‹ La duchesse de Berry et la révolution de 1830Chapitre 3 sur 6 · L OPINION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L OPINION PUBLIQUE

Deux cent vingt et un votants de l'Adresse; elle leur préparait dans leurs départements un accueil triomphal-, elle cherchait par tous les moyens à se concilier l'opinion publique. Le National^ journal de M. Thiers, enhardi par l'impunité de ses attaques, tenait un langage de plus en plus violent et révolutionnaire. Il ne cessait de rappeler, comme une date fatidique, la date de 1688, qui est celle de la chute des Stuarts. « Jacques II, disait-il, avait compris son incompatibilité avec les idées nouvelles du peuple anglais. Il s'était enfui sans qu'on se fût mis à sa poursuite; son départ avait rendu le trône vacant, et le peuple anglais était alors si peu révolutionnaire qu'il avait offert la couronne au plus proche parent du roi fugitif. »

En voyant M. Thiers jeter le masque, et poser dans le National, dès le mois de février i83o, la candidature du duc d'Orléans au trône de France, les hommes qui faisaient de l'opposition, mais de l'opposition dynastique, auraient dû faire des réflexions utiles. Ils n'en persistèrent pas moins dans leurs attaques acharnées contre le ministère. Toutefois, ils protestèrent contre la date de 1688, devenue le programme du National. « Qu'est-ce qu'un changement de dynastie, lisait-on dans les Débats du 21 février, puisque enfin, après quinze ans de Restauration, nous en sommes à cette question, grâce au ministère du 8 août? Est-ce une révolution? Oui, et

de l'espèce la plus dangereuse. Qu'a coûté à l'Angleterre sa révolution de 1688? Soixante ans de lois d'exception et d'arbitraire légal, soixante ans pendant lesquels toute opposition était ou soupçonnée d'être jacobite ou forcée de l'être, et par conséquent impuissante à défendre la liberté; la gueiTe civile du prince Edouard, l'agitation de l'Ecosse; un prétendant toujours prêt à rallier les mécontents et à prêter une couleur de droit à leur cause; plus d'un siècle d'opposition des catholiques et d'esclavage de l'Irlande, voilà ce qu'a coûté à la liberté et à la stabilité de l'Angleterre la révolution de 1(588. »

La conclusion de l'article du Journal des Débats était celle-ci : « Un changement de dynastie est aussi impossible en France que l'abolition de la Charte. En 1688, l'Angleterre trouvait dans l'usurpation la gloire et le génie. Guillaume de Nassau était là. En i83o, nous avons beau regarder dans toute l'Europe, nous ne voyons nulle part Guillaume de Nassau. En 1688, l'Europe était disposée de telle sorte qu'elle appelait de tous ses vœux Guillaume au trône d'Angleterre, et que l'usurpateur arriva à Londres avec l'alliance de tous les rois. En i83o, l'Europe est disposée de telle sorte qu'un usurpateur entrerait aux Tuileries comme Bonaparte le 20 mars, avec l'inimitié armée de toute l'Europe. »

Lorsque, le i'" avril i83o, M. de Lamartine prononça son discours de réception à l'Acadé-

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mie française, ce futur fondateur de la seconde République parla de la monarchie en général et de Charles X en particulier dans un langage qui était un véritable dithyrambe. « Ce siècle, dit l'orateur poète, datera de notre double restauration : restauration de la liberté par le trône, et du trône par la liberté. Il portera le nom ou de ce roi législateur qui consacra les progrès du temps dans la Charte, ou de ce roi honnête homme, dont la parole est une charte et qui maintiendra à sa postérité ce don perpétuel de sa famille... L'histoire nous dit que les peuples se personnifient, pour ainsi dire, dans certaines races royales, dans les dynasties qui les représentent; qu'ils déclinent quand ces races déclinent; qu'ils se relèvent quand elles se régénèrent ; qu'ils périssent quand elles succombent; et que certaines familles de rois sont comme ces dieux domestiques qu'on ne pouvait enlever du seuil de nos ancêtres sans que le foyer lui-même fût ravagé ou détruit. »

Comment ce passage du discours fut-il accueilli ? Un auditeur va nous l'apprendre. Dans un rapport adressé le 7 avril i83o à Charles X, le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld écrivait : « Le roi ne repoussera pas une observation importante, que j'ai faite l'autre jour à la réception à l'Académie de M. de Lamartine, et que lui doit mon entier dévouement. L'élite de la capitale s'y trouvait réunie. L'orateur, en fai-

sant réloge de Louis XVIII, parla de la Charte comme d'un de ses bienfaits. Un murmure de reconnaissance se fit entendre. Passant à l'éloge de Charles X, il parla de la confiance que devaient inspirer ses serments. Chacun se regarda machinalement. Cette méfiance, quelque injuste qu'elle puisse être, malheureuse si elle était fondée, plus malheureuse encore si elle ne l'était pas, explique l'inquiétude générale qui règne. »

Parlant comme un ami, non comme un courtisan, le vicomte de La Rochefoucauld ne ménageait pas les avertissements à son roi. Il lui avait écrit, le 17 mars i83o : « Sire, sur la tombe riiême de Louis XVIIÎ, au nom de ses serments, au nom de notre France, de cette France si belle, si florissante et si forte, au nom de votre dynastie, au nom de votre auguste héritier, j'ose vous supplier de ne pas compromettre sans retour l'héritage que votre auguste frère vous a laissé dans un état si prospère et si tranquille... Louis XVIII, sire, avait prévu tout ce qui arrive, gardez-vous de réaliser ses tristes prédictions ! Non, ce n'est point en vain que l'on croit pouvoir se jouer de l'opinion publique; c'est un torrent dangereux auquel' il faut imposer des digues, mais qu'il est de toute impossibilité de faire remonter vers sa source. Les rois sont hommes, sire : il leur en coûte de dire qu'ils se sont trompés. Soyez plus qu'un homme, plus qu'un roi, et ayez le courage

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de vous arrêter devant l'abîme creusé sous les marches de votre trône. »

Il y a lieu de remarquer que bon nombre de personnes appartenant aux plus grandes familles du royaume se montraient hostiles au prince de Polignac. Ainsi que l'a remarqué le comte d'Haussonville, dans son livre intitulé : Ma Jeunesse, quelques-uns des plus anciens et des plus dévoués serviteurs du roi Charles X, tels, par exemple, que le duc de Fitz-James, d'autres personnages considérables occupant les plus hautes charges de la cour, et jusqu'au duc de Polignac, frère aîné du président du conseil, ne faisaient pas mystère de leur désapprobation. « Je me souviens, ajoute M. d'Haussonville, que, dans le salon même de la duchesse de Guiche, j'ai plusieurs fois entendu son mari, premier nienin de M. le duc d'Angoulême, laissel' échapper des mots qui donnaient à comprendre que le Dauphin luimême, dont l'attitude fut toujours si correcte en matières politiques, avait plutôt en déplaisance les excès de zèle et les propos de l'homme que, par suite d'une ancienne liaison de jeunesse, le roi, son père^ avait eu l'imprudence de mettre à la tête des affaires. »

Cependant, plus l'opposition grandissait, plus Charles X montrait de calme et de sérénité. Pendant la Semaine Sainte, il remplit ses devoirs de roi Très Chrétien avec une complète tranquillité de cœur et d'esprit. Le Jeudi Saint, 8 avril i83o,

la cérémonie de la Cène eut lieu aux Tuileries, dans la galerie de Diane. Charles X lava les pieds à treize enfants représentant les apôtres. Il leur mit dans un petit sac treize pièces de cinq francs, et leur servit treize plats, un pain d'une livre et un cruchon de vin. Le Dauphin et les grands dignitaires aidèrent le roi dans cette pieuse cérémonie, à laquelle assistaient la Dauphine, la duchesse de Berry, les ministres, les ambassadeurs, les ambassadrices et les dames des princesses.

Le i5- avril, Charles X passa en revue, au Champ de Mars, les troupes de la garnison de Paris. Le Dauphin, la Dauphine, la duchesse de Berry assistaient à cette revue, qui fut très belle. La tenue et l'esprit des troupes parurent excellents au souverain. Il se croyait sûr de l'armée, et ne doutait pas du succès final de sa politique. Les deux ministres les plus modérés, MM. Courvoisier et de Chabrol, ayant refusé leur concours dans l'hypothèse de mesures extrêmes, sortaient tous les deux du conseil. Le membre le plus audacieux du cabinet Villèle, M. de Peyronnet, devenait ministre de l'intérieur. « Ce qui a toujours manqué, disait le monarque, fier de son choix, c'est l'audace d'élever son drapeau; eh! bien, le nom seul de Peyronnet est un drapeau que j'élève. » La Chambre était dissoute par ordonnance du 16 mai, et l'ouverture de la Chambre nouvelle, qui devait être élue en juillet, était fixée au 3 août. La flotte royale, portant toute une

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armée sous les ordres du général comte de Bourmont, allait partir dans quelques jours pour l'Algérie, et Charles X, envisageant l'avenir avec confiance, comptait sur un double triomphe électoral et militaire, quand il reçut à sa cour la visite du roi et de la reine de Naples.

Le roi de Naples, qui avait conduit à Madrid sa fille Marie-Christine, devenue reine d'Espagne, ne voulut pas retourner dans ses États sans rendre visite au roi de France, chef de la maison de Bourbon. Le i5 mai i83o, il arrivait à Saint- Cloud, avec la reine sa femme. Né le 19 août 1777, veuf, le i5 novembre 1801, de Marie-Clémentine, archiduchesse d'Autriche (la mère de la duchesse de Berry) ; remarié, le 6 octobre 1802, à l'infante d'Espagne Marie-Isabelle, qui était née le 6 juillet 1789, François P' régnait sur les Deux- Siciles depuis le 3 janvier 1825. Il se faisait une grande joie de revoir sa fille la duchesse de Berry et sa sœur la duchesse d'Orléans. La France était pour lui comme une seconde patrie, et il s'y trouvait en famille. Après être resté une heure au château de Saint-Cloud, il en repartit avec

Charles X, qui le conduisit à Paris, au palais de l'Elysée. En sa qualité de chef de la maison de Bourbon, le roi de France se plaça dans le fond de la voiture, ayant à sa gauche la reine de Naples; le roi de Naples était sur le devant, ayant à sa droite la duchesse de Berry. Charles X et les Majestés Siciliennes furent reçus à l'Elysée par le prince de Salerne, le duc d'Orléans, les ministres et les ambassadeurs d'Espagne et des Deux-Siciles. Le duc de Blacas avait été nommé gouverneur du palais de l'Elysée pour tout le temps où le roi et la reine de Naples y résideraient.

La situation politique était alors profondément troublée. L'approche des élections, les luttes acharnées des partis, les préoccupations de l'expédition d'Alger agitaient violemment les esprits. Des incendies journaliers dévastaient les départements de la Manche et du Calvados. Le gouvernement était forcé d'envoyer des troupes dans les localités ainsi ravagées, et chaque parti accusait l'autre d'être l'auteur de ces crimes. L'inquiétude était générale à Paris, et toutes les personnes clairvoyantes annonçaient des catastrophes prochaines. Ces appréhensions contrastaient avec les nombreuses fêtes qui furent données en l'honneur des Majestés Siciliennes, et avec la brillante exhibition de toutes les féeries que les arts et les théâtres réunissent dans la capitale.

Le 16 mai, le roi et la reine de Naples, le prince

de Salerne, le duc d^Orléans et sa famille dînèrent aux Tuileries chez la duchesse de Berry. Le 19 mai, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld (plus tard duc de Doudeauville), surintendant des menus plaisirs, adressait à Charles X un rapport où il disait : « Le roi de Naples a paru content de l'état dans lequel il a trouvé la manufacture de Sèvres. Leurs Majestés Siciliennes ont été fort gracieuses avec moi. Le spectacle de la veille les avait beaucoup frappées. Elles m'ont fait compliment d'une manière aimable de cette perfection inouïe qu'avait acquise le chant français. Il y a cinq ans, tous les gens de goût fuyaient l'Opéra; aujourd'hui, les plus belles recettes, qui étaient alors de trois mille francs, sont souvent de six ou sept mille. Les coulisses ont été fermées, malgré la colère des gens de cour, et par là bien des désordres abolis. Aussi, possesseurs d'actions du Figaro^ m'y travaillent-ils sans cesse. »

Les préoccupations de la politique se mêlaient à celles de l'art. Le noble vicomte disait, dans le même rapport au roi : « Pour en venir à des choses plus sérieuses, je me refuse à croire la nouvelle qu'on donne comme certaine; les conséquences en seraient trop effrayantes, car c'est bien alors que tout ce qui a été dit serait justifié. Le roi s'engagerait d'une manière terrible. Dans ce cas, il serait forcé tôt ou tard de reculer. Aujourd'hui, il lui suffit de s'éclairer et de vouloir... C'est une coterie qui s'empare du pouvoir et qui le veut à

toutes les conditions, malgré le danger certain qu'elle fait courir à la monarchie. »

Cependant, les fêtes continuaient de plus en plus animées et brillantes. Aux Tuileries, la duchesse de Berry donnait, le 23 mai, un bal au roi et à la reine de Naples. Elle se rendait avec Leurs Majestés Siciliennes, le 25 mai, au palais de Compiègne, et le 28 au château de Chantilly, où elle déjeunait et dînait chez le duc de Bourbon. Elle faisait à ses hôtes couronnés les honneurs de son joli château de Rosny, où elle organisait une fête d'une élégance exquise.

Si le roi de Naples était un observateur perspicace, il pouvait deviner, à plus d'un symptôme, l'antagonisme qui déjà existait à l'état latent entre la situation de sa fille, la duchesse de Berry, et celle son beau-frère, le duc d'Orléans. Il y eut spectacle au palais de Saint-Cloud. Charles X permit à ses petits-enfants d'y assister.

Écoutons le récit de la duchesse de Gontaut : « On passait par l'Orangerie pour se rendre à la salle de spectacle. Charles X y conduisait la reine de Naples, à qui il donnait le bras. Il dit au duc de Bordeaux : « Suivez-nous. » Le jeune prince entrait dans l'Orangerie. Se trouvant sur la même ligne que le duc d'Orléans, il s'arrêta avec respect. Le baron de Damas le poussa alors, et dit tout haut : « Passez, Monseigneur. Le roi le veut ainsi. » Mademoiselle, avec sa gracieuse gentillesse, s'approcha de son oncle, et prit sa

main. Arrivé au théâtre, ajoute la duchesse de Gontaut, M. le duc d'Orléans se plaça près de moi, se plaignit de l'incident qui venait d'arriver, me parut blessé de la leçon qu'il prétendait avoir reçue. Je l'assurai que l'intention de M. le baron de Damas était simplement d'avertir M. le duc de Bordeaux que le roi l'attendait. Il hésitait à le croire. »

Le bal que le duc d'Orléans donna, le 3i mai, en l'honneur du roi et de la reine de Naples eut un éclat extraordinaire. Charles X y assista, et, à en juger par les témoignages de profonde déférence que son cousin lui prodiguait, on ne se serait guère douté de la sourde rivalité qui existait depuis tant d'années entre les deux branches de la maison de Bourbon. Le Palais-Royal, de révolutionnaire mémoire, était resplendissant. Le duc d'Orléans avait fait très grandement les choses. Les terrasses, couvertes d'orangers et de fleurs de toute espèce, semblaient continuer les salons par une suite de jardins suspendus. La décoration était magnifique; on eût dit un palais enchanté. L'animation n'était pas moindre au dehors que dans les appartements. Dès sept heures du soir, une foule immense occupait le jardin et encombrait les rues par lesquelles Charles X devait passer.

Le roi, le Dauphin, la Dauphine, accompagnés des grands officiers de leurs maisons et d'une escorte de gardes du corps, arrivèrent à neuf

heures un quart, et furent reçus au pied du grand escalier par le duc d'Orléans et ses deux fils, les ducs de Chartres et de Nemours. Toutes les sommités de la société parisienne assistaient à la fête : grands seigneurs et bourgeois, financiers et militaires, artistes et littérateurs. Tous les partis étaient représentés. Les anciens chefs de l'émigration coudoyaient les coryphées de l'opposition révolutionnaire. Le Palais-Royal était un terrain neutre où les adversaires les plus acharnés se rencontraient pour un bal. Charles X, dont la nature bienveillante et optimiste se prêtait si facilement à l'illusion, s'imaginait naïvement que, dans toute cette foule, il n'avait pas un seul ennemi, et que le principe monarchique restait en dehors de toute contestation. La joie et la confiance brillaient sur le visage du souverain. Il trouva la duchesse d'Orléans au sommet du grand escalier, lui offrit le bras, et par-, courut les premiers salons, en adressant de gracieuses paroles aux dames qui formaient une double haie sur son passage.

Quelques moments après, le roi et la reine de Naples arrivèrent, avec la duchesse de Berry et le prince de Salerne. Charles X interrompit sa marche pour faire quelques pas au-devant de la reine, et s'arrêta pour causer avec elle. Au dire du Moniteur, il paraissait lui adresser les paroles les plus flatteuses, si l'on en jugeait par l'expression de bonheur qui se manifestait sur

le visage de la souveraine, Charles X parcourut tous les appartements, dont le luxe l'éblouissait. Se tournant du côté du duc d'Orléans, qui le suivait avec respect : « Ah çà! Monsieur, ditil en souriant, savez-vous que vous vous mêlez d'être mieux logé que moi? » Il continua sa marche, ayant toujours à ses côtés le roi et la reine de Naples, ce qui ne l'empêchait point de causer gracieusement avec les dames qui se pressaient sur ses pas. Après avoir traversé tous les appartements, il s'avança sur le bord de la terrasse qui donne sur le jardin. Elle était éclairée par des feux de toute couleur. La sérénité radieuse d'une superbe nuit de printemps ajoutait à la beauté de la fête. La lune et les étoiles rivalisaient d'éclat avec les illuminations. Quand Charles X parut sur la terrasse, il -y eut parmi la foule immense qui encombrait le jardin des acclamations qui, dans la pensée du monarque, n'étaient et ne pouvaient être que des cris de joie et d'amour. Pendant ce temps, un orchestre formé par les musiques de plusieurs régiments de la garde ro3^ale faisait entendre les airs chers aux Bourbons: « Vive Henri IV! Charmante Gabrielle ! » Au milieu de cette atmosphère d'harmonie, de lumière et de fleurs, le roi se prit à penser à sa flotte qui traversait les mers pour aller conquérir un royaume barbaresque. « Messieurs, dit-il en regardant le ciel si pur, voilà un bien beau temps pour ma flotte d'Alger. »

Cependant les amis de Charles X, le voyant entouré par toute l'opposition, considéraient la fête comme un fâcheux présage. Ils se disaient que les témoignages de respect des libéraux pour le monarque n'étaient que des manifestations hypocrites, et trouvaient qu'il y avait dans l'air je ne sais quoi de mystérieux et d'inquiétant, qui cachait une conspiration sous les apparences du plaisir. Les sons joyeux de l'orchestre couvraient à peine les conversations graves des gens qui parlaient politique et prédisaient les prochaines catastrophes. « C'est une vraie fête napolitaine, s'écria M. de Salvandy, car nous dansons sur un volcan. »

Des bruits du dehors arrivèrent jusqu'aux portes des salons étincelants, comme les signes précurseurs d'un orage. Plusieurs fois, la foule que le duc d'Orléans, par amour de la popularité, avait eu l'imprudence de laisser entrer dans le jardin, renversa les grilles qui la séparaient de Tenceinte où les invités étaient seuls admis

La police et la garde ne pouvaient la contenir. Des orateurs, montés sur des tréteaux improvisés, l'excitaient. Elle arracha des arbustes, entassa des chaises, et y mit le feu. Les vieillards se croyaient reA^enus au début de la Révolution, au 12 juillet 1789, au jour où, dans ce même jardin du Palais-Royal, foyer de l'insurrection, Camille Desmoulins, un pistolet à la main, montait sur une chaise et s'écriait : « Ci-

toyens, il n'y a pas un moment à perdre. Le renvoi de Necker est le tocsin d'une Saint-Barthélémy de patriotes. Ce soir même, les bataillons étrangers sortiront du Champ -de -Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource, c'est de courir aux armes. » « Aux armes ! » criait alors la foule qui, s'emparant des bustes de Necker et de Philippe-Égalité, les portait en triomphe dans les rues les plus populeuses. Le surlendemain, la Bastille était prise.

Charles X évoquait-il ces souvenirs-là pendant la fête brillante où ses amis et ses ennemis lui prodiguaient de si obséquieux hommages, et prévoyait-il que le Palais-Royal donnerait avant deux mois le signal d'un nouveau catactysme.? Nous ne le croyons pas. On se gardait bien de lui dire que la malveillance avait mis le feu aux chaises qui flambaient dans le jardin. Il croyait à un simple accident, à un commencement d'incendie presque tout de suite éteint.

