‹ La duchesse d'EtampesChapitre 7 sur 13 · BO · texte numérisé non relu

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de Paris par des vociférations féroces, menacé par le peuple d'être brûlé vif dans sa maison on écartelé en Grève et jeté aux chiens, il avait dû renoncer à traiter toute autre, personne que le roi, et on jeta la pierre aux maudits.

La reine, elle, dans la chasteté de sa pudeur, loin de demander des secours à la science, n'osait seulement pas se plaindre et se laissait courageusement mourir.

Mais un jour, François Ier eut un entretien particulier avec la duchesse d'Alençon, sa bonne Marguerite, comme il l'appelait, et lui exposa le cas avec tous les ménagements qu'un homme peut avoir dans une conversation aussi délicate vis-à-vis d'une femme de qualité.

On sait que Marguerite s'occupait beaucoup de sciences et avait des connaissances assez approfondies en médecine.

Ne voulant cependant pas accepter à elle seule la responsabilité d'une pareille tache, elle demanda à pouvoir servir d'intermédiaire à Akakia, ee qui fut accueilli de la part du roi

avec une reconnaissance sincère; et, à commencer de ce jour, elle s'engagea si adroitement dans l'intimité de la reine Claude, elle lui confia tant et de si importants secrets, elle la mit si bien sur la voie des aveux que la jeune femme finit par lui tout déclarer.

Dès lors, la reine Claude et la duchesse devinrent deux amies inséparables qui n'eurent plus un secret l'une pour l'autre, et qui, chose plus extraordinaire entre deux femmes, jeunes, nobles, belles et enviées, se furent également nécessaires.

Or, au point où nous en sommes de notre histoire, cette liaison durait depuis trois mois. Vous dire les tortures d'imagination auxquelles la pauvre Marguerite dut se soumettre pour faire donner d'abord à ses conseils force de loi et les faire observer après, comment elle dut s'ingénier pour étudier les souffrances de son amie, en faire la relation au médecin et écouter ses prescriptions, vous dire les biais inconcevables qu'elle dut prendre pour mar-

cher à son but, nous serait impossible, et, du reste, plus inutile encore.

Il suflit de savoir que, malgré tout son dévouement, la duchesse ne réussit qu'à faire souffrir plus longtemps sa bien-aimée souveraine en relardant sa mort.

A cette soirée où Clément Ma rot s'était présenté dans une si grande agitation, nous avons vu la duchesse lui indiquer un rendez-vous au nom de la reine, laquelle voulait absolument savoir quel nouveau malheur cette agitation pouvait lui présager.

Lorsque le roi fut sorti, la reine feignit manquer de courage ou avoir trop de dignité et pria Marguerite de la remplacer.

Par les confidences qui lui avaient été faites, la reine savait que son amie portait au jeune poète une affection sincère, une admiration profonde, et elle avait la conviction que la duchesse la remplacerait fort avantageusement.

Clément Marot venait, à cette époque, de publier L'édition gothique de son Temple ie (In-

pidon qui a été réimprimé depuis, avec de grands changements, dans l'Adolescence Clémentine, et tout le monde s'était engoué de cette poésie naïve et pleine d'originalité qui était appelée à introniser l'ère d'une nouvelle littérature.

La duchesse d'Alençon s'était tout d'abord rangée parmi ses admirateurs.

Pour l'admirer de plus près, elle avait même été jusqu'à demander le poëte au roi en qualité de valet de chambre; mais le roi avait répondu qu'il valait mieux le laisser courir la prétantaine pour développer son génie que d'en étouffer les inspirations dans la mollesse du boudoir et la soie des cotillons.

La réponse est historique et nous la cédons au prix coûtant, pour ce qu'elle vaut.

La duchesse rechigna donc bien un peu, pour la forme, devant le désir de la reine, mais finit par céder en feignant une petite bouderie et alla trouver le poète qui s'était blotti, comme nous l'avons dit, derrière le prie-Dieu de l'oratoire,

i ii abaissant sur lui un pan de damas de Cônes à crépine d'or.

— Monsieur Marot?... dit-elle à demi-voix, en avançant toute tremblante dans l'obscurité de la pièce.

En entendant cette voix qui ne lui était pas étrangère, le jeune homme se leva timidement et alla à Marguerite, le chapeau à la main et la tète baissée.

— Eh bien, sans cérémonie, qu'arrive-t-il donc, monsieur Marot? lui dcmanda-t-elle.

— Madame la duchesse..., répondit Marot hésitant, je ne sais vraiment...

— Ce qui arrive? mais votre stupéfaction de tout à l'heure, les quelques mots que vous avezprononcés, l'égarement de vos regards devaient avoir une cause, et je ne vous demande que cela. La reine redoute un accident, un malheur, une catastrophe, et elle m'envoie à vous pour vous supplier de la prévenir, s'il en est temps encore...

— Me supplier! dites-vous...? vous, madame?

Ah! Sa Majesté reconnaît bien mal mon dévouement...

— Mon Dieu ! quel enthousiasme..., fit Marguerite ; j'ai dit supplier comme j'aurais pu dire demander, et je vous prie de ne pas attacher d'autre importance à ce mot.

— Merci, madame.

Nous avons dit que l'oratoire de la reine n'était éclairé que par une lampe de nuit appenduc à la voûte.

Marguerite, qui s'était avancée dans la pénombre, alla s'accouder à une console avec une grâce infinie, et, dans cette position, étala aux yeux du jeune homme l'albâtre immaculé de son bras et l'élégance aristocratique de sa main charmante se détachant sur le velours de ces longues manches pendantes dont la mode avait été importée de l'ancienne cour d'Espagne.

— Ce que j'aurais voulu dire à la reine, madame..., reprit Marot, accentuant une seconde ■hésitation.

' — Vous ne pouvez nie le confier, à moi pour

qui elle n'a aucun secret?... Mais, monsieur, songez donc que la reine attend, qu'elle m'a envoyée à vous et que je vous supplie; songez qu'elle est presque folle d'inquiétude et que par moi seule vous pouvez lui rendre le calme...

— Oh ! s'il en est ainsi, madame, interrompit le poète, quelque coupable que puisse vous paraître ma conduite, sachez que j'étais accouru chez la reine, croyant arriver assez tôt pour la prévenir de ce qui allait se passer.

— Ce qui allait se passer?

— Je parle de la présentation de madame la duchesse d'Étampes par la reine mère.

— Ah! ah! fit Marguerite en riant malgré elle, ce n'est pas sérieux ce que vous dites là !

— Très-sérieux, madame.

— N'était-ce pas chose toute naturelle que madame la reine mère présentât à sa fille sa nouvelle dame d'honneur, et n'est-ce pas d'usage?

— À votre place, madame, répliqua Marot, Sa Majesté m'eût compris ; vous voyez bien que vous ne pouvez la remplacer ?

Et, s'inclinant devant la duchesse, il fit mine de vouloir se retirer.

— Restez donc , monsieur, je vous prie , dit Marguerite; si je ne comprends pas, c'est à vous de me mettre au fait... Je ne puis pas aller répondre à la reine que vous m'avez posé des énigmes et que je n'ai pas suies déchiffrer.

— Mais enfin, madame, cette présentation a une cause.

— Oui, j'imagine.

— Vous n'ignorez pas que la duchesse d'Etampes était, ce matin encore, la veuve de M. de Chartres.

