuyant sa hallebarde à la hanche et la dirigeant droit devant lui, il s'enfonça résolument dans le corridor de gauche où il fut bientôt arrêté par une autre sentinelle qui lui demanda le mot d'ordre.

— Le mot d'ordre... le mot d'ordre..., murmura notre homme, se souvenant qu'on lui avait donné la consigne et pas autre chose.

Et prévoyant, à l'accent superbe du nouveau soldat, qu'il allait avoir affaire à plus forte partie

qu'à son confrère, il battit prestement en retraite, regagna la grande salle dont nous avons parlé, où il s'arrêta un instant pour reprendre haleine et s'orienter.

Un bruit de pas, retentissant dans le corridor qui communiquait à la cour, se fit entendre, et, pour une oreille intelligente, il était facile de distinguer que chacun de ces pas tendait à rapprocher l'individu qui les faisait de celui qui les écoutait.

Or, le corridor de gauche était gardé, celui du fond devait l'être aussi: la fuite devenait impossible.

— A la garde de Dieu ! se dit l'inconnu en s'engageant dans le corridor de droite qui le mena tout droit, fort heureusement, à une espèce d'antichambre où fumait une lampe crasseuse qui éclairait assez, cependant, pour que l'on pût distinguer une porte cannelée se dessinant sur la muraille.

Il regarda par le trou de la serrure.

— Ah ! s'écria-t-il en jetant sa hallebarde.

Il venait d'apercevoir madame de Chàteaubriant, accoudée à une table et le front dans sa main.

Suite «lu précèdent.

Ouvrir la porte et se précipiter dans l'appartement de la prisonnière fut, pour notre inconnu, avec l'impatience qu'il semblait éprouver a la voir et la peur qui le talonnait, l'affaire de quelques secondes.

Au cri qu'il avait jeté en l'apercevant, madame de Châteaubriant s'était levée avec effroi ; en voyant la porte céder sous les efforts de son

visiteur nocturne, elle songea au moyen de fuir; mais cette épouvante fut bientôt calmée en reconnaissant Armerstorff qui se précipita vers elle.

— Vous ! s'écria-t-elle avec un accent d'indicible joie.

— Moi-même, chère amie, répondit le chambellan de Charles -Quint en lui baisant les mains.

— Dans ce costume...

— Dame! que voulez-vous?... c'est le seul qui ne soit pas prohibé au Petit-Nesle.

— Mais comment?...

— Mon Dieu, ma chère, c'est un détail, interrompit l'écervelé en se jetant dans un fauteuil, et les motifs qui m'amènent sont vraiment trop sérieux pour nous arrêter à ces minuties... — Mais peut-on se cacher ici? ajouta-t-il avec inquiétude, prévoyant qu'il pouvait être poursuivi.

Et, se levant brusquement, il courut à la porte par laquelle il était entré, écouta d'abord

et n'entendit rien, l'entre-bàilla ensuite et ne vit pas davantage.

Revenant alors à madame de Chàteaubriant, il lui raconta le plus succinctement qu'il put ce que le lecteur connaît parfaitement : comment il avait pris le costume de Clément Marot et s'était introduit dans l'hôtel, et ce qui lui était arrivé en chemin.

Ces détails, il faut le dire, ne rassurèrent point la favorite délaissée sur la sûreté de son hôte; mais près d'un quart d'heure s'écoula sans accident, elle finit par supposer que le lieutenant des Suisses avait pris ses précautions, et elle se fit, insensiblement, à l'idée que, pour sa sûreté personnelle à lui-même, il aurait inévitablement la prudence d'éviter un scandale.

Elle préjugeait bien de M. le lieutenant des Suisses lequel insinuait en ce moment a la sentinelle qui avait abandonné sa hallebarde à Âimerstorff, qu'elle pourrait bien avoir eu affaire au roi.

Tout allait donc pour le mieux.

— Vous ne vous attendiez guère à me recevoir aujourd'hui, n'est-ce pas, chère amie? reprit le rusé compère en baisant cette fois son amie au front, sans aucun scrupule.

— En effet, dit madame de Châteaubriant, feignant de se défendre.

— Eh bien ! c'est que vous m'avez ensorcelé.

— En vérité !

— Parole d'honneur ! Je vous aime, ni plus, ni moins.

— Ah ! par exemple, voilà ce dont vous ne parviendrez jamais à me convaincre, repartitelle en s'asseyanl à côté d'Armerstorff sur le sofa.

— Nous allons voir, ma chère... D'abord, pourquoi croyez-vous que je veuille la défaite et la ruine de Sa Majesté très-chrétienne le roi de France?