La duchesse de Gontaut raconte ainsi les choses dans ses Mémoires : « La fête était splendide. Tout était plaisir et joie, lorsqu'on entendit du jardin crier : « Au feu! » On aperçut alors des flammes s'élever jusqu'aux fenêtres ; des chaises accumulées à une hauteur prodigieuse brûlaient; des lampions jetés par des mains inconnues volaient. L'effroi fut général. On ignora les auteurs de ce désastre; plusieurs arrestations furent faites. M. le duc d'Orléans, comme on

peut le croire, était désespéré. Le roi rassurait en riant les danseuses éperdues. Bientôt le calme se rétablit, et le bal recommença. Ma fille Charlotte y était, ainsi que son mari. De Saint-Cloud nous pûmes voir parfaitement cet incendie improvisé par la malveillance*, j'eus peur pour les personnes très chères que je savais au bal. J'écrivis au roi, lui demandant ses ordres, mais de fait, je l'avoue, comme moyen de connaître la portée de cet événement. Sur mon même billet, le roi me répondit au crayon : « Tout est fini. Couchez-vous, dormez, votre « fille danse. »

Les esprits s'étaient rassérénés. Charles X avait, comme toujours, le sourire sur les lèvres, et le bal continuait. Laissons parler un témoin oculaire, Arsène Houssaye, qui faisait ce soir-là son entrée dans le monde, et qui relate ainsi, dans ses intéressantes et charmantes Confessions^ l'impression que lui produisit le bal : « Ce qui me frappa de prime abord, c'est qu'on n'avait pas l'air gai. Je croyais ingénument qu'on venait à un bal en figure de fête-, mais, hormis le roi Charles X, qui souriait toujours, même dans la mauvaise fortune, hormis M"^^ la duchesse de Berry, qui avait gardé je ne sais quel rayon du soleil de Naples, hormis le duc de Chartres et le duc de Nemours, beaux comme des princes de contes de fées, toutes ces figures de cour ressemblaient à des figures d'acteurs qui en sont à

la cent unième représentation. On jouait son rôle sans entrain, comme si on ne croyait plus à la comédie. Et pourtant, si quelqu'un croyait à la fin de la pièce pour les Bourbons, ce n'étaient certes pas Charles X et les courtisans. On s'imaginait, à la cour, que c'était bien assez en France d'une révolution. Qui donc oserait s'armer encore contre cette royauté de droit divin? »

Ce qu'il y a de certain, c'est que Charles X avait la conviction que son trône était inébranlable. Et comment ne se serait-il pas fait d'illusions, à ce moment où les chefs de l'opposition témoignaient à sa personne le même respect, le même empressement que les anciens émigrés ? La tactique du jaur était de séparer le roi de ses ministres, d'aduler le souverain et d'invectiver le ministère. Lisons le compte rendu du bal dans le Journal des Débats, qui attaquait alors avec acharnement le cabinet que présidait le prince de Polignac. La Chambre des députés avait été dissoute le i6 mai, et l'ouverture de la nouvelle Chambre était fixée au 3 août. « Par un sentiment de touchante délicatesse, était-il dit dans les Débats^ presque tous les membres de cette Chambre des députés qui n'est plus, mais qui doit renaître bientôt, avaient reçu une invitation. On eût dit qu'ils étaient encore les députés de la France... Mais surtout ce qu'il y avait de touchant dans cette réunion si spontanée et si inespérée d'hommes de toutes nuances, c'était le roi, le roi de France

au milieu de ses sujets, ayant une parole bienveillante pour chacun, grand roi qui ne se souciait nullement de nos tristes dissenssions. C'était bonheur de le voir heureux dans cette fête, de contempler cette tête si calme et si riante, d'entendre ses moindres paroles... Le roi de France a été le roi de la fête... Un instant on n'a vu que lui, on n'a vu que le roi venant, malgré la vieille étiquette, dans le palais d'un sujet au milieu de ses sujets. Le roi est parti du Palais-Royal à minuit et demi, plus tard qu'il ne pensait lui-même. A une heure du matin. Sa Majesté était arrivée à Saint-Cloud, ne se doutant pas sans doute combien d'heureux elle avait faits. »

Le roi et la reine de Naples, ainsi que le Dauphin et la Dauphine, étaient partis presque en même temps que Charles X. Mais la duchesse de Berry, qui aimait beaucoup la danse, ne se retira qu'à cinq heures et demie du matin. Le bal qui, en la présence des têtes couronnées, avait conservé une allure officielle et un peu guindée, devint joyeux et bruyant. Il y avait un orchestre dans chacun des cinq principaux salons. Outre ces cinq orchestres, on entendait, dans l'intervalle entre chaque danse, un sixième qui était placé au centre de la galerie vitrée. C'était la musique de la garde royale qui jouait des fanfares pour le dehors. « Le bal était animé comme dans une fête bourgeoise, est-il dit dans le compte rendu des Débats. W la duchesse de Berry, M'^"' d'Orléans

et leurs frères ont donné l'exemple. Chose rare dans ces bals d'apparat, on a beaucoup dansé et même sans trop de façon. On pouvait remarquer chez le duc d'Orléans, plus que partout ailleurs, combien nous sommes peu habiles danseurs. Un courtisan de l'ancien régime aurait eu de la peine à reconnaître aujourd'hui cette danse si parfaite et si appréciée dans ses grâces, qui était une étiquette de rigueur dans les beaux jours du grand roi. Mais ceci est un petit malheur, dont la cour elle-même s'est consolée facilement. Nous avons tous autre chose à penser. »

A deux heures du matin, le bal fut interrompu par un souper assis. On ouvrit la galerie de Valois, où huit cents femmes se mirent à table. Le duc de Chartres, qui avait dix-neuf ans, le duc de Nemours, qui en avait quinze, étaient charmants tous deux, l'un en colonel de hussards, l'autre en colonel de chasseurs, et faisaient avec une extrême courtoisie les honneurs de ce magnifique repas. Le souper une fois fini, le bal recommença. Tout était renouvelé, les fleurs, les bougies, la musique. Il y avait comme une seconde fête, moins nombreuse, mais plus animée que la première. On dansa le galop, conduit par le fils du comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, en riche costume hongrois; et c'était chose curieuse, comme contraste, de voir passer et repasser la jeune noblesse amie du drapeau blanc dans la galerie où le pinceau d'Horace Vernet avait repré-

sente les victoires du drapeau tricolore. A six heures du malin, on dansait encore, et la fête symbolique finissait comme un triomphe de la bourgeoisie parisienne.

Après le départ de tous les invités, la foule était dans le jardin, regardant les chaises brisées et les vestiges de la fête éteinte. Le compte rendu du Moniteur annonçait que le roi, en se retirant, avait donné des marques de toute sa satisfaction, et ne faisait pas même mention de l'espèce d'émeute qui avait attristé la fête. Quant au Journal des Débats^ voici comment il relatait ce symptôme révolutionnaire : « Un seul accident, fort léger, auquel la malveillance pourra seule donner de l'importance, a jeté quelque trouble dans le bonheur général. Voici le fait. Comme on le pense, la foule était grande dans le jardin du Palais-Royal. On se pressait, on se heurtait, toute la ville était là. A quelques-uns l'idée vint de se donner un peu d'espace, et ils sautèrent par-dessus les plates-bandes du jardin. Ce fut l'histoire des moutons de Panurge, tout le monde sauta. Un désordre en amène un autre; des enfants se jetèrent, en signe de joie, les chaises du jardin à la tête. Bientôt après ils en dressèrent un échafaudage, puis imaginèrent d'y mettre le feu. La chose se fit; il y avait là tant de lampions tout prêts ! La force armée a cru devoir arrêter, à ce sujet, quelques personnes. Le plus malheureux, c'est que toutes les fleurs du jardin sont perdues

et que le piédestal de la statue d'Apollon est calciné. » Cet incident, en apparence minime, était un grave présage. Les moutons de Panurge dont parlait le journal devaient se retrouver au mois de juillet. On avait commencé par brûler des chaises, et on allait finir par renverser un trône.

LA. PRISE DALGER,

Le plus grand malheur de l'esprit de parti, c'est qu'il fait perdre non seulement la notion de la justice, mais encore le sentiment du patriotisme. Ce qui se passa â Paris au mois de juillet i83o est la preuve de cette triste vérité. Il n'y a pas, dans l'histoire de France, un fait d'armes plus glorieux, un service plus éclatant rendu à la chrétienté et à la civilisation que la prise d'Alger. Eh bien ! la politique avait tellement altéré le caractère national, que la nouvelle de cette magnifique victoire qui, à d'autres époques, aurait soulevé d'unanimes transports de joie et d'enthousiasme, fut accueillie par les ennemis du ministère Polignac avec indifférence, pour ne pas dire avec hostilité. Et cependant Charles X, dans sa magnanime entreprise, venait de réussir mieux que Charles-Quint, mieux que Louis XIV. C'était

pour lui que se réalisait la prédiction de Bossuet : « Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. »

Malgré les conseils pusillanimes de l'opposition, qui ne présageait que défaites et catastrophes; malgré la jalousie de l'Angleterre, dont le gouvernement français avait fièrement bravé les menaces, la flotte du roi était partie de Toulon le 25 mai i83o, portant sur ses navires, avec des vétérans de l'épopée impériale, les jeunes officiers destinés à se faire un grand nom dans les fastes militaires : Pélissier, Lamoricière, Changarnier, Mac-Mahon. Jamais flotte n'avait pris la mer dans un plus majestueux appareil. « Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, a dit Chateaubriand, sortit de ces ports de France naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle découverte du génie de l'homme, allaient et venaient, portant des ordres d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les po-

pulations de la ville et des montagnes étaient descendues. Lui qui, après avoir arraché son parent le roi d'Espagne, aux mains des révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit? »

Comme s'il avait eu le pressentiment de la Révolution prochaine, le Dauphin ne se laissait pas enivrer par les acclamations qui retentissaient. Habitué depuis plus d'un an à la froideur des foules parisiennes, il était vivement touché de ces cris de dévouement et d'allégresse. Mais il ne s'en exagérait pas l'importance. « Hélas! s'écria-t-il, je doute fort que parmi ceux qui crient ainsi il y ait beaucoup d'électeurs. » Et, en effet, parmi les patriotes qui exprimaient bruyamment leurs vœux en faveur de l'armée et de la flotte de la France, il n'y en avait pas beaucoup qui payaient trois cents francs d'impôt.

Le croirait-on? Pendant cette expédition glorieuse, l'opposition plaidait la cause des Barbaresques. Ainsi que le duc Ambroise de La Rochefoucauld-Doudeauville en a fait la remarque dans ses Mémoires : « Beaucoup de journaux de l'opposition prévenaient le dey de tous les préparatifs et doublaient ainsi les difficultés de l'attaque ; un grand nombre de généraux étaient même effrayés de l'esprit de la marine, et mettaient en doute son concours. »

L'expédition avait commencé. Tous les cœurs.

en France, auraient dû battre pour le triomphe du drapeau français. On aurait dû oublier toutes les querelles politiques pour n'avoir qu'un souvenir : celui de la patrie. Ecoutons le comte d'Haussonville : « Tous les esprits, dit-il dans son livre intitulé Ma Jeunesse, étaient tendus vers cette expédition d'Alger. On en attendait l'issue avec des impressions, il faut en convenir, bien différentes. Le gouvernement, qui l'avait conçue de vieille date et très habilement préparée, espérait en tirer un grand parti pour le triomphe de sa politique. L'opposition se montrait, au contraire, alarmée et affectait d'en contester la prudence et l'utilité, prédisant volontiers un insuccès. Tel était le thème développé dans une brochure que venait de publier M. le comte Alexandre de Laborde. »

M. d'Haussonville était sous le charme des trois filles du comte, dont l'aînée était M'^^ Gabrielle Delessert, et dont les deux cadettes ont épousé plus tard, l'une M. Bocher, l'autre M. Odier. Le 9 juillet i83o, il les aperçut toutes les trois, à l'Opéra, dans la même loge que leur père. 11 se rendit près d'elles pendant l'entr'acte. Mais laissons-lui la parole. « Je me mis, dit-il, pour m'attirer la bienveillance de M. de Laborde, à lui parler de sa récente brochure. Hélas! il était à craindre qu'il n'eût que trop raison, et que'J malheureusement pour nous, l'entreprise dont il expliquait si bien toutes les difficultés, pour ne

pas dire les impossibilités, ne tournât trop mal ; et comme je m'échauffais, peut-être outre mesure, sur ce sujet, afin de complaire à mes belles interlocutrices, voici que la toile du théâtre se. lève tout à coup. Le régisseur fait ses trois saluts au public, s'approche du trou du souffleur et donne lecture de la dépêche qui annonçait la prise d'Alger. J'avais mal pris mon temps. Je décampai de la loge au plus vite, et je cours encore. »

Cette dépêche, que le régisseur lisait sur le devant de la scène, la voici : « Le vice-amiral Duperré à Son Excellence le ministre de la marine et des colonies. — Devant Alger, le 6 juillet i83o. — L'armée du roi a triomphé; le sort d'Alger est décidé depuis hier; le pavillon du roi flotte sur tous les forts et sur le palais du dey. La question européenne agitée depuis des siècles est résolue. »

Le lendemain, lo juillet, on lisait dans le Journal des Débats : « Le canon retentit dans Paris. Ce bruit guerrier a quelque chose qui charme nos oreilles; il nous rappelle des souvenirs de gloire, et il en lègue d'autres à la postérité. La Restauration s'affermit et se consacre par les victoires; cette idée doit ajouter à la gloire des royalistes... La France aujourd'hui est fière de se retrouver victorieuse, et le roi est fier de cette gloire de son peuple. C'est un nouveau lien entre eux; ce jour de gloire et de majesté sans mélange accordé à la vieillesse de Charles X sera salué

par les acclamations de la nation tout entière. » C'est le patriote qui vient de parler. Et voici comment, dans le même article, s'exprime l'homme de parti : « Nous ne permettrons pas à M. de Bourmont de faire, dans une monarchie constitutionnelle, un acte de monarchie despotique. Nous demanderons compte de l'illégalité de la guerre, tout en remerciant Dieu de la victoire. Les fanfaronnades militaires ne servent à rien à la tribune : il faudra donc répondre et satisfaire à la loi. Voilà, au bruit du canon d'Alger, quels sont nos sentiments et nos idées : joie de la victoire, reconnaissance pour l'armée et félicitations au roi, et, à côté de cela, recherche sévère et punition convenable de l'illégalité de la guerre. Nous avons, au sujet d'Alger, deux choses à faire qui valent mieux que de répondre aux rodomontades impuissantes de nos adversaires : la première, d'examiner ce que nos ministres vont faire de leur conquête, et la seconde de les accuser d'avoir fait la guerre illégalement, sans crédits votés par les Chambres. Accuser les ministres! Quoi! après une victoire? Oui, car Alger est vaincu, mais non par la Charte, non par les lois de l'Etat... Nos adversaires doivent voir que ce triomphe ne nous afflige, ni ne nous abat-, l'affliction serait méprisable, l'abattement serait sot. Ce serait oublier également que c'est la France, que c'est le roi et non le ministère qui a vaincu. » Elle était pourtant bien belle, cette victoire

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dont les adversaires du ministère Polignac se félicitaient avec tant de réticences. Le i3 juin, au petit jour, à la suite d'une violente tempête , le ciel s'était tout à coup éclairé. Alger avait apparu aux yeux émerveillés de nos marins et de nos soldats, avec ses terrasses étagées, toute blanche sur un fond de verdure sombre. Puis la flotte avait défilé devant la ville pour gagner la presqu'île de Sidi-Ferruch, où elle était arrivée quelques heures après. L'amiral Duperré estimait que le débarquement de l'armée n'exigerait pas moins de vingt-sept jours. Ces prévisions pessimistes avaient reçu le 14 juin un éclatant démenti : huit heures avaient suffi pour le débarquement. La marine et l'armée avaient rivalisé de courage. Le 24 juin, le lieutenant Amédée de Bourmont, le second des quatre fils que le général avait amenés avec lui, était blessé mortellement au champ d'honneur. Le 5 juillet, son père, domptant la douleur par l'héroïsme;, prenait Alger. L'envoyé du dey avait dit au vainqueur : « Quand les Algériens sont en guerre avec le roi de France, ils ne doivent pas faire la prière du soir avant d'avoir conclu la paix. »

M. Ernest Daudet a dit dans sa concise et belle Histoire de la Restauration : « Ce sont là de douloureux et grands souvenirs qu'on ne saurait évoquer sans leur rendre hommage et réparer l'injustice dans laquelle ils sont restés longtemps enveloppés. Le temps, en passant sur eux, per-

met d'ailleurs de les juger avec plus d'équité que ne l'ont fait les contemporains. Aujourd'hui les cœurs généreux se plaisent à les rapprocher des dernières journées du règne de Charles X, si tragiques et si fatales. Ils mettent impartialement, en regard de l'imprudente conduite du vieux roi, cette glorieuse conquête d'Alger qui honore sa

mémoire et de laquelle on peut dire, avec plus de justice qu'on ne l'a dit des ordonnances de Juillet, qu'elle constitue le véritable testament du gouvernement de la Restauration. »

^ " La nouvelle de la prise d'Alger était parvenue à Paris le 9 juillet. C'est le ministre de la marine, M. d'Haussez, qui la reçut le premier, et courut la porter au souverain. Charles X tressaillit de joie, et, comme son ministre s'inclinait pour lui baiser la main : « Aujourd'hui l'on s'embrasse », s'écria le vieux monarque, et il pressa M. d'Haussez contre son cœur.

Le surlendemain, dimanche 11 juillet, il y eut à Notre-Dame un Te Deum d'actions de grâce, auquel Charles X et la famille royale assistèrent. Le roi, venant de Saint-Cloud, arriva aux Tuileries à onze heures du matin. A midi, il entendit la messe à la chapelle du château. Après la messe,

. le chancelier, les ministres, les grands dignitaires, le grand référendaire de la Chambre des pairs, le nonce du pape, des maréchaux, des pairs de France, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, des ministres d'Etat et un grand nombre de gé-

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néraux eurent l'honneur de lui faire leur cour. Après la réception, il présida le conseil des ministres, auquel assista le Dauphin. A trois heures et demie, une salve d'artillerie annonça que le souverain et son cortège sortaient du palais des Tuileries pour se rendre à Notre-Dame. Le cortège partit dans l'ordre suivant : gendarmes , états-majors de le i'"'' division militaire et de la place de Paris; une voiture du Dauphin, une voiture de la duchesse de Berry, dans lesquelles étaient les grands officiers de la couronne, musique et gardes du corps, hérauts d'armes, nombreux état-major, voiture du roi.

Dans cette voiture, qui était celle du sacre, Charles X avait avec lui le Dauphin et la duchesse de Berry. Le maréchal Marmont, duc de Raguse, et le duc dé Luxembourg étaient à cheval aux portières. Un détachement de gardes du corps à pied marchait en haie des deux côtés du carrosse royal. Un détachement de gardes du corps à cheval, une voiture de la duchesse de Berry, où étaient les dames de la princesse, et un escadron de cuirassiers fermaient la marche. La garde royale et la troupe de ligne faisaient une double haie sur tout l'itinéraire du cortège. Une salve d'artillerie annonça son arrivée à l'église métropolitaine. Sous le porche de la cathédrale, l'archevêque de Paris dit au roi : « La main du Tout-Puissant est avec vous, sire. Que votre grande âme s'affermisse de plus en plus et votre

confiance dans le divin secours, dans la protection de Marie, ne sera pas vaine. Puisse Votre Majesté en recevoir bientôt une nouvelle récompense! Puisse-t-elle bientôt venir encore remercier le Seigneur, après d'autres merveilles non moins douces et non moins éclatantes ! »

Charles X répondit : « Monsieur l'archevêque, nous avions imploré le secours du Tout-Puissant pour une expédition qui devait être à la fois si glorieuse à la France et si utile à l'humanité. Le Seigneur a béni nos armes. C'était un devoir pour moi et pour chacun de me^ sujets de lui en rendre aussitôt de solennelles actions de grâces. Ce bienfait signalé m'a fait éprouver un bonheur que je n'avais pas ressenti depuis bien des années. Je viens me prosterner aux pieds du Très-Haut, lui offrir l'hommage de ma vive et profonde reconnaissance; je sollicite de lui la grâce de consacrer le reste de mes forces à rendre mes peuples heureux, et je désire avec ardeur que les Français comprennent que je ne respire que pour leur bonheur. »

Le souverain fut ensuite conduit processionnellement sous un dais jusque dans le chœur, où un fauteuil et un prie-Dieu lui avaient été préparés. Puis on entonna le Te Deum, Femme de cœur, patriote dans l'âme, la duchesse de Berry était profondément émue. Les chants religieux qui retentissaient lui rappelaient ceux de son mariage célébré, quatorze années auparavant, dans

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le même sanctuaire, et il lui semblait que, du haut du ciel, son mari contemplait le triomphe du roi et de la France.

En revenant aux Tuileries, Charles X fut salué par les nombreux vivats de la foule qui se pressait sur son passage. Rentré au château à cinq heures un quart, il en repartit pour Saint-Cloud une demi-heure après. Il s'en allait le cœur plein de joie, ne se doutant guère que jamais il ne reparaîtrait dans les murs de Paris.

La duchesse de Berry voulut associer ses enfants à l'allégresse nationale. Dans la journée du lendemain 12 juillet, ils donnèrent une collation au Trocadéro, à Saint-Cloud. La fête joyeuse se termina par un feu d'artifice. C'est le dernier qui ait été tiré en l'honneur de la branche aînée. La Révolution ne devait ^e laisser toucher ni par le prestige de la victoire, ni par la grâce et l'innocence du duc de Bordeaux et de sa sœur.

La duchesse de Berry était une heureuse mère. Ses deux enfants, qui la chérissaient, et qui avaient Tun pour l'autre la plus vive tendresse, croissaient chaque jour en grâce et en intelligence. Le duc de Bordeaux recevait une éducation militaire et chrétienne qui produisait les meilleurs résultats. On relevait dans le culte de Dieu, de la patrie et de l'honneur. On espérait en faire un roi religieux et vaillant. Il avait auprès de lui, outre ses gouverneur, sous-gouverneur, précepteur et sous-précepteur, un premier valet de chambre, le chevalier de La Villatte, capitaine commandant de la garde royale, qui ne le quittait jamais, et l'aimait maternellement (le mot est de Chateaubriand), tout en lui donnant une éducation énergique et virile. Le capitaine de La Villatte était un noble caractère. Sous la

Terreur, il s'était substitué à son père dans la prison des condamnés, et il l'avait ainsi soustrait à réchafaud. Il était entré le premier dans les retranchements du Trocadéro, en Espagne. Ce brave soldat, chien fidèle de la monarchie, ainsi que l'appelait encore Chateaubriand, traitait le jeune prince comme un vétéran traite un enfant de troupe; il lui apprenait à se lever de bonne heure, à supporter le froid, le chaud et la fatigue. On ne faisait du feu dans la chambre de l'enfant que lorsque le thermomètre était au-dessous de zéro. Il sortait par tous les temps, grimpait aux arbres pour devenir, disait-il, grand et fort comme son ami La Villatte, se plaisait au maniement des armes et faisait à merveille l'exercice. On lui avait formé un petit régiment, composé de ses jeunes camarades-, les trois Gramont, les deux Bourbon-Busset, les Damas, Brissac, Rivière, Durfort, Sinety, Blacas, Meffray, Locmaria, Bouille, Nicolay, etc., qu'on appelait le régiment de Bordeaux et qui portait l'uniforme de l'infanterie de la garde royale. Jamais le petit prince n'était plus heureux que lorsqu'il bivouaquait, avec sa troupe enfantine, à Bagatelle ou dans le jardin de l'Elysée, et faisait, sur un feu de campagne, une soupe de soldat que Charles X goiitait et trouvait toujours excellente.

Le 29 septembre 1827, jour anniversaire de sa naissance, le duc de Bordeaux fit manœuvrer son régiment; il avait le sac au dos, comme

ses petits soldats, et portait comme eux, l'uniforme du 3^ d'infanterie de la garde, ce jour-là de service à Saint-Cloud.

Deux ans plus tard, le 29 septembre 1829, le jeune prince fut fêté — pour la dernière fois à Saint-Gloud — par les gardes du corps. L'un d'eux, M. Choquart, avait composé en son honneur une cantate dont voici deux couplets :

Jeté sur l'océan des âges,

En sommeillant dans ton berceau,

Tu conjuras tous les orages

Qui couvraient encore un tombeau.

Ce berceau, comme une arche sainte

Calmant une auguste douleur,

A reçu sa dernière plainte

Et nos premiers chants de bonheur.

Vieillis avec le blanc panache, Nos cheveux prendront sa couleur; Mais, quand ta bannière sans tache Ira flotter au champ d'honneur.

Ceux qui l'auront toujours suivie, Fiers de mourir à ton côté, Donneront un reste de vie Pour ta jeune immortalité.

Le roi dit à l'auteur : « Vos vers sont charmants, Monsieur; c'est l'esprit du cœur qui les a dictés. »

Le petit prince avait déjà les instincts militaires. Au commencement de l'expédition d'Alger, comme son grand-père, qui depuis deux jours était sans nouvelles, paraissait être inquiet,

il lui demanda une audience, dont il ne voulut pas indiquer le motif. Introduit près du roi, il mit le genou en terre et dit : « Sire, je suis trop jeune encore pour combattre; mais qu'on me permette de partir pour Alger; je suis sûr qu'en me voyant, nos soldats seraient encore plus braves. »

Malgré les trop nombreuses adulations qui lui étaient adressées, dans l'atmosphère de royalisme exalté où il vivait, il savait déjà se garer de^ la flatterie. Un jour, en jouant, il avait attei'nt par mégarde un courtisan avec son fouet, et celui-ci le remerciait de cette maladresse comme d'une faveur. Alors le petit prince se tourna du côté du capitaine La Villatte, et lui dit tout bas, en se rappelant la fable du bon La Fontaine : « C'est un flatteur. Eh bien ! il n'aura pas mon fromage. »

On avait appris au duc de Bordeaux à aimer à la fois les soldats et les pauvres. Il n'avait pas de plus grande joie que de faire l'aumône. Le. i5 juillet, jour de sa fête, la Saint-Henri, il vêtissait, avec sa petite épargne, un certain nombre d'enfants et de vieillards. Ordinairement, il dépensait bien vite et très volontiers son pécule. Tout à coup, on le vit devenir économe et s'interdire la moindre fantaisie. On se demandait la cause de ce changement subit. Au bout de quelque temps le mystère fut éclairci. Le capitaine de La Villatte avait parlé d'une maison de sœurs

de charité qu'il aurait voulu établir dans son village de Plauzat, et, comme les fonds manquaient, le petit prince s'était mis à thésauriser, pour pouvoir les fournir aux bonnes sœurs à qui s'intéressait le capitaine.