— Comme je sais qu'elle était, il y a quelques mois, mademoiselle de Chantrailles.

— Eh bien, madame?

— Eh bien, je vois que la veuve de BL de Chartres s'est lestement consolée, et rien de plus.

— Pardon, mais ne remarquez-vous pas aussi que le duc d'Étampes est un nom et une dignité nouvellement créés et que, dans tout ceci, il

n'est absolument question que de la duchesse?

— Oui, en effet; mais c'est tout.

— Enfin, n'avez-vous pas remarqué aussi la présence inusitée du roi à cette présentation, et l'émotion qu'il y avait dans ses paroles quand Sa Majesté a remercié la reine de l'accueil bienveillant qu'elle lui faisait?

— Si, en vérité.

— Mais alors...

— Alors?

— Mon Dieu! madame, ne me forcez pas à vous dire qu'il ressort clairement de tout cela que le roi veut faire sa maîlresse de la duchesse d'Étampes; ce serait d'une inconvenance...

— On ne peut la commettre plus convenablement! s'écria Marguerite en riant. Et voila ce que vous vouliez dire à la reine?... Mais, en vérité, je ne sais trop, monsieur Marot, si vous n'eussiez pas mieux fait de vous taire.

— Oh! madame! pouvez-vous parler ainsi, vous, l'amie de la reine, vous, sa confidente intime!

— Je sais bien que ce sera pour elle une nouvelle source de douleurs; cependant, qu'y faire?

— Lutter, madame, et empêcher que cette nouvelle passion ne prenne des proportions où il deviendra impossible de l'arrêter.

— Quelle chaleur! fit la duchesse. On croirait vraiment qu'au lieu de servir la reine vous voulez qu'elle vous serve...

— Madame! que dites-vous là?

— Vous seriez l'amant de madame d'Etampes que vous n'agiriez pas autrement, ajouta-t-elle avec une nuance de dépit.

— Ah! murmura Clément Marot, joignant les mains. Vous outragez gratuitement une femme, madame, une enfant, et c'est mal!

— Gratuitement..., répéta la duchesse, une enfant...

— Oh! oui, madame, et, sur mon honneur, je puis vous le certifier; vous avez outragé gratuitement une enfant.

La duchesse se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Madame d'Étampes n'est pas votre maîtresse, dit-elle, soit; mais vous ne me direz pas que vous n'êtes point son amant.

— Je vous le jure, madame.

— .le ne comprends pas, des lors, l'intérêt que vous pouvez lui porter; — ni sa conduite.

— Sa conduite, madame, est celle d'une pauvre femme subjuguée, vaincue, anéantie, qui s'abandonne à la fatalité; l'intérêt que je lui porte est celui que tout homme d'honneur doit à la faiblesse.

— Laissez donc! Si l'on voulait défendre toutes les femmes qui tombent...

— Ah ! s'écria le jeune homme, faut-il vous dire, madame, que j'ai juré de la sauver?

— Bon! que ne commenciez-vous par la?... Or, vous veniez supplier la reine, sous prétexte de lui rendre service, de vous aider à tenir parole?

— Oh! madame, madame! vous n'ignorez pas que ce qui tue la reine c'est l'abandon dans lequel la délaisse le roi...

— Lui comme les autres ! pensa la duchesse avec un léger mouvement d'épaules. Cet affreux secret est bien gardé.

Cette pensée faisait allusion à la maladie dont se consumait la reine, malgré tous les secours de la science et les soins de l'affection.

— En effet, reprit-elle tout haut.

— On la voyait renaître depuis quelque temps, depuis que le roi a abandonné madame de Châteaubriant... N'était-il pas du devoir d'un fidèle sujet de lui mettre entre les mains le fil d'une nouvelle intrigue, tant que l'on peut encore la dénouer?

— A qui donc avez-vous juré de sauver la duchesse de l'amour du roi? éluda Marguerite.

— A sa mère, madame.

— A sa mère ?

— C'est-à-dire à la mère de M. de Chartres qui est aussi celle de sa veuve, il me semble.

— Madame de Chartres?... Pardon, mais je croyais que M. de Chartres n'avait jamais connu sa mère... qu'elle était morte peu de temps après lui avoir donné le jour.

Ce fut au tour de Clément Ma rot à se prneer la lèvre : il venait de commettre une inconséquence, sur laquelle il n'y avait plus à revenir, qui trahissait un secret ignoré de tout le monde, excepté du roi, de madame de Châtcaubriant, de la duchesse d'Étampes, de Lautrec et de lui.

Marguerite triomphait.

— Vous ne vous doutiez guère, n'est-ce pas, dit-elle, que j'eusse connu madame de Chartres?

— Madame, répondit Marot, quoique je doive trahir un secret pour vous expliquer mes paroles, permettez-moi de vous dire, sans m'arrôter aux détails, que la mère du fils de madame de Chartres existe encore.

— Ah ! fit Marguerite avec une inexprimable expression de doute.

— C'est à madame de Châtcaubriant que j'ai juré de sauver la duchesse d'Étampes.

— A madame de Châtcaubriant..., pensat-elle.

Marguerite, avec l'intuition d'une femme jalouse, avait depuis longtemps entrevu l'amour du poëte pour la favorite, et ce nom, prononcé par le jeune homme en sa présence, lui causa une impression qu'elle ne surmonta qu'avec assez de peine.

— A la bonne heure! s'écria-t-elle après, vous voyez bien que cette histoire de mère était de la haute fantaisie et que vous vouliez m'abuser.

Clément Marot poussa un soupir d'accablement et raconta en fin de compte, après avoir exigé la parole d'honneur de la duchesse qu'elle garderait le secret, cette histoire de la naissance de M. de Chartres que nous avons relatée dans Madame de Châteaubriant et que nous allons rappeler ici en quelques lignes.

A l'âge de seize ans, lorsqu'elle s'appelait encore Françoise de Foix, madame de Châteaubriant avait déjà succombé à l'amour et en gardait dans son sein le vivant souvenir.

N'osant avouer cette faute a sa mère, elle était

sur le point de se donner la mort lorsqu'une de ses amies, mariée depuis peu de temps à un vieillard qui venait de la quitter pour rejoindre l'armée, arriva chez M. le comte de Foix.

Cette amie était madame de Chartres.

Françoise eut le courage de lui faire sa confidence et lui parla de ses projets de suicide.

Madame de Chartres, effrayée du désespoir de la jeune fille, se mit en quatre et obtint de M. le comte de Foix qu'il la lui confiât pour quelques mois qu'elle irait passer chez elle, où, en l'absence de son époux, elle n'eût trouvé qu'une désolante solitude.

Françoise partit, et un mois s'écoula au bout duquel le comte de Foix fit réclamer sa fille.

Madame de Chartres répondit que, dans la position où elle se trouvait, il y aurait crime à vouloir déjà la séparer de son amie d'enfance.

Comme Françoise, madame de Chartres était enceinte.

Le comte céda, et la temporisation fut si habilement menée que Françoise fut délivrée sans même que sa famille s'en doutât,

Son enfant était d'une constitution des plus robuste, et celui de madame de Chartres était ehétif et malingre.

Celui-ci mourut presque au môme temps que sa mère recevait une nouvelle qui lui annonçait le retour de son époux, lequel avait été si maltraité dans un combat qu'il en était sorti sourd, aveugle et muet : en un mot, dans un aussi piteux état que les merle ttes héraldiques.