— Pour élever l'empereur Charles-Quint à la puissance de Charlemagne, vous l'avez dit vousmême.

— Dans le principe, avant de vous connaître, oui, c'est vrai... voilà tout ce que je voulais.

— Et maintenant? Voudriez- vous autre chose, par hasard?

— Oui, maintenant, je veux, de plus, vous venger.

— Hélas ! fit la comtesse, au fond du cœur de qui il restait encore un peu d'amour pour François Ier, j'en suis bien désolée, mais je suis assez vengée...

— Vous croyez?

— N'est-ce pas moi qui lui ai fait déclarer la guerre par l'empereur, par le roi d'Angleterre et par la cour de Rome?

— D'accord... Mais si je vous disais que, malgré toutes ses démonstrations belliqueuses, le pape ne serait pas fâché, à certaines conditions, de retirer déjà son épingle du jeu?

— Eh bien?

— Et que, le pape hors de cause, les affaires tourneraient singulièrement à la baisse?

— Bon !

— Voilà où vous en êtes.

— Mon Dieu, mon ami, que le roi me rende ma liberté et je le tiens quitte.

Armerstorff se croisa les mains sur la poitrine, tourna ses pouces et se mit à considérer un moment en silence madame de Châteaubriant.

— Dites-moi, comtesse, reprit-il après ce silence, avez-vous des nouvelles de l'armée?

— Non.

— Ah!... Dès lors, plus rien ne m'étonne.

— Que signifie...?

— Savez-vous que madame de Chartres est arrivée à Paris?

— Et Guillaume?

— Et qu'on lui a défendu votre porte?

— Et Guillaume? vous demandé-je.

— Et que Lautrec, qui l'accompagnait, a été fourré à Vincennes?

— Mon Diou ! mais vous ne me parlez pas de Guillaume! s'écria la comtesse en pâlissant enfin.

— Le duc d'Alençon a bien mérité du roi, répondit Armerstorff, poussant un bruyant soupir.

La pauvre femme se redressa haletante, éperdue, l'œil fixe et prit sa tête à deux mains comme pour l'empêcher d'éclater.

— Mort! cria-t-elle avec une expression de douleur impossible à rendre.

— Glorieusement , à lavant-garde , sur le champ de bataille...

— Ah!

— Le roi n'avait-il pas ordonné à d'Alençon de le mettre en position de s'illustrer?

— Ah ! répéta madame de Châteaubriant en tombant évanouie.

— Pauvre femme! murmura Armerstorff qui la reçut dans ses bras. Oh! je vous vengerai continua-t-il, se parlant à lui-même.

Lorsque la comtesse eut repris ses sens, il lui expliqua ce qui s'était passé à Mézières, tel qu'il l'avait appris de Clément Marot.

Il était arrivé de Worms dans la journée et

avait reçu pour mission, de l'empereur, d'aller à Rome, de stimuler l'ardeur du pape Léon X, et d'éviter à tout prix qu'il ne faiblît, n'importe à quelle condition.

Madame de Chàteaubriant pleurait et sanglotait à fendre le cœur.

— Mon fils!... mon fils!... murmurait-elle.

— Vous voyez donc, ajouta Armerstorff avec ira air capable, que ce n'est pas le moment d'abandonner notre vengeance.

— Oh! non... et je trouverai moyen de me venger... et cruellement... Mais à vous! que vous importe la mort, ou, pour mieux dire, l'assassinat de mon pauvre enfant?

— Plus que vous ne croyez, chère comtesse. D'abord, je vous dois une reconnaissance infinie en ce que, sans vous, je ne fusse jamais parvenu à faire de Charles-Quint un ennemi de la France à tout jamais irréconciliable, et que, l'ayant fait, le but de ma vie est rempli ; ensuite, et là n'est pas la moindre des raisons qui vont me faire agir, je vous aime...

LA HUCHtSSE I) ET A Ml1 ES, T. 2. 5

— Si -

— Vous m'aimez!...

— Eh! mon Dieu oui... enthousiasmé par votre renommée, je m'étais pris, avant de vous voir, d'une belle tendresse pour vous; et je vous dirai que le désir impétueux de mettre un écueil entre vous et François 1er m'a considérablement servi pour mener à bien mes projets politiques...

— Oh ! je vous en supplie , interrompit madame de Chàteaubriant , n'insultez point à la douleur d'une mère qui pleure son enfant : c'est chose sacrée!

— Je sais cela, et cette douleur je la respecte à genoux, dit-il en tombant aux pieds de la comtesse ; mais que voulez-vous?... C'est peutêtre la dernière fois que je vous vois, Françoise. . . Eût-il mieux valu que je risquasse de mourir

avec mon secret?