Le duc de Bordeaux avait ses pauvres, comme il avait son régiment. Il appelait ses petits garçons les enfants indigents élevés à l'établissement de Saint-Nicolas. Il faisait des parties de barres avec eux dans le parc de Bagatelle, et lorsqu'on lui faisait cadeau de quelque nouveau jouet, on doublait son plaisir, si on lui promettait d'en donner un semblable à ses petits garçons. Son enfance s'écoulait heureuse, et l'on eût dit alors que l'avenir lui souriait. Les vieillards de Paris se souviennent tous de la sympathie qu'il inspirait à la foule, des saluts qu'on lui faisait et que lui et la petite Mademoiselle rendaient avec tant de grâce et de gentillesse. Le peuple, qui est bon, aime les enfants, et il s'associait aux joies maternelles de la veuve du duc de Berry.

Il n'y a rien de plus touchant que la mutuelle tendresse d'un frère et d'une sœur qui, ayant à peu près le même âge, reçoivent la même éducation, et entrent dans la vie en se donnant la main. J'ai eu le même bonheur que le duc de Bordeaux. Ainsi que lui, j'ai été élevé avec une charmante sœur, née peu de temps après moi, et qui a été la compagne de toute mon enfance. Hélas ! je l'ai perdue, et son souvenir me revient

sans cesse à la pensée, quand je songe aux premières années des deux enfants de la duchesse de Berry, car, pauvres ou riches, obscurs ou illustres, particuliers ou princes, nous avons une communauté de joies, et plus encore, une communauté de soufiPrances.

Mademoiselle, qui avait juste une année de plus que son frère, — - elle était née le 21 septembre 1819^ et lui le 29 septembre 1820 — annonça dès sa plus tendre enfance les qualités d'esprit et de cœur qui devaient en faire une femme d'élite. Aucune princesse n'était plus digne de bonheur, et cependant que de chagrins, que de catastrophes lui réservait la Providence! Elle n'avait que huit ans quand on lui apprit en détail l'horrible tragédie de la mort de son père. C'est au château de R£)sny que sa gouvernante, la duchesse de Gontaut, lui fît ce récit saisissant. Dans les premiers temps de son mariage, la duchesse de Berry, désirant passer pendant la belle saison quelques sem.aines à la campagne, pour s'y reposer, sans étiquette, des fatigues de sa vie de princesse, son époux lui avait acheté la terre de Rosny, où ils vivaient tous deux comme de simples particuliers, et où s'écoulèrent les moments les plus heureux de leur existence. Après, l'assassinat du prince, sa veuve s'attacha plus que jamais à une demeure qui lui rappelait de tendres souvenirs. Elle y fonda un asile pour les veuves et les vieillards du village, une école pour

Jes enfants pauvres, et y fît construire une église, avec une chapelle où fut déposé le cœur de son époux. Un service de messes et de prières fut «assuré pour le repos de Fànie du prince dont la : mort avait fait verser tant de larmes. Quatre sœurs grises étaient attachées aux établissements de charité créés par la princesse. Elle se plaisait à les visiter, à prendre part elle-même aux petits travaux de la pharmacie, aux leçons des enfants rCt aux soins qu'on donnait aux malades. On aurait dit alors qu'elle était la cinquième sœur grise -de Rosny.

Écoutons la duchesse de Gontaut : « Madame la duchesse de Berry, aimant à surveiller les différents établissements fondés par elle à Rosny y allait souvent, accompagnée de madame la Dauphine et même du roi. Madame la duchesse d'Orléans y fut souvent. Dans un de ses voyages, Madame y mena Mademoiselle; je l'y suivis. .Mademoiselle, ayant huit ans alors, comprenait .-déjà le malheur d'être orpheline.

(( Arrivant à Rosny, j'aperçus de loin, et pour . la première fois^ le monument élevé à Monseigneur. J'en fus impressionnée et demandai à . Madame la permission de faire connaître à Mademoiselle, et près des précieux restes de son - père, les détails touchants de ses derniers mo- , ments, son pardon sublime pour l'assassin qui . lui avait donné la mort, la grâce qu'il ne cessa jusqu'à son dernier soupir de demander au roi.

Il m'importait aussi de faire comprendre à ce jeune cœur l'agonie des souffrances de celui de sa mère, si grande, si courageuse, et qui put, jusqu'au dernier instant, donner à Monseigneur mourant force et consolation... Madame, touchée des sentiments que je venais de lui exprimer, m'approuva... Le jour suivant, après la messe, Madame s'était retirée, Mademoiselle s'agenouilla au pied du monument funèbre, écouta le triste récit de la mort de son père. Bientôt je vis couler ses larmes; je la vis étendre ses bras sur ce marbre si près du noble cœur qu'elle pouvait désormais apprécier. Admirable petite princesse !. Elle était touchante, charmante alors. »

Mademoiselle avait appris avec son frère à faire la charité. Il avait été établi que, lors des leçons, et particulièrement dans les cours, des jetons leur seraient donnés, comme récompenses pour les réponses correctes, et seraient retirés pour les fautes de mémoire ou de jugement. A la fin de chaque mois, le roi et la duchesse de Berry payaient les jetons, d'après un tarif invariable, et le montant en était consacré à de bonnes œuvres, telles que l'habillement des pauvres, femmes, vieillards ou enfants. Ces charités étaient ordinairement réservées pour les fêtes de la Saint-Louis et de la Saint-Henri. Un jour, il manquait trois cents francs à la bourse des aumônes, l^ oetit prince et sa sœur deman-

dèrent alors à doubler leur travail, et eurent bien vite gagné les jetons nécessaires pour compléter la somme destinée à leurs pauvres.

Charles X avait accordé à sa petite-fille une pension pour lui permettre de secourir le malheur, d'être agréable à ses amies, d'avoir des attentions pour les personnes de son entourage. La jeune princesse aimait beaucoup mieux donner que recevoir. Son grand bonheur était de faire des cadeaux le jour de l'an. Elle était aussi généreuse et au-ssi aimable que sa mère.

Le vieux roi avait pour ses petits-enfants une profonde tendresse. Il les voyait tous les jours, et rien ne le charmait plus que les progrès de leur jeune intelligence.

Chose curieuse ! la duchesse d'Angoulême ne donnait jamais d'étrennes au duc de Bordeaux et à Mademoiselle, et n'omettait jamais d'en donner aux enfants du duc d'Orléans. C'est par hasard que Charles X le sut. Touché du tact du jeune prince et de sa sœur, qui n'en avaient jamais fait la remarque, il résolut de les en récompenser, et leur demanda ce qu'ils désiraient le plus pour leurs ëtrennes. « Ce sont des chevaux que je puisse monter », dit le duc de Bordeaux avec vivacité. — « C'est une voiture, et même un petit postillon », dit très timidement Mademoiselle. Le roi fît dessiner une petite voiture, deux chevaux et un postillon, et montrant à ses petits-enfants le dessin : « N'est-ce point

ce que vous désirez ? » leur dit-il. Mademoiselle répondit, en souriant : « C'est bien joli, mais c'est bien petit. » Le bon grand-père, charmé de sa bonne humeur, l'embrassa; puis il mena les deux enfants à la fenêtre, d'où ils aperçurent, dans la cour des. Tuileries, avec autant de joie que de surprise, petit postillon, poneys et calèche. « Ils en jouirent l'un et l'autre, dit la duchesse de Gontaut, jusqu'au moment où ils ne possédèrent plus rien. »

Charles X avait donné au duc de Bordeaux, pour la Saint-Henri, un superbe joujou qui plaisait au jeune prince. C'était une merveille sortie des magasins de Giroux : une mer orageuse en or et en argent, couverte de petits vaisseaux qui, par un ressort, se mettaient en mouvem.ent au son d'une boîte à musique. Ayant reçu de la fille de l'empereur du Brésil une belle collection de papillons et d'oiseaux, le duc de Bordeaux voulut remercier princièrement la princesse, et lui envoya le beau joujou, avec la permission du roi, qui dit alors à M"'^ de Gontaut : « J'ai déjà remarqué qu'Henri n'est pas égoïste 5 c'est le signe d'un bon cœur. »

Le frère et la sœur avaient un tact et un esprit précoces, dont leur mère était justement fière. L'un et l'autre jouaient déjà fort bien leur rôle de prince et de princesse. Le duc de Bordeaux savait parler aux officiers et aux soldats. La petite Mademoiselle présidait à un cercle de cour

yÔ LA DUCHESSE DE BERRY

avec l'aisance et l'affabilité d'une reine. Au moment même où la révolution de Juillet éclata, elle s'apprêtait à partir pour Dieppe sans sa mère et à y recevoir ses jeunes cousins et cousines, fils et filles du duc d'Orléans. La duchesse de Berry, à cette époque, était intimement persuadée que, si jamais une émeute venait à éclater, il lui suffirait de prendre ses enfants par la main et de les montrer à la foule pour apaiser la sédition.

VU

Le dimanche ii juillet i83o, Charles X, venant de Paris où il avait passé une journée digne du roi Très Chrétien, était rentré dans son palais de Saint-Cloud. Jamais peut-être il n'avait prié de si bien bon cœur sous les voiàtes antiques de Notre-Dame qu'en ce beau jour oii il venait de rendre grâces à Dieu pour la victoire de ses troupes et pour la prise d'Alger. Il rapportait de la cathédrale une impression patriotique et sainte. Peut-être sur son pasage les acclamations avaient-elles été moins nombreuses, moins chaleureuses que de coutume ; mais le vieux monarque était tant soit peu dur d'oreille, et sans doute n'avait pas remarqué la différence. Le soir, en se mettant à table au château de Saint- Cloud, sa résidence préférée, il reçut avec joie les félicitations de sa famille et de ceux des

membres de sa maison civile et de sa maison militaire qui étaient de service auprès de lui. Il regrettait seulement l'absence de la duchesse d'Angoulême, qui se trouvait alors à Vichy où elle prenait les eaux. La pieuse princesse, Française dans l'àme, aurait été si heureuse de cette belle et glorieuse journée! Quand la nuit fut A'Tnue, le roi, des hauteurs de Saint-Cloud, aperçut dans le lointain les lumières innombrables de Paris. Les édifices publics et les maisons particulières y ëta^'ent illuminés. Le triomphateur du matin aurait été bien étonné si quelque prophète de malheur était venu lui dire que la Révolution ne lui permettrait jamais de rentrer dans ces murs qui étincelaient de mille feux pour célébrer la victoire des armes royales.

D'après les résultats déjà connus, Charles X ravait bien que les élections ne seraient point favorables au ministère, mais il ne s'en affligeait point parce que le succès de l'opposition serait pour lui, croyait-il, l'occasion de trancher une fois pour toutes le nœud gordien. Il regardait la prise d'Alger comme un heureux présage. Dans sa pensée, c'était le jugement de Dieu prononcé en faveur de la cause royale. Jamais il n'y avait eu plus de calme, plus de bonhomie, plus de sérénité sur son visage, plus de grâce et d'amabilité dans ses manières. Il ressemblait à un gentilhomme campagnard qui aurait vécu dans ses terres au bout de la France, ne parlant pas de

politique, et ne s'occupant jamais de ce qui se faisait ou se disait dans la capitale. A en juger par les conversations qui avaient lieu entre le roi et ses courtisans, on eût dit que la situation du royaume n'avait jamais été plus tranquille.

La duchesse de Berry, dont l'entourage partageait les idées du souverain et approuvait la politique du prince de Polignac, était pleine d'entrain et de gaieté. Les beaux ombrages du parc de Saint-Cloud ne lui avaient jamais semblé plus agréables. On avait planté sur la montagne de Montretout, dans la plus belle vue et la plus admirable exposition, le jardin qui reçut le nom de Trocadéro. Il était destiné aux promenades du duc de Bordeaux, et se trouvait relié au ^deuxième étage du château de Saint-Cloud, étage où était le logement du jeune prince, par une légère passerelle jetée au-dessus d'une large allée. Quant à la duchesse de Berry, elle occupait, au rez-de-chaussée, l'appartement qui avait été. sous l'Empire celui du roi de Rome, et celui de Châles X sous le règne de Louis XVIIL Le calme de la radieuse nature faisait oublier à l'aimable duchesse les vaines agitations des hommes. Elle goûtait en paix le charme de la villégiature royale, et Charles X, qui se sentait aimé par son fils, par sa belle-fîlle, par ses petits-enfants, se trouvait aussi heureux comme père de famille que comme roi.

Les bulletins de la cour ne mentionnaient

guère que les chasses du souverain et quelques audiences données par lui. Le i3 juillet, il chassait à tir dans le parc de Saint-Cloud avec le Dauphin. Le i5, c'était la Saint- Henri, fête du duc de Bordeaux. A neuf heures du matin, les musiciens et les tambours des gardes du corps vinrent jouer sous les fenêtres du jeune prince. Le duc d'Orléans et toute sa famille lui firent une visite. Puis il reçut les félicitations des officiers de la maison du roi et des maisons des princes et princesses, du nonce du Pape, des ambassadeurs d'Espagne et de Naples -, et les dames des Halles de Paris, de Versailles et de Saint-Cloud, furent admises à l'honneur de lui présenter des bouquets. A neuf heures, le roi et le Dauphin partirent du château pour aller chasser à tir dans les bois de Marly. Dix jours plus tard, les ordonnances devaient être signées. Le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld a écrit dans ses Mémoires : & Dix jours avant les fatales ordonnances, M. de Polignac dit au roi à peu près ces paroles : <( Sire, il n'y à pas démarques de dévouement que je ne sois disposé à vous donner; mais le succès des ordonnances ne me paraît pas assez assuré pour être tenté d'y risquer ma tête. — Allons, lui répondit le roi, en lui prenant l'oreille en riant, tu me la donneras le jour où je te la demanderai, et tu signeras quand je te le dirai. »

Le dimanche iJ8 juillet, le roi reçut avant la messe, au château de Saint-Cloud, des députa-

tions de la cour de cassation, de la cour des comptes et le conseil royal de l'instruction publique, qui le félicitèrent du succès de l'expédition d'Afrique. Il répondit ainsi au discours du comte Portalis, premier président de la cour de cassation : « J'avoue que ce moment est un des plus doux que mon cœur puisse éprouver. Français jusqu'au fond de l'âme, combien ne dois-je pas être fier de tout ce que nos armes acquièrent de gloire, de gloire solide pour l'intérêt de la France avant tout, et pour celui de l'Europe entière! J'en rends mille grâces à Dieu, qui a fait plus que moi. Je ne doute pas que toutes les nations ne prennent part à la gloire de nos armes, gloire pure, gloire sainte, gloire qui rejaillira à jamais sur les braves qui n'ont fait qu'obéir à mes ordres, et qui, avec une vaillance et une vigueur dont on peut à peine se faire une idée, ont su vaincre et en même temps conquérir l'affection d'une partie de la population qui les combattait. »

Après la messe, le roi reçut, à son passage dans le salon de Mars , les hommages d'une députation des forts des halles, marchés et ports: les dames des halles eurent l'honneur de lui présenter des bouquets. Les députations portaient quatorze drapeaux et oriflammes.

Les grandes eaux du parc de Saint-Cloud jouèrent dans cette journée du i8 juillet où Charles X avait toutes les apparences d'un roi heureux et victorieux. La cour voyait les choses

en beau et la population était en liesse. La ville, le château, le parc, les environs, avaient un air de fête. Une foule nombreuse admirait les cascades encadrées dans une superbe architecture, où les eaux, se précipitant d'étage, en étage, jaillissent en écume blanche et reflètent les feux du soleil.

Le lendemain 19 juillet, le gouvernement connaissait au complet les résultats des élections. C'était pour l'opposition un triomphe. Sur 428 députés élus, elle en avait 270, parmi lesquels 202 faisaient partie des 221 votants de l'Adresse. Les amis du ministère n'étaient qu'au nombre de 145-, i3 députés étaient douteux. Si le ministère battu avait fait place à un ministère Casimir Périer, la monarchie serait peut-être sortie de la situation critique où elle se trouvait. Mais le roi, les ministres, le parti de la cour repoussaient également l'idée d'une pareille concession. Charles X était déjà décidé aux ordonnances. Mais, enveloppant ses résolutions dans un mystère impénétrable, il paraissait ne pas même faire attention à ce qui se passait, si près de lui. S'imaginant que le succès tenait à une seule chose, le secret avant l'entreprise, il se disait que la population, prise à l'improviste, n'ayant ni armes ni munitions, serait incapable d'une résistance quelconque, et que, depuis le licenciement de la garde nationale, on n'avait rien à craindre de la bourgeoisie. Comme son grand-

père Louis XV, et comme presque tous les Bourbons, il avait le talent de très bien dissisirnuler. Aux personnes qui parlaient de coup d'Etat, il disait : « Je suis las de ces insinuations calomnieuses, » et il n'avouait pas même aux membres de sa famille quels étaient ses desseins. Dans les sphères officielles, le mot d'ordre était une tranquillité absolue. « Quand je vais au ministère des affaires étrangères, disait l'ambassadeur d'Angleterre , je crois entrer dans le paradis des fous de Milton. Ces fous sont dans une situation déplorable, mais ils se croient toujours à merveille. »

L'étiquette continuait à fonctionner avec une régularité imperturbable, et les bulletins de la cour étaient toujours rédigés dans le même style. On lisait au Moniteur : « Saint-Cloud, le 20 juillet. Hier au soir, avant l'ordre, le roi a travaillé avec S. Exe. M. le prince de Polignac, président du conseil. Aujourd'hui, à onze heures, le roi a entendu la messe à la chapelle. Le roi a envoyé complimenter M™*" la maréchale comtesse de Bourmont, à l'occasion de la mort de M. Amédée de Bourmont, son fils. Sa Majesté a reçu en audience particulière M. le baron Imbert de Saint- Amand, major des lanciers de la garde. A midi, le roi et S. A. R. M. le Dauphin ont chassé à tir dans le parc de Saint-Cloud; M. le duc de Luxembourg a accompagné Sa Majesté. S. A. R. M^' le duc de Bordeaux, accompagné de M. le

baron de Damas, son gouverneur, est allé promener dans le parc de Bagatelle. »

Dans la soirée du 23 juillet, le prince de Talleyrand venait présenter ses hommages à Charles X, et, après l'ordre, il avait l'honneur de faire la partie du souverain.

Le même jour, le duc de Broglie écrivait à une personne de sa famille : « Le vent semble toujours au coup d'Etat, mais ajourné après la réunion des Chambres et les sottises qu'on espère de la Chambre des députés. C'est beaucoup, car enfin il est permis d'espérer qu'elle ne fera pas de sottises. En tout cas, je crois que la plus grande serait le coup d'Etat lui-même. Je suis convaincu qu'en cas de coup d'Etat le refus d'impôt s'établirait promptement et universellement, sans aucun désordre. Je préfère cependant beaucoup qu'on n'en vienne pas là. »

Le secret des projets du roi avait été scrupuleusement gardé. Rien à la cour, rien à la ville ne pouvait donner le moindre soupçon. L'intention du prince de Polignac avait été de concentrer à Paris toutes les troupes de la première division militaire ; mais cette proposition ne fut pas acceptée, parce qu'on craignait de dévoiler ainsi le plan dont on méditait l'exécution prochaine. Dans la séance tenue par le conseil des ministres au château de Saint-Cloud le 24 juillet, on demanda quelles étaient les mesures militaires qui avaient été prises. M. de Polignac répondit

que, dans quelques heures, il pourrait rassembler dix-huit-mille hommes à Paris. Il croyait sincèrement qu'il n'aurait affaire qu'à une poignée de journalistes et de bourgeois ; qu'en aucun cas le peuple ne se mettrait de la partie, et que c'était tout au plus s'il y aurait une petite échauffourée que quelques escouades de police et de gendarmerie réprimeraient à l'instant.

En attendant, la dissimulation était poussée si loin qu'elle se trouvait être, à vrai dire, la seule mesure par laquelle le ministère cherchait à assurer le succès des ordonnances. Il était convaincu qu'il avait dans son jeu toutes les chances de succès, à une seule condition, c'est que le public ne connaîtrait les ordonnances que le jour même où elles seraient rendues. « Le gouvernement jouait serré, a écrit le ^uc de Broglie dans ses Souvenirs. La session devait s'ouvrir le 3 août; il faisait étalage des préparatifs que cette solennité rendait nécessaires. Les journaux ne tarissaient pas sur les projets déjà libellés, sur les réformes faites ou à faire ; les lettres closes étaient expédiées ; j'avais la mienne, et celle-là, je suis bien fâché de ne l'avoir pas conservée: plusieurs mêmes n'ont reçu les leurs qu'au lendemain de la catastrophe. Point d'appareil militaire ; point de mouvements de troupes dans Paris ni aux environs; le ministre de la guerre en titre d'office, M. de Bourmont, triomphait en Algérie, faisant rendre gorge et vider les lieux

au dernier des Barberousse ; son alter ego intérimaire, M. de Champagny, ne sachant rien de rien, tout favori qu'il était du Dauphin, se délassait en villégiature aux environs de la capitale. » La Dauphine elle-même, dont le séjour aux eaux de Vichy n'était pas encore terminé, n'avait pas été mise dans la confidence. Assurément, si la fille de Louis XYI avait pu se douter de ce qui allait se passer, elle aurait tenu à se trouver, dans les heures de danger, auprès de celui qui était son roi,, son oncle et son beau-père. Jamais on ne l'aurait décidée à rester éloignée du terrain oii allait se jouer une si grosse partie. Quant à la duchesse de Berry, elle n'avait pas la moindre idée d'une catastrophe prochaine. Elle ne songeait qu'à des projets de voyage et de villégiature. La duchesse de Gontaut raconte, dans ses Mémoires inédits, que la princesse devant aller à Rosny, désira envoyer pendant son absence sa lille, Mademoiselle, prendre quelques bains de mer à Dieppe. Apprenant que la duchesse d'Orléans se proposait de se rendre au château d'Eu avec ses filles, elle pensa qu'il leur serait agréable de passer par Dieppe et de s'y arrêter quelques jours. Elle leur offrit donc l'hospitalité dans la maison qu'elle y possédait, et qu'elle ne devait pas occuper cette année-là. En son absence, ce serait Mademoiselle qui ferait les honneurs. La petite princesse était d'avance toute joyeuse d'une pareille mission. Sa gouvernante lui dit qu'avant tout, il fal-

lait la- sanction du roi. « Faites votre plan, répondit le bon grand-père, il m'amusera, et si je le trouve convenable, raisonnable, je consentirai. » Mademoiselle, enchantée, fît tout de suite son programme : réception d'usage, le maire en tête, un discours à la main; jeunes filles en blanc, corbeilles de fleurs, dîner de gala, grand bal, et le soir fêtes champêtres. Tout cela exigeait des préparatifs assez considérables. La jeune princesse ayant consulté M. Charles Leduc, inspecteur de sa maison, fut quelque peu déconcertée en apprenant qu'elle était loin d'avoir les ressources nécessaires en argenterie, en linge, en porcelaine. Elle fît alors conter son dénûment au roi, qui lui promit de l'aider en lui donnant la permission de recourir à la liste civile. Tout était arrangé. Il ne restait plus qu'à adresser les invitations. « Mademoiselle, ajoute la duchesse de Gontaut, écrivit à la duchesse d'Orléans une lettre respectueuse, gracieuse, un peu originale, qu'elle présenta au roi -, il l'approuva, s'en amusa et lui promit de l'envoyer. La réponse de la duchesse d'Orléans à la petite-nièce qu'elle aimait fut tendre, aimable, acceptant avec plaisir et finissant par ces mots : « Noubliez jamais, ma chère « Louise, que votre tante ne pourrait trouver dans « son cœur la force de refuser ce que vous lui de « mandez ; attendez-moi, ainsi que vos cousines, « bientôt à Dieppe. » Les ordres furent alors donnés à Charles Leduc pour demander ce que le roi avait

permis d'emprunter; il reçut de M. Singer, contrôleur de la liste civile, argenterie, linge, etc. Les caisses contenant ces objets furent mises à sa disposition ; il dut partir pour Dieppe le lundi 26 juillet. » Lundi 26 juillet! C'était précisément le jour où les ordonnances seraient publiées au Moniteur. Elles allaient être signées le dimanche 25 juillet par le roi et par les ministres, au château de Saint-Cloud.