Après des désolations et des désespoirs - inouïs, les deux amies retrouvèrent assez de raison pour entrevoir qu'il ne faudrait rien de plus à M. de Chartres pour le tuer tout à fait, que de lui apprendre, à son arrivée, la mort de son fils.

On résolut donc, puisque c'était le moyen de tout sauver, de garder le secret de la naissance dii mort et de faire passer le vivant pour l'enfant de madame de Chartres.

Cette ingénieuse supercherie arrangeait si miraculeusement les affaires, et l'arrivée de madame de Chartres fut si prompte que l'on s'en

LA BDCHESSE d'ATASPES, T. -2. !>

tint à ce projet et que l'honneur de mademoiselle de Foix resta sain et sauf.

Voilà comment il se faisait que, ayant juré à madame de Chàteaubriant de sauver la duchesse d'Étampes, Clément Marot s'était engagé véritablement vis-à-vis de la mère de M. de Chartres.

La duchesse d'Alençon fut flattée de la confidence du poète, se déclara satisfaite de l'explication et promit de l'aider dans son œuvre.

Mais le jeune homme était en trop bon train d'expansion et Marguerite trop intelligente pour ne point exploiter la circonstance.

— Vous l'aimez donc encore? demanda-t-ellc en appuyant sa belle main sur son épaule.

— Qui, madame? répondit-il en tressaillant à ce contact.

— La mère de votre ami.

— Oh! pouvez-vous penser que j'aie jamais pu porter mes yeux jusqu'à elle?

— Pourquoi pas?

— Moi, un simple valet, le rival du roi?... Moi qui n'ai ni nom, ni fortune, ni position?

— En admettant même que vous n'ayez pas un nom illustre, le talent et le génie ne tiennentils pas lieu de tout dans le cœur des femmes?

Clément Marot sentit la main de la duchesse trembler sur son épaule et il la regarda furtivement.

Il y avait comme un éclair dans ses yeux, tant ils jetaient d'éclat, et la gaze qui recouvrait son sein était toute frémissante.

— Mon Dieu ! madame..., murmura-t-il, vous me forceriez à vous dire...

— Quoi?... quoi donc?

— Madame...

— Eh bien?

— -Qui pourrait aimer encore après vous avoir vue?

Une rougeur subite passa sur les joues de la duchesse; elle retira sa main, jeta un petit cri et voulut fuir.

— Pardon, madame, reprit Clément Marot en la retenant par sa robe, répétez-moi que vous m'aiderez à sauver l'honneur de la duchesse

(VÉtampes et à rendre à la reine la consolation suprême de retrouver l'amour et l'affection du

roi...

— Je l'ai juré, répondit Marguerite.

Et elle se précipita hors de l'oratoire, les veux baissés et sans oser tourner la tête.

Où le roi se fâche.

Près d'un mois s'écoula sur ces entrefaites avant que le roi eût pu trouver le temps de respirer à l'aise.

De tous côtés, chaque jour, presque a chaque heure, il arrivait un nouveau courrier.

De Mézières, du Milanais, de Rome, de Calais, de Bruges, des bords de la Garonne, do

Vincennes, du château de la Tuilerie, du Petit- Nesle, du Louvre lui-môme.

A Mézières, M. de Chantrailles, le frère de la nouvelle duchesse d'Étampes, que François Ier avait fait capitaine au début de la campagne, jurait par tous les diables, et par-dessus les toits, au dire du duc d'Alençon, que le roi avait déshonoré son nom et qu'il en aurait raison. François Ier, pour ne pas avoir la tête plus longtemps rompue a ce sujet et se débarrasser du fâcheux, le fît colonel et l'envoya en Italie.

Le maréchal de Foix, qui commandait à Milan en l'absence de son frère, mandait à Paris (pie toute la population n'attendait que le moment de se révolter contre la domination française, et que, au cas où la guerre deviendrait inévitable, les Allemands, dont la gravité espagnole s'alliait beaucoup mieux avec le caractère jaloux et les manières cérémonieuses des Italiens que la gaieté française, trop portée à la galanterie et trop ennemie des bienséances, les Allemands auraient infailliblement le dessus.

A Rome, le pape, dominé par son conseil et tenu en haleine par Armerstorff qui venait d'arriver à sa cour à franc étiïer, le pape , disonsnous, restait allié à l'empereur et en parfaite hostilité vis-à-vis de la France.

A Calais, les choses se passaient absolument comme Clément Marot, qui tenait ces détails d'Armerslorff, l'avait annoncé au roi, et la nouvelle officielle lui en était arrivée. Henri V1H, en sa qualité de médiateur, lui avait fait demander la restitution du duché de Bourgogne, et les dispenses de l'hommage dû à la couronne de France pour les comtés de Flandre et d'Artois, proposition que François Ier rejeta avec dédain.

Il était parfaitement avéré que Charles-Quint faisait, à Bruges, une réception royale au cardinal Wolsey, et qu'il avait accepté la main de la princesse Marie d'Angleterre.

On avait aussi des nouvelles du capitaine Parpaillasse. Il avait visité Carcassonne, Albi, Foix et Toulouse; le duc d'Étampes était ravi du

voyage, et le capitaine continuait à promener la morosité de son noble compagnon sur les bords de la Garonne.

Et il réclamait des écus, attendu, disait-il, que M. le duc était très-gourmand.

Lautrec, sous prétexte qu'il se mourait d'ennui dans son splendide appartement du donjon de Vincennes, avait tenté de fuir. Un matin, au moment où son geôlier s'était présenté pour lui servir à déjeuner, il lui avait sauté à la gorge, l'avait bâillonné et déshabillé, puis, après ravoir bien enduit de confitures, l'avait roulé dans les plumes de son matelas et jeté à la porte, dans l'espoir que, pendant que toute la garde «'occuperait du bipède emplumé, il pourrait tromper sa vigilance et prendre la clef des champs; mais le gouverneur ayant vu dans son jeu, Lautrec avait été remis sous clef, a son grand désappointement.

Au château de la Tuilerie, la duchesse d'Élampes vivait dans une retraite aussi absolue que le permettait sa position de dame d'hon-

neur. On remarquait que la reine mère lui portait une grande affection, et madame Renée de France, sœur de la reine Claude, madame de Soubise, sa gouvernante, et madame de Pons, la fille de celte dernière, étaient les seulesfemmes avec lesquelles elle entretenait des relations.

Au Petit-Nesle, on s'était aperçu de la fuite de madame de Châteaubriant , et François Ier était en pourparlers avec le lieutenant criminel Maillard afin de voir quel biais on pourrait trouver pour ne pas mettre la corde au cou à son lieutenant des Suisses.

»Les courriers du Louvre, c'est-à-dire les courtisans qui font commerce de nouvelles, racontaient une autre histoire.

Le roi en avait entendu quelques mots à droite et à gauche, et, comme la politique lui laissait un moment de repos et qu'il avait à sortir, il se faisait donner la relation de ces bruits par son favori, Anne de Montmorency, pendant que Clément Marot lui faisait sa toilette et que

Triboulet se roulait en grognant sous les meubles de l'appartement.

A propos de Clément Ma rot, disons aussi que depuis son entrevue avec la duchesse d'Alençon .on remarquait qu'il lui faisait d'assez fréquentes visites et qu'on l'avait vu plusieurs fois chez M. de Poitiers, où sa noble alliée l'avait fait recevoir.