— Non. ..laissez-moi, je ne puis vous croire...

il est impossible que vous m'aimiez.

— N'êtes -vous pas belle, n'êtes -vous pas bonne, n'ètes-vous pas noble et puissante?

— Je suis une malheureuse femme que l'amour a égarée et que la passion a perdue; il ne me reste, de ma beauté, que des rides et des cheveux blancs; je n'ai plus dans le cœur que de la haine, et la honte de ma vie fait tache sur le blason des Montmorency !

— Ah! vous vous jugez bien cruellement... N'est-ce pas l'histoire de toutes les femmes de cœur que d'aimer, et l'amour d'un roi ne grandit-il pas plus qu'il n'abaisse?

— Vous ne pouvez m'aimer, repartit la comtesse, débarrassant ses mains des doigts qui les serraient; votre conduite, cette déclaration, sont inexplicables : elles cachent un calcul.

— N'ai-je point obtenu de vous tout ce qu'un homme peut désirer d'une femme? riposta Armerstorff ; que puis-je obtenir encore?

Madame de Châteaubriant ne trouva rien à répondre à cette question, mais elle rougit beaucoup.

Nos lecteurs se souviennent de certaine nuit dont nous leur avons parlé dans la première

partie des Royales amouhs où les deux alliés s'étaient oubliés à boire a la gloire de Charles- Quint jusqu'à deux heures du matin.

— D'ailleurs je ne vous demande rien ; quel calcul voudriez-vous que ma conduite vous cachât?

-- Que voulez-vous donc? dit la comtesse avec une certaine impatience.

— Vous rendre d'abord la liberté...

— Me rendre la liberté! s'écria-t-elle avec véhémence.

— Partir pour Rome ensuite, y faire installer un pape de ma façon de qui nous n'aurons plus les tergiversations à craindre, et, ma foi! si Dieu le veut ainsi, trouver une mort quelconque à votre service... Mais je préfère de beaucoup arriver à mes fins, continuer à vivre et à vous aimer, et je ne désespère pas d'y parvenir.

— Et vous me rendriez la liberté, vous? répéta la comtesse.

— Au moins j'y tâcherai, répondit Armerstorff en se relevant. Madame de Chartres

n'est-elle pas votre fille, et n'est-il pas important que, dans la position où elle se trouve, vous puissiez veiller sur elle?

— Mais vous feriez pour moi plus que Dieu n'a voulu faire, depuis si longtemps que je le prie en vain...

— Je ferai ce que quiconque eût pu faire à ma place.

— Quoi?... dites!

— Je suis entré au Petit-Nesle et il faut naturellement que j'en sorte. . .

— Eh bien?

— A la faveur de la nuit et dans les plis de mon manteau, vous en sortirez d'abord...

— Oh ! ce n'est pas possible. Où voulez-vous que j'aille? qui me recevra, qui me protégera moi-même?

— Clément Marot vous est tout dévoué, madame, et le costume que je porte vous dit assez qu'il m'attend à la porte de votre hôtel.

— Clément ! dit la comtesse , joignant les mains avec un admiration pleine de reconnaissance.

— Oui, et ce soir même vous reverrez votre fille...

— Mais vous, mais vous?

— Oh! moi, quoi qu'il arrive, je ne resterai pas prisonnier : j'ai de l'or, et la conscience du commandant de vos gardes me semble très-élastique... Au reste, je pourrai toujours, à l'extrême nécessité, menacer le soudard de dire à tout venant pour quelle somme il m'a laissé entrer, et cela lui donnera à réfléchir.

— Mais on est capable de lui faire payer ma fuite de sa tête!

— S'il y avait mis les mains, ou».

— Et comment voudriez-vous faire admettre qu'il y ait été étranger?

— Eh ! ne peut-on descendre par quelque fenêtre? Ayez confiance en ma prudence, partez, et j'organiserai un système de fuite qui étonnera tout le monde et ne compromettra personne.

— Je me livre aveuglément à vous! s'écria la comtesse en se jetant dans les bras du chambellan.

Une heure après elle sortit du Petit-Nesle, dans les habits de son page, avec d'autant plus de facilité qu'elle connaissait parfaitement tous les détours de l'hôtel, et que le commandant des Suisses attendait avec impatience le moment de pouvoir se débarrasser de son visiteur.

— Eh bien ! lui demanda le poëte, qui courut vivement à elle, en la voyant apparaître, la prenant pour Armerstortf.

— Près de ma fille, Clément, répondit la comtesse, conduisez-moi près de ma fille!...