Peu de jours avant le 26 juillet, le comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, avait trouvé Charles X assis devant son bureau, les yeux fixés sur la Charte ouverte à l'article 14, celui qui autorisait le souverain à rendre des Ordonnances. Le roi lisait et relisait cet article pour y chercher en toute conscience ce qu'il désirait y trouver. On lit à ce sujet dans les Mémoires du duc Ambroise de Doudeauville : « Charles X me disait qu'il tenait beaucoup à la Charte et qu'il y serait toujours fidèle, d'abord parce qu'il l'avait jurée, ensuite parce qu'il n'avait rien à mettre à la place. Mais il voyait que cette même Charte était très menacée, et plus d'un discours, plus d'un écrit, devaient lui faire croire qu'il pouvait se servir de l'article 14 pour arrêter le mal et pour consolider l'ouvrage de son frère. Son projet,

je ne puis en douter, était de revenir sur ses pas aussitôt qu'il aurait pu déjouer les trames des conspirateurs, qui ne cessaient de travailler à renverser le trône et la Charte même, parce qu'elle avait été donnée par un Bourbon. Il croyait, et ce fut là une grave erreur, qu'il ne faudrait pas de grands moyens pour l'exécution de ces Ordonnances, et Taveuglement de ceux qui le conseillaient fut tel qu'aucune mesure de précaution ne fut prise. »

Charles X se trompait peut-être-, mais, en tout cas, il était de bonne foi, sa conscience ne lui reprochait rien. Dans sa pensée, le préambule de la Charte en déterminait le véritable esprit. Louis XVIII avait écrit dans ce préambule : « En même temps que nous reconnaissions qu'une Constitution libre et monarchique devait remplir l'attente de l'Europe éclairée, nous avons dil nous souvenir aussi que notre premier devoir envers nos peuples était de conserver pour leur propre intérêt les droits et les prérogatives de notre couronne. Nous avons espéré qu'instruits par l'expérience, ils seraient convaincus que l'autorité suprême peut seule donner aux institutions qu'elle établit la force, la permanence et la majesté dont elle est elle-même revêtue; qu'ainsi lorsque la sagesse des rois s'accorde librement avec le vœu des peuples, une Charte constitutionnelle peut être de longue durée; mais que, quand la violence arractie des concessions à la faiblesse du gouver-

nement, la liberté publique n'est pas moins en danger que le trône. »

Charles X avait la conviction intime qu'en promulguant les Ordonnances il ne faisait rien de contraire à sa conscience, et qu'elles étaient conformes non seulement à l'esprit, mais même à la lettre de la Charte. Il avait médité cette phrase du testament de Louis XVI : « Je recommande à mon fils, s'il avait le malheur de devenir roi, de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens; qu'il doit oublier, toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'éprouve; qu'il ne peut faire le bonheur des peuples qu'en régnant suivant les lois; mais, en même temps, qu'un roi ne peut les faire respecter et faire le bien qui est dans son cœur qu'autant qu'il a l'autorité nécessaire, et qu'autrement, étant lié dans ses opérations et n'inspirant point de respect, il est plus nuisible qu'utile. »

Le souvenir de Louis XVI était pour les erreurs de Charles X sinon une excuse, du moins une circonstance atténuante. Avait-on assez reproché au roi-martyr ses concessions et ses faiblesses .^ L'avait-on assez critiqué de s'être abandonné au ministère girondin.? Avait-on assez répété qu'avec un peu plus de vigueur il aurait conjuré facilement tous les périls de la situation ? Aux 3^eux de Charles X, les libéraux de i83o étaient de nouveaux Girondins, aussi à craindre

que ceux de 1792. Aux conseillers qui l'engageaient à se livrer pieds et poings liés à un ministère libéral, il répondait : « Je ne veux pas monter en charrette comme mon frère. »

Persuadé qu'il agissait plus encore dans l'intérêt de la France que dans son intérêt personnel, et que les Ordonnances qu'il allait signer le soir étaient une œuvre de salut et de conservation sociale, le vieux roi ne doutait ni de la légalité, ni du succès de son entreprise. Il ne devait, croyait-il, pour la faire réussir, que garder le secret jusqu'au lendemain matin. Aussi conservat-il pendant sa dernière journée de dissimulation — celle du dimanche 25 juillet i83o — un air de calme et d'insouciance qui détourna tous les soupçons.

Le château de Saint-Cloud avait le même aspect que les dimanches précédents. Comme à l'ordinaire, un certain nombre de courtisans et de personnages politiques s'y étaient rendus pour présenter leurs hommages au souverain après la messe. A midi, il entrait dans la chapelle avec la duchesse de Berry et le Dauphin. De larges travées unissaient la galerie d'Apollon avec la chapelle et la tribune royale, Cent cinquante à deux cents personnes, groupées en face de ces ouvertures avec l'intention apparente d'y entendre la messe, se tenaient debout, causant à voix presque haute de tout autre chose que de l'office. Un historien libéral, M. de Vaulabelle, a dit en racon-

tant cette journée du 25 juillet : « L'intérieur de la cour de Charles X n'avait nutlement l'aspect austère, presque monacal que lui ont prêté quelques écrivains. Saint-Gloud et les Tuileries étaient peut-être dans le royaume, les endroits oîi l'influence du parti clérical se faisait le moins sentir, du moins par les signes extérieurs ; aucun prélat, aucun prêtre n'y jouissait d'un crédit marqué: le confesseur du roi était un prêtre obscur nommé Jocard, dépourvu de toute espèce d'influence, et qui, jusqu'au dernier jour, resta complètement ignoré. »

La messe étant finie, le roi traversa la galerie d'Apollon, en adressant quelques paroles de bienveillance aux personnes rangées sur son passage. Le prince Paul de Wurtemberg, le chancelier de France, les ministres, des maréchaux, des grands officiers de la couronne, des pairs, des députés, le nonce du pape, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, des préfets et un grand nombre de généraux lui firent leur cour. Il reçut ensuite en audience particulière lord Stuart de Rothesay, ambassadeur d'Angleterre, l'archevêque de Besançon et M. Dupré de Saint-Maur.

Parmi les fonctionnaires qui étaient venus au château de Saint-Cloud se trouvait M. Mangin, le préfet de police. Sans rien lui avouer de ce qui se préparait, les ministres lui demandèrent quelques renseignements sur l'état des esprits à Paris. « Je me doute, leur répondit-il, du motif qui

excite votre sollicitude; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que, quoi que vous fassiez, Paris ne bougera pas. Marchez hardiment, je réponds de Paris, sur ma tête. »

Le conseil s'ouvrit ensuite dans le cabinet du roi, qui avait à sa droite son fils, à sa gauche le prince de Polignac. La séance commença par la lecture d'un rapport de M. de Chantelauze, ministre de la justice, au sujet de la situation générale. Ce rapport devait être publié le lendemain, en tête des Ordonnances. Charles X y donna sa pleine approbation. Les Ordonnances furent lues ensuite. La première suspendait la liberté de la presse. La seconde prononçait la dissolution de la Chambre des députés. La troisième créait un nouveau système électoral qui réduisait à deux cent cinquante-huit le nombre des représentants. La quatrième convoquait les collèges électoraux pour les 6 et 8 septembre, et les Chambres pour le 28 du même mois.

La lecture terminée, le prince de Polignac déclara qu'il était en mesure de comprimer toute tentative de résistance.

Charles X recueillit ensuite les avis. Le Dauphin, consulté le premier, donna son adhésion par un signe de tête. Tous les ministres en firent autant. Le roi interrogeait une dernière fois sa conscience, et sa conscience l'approuvait. Il se rappelait l'article 14 de la Charte, ainsi conçu : « Le roi est le chef suprême de l'Etat, com-

mande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d'administration publique Qt fait les règlements et ordomiances nécessaires pour Vexécution des lois et la sûreté de VEtat. »

En ce qui touchait la presse, Charles X se croyait couvert par l'article 8 de la Charte : « Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, e« se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté. » Avant de donner sa signature, il déclara, comme pour rassurer une dernière fois sa conscience royale, que ses résolutions n'excédaient pas les limites posées par la Charte à son pouvoir, et qu'il avait la ferme volonté de rentrer dans l'état de choses habituel dès que l'effervescence des esprits serait calmée. Au moment de signer, il appuya son front sur ses deux mains, et demeura pensif. Puis, reprenant la plume : « Plus j'y réfléchis, dit-il, plus je suis convaincu qu'il est impossible de faire autrement. » Et il signa. Les ministres signèrent après lui, chacun d'eux le saluant profondément avant de mettre son nom au bas des Ordonnances. « Messieurs, s'écria-t-il alors, voilà de graves mesures. Vous pouvez compter sur moi, comme je compte sur vous. C'est désormais entre nous à la vie et à la mort. »

Au moment même où cette scène se passait

à Saint-Cloud, le duc d'Orléans sortait de son château de Neuilly pour aller dîner à Saint-Leu, chez le duc de Bourbon, prince de Condé, qui devait faire les honneurs du repas avec la baronne de Feuchères. L'ambassadeur d'Angleterre, le ministre de Suède, plusieurs membres du corps diplomatique figuraient parmi les invités, ainsi que le baron» de Vitrolles, qui avait été à Saint-Cloud le matin. Avant le dîner, on se promena dans le jardin. Le duc d'Orléans prit le bras de M. de Vitrolles. « — Vous avez été ce matin à Saint-Cloud, lui dit-il. Qu'y avezvous vu? Que pensez- vous? » Et comme le baron ne dissimulait pas ses craintes sur l'éventualité peut-être prochaine d'une détermination qui pourrait amener quelque grave changement. « Mais que voudraient-ils faire ? reprit le duc d'Orléans avec une certaine émotion. Ils ne sauraient se passer des Chambres, ni sortir de la légalité. »

Après le dîner, le salon se dégarnit de quelques-uns des convives, ceux qui se préparaient à remplir des rôles dans la représentation annoncée sur le petit théâtre du château de Saint- Leu. C'étaient principalement des personnes de la maison du prince de Condé, et en tête la baronne de Feuchères. On joua deux pièces, l'une sérieuse, l'autre comique. Pendant l'entr'acte, le duc d'Orléans reprit sa conversation avec le baron de Vitrolles. « Mais que. peuvent-ils vou-

loir? lui disait-il. Que prétendent-ils faire? Ah! mon Dieu, que nous réservent-ils? » M. de Vitrolles a écrit dans ses Mémoires^ à propos de cette conversation : « Le duc d'Orléans vint encore pendant un assez long intervalle m 'entretenir de ses appréhensions. Nous en restâmes aux suppositions les plus vagues; aucune ne nous rassurait, et je suis resté bien convaincu qu'en ce moment ce prince n'avait ni prévu ni préparé les événements qui le jetèrent fatalement au pouvoir. Quelque prévenu que je fusse contre son caractère et son opposition sourde et timide pendant toute la Restauration, je ne pus apercevoir, dans les communications continuelles de cette journée, ni une espérance flagrante, pas même ce mauvais sourire qui serait venu effleurer ses lèvres s'il avait prévu le mal des autres et ce qu'il en pouvait retirer pour lui. Il ne voyait pas à travers les nuages, et il s'en effrayait. ^)

A onze heures du soir, au moment même où, au palais de Saint-Cloud, tout était rentré dans le silence et où le duc d'Orléans assistait à la comédie de société jouée au château de Saint- Leu, à Paris, le ministre de la justice, M. de Chantelauze, qui venait de faire appeler à son ministère le rédacteur en chef du Moniteur^ M. Sauvo, lui remettait mystérieusement le rapport et les Ordonnances destinées à paraître dans le numéro du lendemain. Le rédacteur parcourut

ces pièces, sans pouvoir retenir un mouvement d'émotion. « — Eh bien?... lui demanda un autre ministre qui était présent, M. de Montbel. — Dieu sauve le roi et la France! reprit M. Sauvo. — Nous l'espérons bien, répliquèrent les deux ministres. » Le rédacteur du Moniteur s'apprêtait à partir : « Messieurs, dit-il en sortant, j'ai cinquante-sept ans; j'ai vu toutes les journées de la Révolution, et je me retire avec une profonde terreur. »

Le lundi 26 juillet i83o, quand les personnes qui habitaient le château de Saint-Gloud se réveillèrent, aucune d'entre elles, à l'exception de Charles X et de son fils, ne soupçonnait les Ordonnances que le Moniteur du. matin allait bientôt leur faire connaître. Le temps était beau. Le roi et le Dauphin devaient chasser à courre dans la forêt de Rambouillet. Le duc de Bordeaux et sa sœur devaient visiter une manufacture à Versailles, puis passer le reste de la journée au Petit-Trianon, où un dîner leur était préparé, ainsi qu'à toutes les personnes de leurs maisons, par les soins du baron de Damas. Avant de partir pour la chasse, Charles X embrassa ses petits-enfants, et répondit peu de chose au récit de leurs projets du jour. Il se promenait de long en large et paraissait préoc-

cupé. La conversation suivante s'engagea entre lui et la duchesse de Gontaut :

« Avez-vous lu le Moniteur ?

— Non, Sire, il est ennuyeux, et n'apprend jamais rien.

— Aujourd'hui, il ne vous ennuierait pas, et vous étonnerait peut-être. Lisez-le, vous y verrez quatre Ordonnances que j'ai signées. ^

Et le roi, les comptant sur ses doigts, ajouta : ft Modification de la loi électorale, suspension du régime constitutionnel, suppression de la liberté de la presse, dissolution de la Chambre. »

La duchesse pâlissait. Après un instant de silence, le dialogue reprit :

« Eh bien! qu'en pensez- vous.?

— Sire, nous voilà donc arrivés à ce moment redouté, celui d'un coup d'Etat!

— Vous avez bon cœur, je vous l'ai dit cent fois; mais vous êtes trop vive, vous vous laissez monter la tête.

— Ce sont les paroles du roi, qui, m'éclairant, m'effrayent plus que tout ce qu'on eût pu m'apprendre. Je lui demande de me permettre de lui rappeler le danger, l'immense danger de la position que Sa Majesté, presque en plaisantant, fît connaître aux jeunes princes, leur disant : a Soyez sages, bien sages, car je n'ai plus de troupes pour vous mettre à la raison; elles sont absentes, disséminées par toute la France; j'ai

dû les renvoyer pour arrêter les incendies, punir l'esprit de révolte anarchique répandu dans toutes les parties du royaume... » Cela n'est que trop vrai. Hélas! Sire, là est la plaie. Puis-je ne point craindre le choix de cet instant pour un coup d'Etat? Je ne puis douter des bonnes intentions de M. de Polignac, de son attachement pour le roi; mais, si Sa Majesté me le permet, il est de mon devoir de lui dire ici que l'on regrette l'absence de M. de Bourmont, qui connaît l'armée, sa force ou sa faiblesse, tandis que la présence de M. de Polignac au ministère de la guerre, loin de rassurer, effraye, consterne, non seulement l'entourage de Sa Majesté, mais la masse entière des royalistes en France. On en parle jusqu'à présent sans mauvais vouloir contre le ministère, mais avec la terreur que ce moment inspire. » ^

Charles X avait l'air mécontent. Alors la duchesse de Gontaut, les mains jointes, le supplia de lui permettre un mot, une question peut-être indiscrète.

— Parlez, lui dit-il, je vous y autorise, je l'exige même.

— Le roi, en signant les Ordonnances, n'a-t-il pas violé la Charte donnée par son auguste frère, adoptée par lui-même.?

— Non, je vous le jure. Sur ma parole d'honneur, je ne le crois pas; ils me l'ont assuré, car l'article 14 de cette même Charte me donne un

pouvoir suffisant et positif de gouverner par Ordonnances en cas d'urgence.

— Urgence ! Le roi en est-il là ?

— Pouvez-vous en douter? Que pensez-vous, par exemple, de feuilles périodiques qui ne tendent qu'à inspirer ou justifier des actes anarchiques ? La désorganisation s'est répandue dans tout le royaume, et, vous le voyez, pour en arrêter le cours, il faut enfin prendre un parti. Calmez-vous, jouissez de cette belle journée; moi, je vais la passer à Rambouillet. Ainsi, vous voyez que je suis parfaitement tranquille sur le résultat des mesures dont je viens de vous parler. Je vous enjoins d'ordonner à un huissier de se trouver à mon arrivée ce soir, pour me dire simplement des nouvelles des enfants. » Puis embrassant le duc de Bordeaux et Mademoiselle, le vieux roi leur recommanda d'être sages, leur donna rendez-vous pour le lendemain matin, et, se retournant vers la duchesse de Gontaut, il lui dit avec bonté : oi Adieu, tout ira bien, calmezvous. ».

Pendant que le souverain se rendait de Saint- Cloud à Rambouillet, les Parisiens apprenaient les Ordonnances par le Mo7iiteiir . Le journal officiel avait paru un peu plus tard que de coutume. Il commençait ainsi : « Saint-Cloud, le 26 juillet. Aujourd'hui, avant la messe, S. Exe. lord Stuart de Rothesay a remis au roi en audience particulière les lettres par lesquelles Sa Majesté

Britannique le confirme dans sa qualité d'ambassadeur extraordinaire près la cour de France. » Venait ensuite le rapport des ministres relatif aux Ordonnances. Ce rapport, qui tenait tout le reste de la première page et la première colonne de la seconde, était signé : « le président du conseil des ministres, prince de Polignac*, le garde des sceaux de France, ministre de la justice, Chantelauze ; le ministre secrétaire d'Etat de la marine et des colonies, baron d'Haussez*, le ministre secrétaire d'Etat de l'intérieur,^ comte de Peyronnet; le ministre secrétaire d'État des finances, Montbel; le ministre secrétaire d'Etat des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, comte de Guernon-Ranville ; le ministre secrétaire d'État des travaux publics, baron Capelle. » Venaient ensuite les Ordonnances, qui tenaient deux colonnes de la seconde page et une partie de la troisième.

Le Moniteur n'était guère reçu que par les hauts fonctionnaires, les membres des deux Chambres et les journaux. D'autre part, il fallait être versé dans les choses politiques pour bien apprécier la portée du numéro qui venait de paraître. Aussi l'émotion des masses populaires fut-elle d'abord insignifiante. La bourgeoisie paraissait seule être agitée, et cette agitation se concentrait surtout à la Bourse. Rien n'annonçait une insurrection redoutable. La rente baissait de près de quatre francs, xe qui prouvait l'extrême

mécontentement de la bourgeoisie riche et du monde financier, mais cela n'indiquait pas un soulèvement du peuple. On allait à ses affaires ou à ses plaisirs comme d'habitude; les cafés étaient pleins. Il y avait une fête populaire à la Villette, et l'on s'y était porté en foule. Déjà le parti de la cour chantait victoire. Le prince de Polignac répétait son oracle : a On ne bougera pas. » Chargé de l'intérim de la guerre en l'absence du maréchal de Bourmont, il passait tranquillement dans l'hôtel de ce ministère une adjudication. Après avoir lu les Ordonnances, le vicomte de Foucault, colonel de la gendarmerie de Paris, s'était rendu auprès du préfet de police. ^( Voilà, dit-il, des mesures qui vont probablement nous donner de la besogne ; je suis invité à diner dans le faubourg Saint-Honoré, je resterai chez-moi. — Pourquoi n'iriez-vous pas ? lui répondit le préfet de police ; il vous suffirait de dire où l'on vous trouverait en cas de besoin. « Le maréchal Marmont, duc de Raguse, celuilà même qui, d'après le plan des ministres, devait, dans le cas où des troubles se produiraient, les réprimer, se trouvait le matin à Saint-Cloud, où il faisait son service de major général de la garde royale. N'ayant été prévenu de rien par Charles X, il voulut au moins lire le Moniteur qui contenait les Ordonnances, et envoya demander le journal au duc de Duras, premier gentilhomme de la Chambre. Le duc fît répondre

que le seul exemplaire arrivé à Saint-Cloud se trouvant dans le cabinet du roi, il ne pouvait le communiquer à personne. « Je me rendis à Paris, a écrit le maréchal dans ses Mémoires. N'ayant pas encore vu le Moniteur ; je le fis demander chez le baron de Fagel, ministre des Pays-Bas, logé dans l'hôtel qui touchait le mien. Ma surprise fut d'autant plus grande en lisant les Ordonnances, que M. de Polignac avait donné sa parole à l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans la nuit du samedi au dimanche, qu'il n'y aurait point de coup d'État. » Il est vrai que, d'après M. de Polignac, les Ordonnances constituaient, non point un coup d'Etat, mais une application légale de l'article 14 de la Charte.

Tel n'était point l'avis des journaux de l'opposition. Leurs rédacteurs se réunissaient dans les bureaux du National, et chargeaient M. Thiers de rédiger une protestation, qu'ils signèrent au nombre de quarante-quatre, et dans laquelle ils déclaraient que le gouvernement avait perdu le caractère de légalité qui commande l'obéissance.

Pendant ce temps, Charles X et le Dauphin continuaient à chasser dans la forêt de Rambouillet sans dire un mot de politique. La chasse n'était pas bonne, et l'on finit par perdre la trace du cerf. Le veneur s'efforçait inutilement d'attirer l'attention du roi sur les branches brisées qui indiquaient le passage de la bête. Char-

les X, ordinairement attentif à ces détails cynégétiques, y était alors indifférent, et les personnes de sa suite, ne connaissant pas encore les Ordonnances, se demandaient pourquoi il avait l'air distrait.

A Paris, vers cinq heures du soir, des groupes commençaient à se former dans les rues et au Palais-Royal. Quelques cris furent poussés. Au moment où le prince de Polignac rentrait à l'hôtel des affaires étrangères, boulevard des Capucines, on lança des pierres contre sa voiture-, mais une charge faite par la gendarmerie composant le poste du ministère ne tarda point à dissiper l'attroupement. Informé de la baisse des fonds publics par le commissaire de police de la Bourse : « Ce n'est rien, dit le prince, la rente remontera, et, si j'avais des capitaux disponibles, je n'hésiterais pas à en acheter. »

Le soir, tout était calme. On dansait aux bals de barrières. Les théâtres étaient pleins. L'opposition ne s'y manifestait que par l'empressement du public à applaudir ce qui pouvait être interprété comme une allusion hostile au gouvernement. C'était le jour de réception de plusieurs ministres. Leurs soirées furent brillantes. Les visiteurs nombreux qui venaient les saluer s'imaginaient voir en eux des vainqueurs. Le comte de Guernon-Ranville a raconté que des hommes même qu'il avait jusqu'alors considérés comme très libéraux le félicitaient du parti qu'avait pris

le ministère, et disaient Hautement que c'était le seul moyen d'en finir avec les révolutionnaires. .