— Et c'est de moi qu'il s'agit? dit François YT à Montmorency. Voyons donc ce que je puis avoir commis.

— Mais rien, répondit le futur connétable, Votre Majesté doit savoir mieux que personne à quoi s'en tenir sur ce point...

— Quel point?

— Il s'agit d'une aventure...

— Je sais cela, mais voilà tout.

— D'une aventure qui compromet au plus haut point une dame de la cour.

— Vraiment? fit le roi avec étoriuement... foi de gentilhomme, je ne sais, en vérité, ni de quelle aventure ni de quelle dame vous voulez parler.

— Ah! sire...

— Doutez- vous de ma parole, monsieur?

Montmorency hocha la tête et ne dit pas non.

— On vous a vu, sire, dit naïvement Clément Marot en agrafant le pourpoint du roi.

— On m'a vu... où donc?

— Dans la galerie du jardin, répondit Montmorency, sur le chemin de vos appartements.

— Bon ! jusqu'ici le crime est pardonnable. . . Et que faisais-je là?

Montmorency hocha la tète une seconde fois, sourit et cligna de l'œil %

— Vous êtes plaisant aujourd'hui, monsieur le duc, dit François Ier sans y mettre d'aigreur.

— Votre Majesté faisait des serments... sire, dit le valet de chambre; des serments!...

— A genoux, ajouta Montmorency.

— La main sur le cœur...

— Les yeux levés au ciel...

— Et le prenant a témoin...

— De quoi? interrompit François Ier, se levant singulièrement intrigué.

— De votre bonheur...

— Et de vos serments d'amour.

— Voilà qui est étrange, pensa le roi, regardant alternativement ses deux interlocuteurs.

Ma rot admirait l'élégance et la bonne mine du roi dans le nouveau pourpoint qu'il venait de lui agrafer, et Montmorency jouait avec les chaînes de son grand cordon de Saint-Michel.

C'esl-à-dire que ni l'un ni l'autre ne regardait François Ipr en face.

— Et voilà tout? reprit celui-ci.

— Oh! non, répondit le duc, Votre Majesté est trop galante pour s'arrêter en si bonne voie.

— Seulement, on ne connaît point la dame, éluda Clément Marot.

— On suppose, cependant...

— Oui... et le signalement que l'on donne se rapporte...

— Une blonde...

— Grande,..

— Bien faite...

— Boitant légèrement...

A ce mot, Triboulet, qui écoutait attentivement, grinça les dents et fit une culbute.

— Mais je ne connais qu'une dame à la cour, dit le roi, qui soit blonde, grande, bien faite et qui boite légèrement...

— Aussi parle-t-on de madame de Pons, insinua perfidement Clément Marot, qui avait remarqué le mouvement de Triboulet.

Le fou poussa un petit cri de chouette et envoya une joyeuse ruade à Phébus, le lévrier du roi, qui, depuis son aventure du jardin, ne s'abandonnait plus qu'avec une extrême réserve aux cajoleries de notre homme.

— C'est une infamie ! s'écria François 1er.

— C'est précisément ce que tout le monde pense, sire, répondit Montmorency sans ménagement.

— Mais, peste! on se garde bien de le dire, ajouta Clément Marot.

— Voyons, messieurs, voyons, il y a certainement un malentendu- là-dessous, expliquezmoi...

— Oh! on est cependant d'accord pour affirmer que l'honneur est sauf, sire.

— La dame a parfaitement résisté.

— Et l'on sait que Votre Majesté a juré de la respecter.

— Je vous dis, messieurs, s'écria encore le roi, qu'il y a malentendu!... Quand prétend* t-on que cette aventure m'est arrivée?

— Hier soir, sire.

— A quelle heure?

— A dix heures.

— A dix heures?... Mais à cette heure je faisais ma partie avec Scmblançaydans mes appartements.

— En vérité! dit Montmorency, avec un superbe semblant de stupéfaction.

Clément Marot, au lieu de répondre, resta la bouche ouverte et les yeux écarquillés d'une façon démesurée.

— En vérité, messieurs, je vous le jure... Et si mon pauvre Triboulet n'était pas tout à fait fou, je pourrais vous le prouver à l'instant.

Triboulet fit un petit signe de tête négatif à l'adresse de Clément Marot, qui savait très-bien à quoi s'en tenir sans cela.

— C'est qu'il y a quelque doute sur l'heure, sire, reprit Montmorency.

— Mais ni à dix, ni à onze, ni à douze... Je puis prouver qu'hier...

— C'était cependant bien à Votre Majesté que s'adressait la dame : « Sire, je vous aime de toute mon âme, mais je mourrai le jour où vous abuserez de ma confiance et de ma faiblesse. »

— Trêve à cette plaisanterie ! s'écria François Ier en prenant ses gants sur un meuble. Je défends, d'ailleurs, à qui que ce soit de s'occuper de mes affaires d'intimité, et je tiendrais comme calomniateur, et punirais comme tel, tout gentilhomme de ma cour qui élèverait encore lé moindre doute sur l'honneur de madame de Pons...

Sur ce, il prit le bras de Montmorency, fit signe à Clément Marot de le suivre et sortit de son appartement, précédé de Triboulet, qui faisait assaut d'aboiements avec Phébus.

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Lorsqu'ils furent sortis du Louvre :

— Marot, dit le roi a son poète, pour finir la contrainte que son mouvement d'humeur avait mise entre lui et son favori, je désire que vous ino mettiez en ordre le Roman de la Rose pour en préparer une nouvelle édition. Grâce aux négligences des éditeurs, ce magnifique ouvrage est inintelligible. Il y a une multitude de fautes

à corriger, des expressions surannées à changer, des passages obscurs à éclaircir et des vers à refaire : je vous charge de ce travail.

—Sire, répondit humblement Marot, les vers pourront y gagner, mais je plains la prose.

— Pourquoi donc, monsieur?

— Hélas! sire, je suis bien maladroit en prose.

— C'est une justice à vous rendre; mais avec votre talent on est capable de tout, et je compte sur lui pour vous tirer d'affaire.

C'était, en effet, une justice à rendre à Clément Marot, qui, du reste, on le voit par cette réponse, avait la conscience exacte de sa valeur : autant sa poésie pétillait de grâce, de naïveté et d'esprit en même temps, autant sa prose était lourde, pâteuse, incorrecte et triviale. Nous en appelons à cette préface si bien pensée et si mal écrite qu'il a publiée en tête des œuvres de Villon que, comme le Roman de la Rose, François Ier devait le charger de remettre en ordre quelques années plus tard.

LA DUCHESSE d'ÉTAMPES, T. 2. Q

Puis, rompant brusquement la conversation :

— M. de Montmorency, ajouta François Ier en tirant un parchemin de sa poitrine, voici un ordre d'élargissement à l'adresse du gouverneur de Vincennes. Montez a cheval, allez délivrer celui que cet ordre concerne, demandezlui d'abord sa parole d'honneur qu'il ne cherchera pas a vous échapper et amenez-le au château de la reine mère.

Le duc prit le parchemin, salua le roi d'un petit air boudeur comme s'il lui eût tenu rancune de sa brusquerie, et s'éloigna.