— Vous! s'écria-t-il en reculant d'un pas comme il eût fait devant un fantôme.

Mais l'explication fut bien vite donnée, et madame de Chàteaubriant mit tant d'instances et d'empressement pour revoir madame de Chartres que, en moins d'une demi-heure, les deux amis eurent rejoint la rue des Tournelles, où ils trouvèrent la vieille nourrice de Lautrec, laquelle leur raconta qu'un grande dame était venue faire visite à Anne et l'avait emmenée avec elle.

On comprend quel dut être le désappointement et le désespoir de madame de Chàteaubriant en apprenant cette nouvelle. Laissons Clément Marot la consoler et voyons, pendant ce temps, de quelle façon miraculeuse Armerstorff se tirait d'affaire.

Nous avons dit que le lieutenant des Suisses, pour expliquer la présence insolite du personnage à qui nous avons vu la sentinelle de la grande salle donner sa hallebarde, avait insinué que cette sentinelle pouvait bien avoir remis son poste au roi, attendu que le roi avait seul le droit de passer...

Seulement, pour ne pas se compromettre, il n'avait répondu que par le silence lorsqu'on lui avait demandé s'il avait eu l'honneur d'ouvrir à Sa Majesté.

Et là-dessus on s'était mis à jouer aux dés, sur la proposition de l'officier qui, d'un côté, avait de l'or à perdre, et, d'un autre, avait à cœur que l'on ne s'appesantît pas trop sur l'aventure.

Or, chacun le sait, les dés sont de fort mauvaise compagnie.

Les Suisses ne les avaient pas jetés dix fois sur la table qu'on parlait déjà de se pourfendre et de s'éventrer.

A propos de quoi ?

A propos des dés.

Pourquoi?

Parce que les Suisses n'avaient guère d'écus à perdre et que le lieutenant et un autre favorisé de la Fortune les leur soutiraient fort sensiblement.

Force fut donc au lieutenant de perdre pour calmer les esprits et regagner son autorité.

Il perdit vingt écus, par pure condescendance.

Que faire de vingt écus, dans un corps de garde, la nuit, entre Suisses, sinon les boire?

On chargea un Suisse d'aller, à la taverne voisine, changer ces vingt écus en piquette, et Dieu sait où vingt écus en piquette peuvent mener une poignée d'hommes,

Or, quand madame de Châteaubriant se présenta pour sortir, elle aurait eu, au lieu d'un manteau qui la couvrait jusqu'aux yeux et un tricorne, tous ses falbalas et ses dentelles, que le lieutenant l'eût laissée passer, sans même s'apercevoir qu'il n'y avait entre elle et Clément Marot aucune espèce de ressemblance.

Si Armerstorff a„vait pu se douter de la circonstance, il en aurait profité prestement; mais il n'avait accompagné la favorite qui fuyait comme une ombre appuyée à son bras, que jusque sur le seuil de la porte de cette grande salle où il s'était arrêté pour s'orienter une heure auparavant.

Après un moment d'une attente pleine d'anxiété, au bout duquel il avait entendu la porte du Petit-Nesle se refermer sur madame de Châteaubriant, il laissa échapper un soupir de jubilation, et, réfléchissant aux dispositions qu'il allait prendre pour ne point être gardé en otage, il retourna sur ses pas en tâtonnant dans l'ombre.

Alors, un léger cliquetis d'armes se fit entendre.

C'était la sentinelle qui sortait de son armoire, déposait sa hallebarde et se préparait à présenter le mousquet à Sa Majesté.

On ne saura vraiment jamais assez à combien de malentendus peut mener le plus innocent mensonge.

Croyant qu'on le mettait en joue, ce qu'il y avait de plus probable dans ce bruit menaçant, Armerstorff se récria et s'élança d'un seul bond jusqu'à la sentinelle pour lui faire redresser son arme, d'abord, et demander grâce ensuite.

Contre son attente, le Suisse, comme nous l'avons dit, lui présentait son arme, et, effrayé du brusque mouvement de Sa Majesté qu'il ne pouvait s'expliquer, tomba à genoux en murmurant quelques mots qui ressemblaient fort à une supplication.

— Diable!... se dit Armerstorff, reprenant tout de suite l'aplomb nécessaire pour dominer la situation.

— Sire!... répéta le soldat qui redoutait que le roi n'allât découvrir le pot de piquette en société duquel il faisait sa faction, pot qu'il venait de recevoir de la libéralité et de l'attention de ses camarades.

— Sire?... fit intérieurement Armerslorff, redoublant d'étonnement.

Dès lors, l'erreur devenait évidente, on le prenait pour le roi.

— Le mot d'ordre? demanda-t-il.