En même temps, Charles X et le Dauphin, revenant de Rambouillet, rentraient au château de Saint-Cloud. Il était dix heures trois quarts du soir. En descendant de voiture, le roi dit au maréchal Marmont : « Avez-vous été à Paris? Qu'y a-t-il de nouveau h) Le maréchal répondit: « Un grand effroi, un abattement. Sire, et une chute de fonds extraordinaire. » Le Dauphin suivait le roi. Il demanda au maréchal de combien les fonds étaient tombés. Celui-ci répliqua : « Monseigneur, de quatre pour cent. » Le prince reprit: « Ils remonteront. »

Quand Charles X entra dans le salon, il y trouva la duchesse de Berry, qui se jeta dans ses bras, en le félicitant d'être enfin roi. Le souverain ne prit pas même la peine d'annoncer au maréchal Marmont qu'il se proposait de lui conférer le commandement de toute la force armée. Il se contenta de lui donner le mot d'ordre, suivant l'usage, et alla tranquillement se coucher, tandis que chacun se retirait en silence.

La nuit du 26 au 27 juillet était le dernier moment de répit que la Providence accordait à la cause royale. Si cette nuit avait été employée utilement, si des préparatifs militaires avaient été faits avec vigueur, si la police avait saisi les journaux sous presse et empêché leur publication, si les Parisiens avaient trouvé à leur réveil toute la garnison sous les armes, Charles X aurait encore pu triompher. Mais rien ne fut fait. Le malheureux souverain, absolument trompé sur la situation, était le jouet de

cet esprit d'imprudence et d'erreur De la chute des rois funeste avant-coureur.

Le maréchal Marmont, duc de Raguse, qui avait couché à Saint-Cloud, où il était de service en qualité de major général de la garde, ne savait

même pas, le matin du mardi 27 juillet, que le commanderaent des troupes lui était réservé. Irrité de n'ayoir pas été mis à la tête de l'expédition d'Alger, ce qu'il avait désiré avec passion, il n'était alors satisfait ni des hommes ni des choses. « Mécontent pour ce qui me concernait personnellement, a-t-il écrit dans ses Mémoires^ effrayé de l'avenir, je ne rêvais qu'une chose : c'était mon éloignement. Aussi attendais-je avec la plus vive impatience la fin de mon service. Le i"' septembre, je devais être libre. J'avais tout disposé pour une longue absence, et j'avais résolu de partir dès le mois d'octobre pour l'Italie. Je comptais y passer l'hiver et le printemps. Mon intention était de revoir les immortels champs de bataille de ma jeunesse. Là je trouverais des souvenirs qui me dédommageraient des misères présentes, me rajeuniraient en me rappelant les vives sensations que m'avait causées une gloire éclatante, en me rappelant le premier âge dans le plus beau pays du monde. Si le bouleversement de cette pauvre France fût arrivé pendant mon absence, des devoirs impérieux n'auraient pas uni mon nom à la catastrophe. »

Le maréchal passait le miardi de chaque semaine à la campagne d'un de ses amis, dans les environs de Saint-Germain. Il s'apprêtait à s'y rendre comme d'habitude, quand un valet de pied du roi vint lui annoncer que Charles X désirait lui parler après la messe, à onze heures

no LA DUCHESSE DE BERRY

et demie. Le maréchal attendit la fin de l'office, puis entra dans le cabinet du roi. « Il paraît, lui dit le souverain, que l'on a quelques inquiétudes pour la tranquillité de Paris. Rendez-vous-y, prenez le commandement, et passez d'abord chez le prince de Polignac. Si tout est en ordre le soir, vous pourrez rentrer à Saint- Cloud. »

Le rharéchal Marmont partit immédiatement pour Paris. Dès son arrivée, il se rendit bouleA^ard des Capucines, au ministère des affaires étrangères, où le prince de Polignac lui donna connaissance de l'ordonnance royale ainsi conçue :

« Article premier. — Notre cousin le maréchal duc de Raguse est chargé du commandement supérieur des troupes de la première division militaire.

c Article 2. — Notre président du conseil, chargé par intérim du portefeuille de la guerre, est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.

« Donné en notre château de Saint-Cloud, le 27 juillet de l'an de grâce i83o, et de notre règne le sixième. — 5/^';2e ; Charles. »

A une heure, le maréchal s'installait à Tétatmajor général de la garde, place du Carrousel. Au point de vue militaire, il trouvait les choses dans un état déplorable. La garde ro^-ale avait été diminuée de deux régiments qui venaient

d'être envoyés en Normandie où, depuis quelques mois, se produisaient des incendies attribués à la malveillance politique. La garnison de Paris, que le prince de Polignac avait évaluée à dix-huit mille hommes, n'était que de onze mille. Les quatre commandants des quatre divisions de la garde étaient absents. Aucune précaution n'avait été prise en vue d'une émeute. L'armée allait être obligée de camper sur les places publiques sans munitions, sans subsistance. On pouvait compter sur la fidélité des régiments de la garde, mais il n'en était pas de même des quatre régiments de ligne qui leur étaient associés. On n'avait pas même pris le soin de consigner les troupes. Il fallut attendre la rentrée des soldats pour l'appel de quatre heures de l'après-midi, avant de pouvoir leur faire prendreJes armes.

Chateaubriand a dit : « La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris le duc de Raguse. C'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. » Aucun choix ne pouvait être plus malheureux. Jamais le peuple et l'armée n'avaient pardonné au maréchal la défection d'Essonnes. On appelait une trahison une ragusade. L'homme qui était accusé d'avoir perdu r Empire allait perdre la Restauration. Au moment même où il s'installait à l'état-major de la place du Carrousel, de nombreux groupes d'ouvriers, de commis, d'étudiants se dirigeaient de tous les points de Paris vers les quartiers du

centre et affluaient au Palais-Royal, où ils lisaient et commentaient avec une vive effervescence les articles du Temps et du National, qui avaient paru malgré les prescriptions des Ordonnances. Aussitôt que cette foule hostile apprit que le duc de Raguse avait le commandement des troupes, elle poussa des cris d'indignation. Fanatisés par les chansons de Béranger et par les souvenirs de l'épopée impériale, les anciens soldats de Napoléon furent au comble de la colère. Pour eux le duc de Raguse était un traître, et le combattre, c'était combattre l'ennemi de la France.

La journée fut houleuse, et, en attendant que la garnison eût pris les armes, la gendarmerie eut de la peine à réprimer les attroupements. A cinq heures du soir, les troupes étaient en position : le I*''' régiment de la garde sur le boulevard des Capucmes, avec deux pièces de canon et cinquante lanciers: le B"" au Carrousel, avec quatre pièces de canon et cent cinquante lanciers; les Suisses sur la place Louis XV, avec six pièces de canon; le i5^ de ligne sur le Pont-Neuf; le 5^ sur la place Vendôme; le 5o^ aux boulevards Poissonnière et Saint-Denis; le 53^ et les cuirassiers sur la place de la Bastille. Toutes ces troupes se mirent en communication entre elles par des patrouiUes dans toutes les directions. D'abord, elles ne rencontrèrent pas de résistance sérieuse. Mais, laissons la parole à leur chef, le maréchal

Marmont : « Vers les sept heures du soir, dit-il, des attroupements se portèrent encore dans la rue Saint-Honoré, en arrivant par les rues transversales. Deux barricades, commencées près des rues du Duc-de-Bordeaux et de l'Echelle furent détruites par mon ordre. Les troupes s'étant retirées, on les recommença. Il fallut y retourner. Des matériaux de construction, qui se trouvèrent là, servirent d'armes contre les troupes. Quelques soldats furent blessés par des pierres, et, à deux reprises, ils firent feu. Ces hostilités de la part des Parisiens ne pouvaient pas être sérieuses, et ces espèces de retranchements, construits si près des lieux où des forces considérables étaient réunies, semblaient n'avoir d'autre but que de provoquer et de juger les dispositions des troupes. Des patrouilles ont pu avoir quelque rencontre ailleurs, et cela est probable, puisqu'un homme a été tué vers la rue Feydeau: mais cependant rien de plus important ne se passa dans cette journée. »

A Saint-Cloud, Charles X continuait à envisager les choses avec une tranquillité complète. Le prince de Polignac se serait reproché d'inquiéter son roi à propos d'une crise dont l'issue ne lui paraissait pas douteuse, et, comme c'était lui seul qui correspondait avec le souverain, les bulletins envoyés à Saint-Cloud ne relataient que les nouvelles favorables à la cause royale, et Charles X se croyait sur du succès. Dans la

journée, il recevait en audience particulière l'évêque de Beauvais, ainsi que le marquis de Dampierre, pair de France, et il travaillait avec le ministre de l'intérieur, puis avec le comte de la Bouillerie, intendant de sa maison. L'étiquette fonctionnait de la façon la plus régulière, et un calme absolu régnait au château de Saint- Cloud.

En résumé, la journée, du mardi 27 juillet ne semblait pas avoir été mauvaise pour la cause royale. Beaucoup de libéraux ne songeaient pas encore à une révolution. Ils auraient bien voulu en profiter, mais sans courir personnellement aucun risque. Les plus audacieux en paroles étaient les moins résolus pour l'action. Chateaubriand a écrit au sujet de cette journée du 27 juillet : « Quand le préfet de police envoya saisir les presses du National, M. Carrel résista, mais M. Thiers et M. Mignet, croyant la partie perdue, disparurent deux jours. M. Thiers alla se cacher dans la vallée de Montmorency chez une M"^^ de Courchamp, parente des deux MM. Becquet, dont l'un a travaillé au National et l'autre au Journal des Débats. Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore; son chef, caché hors de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. »

Une trentaine de députés libéraux s'étaient réunis chez M. Casimir Périer ; mais la plupart d'entre eux ne cherchaient pas même à dissi-

muler leur frayeur. Leur hôte était peut-être le moins rassuré de tous. Le banquier l'emportait en lui sur le révolutionnaire. Au comble de l'émotion, il adressait à ses collègues cette apostrophe : « Entendez-vous me rendre responsable des événements terribles qui semblent se préparer.? Cela serait insupportable, je ne peux pas le supporter. Vous nous perdez. En sortant de la légalité, vous nous faites abandonner une position superbe! » Les hommes en blouse n'étaient pas de cet avis. Comme cela arrive presque toujours en temps de révolution, les prolétaires devaient tirer les marrons du feu, et les bourgeois devaient les manger.

Cependant, la nuit était venue. Les royalistes croyaient l'insurrection découragée. « A neuf heures du soir, dit le maréchal Marmont, les groupes se dissipèrent d'eux-mêmes. Chacun rentra à son logis, et, à dix heures et demie, toutes les rues devinrent libres. La tranquillité étant parfaitement rétablie, rien absolument n'annonçant des projets de désordre pour la nuit, les troupes reçurent l'ordre de rentrer dans leurs casernes. »

Charles X apprit ces nouvelles avec satisfaction avant de se coucher. Au milieu de sa sérénité, il eut toutefois comme un vague pressentiment que la situation n'était peut-être pas tout à fait aussi bonne qu'on paraissait le croire autour de lui. Voyant que le général de Bordesoulle se

Îl6 LA DUCHESSE DE BERRY

présentait à la place du duc de Raguse pour prendre le mot d'ordre : « Ah! dit-il, vous venez pour le maréchal. Je l'ai envoyé à Pans. Je l'avais autorisé à venir coucher à Saint-Cloud, mais il a bien fait de rester. »

Le mercredi 28 juillet, de grand matin, les groupes se reformèrent, et l'effervescence fut extrême. Les armuriers, les débitants de plomb et de poudre livraient volontairement leurs armes et leurs munitions aux insurgés. On ne criait plus comme la veille : A bas les ministres! A bas la Charte! » On criait « Vive la liberté! A bas les Bourbons! » A sept heures, on coupait les cordes des réverbères, on traînait les drapeaux blancs des mairies dans le ruisseau, on brisait les armoiries royales, on élevait des barricades. Le maréchal Marmont envoya partout l'ordre aux troupes de sortir des casernes aussitôt après avoir mangé la soupe et de prendre leurs positions. Puis il expédia à Saint-Cloud une lettre ainsi conçue : « Mercredi, neuf heures du. matin. J'ai déjà eu l'honneur de rendre compte hier à Votre

Il8 LA DUCHESSE DE BERRY

Majesté de la dispersion des groupes qui ont troublé la tranquillité de Paris. Ce matin, ils se reforment plus nombreux et plus menaçants. Ce n'est plus une émeute, c'est une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore être sauvé. Demain, peut-être, il ne serait plus temps. Je prends mes mesures pour combattre la révolte. Les troupes seront prêtes à midi, mais j'attends avec impatience les ordres de Votre Majesté. » Remise au moment où Charles X allait à la messe dite à la chapelle du château de Saint-Cloud, cette lettre resta déposée sur un tabouret de la galerie d'Apollon et ne fut ouverte par le roi qu'au retour de la chapelle.

Le calme du vieux monarque continuait à être imperturbable. Ses courtisans tenaient à honneur de n'avoir pas même l'air d'être inquiets. Le Moniteur venait de paraître comme de coutume. Le -numéro du mercredi 28 juillet, le dernier de la Restauration, ne contenait pas même la mention des troubles de Paris, et quiconque n'aurait lu que ce journal se serait imaginé que la capitale jouissait de la plus complète tranquillité. La feuille officielle, après avoir énuméréles audiences particulières que le souverain avait données la veille, ajoutait : « S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux s'est rendu samedi dernier à Vincennes. Après avoir visité les différentes parties de l'arsenal d'artillerie qui y est établi. Son Altesse

Royale s'est rendue dans le parc et a assisté aux manœuvres de deux batteries de campagne. C'était la première fois que Son Altesse Royale entendait tirer le canon de si près, et l'on a remarqué que le jeune prince n'éprouvait d'autre émotion que celle du plaisir en assistant à un spectacle nouveau pour lui. >■) Venait ensuite une pièce de vers adressée au vice-amiral baron Duperré par un apprenti marin à Brest et finissant ainsi :

Quand de pareils hauts faits sa tête est couronnée, Un mot doit le sauver d'éloges superflus. Pour lui du cinq juillet l'immortelle journée N'est qu'un laurier de plus.

Le numéro se terminait par l'annonce des spectacles du soir. L'Opéra devait donner Guillaume TelL

A dix heures du matin, les quartiers populeux de Paris étaient déjà en pleine révolte; mais, sur d'autres points, le calme régnait encore. La nuit avait été paisible aux Champs-Elysées et au faubourg Saint-Honoré. Le duc de Broglie a raconté, dans ses Souvenirs^ qu'en allant vers dix heures du matin chez M. Guizot, qui demeurait rue de la Ville-l'Evêque, il ne remarqua aucun symptôme d'agitation. Il trouva M. Guizot dans son cabinet occupé à mettre au net le projet de protestation dont on l'avait chargé la veille. A côté, dans le salon, se trouvaient plusieurs libé-

raux, entre autres M. de Rémusat et M. Cousin, qui discutaient assez vivement. Bientôt entra M. Armand Garrel, le rédacteur du National. « Tout est fini pour cette fois, dit-il tristement. Le gouvernement est maître du terrain; mais patience, il n'est pas au bout. » On continua à raisonner pendant quelque temps sur les chances du présent et de l'avenir, quand tout à coup les gens de la maison entrèrent en criant qu'il y avait du bruit. « Nous nous précipitâmes dans la rue, ajoute le duc de Broglie... En débouchant de la place de la Ville-l'Évêque, sur l'extrémité du boulevard, nous aperçûmes dans l'angle qui faisait face à l'église de la Madeleine une escouade d'hommes en blouse, armés de fusils, qui firent mine de nous coucher en joue. Puis, voyant que nous étions sans armes, ils nous firent en riant signe de passer... Presque au même instant, nous entendîmes le tocsin sonner à grand carillon, d'abord à l'Hôtel de Ville, puis à la cathédrale. »

Que se passe-t-il 1

Des groupes nombreux se sont portés de la place de l'Hôtel-de-Ville au parvis Notre-Dame. Les tours, de la cathédrale ont été envahies. Le gros bourdon, qui pèse vingt-six mille livres, est mis en mouvement, et voici qu'on sonne le tocsin. Tous les regards se dirigent sur le sommet des tours. Un drapeau y est hissé. Ce drapeau, quel est-il.? On doute, on s'interroge. Bientôt des cris d'allégresse et de triomphe retentissent. D'anciens

soldats de l'Empire se découvrent et s'inclinent. Ils se souviennent de la chanson de Béranger :

Ce drapeau payait à la France Tout le sang qu'il nous a coûté.

Sur le sein de la Liberté, Nos fils jouaient avec sa lance.

Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière!

Quand secoûrai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?

Eh! bien, la voilà secouée, cette poussière. Le drapeau qu'on arbore aux tours de Notre- Dame, c'est le drapeau d'Austerlitz. Sa vue fait tressaillir de joie les libéraux, de douleur les légitimistes. Le tocsin qui sonne, c'est pour la Restauration le glas funèbre.

Presque en même temps, les ministres remettent au maréchal Marmont l'ordonnance royale déclarant Paris en état de siège, et viennent s'installer au château des Tuileries. Comme écrasé sous le poids de la fatalité de son nom, le maréchal vient de concevoir un plan pour l'exécution duquel il lui faudrait trente mille soldats. Il prend pour ligne d'opération un arc de cercle décrit par les boulevards depuis la Madeleine jusqu'à la place de la Bastille, et qui a pour corde la rue Saint-Honoré jusqu'au marché des Innocents, les quais de la rive droite depuis la place du Chàtelet jusqu'à l'Hôtel de Ville et la rue Saint-Antoine. La rue Richelieu et la rue Saint-Denis coupent

perpendiculairement cet arc de la base au sommet. Quatre colonnes sont chargées de parcourir ces différentes lignes. Elles se mettent en mouvement à midi. Les chefs ont pour instruction de disperser par leur marche tous les rassemblements qui se trouveraient devant eux, de détruire les barricades qui s'opposeraient à leur marche et de ne faire usage de leur armes que s'ils étaient attaqués. Le maréchal Marmont a ajouté : « Vous entendez bien, vous ne devez tirer que si on engage sur vous une fusillade, non pas quelques coups de fusil isolés, mais cinquante coups de fusil tirés d'ensemble sur les troupes. »

A peine les quatre colonnes se sont-elles ébranlées que, sur leur passage, une horrible fusillade sort des fenêtres de presque toutes les maisons. Les troupes ripostent. C'est partout un combat terrible. Une température de Sénégal augmente les angoisses des soldats. Le thermomètre marque trente-cinq degrés centigrades. La malheureuse armée de Marmont est plongée dans une fournaise sanglante.

Cependant la quiétude de Charles X continue au château de Saint-Cloud. Le vieux roi paraît résolu à ne croire uniquement que les rapports du prince de Polignac. Il ne permet pas même qu'on lui donne d'autres renseignements. En vain la duchesse de Gontaut le supplie, à plusieurs reprises, de monter dans son salon d'où, par un excellent télescope, il aurait pu voir tout

le second étage de la rue de Rivoli par lequel, de chaque maison, de chaque fenêtre, hommes et femmes jettent projectiles, pianos, commodes, tous les meubles enfin dont ils peuvent se saisir, atin d'écraser les troupes agglomérées dans la rue. Le tocsin et le canon se font entendre jusqu'au palais de Saint-Cloud. Le courage de la duchesse de Berry s'exalte. Ne rien faire est pour elle un supplice. « Quel malheur d'être femme! » s'écrie-t-elle. Et elle supplie le roi de lui permettre d'aller à Paris se montrer à cheval à l'armée et au peuple. Pour toute réponse, Charles X lui ordonne d'un ton sévère de se tenir tranquille.

La situation s'aggrave d'heure en heure. Le duc de Raguse commence à penser qu'on ne peut en venir à bout que par des négociations. A trois heures de l'après-midi, il se met à écrire au roi, quand on lui annonce à son quartier général de la place du Carrousel l'arrivée de MM. Laffitte, Casimir Périer, Mauguin et des généraux Lobau et Gérard, qui viennent lui demander la cessation du feu. M. Laftitte qui, le premier^ va porter la parole, a été déjà, pour le maréchal, un homme de malheur. C'est lui qui, à Paris, dans la soirée du 3o mars 1814, lui a conseillé la défection d'Essonnes.

— Monsieur le maréchal, dit-il, nous venons, au milieu des angoisses que nous cause l'état des choses, vous demander de faire arrêter l'effusion du sang.

— Et nous adresser, ajoute le général Gérard^ à un homme qui a le cœur français.

Le duc de Raguse répond : — Messieurs, je vous fais la même demande. Des troubles graves se sont manifestés ce matin et ont présenté tous les signes d'une rébellion. J'ai ordonné de disperser les rassemblements et de rétablir le bon ordre. Les troupes, en se rendant sur les points qui leur avaient été indiqués, ont été assaillies par une fusillade meurtrière. Elles ont répondu à ce feu, et elles ont dû y répondre. Que les Parisiens suspendent leurs hostilités, et les nôtres cesseront à l'instant. Ceux qui ont commencé doivent finir les premiers. Cela est de justice et de droit; on ne peut se laisser tuer sans se défendre.

Les interlocuteurs du maréchal lui disent alors qu'il faudrait annoncer le retrait des Ordonnances et que, dans ce cas, ils s'engageaient tous à employer leur influence pour rétablir la paix.

Le duc de Raguse réplique : « N'ayant pas de pouvoirs politiques, je ne puis prendre aucun engagement à cet égard. Mais je vous propose, si vous faites cesser le feu des citoyens, de me rendre à votre tête à Saint-Cloud pour donner plus de poids à vos réclamations. »

M. Laffîtte et M. Mauguin veulent développer leurs griefs contre la marche du gouvernement. Le maréchal les interrompt. « Messieurs, dit-il, n'entrons pas dans une discussion superflue et

sans objet. Ce serait perdre notre temps, car vous blâmeriez des choses que je suis loin d'approuver; mais il y a là une question militaire. En ce moment, elle prime toutes les autres à mes yeux, et je ne puis l'abandonner. » Le général Gérard et le général Lobau ne peuvent s'empêcher de donner leur adhésion à ce langage.

« Voyez, messieurs, reprend le maréchal, quelle puissance j'aurais pour soutenir vos vœux si le calme était rétabli. Au surplus, la fatalité m'a chargé de ce cruel commandement. C'était le plus grand chagrin qui pût accabler ma vie. Mais je ne puis transiger avec mes devoirs, dussent la proscription et la mort être le prix de leur accomplissement. Aidez-moi à tout concilier en faisant cesser, de la part des habitants, des hostilités qui ont 4?révenu et motivé celles des troupes. »

Alors les interlocuteurs du duc de Raguse le prient d'envoyer sur-le-champ à Charles X l'expression de leurs demandes. Il y consent. Il leur propose ensuite de voir le prince de Polignac, qui est dans la pièce voisine avec les autres ministres, mais le président du conseil refuse de les recevoir.

L'entrevue étant terminée, le maréchal ajoute à sa lettre commencée les lignes suivantes : « A l'instant où j'allais fermer ma lettre, se sont présentés chez moi MM. Casimir Périer, Laffitte, Mauguin, le général Gérard et le général Lobau.

Ils m'ont dit qu'ils venaient me demander de faire cesser le feu. Je leur ai répondu que je leur faisais la même prière; mais ils mettent pour condition à leur coopération la promesse du rappel des Ordonnances. Je leur ai répondu que, n'ayant aucun pouvoir politique, je ne pouvais prendre aucun engagement à cet égard. Après une assez longue conversation, ils se sont bornés à me demander de rendre compte de leur démarche à Votre Majesté. Je pense qu'il est urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont faites. »

Le maréchal confie la lettre à son premier aide de camp, le colonel Komiérowski, avec ordre d'aller vite, de la remettre lui-même au roi, et de donner des explications verbales sur la situation de Paris. Le colonel part avec une escorte de vingt-cinq lanciers, et arrive à Saint-Cloud à quatre heures.