Le roi, silencieux et rêveur, ne s'occupa point davantage du jeune homme et toujours accompagné de Clément Ma rot et suivi de Triboulet, il traversa la Tuilerie pour arriver au petit château de sa mère, où il fut reçu avec do grandes démonstrations de joie et d'amitié.

Au moment où nos visiteurs entrèrent dans le boudoir de la reine mère, la duchesse d'Alençon faisait la lecture du Temple de Gupidon et avait pour auditeurs : madame Renée de

, France, madame de Soubise, madame de Partenay de Pons, la duchesse d'Étampes, madame de La Mothe Vaudron et le poëte Mellin de Saint-Gelais, le seul qui ne trouvait pas matière complète à admiration et qui venait, à ce propos, aux grands éclats de rire, de l'assistance, de se faire administrer par la belle lectrice la brusque repartie que voici :

— Ah! vous êtes tous les mêmes, vous autres, pauvres hiboux de la littérature : parce que vous ne pouvez regarder le soleil en face, vous ne savez comment en médire. Vous êtes pitoyables!

C'était à propos de ce passage :

« Sainctes cl sainclz qu'on y va réclamer,

» C'est Beau Parler, Bien Celer, Bon Kapport,

» Grâce, Mcrcy, Bien Servir, Bien Ayiner,

» Qui les amanlz font venir à bon port.

» D'autres aussi, ou (pour avoir support

» Touchant le faiet d'amoureuse conqucslc)

n Tous pèlerins doibveot faire requestc,

» Offrandes, voeux, prières et clamours :

» Car sans ceulx-là, l'on ne prend point les beslcs

» Qu'on va chassant en la forest d'amours. »

Mellin de Saint-Gcllais trouvait cela d'un

mauvais goût!.'.. Et puis les rimes n'étaient pas entremêlées; pour sept vers masculins il n'y avait que trois rimes féminines... Bref, c'était détestable !

Le hibou se promit, mais un peu tard, de respecter le maître pour mériter les bonnes grâces et les secours de la belle Marguerite.

— Que je ne vous interrompe pas, chère duchesse, dit François 1er, prenant place entre sa mère et madame d'Étampes, derrière le fauteuil de laquelle se glissa Triboulet; ce serait voler un moment de gloire a mon poète, et il aurait droit de m'en vouloir.

Toutes les dames, mais plus particulièrement Marguerite, firent un accueil gracieux à Clément Marot qui s'assit humblement à côté du hibou, et la lecture du Temple de Cupidon fut reprise.

La duchesse d'Étampes paraissait triste et résignée; elle répondit cependant avec une charmante amabilité aux compliments que Sa Majesté, en s'asscyant, daigna lui faire sur sa beauté, mais on eût pu voir comme un éclair de haine rayonner dans ses yeux.

— Madame, dit ensuite François Ier à la reine mère en lui remettant un parchemin, voici un bon de trois cent mille écus sur le trésor, que Semblançay tient à la disposition du maréchal Lautrec...

— N'avais-je pas encore raison, François? murmura- t-elle en saisissant le parchemin avec, avidité.

— Si, ma mère, comme toujours, et la France vous devra peut-être la conservation de ses possessions en Italie; mais il s'agit maintenant de décider le maréchal à partir sans retard...

— Ah ! sire, dit Marguerite en interrompant sa lecture, vous n'écoutez pas; Votre Majesté serait-elle de l'avis de M. Mellin de Saint-Gelais sur ce poëme?

— Madame!... supplia le hibou.

— Quel est donc l'avis du grand homme ? demanda tranquillement le roi.

— Il ne rencontre que matière à médisance. Clément Marot regarda son confrère avec un

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sourire si plein de mépris que celui-ci lui demanda grâce, à la grande joie de Marguerite qui n'avait visé qu'à lui faire faire amende honorable.

François lor partagea l'hilarité générale qui saluait le ridicule du poëte Mcllin et s'excusa de son inattention vis-à-vis de la belle Lectrice en avouant qu'il s'agissait d'affaires d'Etat.

L'incident n'eut point d'autre suite, et, pendant que l'on continuait la lecture du poème, le roi reprit son entretien avec sa mère.

— Oui, en effet, dit celle-ci, il faut le décider ii partir...

— Je l'ai fait mettre en liberté, ma mère, et il arrivera ce soir.

— Où?

— Ici môme.

— Vous n'y pensez pas!...

— Un moment de honte est bien vite passé, ma mère, et la dignité royale doit avoir le pas sur une dignité de femme. Il faut que ce soit vous qui obteniez son éloignement, dussiez-

vous la réclamer au nom du respect qu'il ïne doit,

— Cela n'est pas possible.

— Il le faudra cependant ou, foi de gentilhomme, je vous déclare, madame, qu'il ne rentrera plus à Vincennes et que je nomme le premier venu gouverneur de Milan à sa place.

La parole et l'accent du roi excluaient si bien la réplique, que la reine mère ne trouva plus un mot à répondre.

— Soit! fit-elle, après un moment de silence qui lui avait donné le temps de concevoir l'idée infâme qui devait faire enlever le Milanais à la couronne de France. Puisqu'il le faut, je le recevrai, et puisqu'il faut qu'il parte, il partira!

Et elle glissa ie parchemin dans son aumônière.

— Bien ! répondit François Ier avec une joie secrète. Du reste, ma mère, votre tâche sera d'autant plus facile que ces trois cent mille écus sont la seule condition qu'il a mise à son acceptation.

Alors, la raison d'État étant épuisée, il se pencha vers la duchesse d'Étampes, lui fit d'abord remarquer avec un sens exquis les naïves beautés qui étincelaient à chaque vers dans la folle poésie du Temple de Cupidon, et finit par demander la faveur d'un entretien particulier à la jeune femme dès qu'elle pourrait se retirer dans ses appartements.

au le docteur Akukla déclare madame la duchesse d'Etauipcs atteinte du mal caduc.

La lecture terminée, au moment où il croyait être libre et pouvoir se vouer tout entier au culte de la duchesse d'Étarapes, François Ier se vit acculé dans une embrasure par le.caquetage de sa belle-sœur, Kenée de France, qui lui demanda une audience excessivement impérieuse en faveur de sa gouvernante, madame de Soubise.

— Et puisque l'occasion se présente et que j'y songe, cher sire, ajouta-t-elle sans attendre de réponse, quoique madame de Soubise se guindât déjà dans sa raideur majestueuse, à quelques pas d'elle seulement, pour se présenter, puisque j'y songe, dites-moi donc, afin que je puisse m'y préparer, quand aura lieu mon mariage avec l'empereur Charles -Quint, et quelles sont les fêtes que vous comptez nous donner à ce propos.

— Ma chère, bonne et jolie petite sœur, répondit-il en la cajolant, je vous aime bien, certainement, vous n'en doutez point, n'est-ce pas?...

— J'aurais vraiment trop mauvaise grâce.

— Et vous reconnaissez que tout ce que je puis faire pour vous être agréable je le fais?

— Parfaitement.

— Eh bien, ce que vous me demandez là, charmante mutine, vous savez que c'est devenu impossible et qu'il n'y faut plus songer.

— Impossible..., répliqua la princesse il n'y faut plus songer?... Et pourquoi donc?

— D'amis que nous élions, l'empereur et moi, quand ce mariage a été convenu, nous sommes devenus deux ennemis acharnés, et nous commençons une guerre qui aura plus de peine à finir qu'elle n'a eu de facilité à commencer.