— Marignan, sire.

— Très-bien, mon ami, répondit le matois en se dandinant. Et vous avez pour consigne de ne laisser passer que Ma Majesté, n'est-ce pas?

— Oui, sire.

— Eh bien, foi de gentilhomme! dit-il en se rappelant à propos le juron favori de François Ier, vous êtes un soldat vigilant et j'aurai les yeux sur vous... En attendant, voici de l'or; prenez, mon ami.

Le soldat accepta l'orque Sa Majesté lui tendait, et fut tellement ému du procédé qu'il ne

trouva pas un mot, dans sa cervelle avinée, pour formuler un remercîment.

Réduit à ce point, on comprend qu'Armerstorff obtint facilement du soldat qu'il allât le reconduire jusqu'à la porte de l'hôtel et la lui ouvrir, après avoir préalablement donné le mot d'ordre à la dernière sentinelle qu'il devait rencontrer, celle qui gardait les clefs.

Pendant ce temps, les dés roulaient sur la t ible et l'on faisait le plus grand honneur à la piquette; mais grand fut l'ébahissement du lieutenant quand on alla lui apprendre que le roi avait fait largesse et venait de sortir du Petit-Nesle.

Le soir de ce jour, Clément Marot était encore occupé à consoler madame de Chàteaubrianl quand Triboulet, à qui la lumineuse idée d'aller le chercher à l'hôtel de la rue des Tournelles était venue, arriva en trottinant selon son habitude, lui fit comprendre par des signes éloquents qu'il avait à lui parler en particulier, et lui rendit compte de ce qui s'était passé la nuit .

On se figure quel fut alors l'étonnement du poëte.

Quelques heures plus tôt, c'eût été de la douleur, mais Clément Marot était d'une si singulière nature! Il eût désiré les faveurs de madame de Châteaubriant toute sa vie en la respectant, en l'adorant comme un ange : la pauvre femme, abîmée dans sa douleur, avait eu un moment de faiblesse, — de reconnaissance plutôt — il n'était déjà plus qu'étonné de cette nouvelle calamité qui venait fondre sur elle!

Seigneur Dieu, avez-vous donc fait les hommes égoïstes !

Il confia en deux mots à sa noble maîtresse ce qui venait de se passer, et, sans s'occuper plus longtemps de son désespoir, il reprit son manteau et retourna au Louvre avec Triboulet, après avoir juré d'apporter, le soir même, des nouvelles de madame de Chartres, rue des ïournelles.

Au Louvre, le roi, qui l'attendait, lui commanda d'abord une épître pour célébrer, à l'en

croire, le plus beau jour de sa vie, et puis lui fit la confidence de ce que nous avons déjà appris au lecteur : à savoir que madame de Chartres était créée duchesse d'Étampes, que son époux voyageait sous la conduite du capitaine Parpaillasse, et que la mariée allait être présentée à la jeune reine par madame Louise de Savoie.

Voilà pourquoi Clément Marot était si stupéfait en entrant chez la reine Claude, où il avait cru pouvoir arriver assez tôt pour prévenir la jeune souveraine, et pour lui remettre entre les mains les fils d'une intrigue dont on eût dit qu'il avait hâte de se débarrasser.

ni

Marguerite île Y'alolM<

Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon, future reine de Navarre, était cette aimable personne remarquable par sa beauté, son esprit, sa grâce toute royale et sa grandeur d'âme, que tout le monde connaît par les relations de l'histoire, et, quelques heureux, par les œuvres charmantes qu'elle a laissées à la postérité.

Compatissante à toutes les peines de cœur,

aussi malheureuse et délaissée dans son intimité que l'était la pauvre reine, sa belle-sœur, elle ne tarda pasà devenir sa confidente et son amie. . A cette époque, la terrible maladie du nouveau monde, dont la reine était atteinte, irritée par l'influence tempérée du climat, résistait à tous les remèdes, et les symptômes hideux qui 'l'accompagnaient persuadaient le peuple que c'était une punition que Dieu envoyait aux coupables; la jonglerie des prêtres soutenait cette superstition absurde, l'imbécillité des médecins n'osait s'opposer aux progrès alarmants de la divine épidémie, et l'on n'implorait leurs secours qu'en secret et comme une faveur criminelle.

C'était une impiété que de secourir un mourant.

Seul, le célèbre Akakia, médecin du roi, avait osé, dans le principe, regarder la maladie en face, l'étudier dans ses ravages et tenter de lui opposer l'initiative de sa science; mais, voué a la malédiction publique, poursuivi dansles rues

LA niCHESSE o'ÉTAMPES, T. -!. 4

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