Introduit dans le cabinet du roi par le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, le colonel Komiérowski remet à Charles X la lettre du duc de Raguse, et rend compte verbalement au souverain de l'état des choses. Il lui expose que ce n'est pas seulement la populace de Paris, mais la population tout entière qui s'est soulevée, et qu'il a pu en juger par lui-même en traversant Passy, où des coups de fusil ont été tirés contre lui par des bourgeois. Plusieurs fois, lorsque le colonel insiste sur des détails tendant

à démontrer la gravité de la situation, le roi l'interrompt et lui dit : « Abrégez. » Les nouvelles qu'il reçoit, loin de le troubler, le rassurent. Il se dit à lui-même que si cinq députés libéraux sont venus demander au duc de Raguse une suspension d'armes, c'est que l'insurrection se croit vaincue. Il ordonne au colonel de se retirer et d'attendre ses ordres.

Les ordres n'arrivant pas, le colonel Komiérowski prie le duc de Duras d'aller les demander au roi. Le duc répond que l'étiquette lui interdit d'entrer sans être mandé. Enfin, le colonel est rappelé dans le cabinet du souverain, qui ne lui remet rien d'écrit, et le charge seulement de dire au maréchal de tenir bon, de réunir ses forces au Carrousel et à la place Louis XV, et d'agir avec des masses. Charles X répète deux fois ce dernier mot. La duchesse de Berry et le Dauphin, qui se trouvent alors dans le cabinet du roi, gardent le silence. Peu d'instants après le départ du colonel Komiérowski, un homme très dévoué à la monarchie, le général Vincent, qui vient de Paris, arrive à Saint-Cloud et dit que la cause royale court les plus grands périls si les Ordonnances ne sont pas immédiatement rapportées. Charles X se contente de lui répondre : <x Mon cher, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien à ces choses-là. »

Cependant la nuit venait. Les quatre colonnes de troupes, commandées par les gêné-

raux Quinsonnas, Talon, Saint -Chamans et Saint- Hilaire, n'avaient pu opérer leurs mouvements qu'au milieu des plus grands périls, en traversant des barricades et en recevant le feu et les projectiles de tout genre qui partaient des fenêtres de chaque maison. A force de courage et de sang-froid, elles étaient arrivées au but que le maréchal Marmont leur avait assigné. Elles étaient parvenues à reprendre l'Hôtel de Ville aux insurgés, à occuper la place de Grève, la place de la Bastille et les autres points convenus. Mais, comme elles n'avaient plus ni vivres, ni munitions, elles reçurent, à la tombée de la nuit, Tordre de revenir sur leurs pas, d'abandonner les positions difficilement conquises et de camper dans les cours du Louvre, dans le jardin des Tuileries, sur la place Vendôme, sur la place Louis XV et sur le boulevard de la Madeleine. Durant leur marche rétrograde, si pénible et si périlleuse, les officiers leur avaient dit qu'une fois de retour elles trouveraient au château des Tuileries Charles X et le Dauphin, qui les attendaient, et qu'alors elles ne manqueraient plus de rien. Le drapeau blanc n'était jamais hissé sur le dôme du pavillon de l'Horloge que lorsque le roi était au Tuileries. En approchant, les troupes constatèrent que le drapeau ne flottait pas, et dirent avec une surprise remplie d'amertume : « Le roi et le Dauphin nous abandonnent. Ils renoncent donc à se défendre ! »

Harassés de fatigue, dévorés par une soif brûlante, exténués par une chaleur insupportable, n'ayant pas mangé depuis le matin, les malheureux soldats souffraient autant au point de vue matériel qu'au point de vue moral. Ils regrettaient le sang versé dans une lutte fratricide. Beaucoup d'entre eux qui, après avoir servi sous l'Empire, étaient entrés dans la garde ro^^ale, gémissaient d'être obligés de combattre d'anciens frères d'armes qui ramenaient le drapeau tricolore. Le maréchal ne put même pas faire distribuer du pain aux troupes. Deux ou trois bataillons seulement reçurent un quart de ration; le reste dut attendre au lendemain et se contenter d'une distribution de vin provenant des caves du château des Tuileries.

Dans la soirée, le duc de Raguse reçut de Charles X la lettre et l'ordre suivants :

« Mon cher maréchal,

« J'apprends avec grand plaisir la bonne et honorable conduite des troupes sous vos ordres. Remerciez-les de ma part, et accordez-leur un mois et demi de solde. Réunissez vos troupes en tenant bon et attendez mes ordres de demain.

Ordre pour le maréchal duc de Raguse, commandant supérieur de la /""^ division militaire :

1° Rassembler toutes les forces entre la place des Victoires, la place Vendôme et les Tuileries;

2"* Assurer le ministère des affaires étrangères, celui des finances et celui de la marine ;

3° Assurer le voyage des ministres de Paris à Saint-Gloud, demain 29, entre dix et onze heures ;

4° Dans cette position, attendre les ordres que je serai dans le cas de donner dans la journée de demain ;

5° Repousser les assaillants^ s'il s'en présente, mais ne point faire de nouvelles attaques contre les révoltés.

Fait à Saint-Cloud, le 28 juillet 1830.

(( Charles.

Les quatre colonnes qui, pendant toute la journée, avaient fidèlement, mais avec chagrin, subi tant de pertes, versé tant de sang et ne s'étaient retiré que faute de pain pour manger, de cartouches pour tirer, se retrouvaient, après tant d'héroïsme inutile, revenues à leurs positions du matin. Comme Ta remarqué le duc Victor de Broglie, on ne pouvait pas dire qu'elles eussent été vaincues; mais elles avaient été, pour ainsi dire, à la nage dans un océan d'émeute dont les flots s'ouvraient devant elles et se refermaient derrière. Dans la soirée, toutes les troupes se retrouvant concentrées, avaient en leur possession le Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, la Banque, les Champs-Elysées. Le reste de Paris

était livré à l'insurrection, qui couvrait les quais, les rues et les boulevards de barricades. « Dans ma longue carrière militaire, a écrit le maréchal Marmont, et au milieu d'événements de tout genre dans lesquels j'ai été acteur, je n'ai rien éprouvé de comparable aux tourments et aux anxiétés de cette journée. Mon quartier général était établi sur la place du Carrousel. Je recevais à chaque moment une multitude de rapports •alarmants. A force de calme et de soins, j'étais parvenu à pourvoir à tout, et la journée s'était terminée aussi bien que possible, c'est-à-dire sans graves accidents; mais toute illusion devait cesser pour un homme raisonnable, et, à moins que les réflexions de la nuit, les pertes éprouvées, ne changeassent complètement l'esprit des Parisiens, il n'y avait plus d'espérance possible que dans une transaction tTès prompte. »

Toutefois, la cause royale ne paraissait pas encore désespérée dans la nuit du mercredi 28 au jeudi 29 juillet i83o. Le prince de Polignac, ministre de la guerre par intérim, venait, sur la demande du maréchal iVlarmont, de donner quelques ordres dont le résultat aurait pu être utile à Charles X. Il avait enjoint aux élèves de l'Ecole de Saint-Cyr de se rendre à Saint-Cloud avec leurs pièces d'artillerie. Les deux camps de Lunéville et de Saint-Omer étaient levés, et les troupes qui les composaient devaient se diriger à marches forcées sur Paris. D'autres renforts y

étaient attendus. La position stratégique occupée par le maréchal ne semblait pas dilficile à défendre. Il avait à sa droite la Seine, le boulevard à sa gauche, sur son front le Louvre et la place des Victoires, et il couvrait ainsi les Tuileries, les Champs-Elysées et la route de Saint-Gloud. Il avait dit au prince de Polignac, et celui-ci l'avait écrit au roi, que cette position était inexpugnable, et qu'il pourrait y tenir trois semaines. Le combat ayant cessé avec la nuit, et faute de munitions, Charles X se sentait rassuré, et s'imaginait peut-être que l'insurrection était vaincue, parce qu'on n'entendait plus à Saint-Cloud le bruit du canon et de la fusillade. Le vieux roi parlait déjà du bonheur qu'il aurait à accorder aux insurgés le bienfait de sa clémence. Le calme d'une belle nuit étoilée contrastait avec les agitations et les passions humaines. La duchesse de Gontaut a dit dans ses Mémoires : « On mettait de l'importance, dans Tappartement ro3^al, à ne point paraître inquiet. Aucune des heures, des habitudes ne fut interrompue : la. petite promenade après le diner, sur la terrasse, où les enfants jouaient, et où la pauvre gouvernante, quoique insupportable, lui disait-on tendrement, recevait encore de tristes confidences; la partie de whist, que rien ne dérangeait, établie en face même du balcon. Voir les quatre joueurs de whist calmes, tout à leur jeu, oserai-je dire le mot? cela me scandalisait; j'avais tort, car le

roi m'avoua plus tard qu'il voulait seulement paraître tranquille, parce qu'il s'était engagé à l'être. »

Charles X, homme de cour s'il en fut jamais, avait coutume de se conformer scrupuleusement à l'étiquette. Il ne disait pas : « Allons , je veux jouer, qu'on dresse une table. « Il la trouvait dressée, et le premier gentilhomme de la Chambre lui disait : « Sire, c'est l'heure du jeu; votre partie est arrangée. » Le duc de Duras venait de le dire comme à l'ordinaire, et le roi s'était assis machinalement à la table de jeu où il s'asseyait chaque soir, à la même heure. C'était pour lui comme une question de dignité de rester impassible, et de ne rien changer à ses habitudes.

Le matin du jeudi 29 juillet i83o, Charles X ne se reprochait pas ses résolutions. Ses yeux n'étaient pas dessillés. Il comptait sur les renforts militaires qui allaient, croyait-il, affluer à Paris, et demeurait convaincu qu'en attendant, la position du duc de Raguse était, comme l'avait dit le maréchal, absolument inexpugnable. Autour de lui, les esprits commençaient à s'assombrir, et les courtisans étaient déjà bien revenus de leur optimisme de la veille; mais lui, toujours confiant dans la protection de Dieu, s'imaginait encore que sa cause triompherait. Il se leva de grand matin, et reçut, bien avant l'heure habituelle des audiences, le général duc de Mortemart, capitaine-colonel desCent-Suisses. Malgré sa haute naissance et sa situation dans la maison militaire du roi, le duc passait pour très

hostile aux idées de l'extrême droite. Fils du feu duc de Mortemart et d'une demoiselle de Cossé- Brissac, il avait émigré en 1791 avec sa famille et n'était revenu en France qu'en 1801. Entré dans les armées de Napoléon, il avait eu la croix à la bataille de Friedland, s'était distingué à Ratisbonne, à Essling, à Wagram, en Russie, à Leipzick, à Hanau, et, pendant la campagne de 1814, il avait été chargé par l'empereur d'aller porter à Marie-Louise les drapeaux pris sur les alliés à Champaubert, à Nangis et à Montereau.

Le roi Louis XVIII avait fait le duc de Mortemart pair de France et capitaine-colonel des Cent-Suisses. Ses opinions libérales ne l'empêchèrent pas d'être nommé par Charles X lieutenant général et ambassadeur en Russie. Le duc venait de Saint-Pétersbourg et allait prendre les eaux dans le Midi. Le 28 juillet, il avait vu ce qui se passait à Paris, et, arrivé à Saint-Cloud dans la soirée, il voulut tout de suite en rendre compte au souverain * il ne put être reçu que le lendemain 29.

Charles X accueillit très bien le duc de Mortemart* mais, quand celui-ci déclara sans ambages que soutenir le prince de Polignac et les Ordonnances n'était plus possible : « Mortemart, dit le roi, vous êtes un honnête et loyal serviteur, je sais ce que vous valez, mais vous êtes jeune encore; né au milieu de la Révolution, vous en

avez pris, sans vous en apercevoir, les préjugés et les fausses idées. Ma vieille expérience est audessus de ces illusions... Je sais où me mèneraient les concessions qu'on me demande, et je ne veux pas, comme mon frère, monter en charrette. J'aime mieux monter à cheval. — Je crois, sire, répondit le duc de Mortemart, que le temps n'est pas éloigné où vous serez obligé d'y monter. -- Nous verrons, nous verrons, » reprit le roi, puis il congédia le duc.

Quelque temps après, les ministres, venant de Paris, arrivaient à Saint-Gloud pour y tenir conseil. Le marquis de Sémonville, grand référendaire de la Chambre des pairs, et le comte d'Argout, pair de France, y arrivaient presque au même moment et suppliaient le souverain de rapporter les Ordonnances. Charles X, renseigné sur la gravité de la situation, commençait enfin à sortir de sa quiétude.

L'heure du conseil des ministres ne fut cependant pas changée. Il eut lieu après la messe, à midi. Le roi était grave et triste, mais point abattu. Il venait de prier avec ferveur, et sa soumission aux décrets de la Providence le rendait à l'avance résigné à toutes les épreuves. Quant au Dauphin, qui, dès le début, avait désiré ardemment combattre lui-même l'insurrection, et qui n'avait été retenu à Saint-Cloud que par la volonté inébranlable de son père, il s'indignait à la pensée qu'on pourrait transiger avec une

émeute. Selon lui, on exagérait certainement le danger de la situation; mais, filt-elle aussi grave qu'on le prétendait, il fallait espérer et combattre jusqu'à la fin. Le baron d'Haussez déclara qu'il considérait Paris comme perdu pour le roi, mais que Paris n'était pas la France*, qu'à son avis il fallait gagner du temps par une suspension d'armes, et à la faveur de ce répit se porter rapidement sur la Loire, en envoyant aux troupes de Saint-Omer et de Lunéville, qui allaient à Paris, l'ordre de se diriger sur la ville que le roi aurait choisie pour résidence. « Monsieur d'Haussez, s'écria alors le Dauphin, je n'aime pas les conseils timides. Le meilleur parti, le plus digne, c'est de se faire tuer. » Il n'y avait plus qu'un seul ministre qui rejetât toute idée de transaction, c'était M. de Guernon-Ranville. Il voulait qu'on fît la guerre à Paris et hors Paris, en maintenant le ministère et les Ordonnances. « Ce n'est pas, dit-il, l'heure de délibérer et de transiger, c'est l'heure de se défendre. En voulant céder, on perdra l'honneur sans rien gagner. » Seul, le Dauphin se rangeait à cet avis. Le roi ne pensait plus à combattre.

Cependant, à la cour, tout le monde blâm.ait le maréchal Marmont, et c'est à lui qu'on attribuait tous les malheurs des derniers jours; le Dauphin demandait sa destitution. Le malheureux maréchal n'avait plus pour défenseur que Charles X, qui ne voulut pas lui infliger la flétris-

sure d'une révocation, mais qui finit par prendre un moyen terme. Il nomma le Dauphin général en chef de l'armée, et plaça, par cela même, le maréchal sous ses ordres. En conséquence, le fils de Charles X écrivit, pendant le conseil des ministres, la lettre suivante au duc de Raguse :

« Mon cousin,

« Le roi m'ayant donné le commandement en chef de toutes ses troupes, je vous donne l'ordre de vous retirer sur-le-champ, avec toutes les troupes, sur Saint-Cloud. A^ous y servirez sous mes ordres. Je vous charge en même temps de prendre les mesures nécessaires pour y faire transporter de Paris toutes les valeurs du Trésor royal, suivant l'arrêté que vient de prendre le ministre des finances. Vous voudrez bien prévenir immédiatement les troupes qu'elles ont passé sous mon commandement.

« De mon quartier général, à Saint-Cloud, le 2g juillet 1830.

« Louis- Antoine. »

Un courrier partit aussitôt chargé de cette missive.

Le conseil des ministres continuait, quand un officier très connu pour son dévouement à la monarchie, le général du Coëtlosquet, qui venait de Paris, demanda instamment à être reçu par le roi. D'abord, on ne voulut pas l'introduire

parce qu'il n'était pas en habit de cour; mais il insista si vivement qu'il finit par arriver jusqu'au souverain. Harassé de fatigue, brûlé par le soleil, les vêtements en désordre, il voulait parler, mais il ne le pouvait point-, l'émotion lui coupait la la voix. « Je le vois encore, a écrit M. d'Haussez dans ses Mémoires^ je le vois appuyé contre les rayons de la bibliothèque, sans cravate, défiguré par la poussière, et pouvant à peine se soutenir. Il venait annoncer que tout se perdait dans Paris. »

Que s'était-il donc passé depuis le matin ?

Au lever du soleil, le maréchal Marmont ne croyait pas encore la situation désespérée. Ses troupes, concentrées et maîtresses des Tuileries, du Louvre, du Carrousel et des grandes voies qui y aboutissent, occupaient un quadrilatère dont un côté était formé par la Seine, un autre côté par la rue et le faubourg Saint-Honoré, et qui s'étendait depuis le Louvre jusqu'au bois de Boulogne. A la pointe du jour, le maréchal plaça deux bataillons suisses dans la cour du Louvre. C'était la tête de ligne, et il considérait ce poste comme une forteresse imprenable. Le 3" bataillon suisse, le 3^ régiment de la garde et le ô*" étaient sur le Carrousel avec six pièces de canon. Le i^"" et le 2® régiment de la garde occupaient la place Louis XV et le boulevard de la Madeleine avec deux pièces d'artillerie. Le i5^ et le 5Me ligne étaient placés dans le jardin des Tuileries, et

deux pièces de canon se trouvaient en face de la rue de Castiglione. Le 5^ et le 53^ de ligne étaient sur la place Vendôme. Le maréchal établit des postes dans les maisons à l'entrée des rues aboutissant au Carrousel et à la place qui sépare le Louvre des Tuileries. Il plaça dans la rue de Rohan une batterie qui enfilait la rue de Richelieu et empêchait tout mouvement offensif de ce côté. Il mit un détachement dans les maisons de la rue de Rohan, en face de la rue de Rivoli, pour empêcher les habitants de ces maisons de fusiller les troupes qui étaient massées dans cette dernière rue. Il en fit autant pour les maisons de la place du Carrousel situées en face du château des Tuileries.

C'était là une très bonne position stratégique. Mais, pour en profiter, il aurait fallu au duc de Raguse un caractère inflexible, et c'est ce qui lui manquait. Dans la guerre des rues, plus encore que sur les champs de bataille, un général doit savoir ce qu'il veut. Le combat du i3 vendémiaire avait été livré à peu près sur le même emplacement que celui du 29 juillet i83o. Mais Marmont n'était pas Bonaparte. Bonaparte n'avait fait entendre que la voix du canon, Marmont parlementa. A la place de Marmont, Bonaparte aurait fait arrêter sans scrupules les cinq députés qui étaient venus négocier au quartier général. Marmont ne se contenta pas de combattre, il fit de la politique. En hésitant, par

LE 29 JUILLET I4r

humanité ou par intérêt personnel, à se servir de son artillerie ; en interdisant à ses troupes de tirer autrement que pour se défendre contre une attaque- en convoquant les maires et adjoints pour les envoyer parcourir les environs des Tuileries et parler au peuple, il paralysa l'action militaire.

La chose que le duc de Raguse désirait le plus, c'était la chute du ministère, tout en le défendant par les armes. « J'attendais à chaque moment, a-t-il dit, des nouvelles et des pouvoirs. Si encore, à onze heures, j'eusse été autorisé à promettre le retrait des Ordonnances, la dynastie était sauvée. Dans une circonstance aussi critique, il était de la plus grande importance de traiter quand on occupait encore Paris, quand le château des Tuileries, véritable chef-lieu de la capitale, était encore en notre possession; aussi étais-je décidé à tout risquer plutôt qu'à me retirer volontairement. »

Voyons maintenant par suite de quelles circonstances le maréchal se crut obligé, quelques instants plus tard, de battre en retraite. Un des députés libéraux, M. Casimir Périer, s'avança devant le S*" et le 53^ de ligne, qui occupaient la place Vendôme, et les détermina à la défection. Le maréchal fît alors sortir de leur cantonnement au jardin des Tuileries le i5® et le 5o^ de ligne, qui auraient pu être entraînés par cet exemple, et les envoya aux Champs-Elysées, Un nombreux

attroupement se montrant rue de Richelieu, le capitaine d'artillerie commandant la pièce de canon placée rue de Rohan dans cette direction, fit demander au maréchal l'autorisation de tirer sur ce rassemblement. Le duc de Raguse se rendit lui-même près de la pièce, et, bien que les personnes du rassemblement fissent feu contre les troupes, il défendit de tirer par crainte d'atteindre des femmes. Voulant cependant arrêter les hostilités sur ce point, il donna l'ordre au chef de bataillon de La Rue, son aide de camp, d'aller parlementer encore et d'annoncer aux insurgés qu'on était en négociations, mais que, s'ils avançaient encore, on tirerait sur eux. Cet officier parvint à faire cesser le feu.

Il était une heure de l'après-midi, et le maréchal, toujours rue de Rohan, croyait que le calme renaissait, quand il entendit une vive fusillade. Le bataillon suisse auquel il avait donné l'ordre de sortir du Louvre, pour occuper la place du Carrousel, avait laissé en arrière une compagnie, placée à l'angle gauche du Louvre, du côté de la rue du Coq, où des maisons en construction facilitaient les approches des insurgés. L'adjudantmajor de ce bataillon, étant allé chercher cette compagnie, la retira immédiatement sans prévenir le colonel de Salis, qui l'eût fait remplacer. Les insurgés, voyant le poste dégarni, s'y précipitèrent et parvinrent à pénétrer dans les appartements du Louvre. Il y eut alors parmi les troupes

une véritable panique. Se croyant bloquées, elles s'enfuirent en désordre du côté de l'arc de triomphe du Carrousel. Le duc de Raguse les rejoignit.

« Je monte à cheval, dit-il dans ses Mémoires. Des hommes et des chevaux sont tués à mes côtés, et j'arrive dans la cour du château. Là, je rallie soixante Suisses. Avec cette faible troupe, je fais tête à ceux qui nous pressent... Les Parisiens pénètrent dans la cour même des Tuileries, et i'un d'eux tombe percé d'une balle au moment où, arrivé à dix pas, il venait de tirer sur moi. Je les fais charger par quatre officiers qui m'accompagnaient, et ils sont chassés. Je fais fermer la grille sous les coups de fusil. Mes soixante Suisses restent maîtres du champ de bataille. »

Les troupes passent par le vestibule du pavillon de l'Horloge, et continuent de battre en retraite avec le maréchal par ie jardin des Tuileries et la place Louis XV.

En même temps, les insurgés de la rive gauche, trouvant ouvert le guichet placé près du pavillon de Flore, s'élancent dans la cour des Tuileries, abandonnée par les troupes, longent les appartement du rez-de-chaussée, arrivent sous la voûte centrale, montent dans la salle des Maréchaux et jusqu'au faîte du pavillon de l'Horloge, où ils plantent le drapeau tricolore.

A ce moment, la duchesse de Berry, appuyée sur les lambris d'une fenêtre au deuxième étage du château de Saint-Cloud, dirige une lunette

d'approche sur Paris, dont les principaux monuments se détachent à la clarté d'un ciel limpide. « Ah! mon Dieu, s'écrie-t-elle, je vois le drapeau tricolore. »

Le duc de Raguse continue sa retraite. « J'occupe, dit-il, la tête du faubourg du Roule, assuré que, dans cette position, personne ne se présentera devant nous. En vue du château, ayant de l'artillerie dans un lieu découvert, nous étions encore menaçants. C'était quelque chose pour les négociations. Tant que nous étions en présence, nos paroles avaient du poids. Si la coureût alors évacué Saint-Cloud et fût allée s'établir à Saint-Denis, libres des soins de sa siàreté, nous aurions pu, une fois rejoints par l'artillerie de Vincennes dont l'arrivée devait avoir lieu dans la journée, nous aurions pu, dis-je, aller prendre position à Montmartre, et de là foudroyer la ville ou au moins la menacer. Au lieu de cela, on en avait jugé autrement à Saint-Cloud, et je reçus en ce moment la nouvelle que le roi avait donné le commandement de son armée à M, le Dauphin. Celui-ci me prescrivait d'évacuer Paris et de ramener les troupes à Saint-Cloud. » Les souffrances des troupes avaient été extrêmes. Elles étaient depuis trente heures sous les armes et avaient eu à soutenir les combats les plus opiniâtres et les plus sanglants.