— Mais c'est vous qui l'avez déclarée cette guerre, et je n'y suis pour rien, moi.

— Riez toujours, folle et charmante enfant, vous ne croiriez jamais combien cela vous sied !

— Je ne ris pas, sire, et n'en ai point envie, je vous jure... Qui vous dit que je ne me suis pas prise d'une belle passion , moi, pour l'empereur?... Vous m'avez ordonné de l'aimer par raison d'État, je l'ai aimé... Et on ne brise pas ainsi le cœur d'une femme, c'est cruel !... Vous avez commencé la guerre, c'est à vous de la finir; faites des excuses si vous voulez, les moyens m'importent peu, mais je tiens à devenir impératrice, moi !

— Oh! de l'ambition?

— Vous me l'avez inoculée, n'en accusez que Votre Majesté... Du reste, si je tiens tant à por-

ter la couronne, c'est pour vous mettre tous d'accord : je n'aime pas la guerre , c'est une impiété, et la splendeur des belles fêtes de la paix me séduit davantage.

— Ne me demandiez-vous pas une audience en faveur de madame de Soubise? éluda François Ier, qui avait hâte de retrouver sa liberté.

— Vous m'y faites songer et je vous laisse avec elle qui attend, je crois, avec grande impatience , parce qu'elle a à vous parler de choses très-sérieuses. Je ne vous retiens donc pas plus longtemps; mais tenez-vous-le pour dit, chère Majesté, je ne veux pas être l'humble vassale de la raison d'Etat, et, si vous ne me faites pas impératrice...

— Bien ! voila de la menace cette fois.

— Je ne deviendrai pas non plus la femme de ce petit prince italien, M. Hercule d'Esté, le duc de Ferrare pour qui on vous a demandé indirectement ma main.

Et, sur cette vaillante rodomontade, madame Renée de France s'enfuit en courant et en riant

de si bon cœur qu'elle eu eût ravi les anges. Madame de Soubise s'avança alors, plus roide que jamais, se confondit en révérences et en cérémonies de toutes sortes, puis se mit à parler avec beaucoup d'éloquence des qualités éminentes et des services rendus à la couronne par son illustre époux, M. de Rohan, seigneur de Soubise.

— La plaisanterie est bonne, pensa François Pr, et si l'on s'était ligué pour m'empècher d'arriver à mon rendez-vous , je ne sais trop quelle autre machine de guerre on aurait pu employer pour me faire tenir en place.

Madame de Soubise, comme si elle avait eu soif de gloire ce soir-là , parla ensuite de sa famille à elle dont le chef avait accompagné saint Louis en Palestine.

— Je n'y suis pas. . . , se dit son interlocuteur, en s'efforçant de deviner où la noble dame voulait en venir.

- Ce ne fut pas tout.

— Gouvernante de Madame Renée de France,

la sœur do notre chère souveraine et de Votre gracieuse Majesté, reprit-elle, j'ai eu l'honneur d'accomplir les devoirs de ma position vis-a-vis de la princesse avec un soin et une persévérance qui font d'elle, à douze ans, une digne fille du grand roi Louis XII.

— Certainement, dit pour le coup François Ier, qui commençait â s'impatienter de cette longue série de services rendus.

— Ma famille, sire, continua la dame sans y I >rendre garde, a donc rendu à la couronne de France assez de services pour avoir le droit de demander une grâce à Votre Majesté...

— Venez donc au fait, je vous prie, madame, dit le roi. S'agit-il de Lautrec? sa grâce est accordée et il sera libre dans une heure.

— Non, sire, j'ai trop à demander pour moi et ma famille sans m'occuper des autres.

— Demandez alors et ne me faites pas un ' ours de généalogie : je connais la noblesse de France et n'ai pas besoin d'une pareille exposition pour savoir à qui j'ai affaire.

— Sauvez donc la réputation de ma fille, sire ! s'écria enfin madame de Soubise en tombant a genoux; si madame de Pons a pu s'oublier jusqu'au point de vous accorder ses faveurs, respectez le nom qu'elle porte et celui d'où elle est issue; par grâce! par pitié! sauvez les apparences !

— Ah ! pour le coup, exclama François Ier qui ne s'était pas du tout attendu à ce dénoûment, voilà qui est intolérable!... Vous aussi, madame?...

— Mais, sire, il me semble qu'en ma qualité de mère...

— Paix! madame, je vous prie : je respecte et honore beaucoup madame de Pons, mais je ne l'aime pas.

Et il voulut passer.

— Après ce qui s'est passé ! gémit madame de Soubise en se voilant la figure.

— Plaît-il?

— Cette aventure... hier soir... au Louvio. . ah ! sire !

— Madame, repartit François 1er en prenant un de ces grands airs de dignité qui n'appartenaient qu'à lui, cette aventure dont on m'a entretenu comme vous est une calomnie ou un malentendu, et, foi de gentilhomme, je n'en sais pas davantage ; si l'honneur et la réputation de madame de Pons n'ont encouru des dommages que par mon fait, ce sont choses parfaitement intactes.

Sur ce, relevant courtoisement la gouvernante de sa belle-sœur, il la salua de la main, du sourire et du regard et s'en alla rejoindre la duchesse d'Étampes avec qui, nous le savons, il avait un rendez-vous.

En entrant chez la jeune femme sur la pointe du pied, espérant de la trouver seule et rayonnante, il la vit étendue sur son lit, inanimée et pale; la duchesse d'Alcnçon était à son chevet et tenait une des mains de son amie dans lcs siennes.

On eût dit, vraiment, qu'un démon s'occupait des affaires de Sa Majesté très-chrétienne.

Quoi qu'il en soit, que le démon fût bon ou mauvais, nous pouvons, dès maintenant, certifier qu'il était charmant.

Nous savons ce que Marguerite avait promis à Clément Marot.

Nous avons vu, au moment où le roi s'asseyait entre la reine mère et la duchesse d'Etampes, Triboulet se tapir derrière le fauteuil de cette dernière.

De cette position, il pouvait tout entendre.

Si bien que la société avait à peine eu le temps de se disperser que, par l'intermédiaire de Clément Marot, Marguerite savait mot à mot ce qui avait été tacitement convenu entre le roi et madame d'Etampes.

Dès que celle-ci fut prête à se retirer, Marguerite était allée lui prendre le bras sous prétexte de bonne amitié et Pavait accompagnée jusque chez elle en s'entretenant follement du ridicule dont elle avait couvert Mellin de Saint- Gelais.

— Mais vous voilà toute pâle, chère dui.a nvcasssB i>'fcT\MPF.s, t. 2. 7

chesse! s'écria Marguerite en entrant dans les appartements de sa compagne ; seriez -vous souffrante? Mon Dieu! qu'avez-vous donc?

— Mais rien, en vérité, répondit Anne avec autant d'inquiétude que de raison.

— Vous êtes toute pâle, vous dis-je, et vous palissez davantage encore. Que signifie? Auriezvous eu quelque chagrin secret, quelque terreur... une émotion quelconque?

Nous avons dit que Marguerite s'occupait de sciences et particulièrement de médecine; de plus elle avait acquis une espèce de réputation dans cette branche, et c'était chose si extraordinaire à cette époque qu'une femme fût savante, que l'on s'était habitué à avoir en la duchesse une confiance aveugle et un respect profond.