Le conseil des ministres continuait. Après les nouvelles que lui donna le général du Coëtlosquet, Charles X se décida à céder; M. de Guemon-

Ranville était le seul ministre qui continuât à parler de résistance. « Si le trône légitime doit encore une fois tomber, s'écriait-il, que du moins il tombe avec honneur! La honte seule n'a pas d'avenir. » Le Dauphin approuvait ce langage, mais le roi fléchissait de plus en plus. « Messieurs, dit-il, on m'impose l'obligation de renvoyer des ministres qui ont toute mon affection, pour en prendre d'autres qui me sont donnés par mes ennemis. Me voilà dans la situation de mon malheureux frère en 1792. Puisqu'il le faut, je vais faire appeler le duc de Mortemart. Je le plains de s'être attiré la confiance de mes ennemis. S'il a eu des torts, en voilà une punition bien cruelle. Chacun a ses chagrins 5 un de ceux que je ressens le plus vivement, c'est cette cruelle séparation. » La voix de Charles X était altérée par les larmes.

La douleur du vieux roi fut encore augmentée par l'arrivée du maréchal Marmont. « Sire, lui dit le maréchal, c'est une bataille perdue! Une balle dirigée contre moi a tué, à mes côtés, le cheval d'un de mes officiers. Je regrette qu'elle ne m'ait pas traversé la tête ; la mort serait préférable pour moi au triste spectacle dont je viens d'être témoin. »

Une consolation pour Charles X, dans cette journée de deuil, fut l'arrivée à Saint-Cloud des élèves de l'école de Saint-Cyr qui, à la différence de ceux de l'école Polytechnique, lui demeu-

raient fidèles. Accompagné de la duchesse de Berry, du duc de Bordeaux et de Mademoiselle, il parcourut les rangs de leur bataillon. « Veillez sur ce précieux enfant, leur dit-il. Un jour, j'espère, il sera votre roi et saura apprécier votre dévouement. » Mademoiselle qui n'avait que onze ans, s'avança, tenant à la main le duc de Bordeaux, plus jeune qu'elle d'une année. « Ah! Messieurs, dit-elle aux jeunes gens, je vous en prie, défendez bien mon frère ! » Tous les élèves répondirent en criant : « Vive le roi ! »

Il s'agissait maintenant de décider le duc de Mortemart à prendre le ministère. Le premier mot du duc avait été celui-ci : « Veuillez dire au roi que je défendrai Sa Majesté à la tête de ma compagnie jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Mais je ne veux me mêler d'aucune affaire politique, encore moins de celle-ci que de toute autre. » Le roi l'ayant fait appeler, lui dit: « Vous aviez raison, la position est plus difficile que je ne pensais ce matin* on croit qu'un ministère dont vous seriez le chef pourrait tout arranger. Je vous ai nommé. » Le duc répondit : « Je ne me crois pas capable, Sire, de remplir vos vues. Je prie Votre Majesté de choisir une autre personne. » Charles X insista; puis, tirant de sa poche un papier : « Voilà, dit-il, votre nomination. Dès ce moment, vous êtes ministre des affaires étrangères et président du conseil. » M. de Mortemart refusait de prendre le papier. Le roi

voulait absolument le lui mettre dans la main. Le duc reculait toujours. Charles X, le voyant littéralement au pied du mur, lès bras collés contre le corps, lui passa le papier dans sa ceinture d'officier général. Le duc l'en retira pour le rendre. « Monsieur, lui dit alors le roi, vous refusez donc de sauver ma couronne et la tête de mes ministres? » M. de Mortemart ne put résister à de telles paroles. Il accepta, mais en disant : « Que Votre Majesté n'oublie jamais ce que j'ai l'honneur de lui dire. Si je réussis à rétablir dans Paris l'autorité royale, ce ne pourra être qu'au prix des plus pénibles concessions arrachées par la nécessité. Nul doute qu'on me rendra responsable des suites qu'elles pourront avoir. Si j'échoue dans ma négociation, je ne serai pas moins à plaindre, et trop he;ur^ux si l'on ne prétend pas que j'ai trahi! » — « Et voilà comment, dira plus tard le duc, je me suis trouvé revêtu de cette dignité de premier ministre, ordinairement si enviée. »

M. de Mortemart aurait dû partir immédiatement pour Paris, où la cause royale n'était pas encore absolument perdue. Mais Charles X le retint à Saint-Cloud, peut-être avec l'arrièrepensée que, durant la nuit, quelque événement inattendu changerait la face des choses. Il se contenta de faire partir pour la capitale MM. d'Argout, de Sémonville et de Vitrolles, en les chargeant d'annoncer le retrait des Ordonnances et la

nomination d'un ministère libéral présidé par le duc de Mortemart, avec le général Gérard pour ministre de la guerre, mais sans leur donner un écrit certifiant Tauthenticité de la nouvelle. A leur grand étonnement, ces trois négociateurs trouvèrent à Paris un gouvernement provisoire installé à l'Hôtel de Ville, sous la présidence du général de La Fayette.

A Saint-Gloud, l'on se faisait encore des illusions. On se disait qu'aux troupes qui entouraient le roi allaient se joindre quarante pièces d'artillerie sorties de Vincennes, un régiment suisse qui arrivait d'Orléans, et toute les troupes du camp de Saint-Omer. On pensait que la nomination d'un ministère libéral calmerait les esprits, et qu'en tout cas le trône serait sauvé. Le canon ne grondait plus; on croyait tout fini; Paris, de loin, semblait tranquille, et l'on aimait à se persuader que, le lendemain, le duc de Mortemart pourrait paisiblement s'installer au ministère des affaires étrangères. « La cour, a dit M. Louis de Viel-Castel, avait repris ou, pour mieux dire, conservé son aspect accoutumé. Le soir on vit encore le roi faire sa partie de whist, à laquelle prirent part successivement M. de Polignac et M. de Mortemart. Le Dauphin, fît sa partie d'échecs comme à l'ordinaire. M. de Polignac se montrait calme et serein ; mais M. de Mortemart était agité et inquiet. Il aurait désiré partir pour Paris avec MM. de Semonville et d'Argout; mais le roi s'y

était opposé, voulant attendre le retour du comte Alexandre de Girardin, qu'il avait chargé d'aller s'enquérir de la situation, et comptant encore sur quelque retour de fortune, ou, tout au moins, pensant que, comme M. de Semonville le lui avait fait espérer, lorsque les choses étaient moins avancées, les grands corps de l'État viendraient, le lendemain, implorer sa clémence, ce qui sauverait la dignité royale, et lui permettrait de mesurer ses concessions. » Le roi se coucha à l'heure accoutumée, sans avoir signé les ordonnances que le duc de Mortemart attendait envain depuis plusieurs heures. Les lumières s'éteignirent; le château de Saint-Cloud était en paix.

LE 3o JUILLET.

Charles X, en se couchant le soir du jeudi 29 juillet, était loin de croire encore que son trône filt perdu. S'il n'avait pas déjà envoyé le duc de Mortemart à Paris, c'est qu'il ne pouvait s'habituer à l'idée d'un ministère libéral. Presque tous les souverains qui font des concessions ont envie de reprendre d'une main ce qu'ils donnent de l'autre; le nouveau président du conseil, en présence des répugnances du roi, n'osait point formuler de programme ; de part et d'autre, on demeurait dans l'équivoque. Peut-on reprocher à Charles X ses lenteurs et ses hésitations? En ce moment, le duc d'Orléans et les députés libéraux hésitaient autant que lui-même. Les uns et les autres attendaient, avant de prendre un parti définitif, que la fortune eût rendu son arrêt.

Cependant, MM. d'Argout et VitroUes, arrivaient à Saint-Cloud à une heure et demie du matin. Le silence le plus profond régnait dans le château, dont toutes les portes étaient fermées. Le duc de Mortemart, souffrant et très inquiet, s'était jeté sur un canapé pour prendre enfin un peu de repos. Surpris de le savoir encore à Saint-Cioud, MM. d'Argout et de VitroUes le firent réveiller, et le pressèrent de partir pour Paris sans perdre un moment. « Il y a longtemps, leur dit-il, que je voudrais y être; mais comment voulez-vous que je fasse? Je n'ai ni l'ordonnance qui rapporte les actes du 26, ni celles qui nomment ministres le général Gérard et M. Casimir Périer. Je n'ai pas de pouvoirs, je n'ai rien enfin. » Alors ses interlocuteurs le supplièrent de forcer la porte du roi. A pareille heure, la chose était fort difficile. Le duc de Mortemart parvint cependant à entrer dans la chambre à coucher de Charles X. Le souverain se réveilla. Il semblait plutôt disposé à revenir sur ses concessions de la veille qu'à en faire de nouvelles. Le duc le conjura de recevoir MM. d'Argout et de Yitrolles qui, arrivant de Paris, pourraient lui faire connaître la gravité de la situation et la nécessité de prendre enfin un parti. Le roi ne voulut pas voir M. d'Argout, mais il reçut M. de Vitrolles, qui finit par le convaincre. Les ordonnances furent rédigées. L'une rapportait celles du 25 juillet; l'autre convoquait les Chambres

pour le 3 août; la troisième nommait le duc de Mortemart président du conseil et ministre des affaires étrangères; le général Gérard, ministre de la guerre, et M. Casimir Périer, ministre des finances; une dernière enfin rétablissait la garde nationale; mais on n'avait osé parler au roi ni du drapeau tricolore, ni de M. de La Fayette, et le nom du commandant en chef était laissé en blanc. Pour obtenir la signature ro^^ale, le nouveau président du conseil eut encore à soutenir une lutte. Le rétablissement de la garde nationale surtout inspirait au souverain une profonde répugnance. De guerre lasse, il se décida pourtant à signer.

Le duc de Mortemart demanda un cheval. On le lui refusa, un ordre du Dauphin interdisant de

laisser sortir aucun cheval des écuries royales.

Alors il emprunta une voiture particulière, dans laquelle il partit pour Paris le vendredi 3o juillet, à six heures du matin. Des obstacles de tout genre l'arrêtèrent en chemin. Obligé de descendre de voiture, il fit à pied une partie de la route, et ne parvint à entrer dans Paris que par une brèche ouverte près de Vaugirard, dans le mur d'octroi qu'on réparait. Pendant le trajet, il s'était blessé au talon. « Je plains sincèrement un homme de courage et d'honneur, comme M. de Mortemart, a dit Chateaubriand, quand je viens à penser que la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre chargé des pouvoirs du roi

n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le talon. »

Cependant les libéraux étaient encore très incertains sur les résolutions qu'ils devaient prendre. L'un d'entre eux, M. Mauguin, a écrit : « Charles X disposait de forces encore considérables... Nous craignions une attaque. On se trompe, et l'on juge d'après les événements, quand on croit que Charles X était à bout de ressources, le 29 juillet-, la faiblesse de son caractère et l'incapacité de ses conseillers ont été pour beaucoup dans le changement de sa fortune. >> La plus grande division existait dans le camp libéral. Les uns voulaient la République, les autres l'Empire, les autres la royauté du duc d'Orléans. Il y en avait aussi beaucoup qui consentaient au maintien de Charles X avec un ministère libéral. Le 3o juillet, à six heures du matin, au moment même où M. de Mortemart partait de Saint-Cloud pour Paris, M. Laffîtte disait, dans son hôtel, à M. Alexandre de La Borde : « Les choses sont arrangées; le duc de Mortemart est président du conseil, Gérard et Périer sont ministres; j'aurais peut-être désiré autre chose, mais que voulezvous? tout paraît décidé. »

Pendant les trois journées de combat, M. Thiers ne s'était pas montré. Il reparut en scène le 3o juillet. Il avait rédigé dans la nuit un placard ainsi conçu, qui fut affiché à huit heures du matin :

« Charles X ne peut plus rentrer dans Paris; il a fait couler le sang du peuple;

« La République nous exposerait à d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe;

« Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la Révolution ;

« Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous;

« Le duc d'Orléans était à Jemmapes;

« Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc d'Orléans peut seul les porter encore ;

« Le duc d'Orléans s'est prononcé; il accepte la Charte comme nous l'avons toujours voulue et entendue ;

« C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne. »

A midi et demi, un certain nombre de députés libéraux se réunissaient au Palais-Bourbon dans le local habituel des délibérations de la Chambre. M. Laffîtte, arrivé en chaise à porteurs, présidait. « Douze ou quinze heures auparavant, a dit M. de Vaulabelle, ils auraient accepté le duc de Bordeaux et la régence de sa mère; le matin, la royauté de ce jeune prince, ayant le duc d'Orléans pour régent, aurait été accueillie avec acclamations. » A midi, l'on songeait à un changement de dynastie. Cependant les députés consentirent à attendre le duc de Mortemart; mais le duc ne venait pas. Remplissant loyalement, mais à

contre-cœur, sa mission, accablé par la fatigue, dévoré par la fièvre, estropié par sa chute du matin au point qu'il lui fallait l'appui de deux personnes pour se tenir debout, il ne parut pas au Palais-Bourbon. On le vit au Luxembourg, où s'étaient réunis un certain nombre de pairs, mais il ne put rien y faire d'utile. Il se contenta d'envoyer le comte de Sussy au Palais-Bourbon, puis à l'Hôtel de Ville, pour y porter les nouvelles ordonnances. Cette démarche ne produisit aucun résultat; malgré l'ardente opposition des républicains de l'Hôtel de Ville, les chances de la cause orléaniste augmentaient d'heure en heure.

Que faisait en ce moment l'homme qui allait devenir roi.? Il se tenait caché, depuis le mardi 27 juillet, au Raincy, au milieu d'un bois, dans la loge d'un garde de ses forêts. Sa famille connaissait seule le lieu de sa retraite. A tous ceux qui le demandaient ses serviteurs faisaient invariablement la même réponse : « Monseigneur est absent, et nous ne savons pas où il est. » Dans la matinée du 3o juillet, M. Thiers se rendit à Neuilly. Il n'y trouva pas le prince, mais il eut une longue conversation avec la duchesse d'Orléans et M"^*^ Adélaïde. Il en retira la conviction que le duc finirait par accepter la couronne, et, revenu dans la journée à Paris, il contribua plus que personne à décider les députés libéraux, réunis au Palais-Bourbon, à prier le duc d'Orléans de venir à Paris pour y exercer les fonctions de

lieutenant général du royaume et y arborer le drapeau tricolore.

Après le départ de M. Thiers, la duchesse d'Orléans avait envoyé son chevalier d'honneur, le comte Anatole de Montesquiou, au Raincy, pour engager le duc à sortir de sa retraite. Le prince hésita longtemps. Plusieurs fois, il donna l'ordre du départ, plusieurs fois il le rétracta. Chateaubriand a dit : « Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans, Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant: il alla d'abord assez vite; mais, quand il regarda en arrière, il vit la calèche de Son Altesse Royale s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de Montesquiou revient en hâte, implore la future Majesté, qui courait se cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante dignité de l'épiscopat; le serviteur fidèle obtint une dernière et malheureuse victoire. Le soir du 3o, la députation des douze membres de la Chambre des députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince, lui envoya un message à Neuilly, Louis- Philippe reçut ce message à la grille du parc, le lut aux flambeaux, et se mit à l'instant en route pour Paris, accompagné de MM. de Berthois, Haymès et Oudart. Il portait à sa boutonnière une cocarde tricolore; il allait enlever une vieille couronne au garde-meuble. »

Nous venons de voir ce qui s'était passé à

Paris et à Neuilly dans la journée du vendredi 3o juillet. Examinons maintenant la physionomie du château de Saint-Cloud pendant la même journée.

Charles X, confiant dans le succès de la mission du duc de Mortemart, se flattait encore que la crise n'aurait pour résultat qu'un changement de ministère, mais les courtisans commençaient à penser qu'elle allait aboutir à une révolution. Des nouvelles fausses et contradictoires circulaient; tantôt on croyait tout sauvé, tantôt on croyait tout perdu. Les ambitieux se disaient : — De quel côté va souffler le vent? — et ne songeaient qu'à leurs intérêts personnels. Chacun avait l'instinct que cette cour, la veille encore si majestueuse, allait se disloquer. Ceux qui avaient le plus flatté Charles X étaient ceux qui devaient être les premiers à le renier. Peu à peu, la marée montante des palinodies et des apostasies allait tout envahir. Mais, dans cette journée du 3o juillet — la dernière passée par le vieux monarque à Saint-Cloud — la cause royale ne semblait pas encore absolument désespérée. Beaucoup de courtisans pensaient que Charles X abdiquerait peut-être, mais qu'en tout cas les intérêts de son petit-fils ne péricliteraient point : ceux-là adressaient déjà à la duchesse de Berry les hommages et les protestations d'un dévouement intéressé.

Dès le matin, le duc de Raguse alla voir les troupes de la garde pour leur donner confiance

et pourvoir, autant que possible, à leurs approvisionnements de vivres; mais une chose le contraria beaucoup : déjà la solde se trouvait en retard, et une gratification, ordonnée par le roi, n'avait été payée qu'en partie. Dans la journée, il y eut un certain nombre de désertions ; la confusion et le désordre commençaient à se mettre partout. La garde royale était mécontente du duc de Raguse. Elle contenait beaucoup d'anciens officiers et soldats de l'Empire, qui ne lui avaient jamais pardonné la défection d'Essonnes et trouvaient équivoque sa conduite pendant les trois dernières journées. « Les troupes, exténuées, a dit Chateaubriand, ne causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques ; passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes, diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes commencèrent. Les proclamations de la Commune de Paris étaient colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient les gestes de quelques bourgeois mutinés et qu'il n'y avait point de révolution, ils laissaient tout aller : le doigt de Dieu se voit dans tout cela. » La famille royale était déjà divisée. Le duc

d'Angoulême et la duchesse de Berry n'approuvaient point la politique du roi. Dans la journée, le Dauphin, s'entretenant avec le duc de Raguse, blâma Charles X d'avoir promis de retirer les ordonnances et de faire un nouveau ministère. — Mais quels sont ses moyens? lui dit le maréchal. — N'importe, répliqua le prince, il vaut mieux périr que de reculer. — Mais périr c'est la fin de tout; c'est quand on ne peut pas faire autre chose, et il y a des ressources si on veut en faire usage. — Les électeurs ont fait une impertinence au roi en renvoyant les députés qui avaient voté l'Adresse. — Peut-être n'est-ce ni poli, ni aimable pour le roi; mais, quand on est occupé de la défense de ses droits, on n'en est pas aux politesses, et le pays s'est défendu, dans cette circonstance, avec les armes que la Charte lui a données. Le prince termina ainsi l'entretien. — - Enfin, le roi est le maître, mais je suis loin d'approuver ce qu'il a fait. Et là-dessus il congédia le maréchal.

Le prince de Polignac et les autres anciens ministres, encore si entourés et si flattés la veille, étaient déjà abandonnés. On les rendait responsables de tous les malheurs actuels, de tous ceux qui se produiraient encore. Mécontents des autres et d'eux-mêmes, ils erraient comme des ombres dans les salons et les jardins.

Quant à la duchesse de Berry, elle gémissait toujours de l'inaction à laquelle le roi la réduisait

l60 LA DUCHESSE DE BERRY

depuis le commencement de la semaine. Pendant les trois jours de combat, elle n'avait cessé de se dire intérieurement : Comment ! tandis que tant de braves gens affrontent la mort pour défendre la cause de mon fils, je ne suis pas au milieu d'eux pour les remercier, les encourager et partager leurs périls ! En regardant des hauteurs de Saint-Cloud, Paris, la ville géante couchée à l'horizon, elle était comme un vaillant soldat qui, de loin, assisterait à la bataille et serait, malgré son ardeur, empêché d'accourir à la voix du canon. Les détonations d'artillerie, le bruit de la fusillade, loin d'intimider la courageuse princesse, l'excitaient ; des instincts d'amazone exaltaient son âme intrépide. Il lui fallait tout le respect qu'elle portait au vieux roi pour l'empêcher de partir malgré lui ou d'éclater en récriminations. Qui sait? Si la courageuse mère^ tenant son fils à la main, était venue suivie du duc de Mortemart annoncer à la population parisienne que les Ordonnances étaient révoquées et qu'un ministère libéral arrivait au pouvoir, la monarchie légitime aurait peut-être été sauvée. Mais Charles X, qui restait maître absolu dans sa famille, avait formellement défendu à la duchesse de Berry, comme au Dauphin, de s'éloigner du château de Saint-Cloud. Il s'était dit que si lui, le vieux pilote habitué à tant d'orages, ne pouvait résister à la tempête actuelle, une toute jeune femme sans expérience n'en aurait certainement pas la

force. Il craignait, d'ailleurs, qu'une fois à Paris la princesse n'y servît d'otage à la Révolution. De pareilles inquiétudes s'expliquaient. Le roi n'était-il pas le beau-frère de Marie-Antoinette, le frère de M"^^ Elisabeth? Mais le souvenir des femmes sacrifiées par la Révolution n'ébranlait pas la duchesse de Berry. Plus le danger était grand, plus la digne fille de Henri IV désirait le braver. Quand la lutte armée eut pris lin, la princesse sentit s'accroître encore dans son cœur le regret de n'y avoir pas été mêlée ; la vue des armes, des uniformes ranimait son ardeur martiale. Les troupes la savaient courageuse, et ne l'enveloppaient pas dans les critiques qu'elles adressaient au roi, qui aurait dû être aux Tuileries pendant la lutte, au lieu de rester à Saint- Cloud. Si Charles X avait déjà beaucoup perdu de son prestige, la dut:hesse de Berry conservait encore tout le sien.

Autant la situation de la monarchie était sombre, autant le ciel était lumineux. Un éblouissant soleil, versant sur des scènes lamentables des torrents de lumière, semblait, par la splendeur de ses rayons, insulter aux douleurs de la race de Louis XIV. Nature méridionale, la duchesse de Berry, loin de se laisser accabler par la température de ces chaudes journées de juillet, y puisait un surcroît d'énergie et d'exaltation.

A ce moment, où tant de défections se préparaient et où la trahison commençait à se glisser

autour du château de Saint-Cloud, les enfants de Taimable princesse avaient encore le don de charmer et d'attendrir par leur grâce et par leur innocence. Les soldats, après tant d'heures de privations et de fatigues, de dangers et de souffrances, oubliaient tous leurs maux lorsque les deux enfants leur témoignaient de l'intérêt. Des blessés étaient dans la cour. Ils manquaient de pain. Le fils et la fille de la duchesse de Berry, qui allaient se mettre à table, voulurent les nourrir avec leur propre dîner. « J'approuvai ce bon sentiment, a dit la duchesse de Gontaut, je les aidai même. Jamais je n'oublierai la physionomie animée, intelligente et l'élan de cœur de Monseigneur quand, s'emparant d'un immense gigot, il descendit en toute hâte. Mademoiselle le suivit, chargée aussi de ce qu'elle avait pu atteindre. Arrivés près des soldats, ces admirables petits princes s'écrièrent : — Prenez, mes amis, c'est notre dîner. Prenez tout, même les plats. Je les laissai faire, ils furent comblés de bénédictions. » En remontant les escaliers du château, la gouvernante rencontra le prince de Polignac, toujours calme, qui lui dit : « Donnez-moi à dîner. — Il n'y a plus de dîner ici, répondit-elle. Les princes ont tout distribué aux malheureux qui, dans la cour, meurent de faim. » M. de Polignac reprit alors tranquillement : « Eh bien ! allons dîner chez M. de Cossé. » Se dirigeant vers l'appartement de ce dernier, il trouva dans les cor-

ridors du château les gens des princes qui se lamentaient, car on répondait à toutes leurs demandes : « Tout était épuisé : il n'y a plus d'argent; il n'y a plus de vivres. »

La journée continuait ainsi dans des alternatives d'espérance et de découragement. Les messagers que le duc de Mortemart avait envoyés à Saint-Cloud ne pouvaient y parvenir, leur marche ayant été interceptée par les insurgés en armes. Charles X ne savait donc rien de ce qui se passait à Paris : on aurait dit qu'il en était à cent lieues.