Légèrement superstitieuse, Anne avait pâli en effet en entendant Marguerite frapper si juste.

— Elle lit donc dans la pensée, cette femme? s'était-elle demandé.

La duchesse d'Aleneon fit passer son amie

devant une glace, et, l'effroi s'étant mis de la partie, elle se trouva effectivement très- pâle.

— Que ressentez-vous? demanda vivement Marguerite en lui tâtant le pouls.

— Rien... qu'une légère lourdeur à la tête... une agitation assez violente au cœur...

— Ah! heureusement que j'ai sur moi de quoi vous guérir, dit Marguerite, tirant aussitôt petit flacon de son aumônière.

Et, remplissant un verre d'eau, elle y mêla quelques gouttes de la liqueur que contenait son flacon.

Anne , qui attendait avec anxiété la préparation de son amie, saisit avidement le verre et le vida d'un seul trait.

Cette pâleur... en ce moment! Ne devait-elle point être belle, au contraire, pour recevoir le roi ?

Après un silence de quelques minutes, Anne avoua, sans dissimuler une inquiétude extrême, qu'elle se sentait la tète de plus en plus pesante, et qu'il lui semblait que ses yeux ne

pouvaient plus supporter lu lumière clqu'ils se fermaient malgré elle.

Pendant ce temps, madame de Soubise faisait à François Ier la généalogie de ses nobles aïeux.

En vérité, elle choisissait bien son temps!

Marguerite venait, en deux mots, de lui faire part du scandale de la veille dont on avait déjà eu vent à la petite cour des Tuileries ; elle avait ajouté :

— Le roi est en ce moment de fort belle humeur : demandez-lui, ma chère, ce que vous voulez obtenir.

Ce n'était donc pas sans raison que madame de Soubise retenait Sa Majesté.

— Mais, chère enfant, reprit Marguerite en soutenant madame d'Étampes, vous êtes vraiment mal et vous m'effrayez.

— Oh ! on dirait que je vais mourir ! répondit celle-ci en se laissantaller à demi évanouie dans les bras qui la soutenaient.

Marguerite appela un page et lui donna ordre d'aller à l'instant quérir le docteur Akakia ;

puis, aidée d'une des femmes de la belle duchesse, elle alla la déposer sur son lit.

Anne passa sa main sur ses yeux comme pour en chasser un nuage, et soupira profondément ; puis, comme si elle eût voulu lutter contre cet accablement qu'elle ne pouvait vaincre, elle jeta un grand cri, se souleva, se débattit en appelant a son secours et finit enfin par retomber dans cette position où devait la retrouver le roi, c'est-à-dire complètement inanimée.

— Mon Dieu! madame, que s'est-il donc passé?... s'écria celui-ci qui crut la duchesse d'Étampes morte et se précipita vers elle dans une agitation extrême.

Au même instant, le page souleva la tapisserie et annonça le docteur Akakia.

— Sire, dit Marguerite à demi-voix, quelle émotion, quel oubli de vous-même!... On dirait, en vérité, que... Ah! par respect pour la dignité royale, quoi qu'il en soit, courage!

Ces dernières paroles, prononcées d'un ton légèrement railleur, étaient trop adroites et trop

mordantes pour ne pas produire leur effet sur un caractère comme celui de François IPr.

Aussi, se recomposant aussitôt la figure de ces éléments de calme et de dignité devant lesquels se baissaient tous les regards et se brisaient toutes les volontés :

— Vous voilà, cher docteur? dit-il, tendant la main à Akakia, voyez donc bien vite ce qui arrive à madame la duchesse d'Étampes, que je puisse aller rassurer ma mère...

Sa voix était cependant légèrement tremblante.

Le docteur salua gravement Sa Majesté, sourit en baisant la main de la duchesse d'Alençon ; puis, il prit la main de la malade en la regardant avec attention.

Près de dix minutes s'écoulèrent.

Dix minutes qui furent dix siècles pour François Ier, et qui permirent à Marguerite de se préparer à faire la relation des signes diagnostiques qui avaient précédé et amené celte prostration de la malade.

— La peau est sèche, dit le docteur, le pouls faible et la respiration anormale...

— Il y a une heure à peine, se hâta de dire le roi, que la duchesse causait avec nous dans le salon de la reine mère.

— L'avez-vous accompagnée jusqu'ici, sire? répliqua perfidement le docteur, et pourrie/. vous me dire...?

— Non, docteur, interrompit Marguerite.

Nous rentrions ici, la duchesse d'Étampes et moi, en causant de choses indifférentes, quand tout à coup je la vis pâlir. Je lui demandai si elle souffrait. — « Non , me répondit-elle , cependant je ressens quelque lourdeur au cerveau et une grande agitation au cœur... »

— Elle aurait mieux fait de dire : C'est de l'amour! pensa François Ier avec un sentiment d'orgueil qui rayonna dans ses yeux.

— Je lui fis prendre un verre d'eau glacée, ce qui réussit à lui rendre un peu de calme; mais bientôt après elle se laissa tomber dans mes bras, et je n'eus que le temps d'appeler

- iOi —

une de mes femmes pour m'aider à la déposer sur le lit où elle se débattit dans des convulsions déchirantes.

— Des convulsions?... s'écria Akakia, vous dites des convulsions?

Et, la main tendue vers Marguerite, la bouche ouverte, le regard inquiet, François Ier répéta la question :

— Des convulsions?... des convulsions?

— Oui, dit Marguerite, et c'était à ce point que j'en suis encore effrayée... Elle se tordait les bras en sanglotant, jetait des cris de désespoir et de terreur.

— C'est une attaque d'épilepsie ! interrompit le docteur à son tour.

— Une épilepsic?... répétèrent le roi et Marguerite.

— Oui, c'est-à-dire le mal caduc.

— Oh! la malheureuse! s'écria Marguerite, sans pouvoir s'empêcher de sourire.

Le roi, sans ajouter un mot, se laissa tomber dans un fauteuil, appuya son front dans une de

ses mains, et ses yeux s'emplirent de larmes.

Pendant ce temps, Akakia s'efforçait de rappeler Anne à la vie en dégrafant a la hâte, aidé de Marguerite, la robe de la malade, afin de faciliter le jeu des poumons et de rendre la respiration possible.

La chaste et charmante vierge demeurait insensible à ces attouchements , comme la morte que l'on débarrasse de ses vêtements pour la vêtir d'un linceul.

— Je n'y comprends rien, dit le docteur, c'est toujours la même insensibilité...

Il détacha la mousseline et les dentelles en point de Flandre qui restaient à écarter, et découvrit, sous sa main curieuse, un sein de stuc que l'on eût dit modelé sur les plus parfaits chefs-d'œuvre de volupté que Rome et Athènes nous ont laissés.

— Ah ! s'écria le roi, qui venait de redresser la tète, en se levant brusquement comme pour arrêter cette profanation.

Mais, se rappelant tout à coup que, devant

Akakia et la duchesse d'Alençon surtout, c'était un crime inexcusable que d'avouer son amour, il s'arrêta, détourna les yeux, salua et sortit de l'appartement en affectant le plus grand calme, la plus complète indifférence.

la niiilioii «le Montmorency,

En arrivant à Vincennes, le duc de Montmorency fut immédiatement introduit par le gouverneur dans la pièce du donjon qu'occupait Lautrec.

Ces messieurs trouvèrent le maréchal si complètement enfumé, dans ses tentures de damas et de brocart, qu'ils faillirent tomber à la renverse en ouvrant la porte.

Cette fumée, qui enveloppait notre ami comme

d'un nuage, s'échappait d'un vase de cuivre rouge, posé sur une table en laque de Chine, dans lequel se consumait lentement une quantité considérable de cette plante aromatique que Jean Nicot avait récemment importée d'Amérique, et que l'on appelait à cette époque l'Herbe de la reine.

En terme usuel, c'était du tabac.

Et Lautrec, qui avait été, dans un moment de désespoir, jusqu'à jouer aux dés en se servant d'une chaise pour adversaire, tant il s'ennuyait dans sa prison maudite, Lautrec expérimentait.

— On a observé, s'était-il dit, que les habitants de l'autre monde, en aspirant le parfum de cette plante à pleins poumons, deviennent, après un certain temps, tellement abrutis qu'ils sont insensibles à tout ce qui se passe; si je pouvais m'abrutir en quelques jours, moi, pour ne plus me faire aucun souci?... Donnons-nousen, sarpejeu!

Et là-dessus, s'étant fait apporter du tabac et une aiguière, il avait entassé l'un dans l'autre,

y.avait mis le feu et s'était mis bravement à faire l'office de soufflet pour l'attiser.

Puis, satisfait de cette opération préliminaire, il avait transpercé l'aiguière d'un coup de poignard, avait introduit un tube dans l'ouverture, aspirait par ce tube et se donnait de la fumée à s'étouffer.

Il en était là de ses expériences sur la propriété du tabac et la capacité de ses poumons, quand M. de Montmorency et le gouverneur de Vincennes entrèrent chez lui.

— Hein?... fit-il, sans quitter son tube des lèvres et sans se retourner, qui va là?

— C'est moi, maréchal.

— Ah! c'est cet excellent gouverneur! Eh bien, que me voulez-vous?... Oh! soyez tranquille, je ne songe plus à m'enfuir... Depuis le jour où vous avez fait échouer mon projet que je croyais si bien organisé par le déguisement du geôlier, je n'ai plus le moindre espoir.

— Je viens vous en apporter, moi, monsieur le maréchal, dit Montmorency.

— Diable ! pensa Lautrec, levant cette fois la tète, le favori du roi... que peut-il venir faire ici, celui-là, et que me parle-t-il d'espoir?

Puis, tout haut, et allant au duc, la main tendue :

— C'est vous, monsieur de Montmorency?

ujouta-t-il. Vous venez me voir? salut! Vous ne vous faites pas l'idée, n'est-ce pas? du crime qui m'a amené ici... Ni moi non plus. Voici ce qui m'est arrivé.

Et il raconta avec une volubilité extrême, sans laisser à son visiteur le temps de l'interrompre, la cause qu'il se donnait à son emprisonnement.

A l'entendre, il étaittoutbonnement mystifié; il devait y avoir eu erreur, on l'avait pris pour un autre, c'était un malentendu, une méprise inexplicable ; enfin, ce qu'il voyait de plus clair dans son aventure, c'est qu'il la subissait pour un autre, et c'était sa consolation.

C'était une manie de sa solitude que de raconter cette histoire a tout venant et de la ridiculiser à son profit par des détails grotesques de narration.

— Mais ne m'aviez-vous pas dit que vous deviez cette déconvenue à votre duel avec monseigneur d'Alençon? demanda Montmorency.

— Je vous ai dit cela? repartit Lautrec avec étonnement.Oh! c'est possible... Mon Dieu, que ne dit-on pas quand on a besoin de parler!...

— Quoi qu'il en soit, c'est bien vous que concerne cette lettre, maréchal, ajouta le duc, ou je me trompe fort.

Et, dépliant la lettre que lui avait remise le roi dans la plaine de la Tuilerie :

« Ordre de mettre immédiatement en liberté, relut-il à demi-voix, et de nous amener... »

— Oui, oui, interrompit le maréchal, c'est bien moi, c'est très-bien moi; non, je n'ai point été pris pour un autre ; certes il n'y a eu ni malentendu, ni méprise... J'ai été mystifié, c'est tout ce que j'y vois de plus clair. D'ailleurs ne vous le disais-je pas?

Et Lautrec, dans sa surprise, prit son ai-

guière à tabac et la jeta tout enflammée par la meurtrière.

— Comment, duc! s'écria-t-il.Sarpejeu! me voilà! Mon cheval et mon épée, et je suis prêt à tout... Ah! M. le gouverneur, vous ne vous étiez point attendu a ce dénoûment, n'est-il pas vrai?... Ce bon gouverneur!... Figurez-vous, mon cher duc, que M. le gouverneur craignait qu'on ne m'envoyât au Châtelet... sous prétexte que je possédais un secret terrible et que je devais mourir avec lui... Mais partons, je vous prie, et sans plus de retard; je serais vraiment désolé que Sa Majesté dût m'attend rc plus longtemps.

— Ah! un instant, maréchal, répliqua Montmorency, j'ai ordre, auparavant, d'exiger de vous une promesse que vous devez vous engager à tenir sur votre honneur, et je vous invite à me la faire.

— Ah! ah! fit Lâutrec avec un sentiment très-marqué de mauvaise humeur.

— Le roi exige que vous me juriez de m'ac-

eompagner jusqu'au château de la Tuilerie sans chercher à vous évader. .

— Ah ! ah ! répéta Lautrec.Eh bien ! je vous le jure, cela n'engage à rien.

-"- Sur votre honneur, maréchal.

— Oui, oui, pourquoi pas?

Lorsqu'on lui eut rendu son épée et qu'il fut sorti de Vincennes sur un magnifique cheval tiré des écuries du roi et qui avait été amené par l'écuyer de Montmorency, Lautrec, sous prétexte de jouir de sa liberté, donna de l'éperon et se mit à exécuter de brillantes voltiges à travers champs. Lorsqu'il se fut bien fatigué à cet exercice et qu'il eut repris le pas à côté de son compagnon :

— Dites-moi, mon cher duc, demanda-t-il avec un grand semblant d'indifférence, quel crime croyez-vous que j'aie pu commettre pour avoir été envoyé à Vincennes, et pourquoi y ai-je été reçu dans un aussi splendide appartement que celui où vous m'avez retrouvé?

— Oh ! l'on ne dit rien des motifs de votre

LA L'I'CHESSE d'ÉTAMP^S, T. 2. 8

arrestation , reprit Montmorency, mais tout le monde sait à quoi s'en tenir...

— Vraiment! Et ne pourrais-je pas savoir aussi, moi...?

— Ah! maréchal, c'est une plaisanterie...

— Bon ! tout le monde est donc de mon avis?

— Comment l'entendez-vous?

— Mais comme vous, absolument. C'est ce que je m'évertuais à démontrer a mon gouverneur, et ce qu'il ne prétendit jamais admettre.

— Quoi ?

— Que mon arrestation était une plaisanterie.

— Mais ce n'est nullement ainsi que je l'entends, dit Montmorency : je veux dire qu'il y a plaisanterie de votre part à ne pas en vouloir connaître les causes.

— Comment! mais je n'en sais pas le premier mot...

— Ah!...

-Je vous le jure.

— Et la reine mère?... Et le parc de la Tuilerie? insinua le duc d'un ton malin.

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