Vers le soir, le duc de Raguse vit le roi, et l'engagea à partir sans X'etard avec toutes les troupes pour s'éloigner de Paris, dont l'atmosphère lui serait funeste, et à se rendre, sans s'arrêter, sur la Loire, à Blois, par exemple. Charles X parla de Tours et ajouta : « En tout cas, il faut attendre les effets du voyage de Mortemart. » Le maréchal répondit que le silence du duc depuis le matin devait laisser peu d'espoir sur l'issue de ses démarches; en s'éloignant promptement on conserverait, pensait-il, la fidélité des troupes. Si le roi rapportait officiellement les Ordonnances, s'il convoquait tout de suite les Chambres dans une ville du centre, s'il appelait près de lui le corps diplomatique. Sa Majesté, par la fermeté et la dignité de son attitude, frapperait d'illégalité tout ce qui se ferait à Paris. La conversation en resta là et le maréchal se retira.

Peu de temps après, — à six heures du soir, — il eut un entretien avec le général Tromelin, qui arrivait à pied de Paris. En route, le général s'était croisé avec des déserteurs, et il annonçait comme imminente une attaque des insurgés sur Saint-Cloud. Le maréchal, alarmé par ces nouvelles, se décida, pour remédier au silence que le Dauphin avait gardé vis-à-vis de la troupe, à adresser cet ordre du jour à la garde, sur laquelle se^bornait alors son commandement.

« Soldats, vous venez, dans ces jours de combats, de donner des preuvee de courage et de dévouement. Le roi est content de vous. Des récompenses vont être accordées. Les Ordonnances sont rapportées. M. le duc de Mortemart, nommé premier ministre, va assurer la pacification. C'est le moment de serrer vos rangs autour du trône que vous avez si vaillamment défendu, et de rester près de vos drapeaux. Le maréchal, major général de la garde :

Duc de Raguse. »

Le maréchal ne prit pas même le temps de soumettre au Dauphin cet ordre du jour, afin qu'il pût être lu dans les bivouacs avant l'appel du soir. Mais il se rendit auprès de Charles X vers neuf heures, voulant lui demander ses ordres pour le lendemain et lui annoncer ce qu'il venait de faire. Le roi dit alors au maréchal :

« Vous avez tort, il ne faut jamais parler politique aux troupes.

— Cela est vrai quand tout est en ordre; mais, quand tout se découd, il faut bien chercher à maintenir. La politique est forcément dans l'esprit des soldats. Ce ne sont pas des automates; il faut parler à leur intelligence, à leur honneur, à leurs intérêts.

— L'avez-vous dit à mon fils.?

— Non, sire. Le temps pressait; je ne me suis adressé qu'à la garde, et je me réservais d'en donner connaissance à Monseigneur en venant à l'ordre chez Votre Majesté.

— Vous avez eu tort. Courez chez lui pour le lui apprendre.

Le maréchal quitte Charles X, et se rend dans l'appartement du Dauphin. Depuis le commencement de la semaine, ce prince est exaspéré. Il lui a fallu toute son obéissance de sujet, tout son dévouement à son père, à son roi, pour ne pas manifester son indignation. Furieux d'avoir été, lui aussi, retenu à Saint-Cloud, au lieu de combattre à Paris, il aurait mille fois préféré la mort aux humiliations que subissait la royauté. Les idées libérales, les atermoiements, les hésitations du duc de Raguse l'ont révolté. Il en est venu à s'associer aux rancunes des vieux soldats de Napoléon, ceux qui appelaient une trahison, une ragiisade. Il a longtemps cherché à dissimuler sa fureur. Il ne le peut plus. Elle éclate.

l66 LA DUCHESSE DE BERRY

Laissons le maréchal lui-même raconter cette scène lamentable :

c( M. le Dauphin était entré chez le roi au moment où j'en sortais, mais par une autre porte. Je ne le rencontrai donc pas, mais je ne l'attendis pas longtemps. Deux minutes étaient à peine écoulées, et il arriva avec un air égaré. En passant devant moi, il me dit avec un air furieux : — Entrez !

(( A peine dans son salon, il me prend à la gorge, en s' écriant : — Traître ! misérable traître ! vous vous avisez de faire un ordre du jour sans ma permission!

« A cette attaque subite, je le saisis par les épaules et le repousse loin de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes : « — Rendez-moi votre épée!

« — On peut me l'arracher, mais je ne la rendrai jamais!

« Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper et s'écrie : — Gardes du corps, à moi! Saisissez ce traître, et emmenez-le!

« Dire la sensation que j'éprouvai dans cet horrible moment est chose impossible. Un sentiment d'horreur, d'indignation, de mépris, me domina. Mais je m'arrête, car j'aurai cessé de vivre quand ces Mémoires paraîtront. Le récit des faits sera, pour la postérité, ma seule vengeance. Je fus enveloppé par six gardes du corps et conduit ainsi dans mon logement. Les six

gardes du corps restèrent dans ma chambre, où je fus retenu prisonnier. »

Dans des temps ordinaires, le maréchal ZVlarmont aurait été un modèle de dévouement, de discipline, d'honneur. Aux époques troublées où il vécut, dans ces moments de crises suprêmes dont le plus grand malheur est l'incertitude sur le droit et le devoir, il se trouva au-dessous de son rôle en voulant être habile, alors qu'il aurait dû se borner à rester héroïque. Une sorte de fatalité le poursuivit; sa destinée fut de perdre tour à tour la cause du drapeau tricolore et celle du drapeau blanc. Il ne fut pas moins funeste à Charles X qu'à Napoléon, et cependant il aimait sincèrement les deux souverains. C'était un homme de cœur, un militaire d'une grande bravoure et d'une haute intelligence. On comprend qu'il dut souiîrir quand le Dauphin lui adressa les mêmes reproches que l'empereur. Etait-il donc condamné par un sort cruel à subir des accusations identiques sous deux régimes si opposés, et le nom de traître devait-il le suivre partout comme un stigmate indélébile?

(( Je cherchais la cause d'une semblable folie, a-t-il ajouté en parlant de la conduite du Dauphin. Une susceptibilité exagérée, surexcitée par les malheurs du moment, et la faiblesse naturelle de ses organes sont les motifs auxquels il faut s'arrêter pour chasser le soupçon d'un calcul odieux par lequel il m'eût signalé à l'opinion

l68 LA DUCHESSE DE BERRY

publique comme la cause véritable de la catastrophe. Cette idée me vint cependant à l'esprit, et je crus fermement à ma fin prochaine; mais, je puis le dire avec orgueil, je n'en fus pas agité, tant les autres sentiments dont j'étais animé avaient envahi toutes mes facultés. »

Au bout d'une demi-heure, le duc de Luxembourg, capitaine des gardes de service, arriva, accompagné de tous les officiers supérieurs des gardes du corps, et rapporta au maréchal son épée, en lui annonçant qu'il était mandé par le roi. Le maréchal se rendit tout de suite près de Charles X, qui lui dit :

— Vous avez mal fait de publier un ordre du jour sans le soumettre à mon fils; mais je conviens qu'il a été trop vif. Allez chez lui. Convenez de votre tort, il reconnaîtra le sien.

— Trop vif, sire! Est-ce ainsi qu'on traite un homme d'honneur.? Voir M. le Dauphin? Jamais! Un mur d'airain est désormais entre lui et 'moi. Voilà donc le prix de tant de sacrifices, la récompense de tant de dévouement! Sire, mes sentiments pour vous ne sont pas équivoques ; mais votre fils me fait horreur!

— Allons, mon cher maréchal, calmez-vous; n'ajoutez pas à tous nos malheurs celui de vous séparer de nous.

Charles X prononça ces dernières paroles du ton le plus touchant; puis, attirant le maréchal par les deux mains et l'entourant de ses bras, il

le conduisit jusqu'au seuil de son cabinet, dont la porte avait été laissée ouverte, sans doute avec intention, pour que tous les officiers de service fussent témoins de la réparation accordée. Puis le roi chargea le duc de Guiche de conduire le duc de Raguse près du Dauphin.

Revenons au récit du maréchal : « Une fois seul avec le duc de Guiche, ma fureur me reprit, et j'ajoutai avec une énergie dont je ne pourrais jamais donner la mesure : « Fasse le ciel que la « France ne tombe jamais dans les mains d'un pareil homme! » Après un quart d'heure de débats, et dans la triste circonstance où nous étions, je vis bien la nécessité de me résoudre à obéir. J'allai chez M. le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manière la plus solennelle :

« — Monseigneur, x'est par l'ordre exprès du roi que je viens près de vous et que je reconnais avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans votre assentiment.

« Il attendit un moment, et me répondit :

— Puisque vous reconnaissez votre tort, je reconnais que j'ai été un peu vif.

« Je ne répondis rien, et il ajouta : — Au surplus, j'en ai été puni, car je me suis blessé avec votre épée. Et il me montra la coupure qu'il s'était faite à la main. Je lui repartis vivement :

— Elle n'avait pas été destinée à faire couler votre sang, mais à le défendre.

TO

lyO LA DUCHESSE DE BERRY

« — Allons, me dit-il, n'y pensons plus, et embrassons-nous.

« Il m'embrassa avec difficulté, car assurément je ne pliai pas les reins pour me rapprocher de sa taille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je fis une profonde révérence sans le regarder, et je m'en fus chez moi. »

Cet incident pénible et douloureux marquait la dernière soirée que Charles X et sa cour passèrent à Saint-Gloud. Aucun message du duc de Mortemart n'arrivait au château, et le roi, de plus en plus inquiet, était dans une incertitude complète sur ce qui avait pu se passer pendant la journée à Paris. Il finit par charger le général comte Arthur de La Bourdonnaye, gentilhomme de la Chambre et député du centre droit, d'aller à la recherche du duc, afin de rapporter des nouvelles positives, et, en attendant que M. de La Bourdonnaye piit être de retour, il se coucha.

Charles X dormait pour la dernière fois au château de Saint-Cloud. Son sommeil ne devait pas y être long. Le vieux roi commençait à peine à se reposer après tant d'émotions et d'inquiétudes, lorsque le bTuit se répandit que des insurgés, rassemblés entre Auteuil et Boulogne,^ profiteraient de la nuit pour surprendre le château. La nouvelle était fausse, mais les courtisans passaient toujours d'un excès de confiance à un excès de découragement, et plus les rumeurs étaient alarmantes, plus ils les croyaient vraisemblables. On effraya la duchesse de Berry, en lui persuadant que ses enfants étaient en danger. Autant la princesse aurait voulu combattre la Révolution face à face, en plein jour, autant il lui répugnait d'être surprise pendant la nuit et emprisonnée sans combat. Elle suppUa donc le

Dauphin d'entraîner le roi hors de Saint-Cloud. D'abord, le Dauphin refusa de troubler le sommeil de son père; mais la princesse finit par l'y décider. On réveilla le roi. « Qu'y a-t-il.? » s'écria Charles X. On lui répondit : « Sire , Monsieur le Dauphin fait prier Votre Majesté de partir pour Versailles. » Affaibli et découragé, le souverain ne fit pas d'objection. Il se leva, et s'apprêta à partir. Il chargea le maréchal Marmont de prendre le commandement des quatre compagnies de gardes du corps, qui allaient lui servir d'escorte, et fit avancer dans la cour du château des voitures pour lui, pour sa belle-fille et pour ses petits-enfants.

Ecoutons le récit d'un témoin oculaire, M. Théodore Anne, garde du corps de la compagnie de Noailles : « Nous étions, dit-il, depuis huit heures du soir couchés près de nos chevaux et la bride dans le bras, lorsqu'à deux heures du matin, le 3i juillet, les maréchaux des logis vinrent nous prescrire de brider, de sortir et de montera cheval sans bruit, le roi "allant quitter Saint-Cloud. Cet ordre, auquel nous nous attendions depuis longtemps, ne nous surprit pas; nous l'exécutâmes sur-le-champ, et nous fumes nous mettre en bataille par numéro de compagnie derrière le château, en face de l'Orangerie, la droite appu3^ée à la route de Ville-d'Avray, la gauche à l'entrée du parc du côté du château. A trois heures et demie du matin, les voitures de

la cour parurent; le roi était dans la dernière. A la portière de gauche se tenait le maréchal Marmont, à cheval. Le plus grand silence régna pendant toute la route. Chacun était en proie à ses réflexions. Ce roi, naguère entouré de courtisans à gros gages, et réduit maintenant à l'escorte de quelques soldats fidèles à leur serment et à leur devoir; ce jeune prince que l'on saluait la veille encore du titre d'héritier de la belle couronne de France; cette jeune princesse, ange de grâce et de bonté, et auprès d'eux leur mère, être angélique, adoré, dont le passage en France n'a été marqué que par les bienfaits qu'elle y a répandus, tout ce malheur qui frappait une auguste famille trompée, trahie, mais innocente du mal qui a été fait, tout cela, dis-je, serrait le cœur et ne laissait de place qu'aux plus tristes pensées. » .

En passant par Ville-d'Avray, on s'aperçut que les habitants , pour flatter la Révolution , avaient déjà effacé de leurs enseignes les mots qui pouvaient les faire accuser de sentiments royalistes. Un marchand de vin, A la chasse royale, avait biffé le mot royale. Un autre, dont l'enseigne était Au garde à pied, l'avait également dissimulée.

En route, le roi monta à cheval, La duchesse de Gontaut, qui était dans la même voiture que Mademoiselle, a écrit : « Je vis une main s'appuyer sur la portière de mon côté; je m'avançai, le jour

commençait à poindre, je rencontrai les yeux du roi tristes, mais point abattus. Il ne me dit rien, et en silence il continuait à escorter les voitures de ses petits-enfants, tout ce qui lui restait de précieux sur la terre. En quittant Saint-Cloud, la cour et ses grandeurs, je n'avais point soupiré, mais je pleurais en voyant les traits tristes et résignés du roi. »

On marchait au pas et en silence. Le marquis de Vérac, gouverneur de Versailles, se présenta devant Charles X à la butte de Picardie, et l'avertit que la place d'armes était encombrée de gardes nationaux ayant déjà arboré la cocarde tricolore et tenant des propos hostiles. Le roi ordonna alors de diriger la marche vers le Grand- Trianon. En y arrivant, à six heures du matin, on descendit dans le grand salon de marbre où, par le soleil levant, chacun se reconnut. M"^^ la duchesse de Berry était en habit de cheval, de petits pistolets à la ceinture. Le roi lui demanda pourquoi. « Pour défendre mes enfants, répondit-elle, dans le cas où l'on parviendrait jusqu'à eux. » Sa Majesté lui frappa amicalement sur l'épaule, et sourit.

Charles X était ému en revo3^ant, dans de si douloureuses circonstances , les poétiques endroits qui lui rappelaient les souvenirs les plus doux de son enfance et de sa jeunesse. Le Grand-Trianon se compose seulement d'un rez-de-chausée, mais ses proportions sont d'une harmonieuse élé-

gance, et tout le prestige de Louis XIV y vit encore. En arrivant à ce gracieux palais par l'avenue qui le précède, Charles X jeta à droite un regard sur le Petit-Trianon , situé à quelques pas, et s'attendrit, en évoquant l'image de son infortunée belle-sœur, qui avait été comme la déesse de ce petit temple.

C'est là où le souverain fugitif aurait voulu méditer et se recueillir. Mais les cruelles exigences de la destinée ne lui en laissaient pas le loisir. Il réunit ses anciens ministres au Grand-Trianon dans un dernier conseil. Il y fut question d'appeler à Tours les grands corps de l'Etat, d'y convoquer les Chambres pour le i5 aoijt et de prendre des mesures militaires pour intercepter les communications entre Paris et les départements. On prépara des projets d'ordonnances, de proclamations, de circulaires. Les ministres s'imaginaient peut-être qu'ils allaient recommencer la lutte contre la révolution.

L'arrivée du Dauphin dissipa les illusions dernières. Ce prince, au lieu de suivre Charles X, quand le roi quittait Saint-Cloud , avait voulu y rester quelque temps encore avec les troupes, peut-être dans l'espoir d'un retour favorable de la fortune. « C'était une mesure impolitique et peu militaire, a dit le maréchal Marmont. Provoquer une espèce d'action au moment où il fallait éviter jusqu'à la plus légère apparence de combat, c'était donner un prétexte à la désor-

ganisation, au désordre, et, en quelque sorte, vouloir les faire naître.

« Les trente-six heures écoulées depuis l'évacuation de Paris, continue le maréchal, avaient donné le temps aux esprits de fermenter, aux iniiuences d'agir, aux exemples de séduire. Il fallait se retirer à petites journées, en pourvoyant à tous les besoins des troupes, et une fois arrivé assez loin pour être hors de l'influence de Paris, s'occuper à changer leur esprit et à retremper leur moral; mais la pensée de cette nécessité ne vint pas à M. le Dauphin... Au lieu de cela, il voulut se retirer en se battant, ce qui est toujours, même à la guerre, un pis-aller, et il eut le triste sort de se faire battre par les seuls habitants de Sèvres. »

L'entrée du pont, du côté de ce village, était occupée par un bataillon et les lanciers de la garde commandés par le duc d'Esclignac. Les insurgés, placés à l'autre extrémité du pont, tentèrent de forcer le passage. Le Dauphin, s'avançant vers eux, les engagea à ne point commencer la lutte. Ils lui répondirent par une vive fusillade. Le duc d'Esclignac fut grièvement blessé. Les troupes faiblirent. Il y eut des défections. Tout ce que put faire le prince fut de concentrer sa petite armée, et d'aller avec elle rejoindre Charles X. Un peu avant midi, il quitta Saint- Cloud, suivi d'une dizaine de pièces d'artillerie et de douze mille hommes environ.

Pendant tout le trajet de Saint-Cloud à Trianon, le Dauphin rencontra dans la population de tous les villages qu'il traversait des dispositions notoirement hostiles. L'incident du pont de Sèvres l'avait vivement impressionné; il n'était plus sûr de ses troupes. La ville de Versailles s'agitait.

Le prince arriva, entre une heure et deux, au Grand-Trianon. Sa première parole fut pour conseiller à son père de se diriger vers Rambouillet. Charles X suivit ce conseil. On fît entendre aux anciens ministres que désormais ils devaient se retirer, et on leur remit, avec quelques subsides, des passeports en blanc. Ils voulaient cependant prendre place dans les voitures de la suite de leur maître-, mais, au moment où ils se préparaient à y monter, l'un d'eux, M. Gapelle, qui venait de voir le roi, leur apprit que le souverain regrettait de ne pouvoir les emmener, parce que leur présence auprès de lui pourrait nuire à un arrangement avec les chefs du mouvement parisien : « Je les remercie de leurs services, avait ajouté Charles X, ils doivent maintenant songer à leur siàreté. »

La duchesse de Berry partit la première avec ses enfants, par la route ordinaire de Rambouillet. Le roi, prenant à cheval un autre chemin, devait la rejoindre après avoir gagné la plaine et franchi la ligne des bois qui pouvaient servir d'embuscade aux tirailleurs des insurgés.

lyS LA DUCHESSE DE BERRY

La princesse avait déjà quitté depuis quelque temps Trianon. Comme s'il eût eu le pressentiment que jamais il ne devait revoir ce palais de plaisance, témoin des jours heureux de sa vie, le vieux roi ne pouvait se décider à partir. Il jetait un regard mélancolique sur les beaux ombrages qui avaient abrité son enfance et celle de ses deux frères, ces ombrages témoins des jeux que Victor Hugo a chantés :

Beaux enfants qu'on berce et qu'on flatte, Tout surpris, vous si purs, si doux, Que des vieux en robe écarlate Viennent vous parler à genoux!

Quand les sévères Malesherbes Ont relevé leurs fronts superbes, Vous courez jouer dans les herbes, Sans savoir que tout doit finir, Et que votre race qui sombre Porte à ses deux bouts couverts d'ombre Ravaillac dans le passé sombre, Robespierre dans l'avenir!...

Que l'aîné, peu crédule à la vie, à la gloire, Au peuple ivre d'amour, sache, d'une nuit noire. D'avance emplir son cœur de courage pourvu. Qu'il rêve un ciel de pluie, un tombereau qui roule Et là-bas, tout au fond, au-dessus de la foule Quelque étrange échafaud dans la brume entrevu.

Frères par la naissance et par le malheur frères. Les deux autres fuiront, battus des vents contraires ; Le règne de Louis, roi de quelques bannis. Commence dans l'exil, celui de Charles y tombe. L'un n'aura pas de sacre, et l'autre pas de tombe. A l'un Reims doit manquer, à l'autre Saint-Denis.

Ce n'était pas sans un cruel serrement de cœur que le frère de Louis XVJ, le beau-frère de Marie-Antoinette, disait adieu aux Trianons. Les officiers de sa maison étaient impatients de le voir s'éloigner. L'un d'eux lui dit : « Le roi oublie qu'il veut partir. — Ah! oui, » répondit Charles X. Alors le vieux monarque traversa les appartements à pas lents et comptés. Arrivé sur le perron, il jeta tristement les yeux autour de lui, monta à cheval et s'éloigna sans prononcer une seule parole.

Lorsque vous visiterez le Grand-Trianon, lecteur, songez à la journée du 3i juillet i83o. Arrêtez-vous dans le vestibule aux colonnes de marbre, qui est à ce palais ce que la galerie des Glaces est au château de Versailles. C'est là que se trouvaient réunis les derniers courtisans du roi qui partait pour l^xil. Les souvenirs des divers régimes, depuis Louis XIV jusqu'à nos jours, sont confondus dans ce majestueux vestibule. On y voit maintenant un beau groupe de marbre offert à Timpératrice Eugénie par les dames milanaises au lendemain de la bataille de Magenta; il représente la ville de Milan sous la forme d'une femme qui a des chaînes brisées à ses pieds, et qui embrasse une autre femme : la souveraine de la France. C'est là que s'est tenu le conseil de guerre qui a jugé le maréchal Bazaine. On aurait dû, selon nous, choisir un autre cadre pour les débats de ce procès douloureux, dont

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M. Thiers avait voulu épargner le spectacle à la patrie vaincue.

Que de tristesses sont liées à cette riante demeure! C'est au Grand-Trianon que Napoléon P"" vint chercher un refuge à sa mélancolie, le jour où fut prononcé son divorce avec l'impératrice Joséphine, ce qui porta malheur à l'empereur et à l'Empire. C'est le Grand-Trianon qui fut la première station de la fuite du roi Charles X, et, comme par une sorte de peine du talion, ce fut dans le même palais que s'arrêta un instant, le 24 février 1848, Louis-Philippe s'enfuyant de Paris pour toujours.

La visite des palais célèbres est la meilleure leçon d'histoire et de philosophie. En dehors du Grand-Trianon, à droite de l'esplanade qui précède le palais, le long de la courte avenue qui conduit au Petit-Trianon, se trouve la salle des voitures où sont réunis les carrosses de gala qui rappellent les plus grandes splendeurs de la Royauté et de l'Empire. De toutes ces voitures magnifiques, dont la vue évoque le souvenir des éblouissants cortèges, des entrées triomphales, des pompes et des solennités resplendissantes, de ces voitures d'or aux panneaux armoriés, aux glaces sans tain, à l'aspect féerique, la plus belle, la plus majestueuse, celle qui domine toutes les autres par sa richesse et par ses proportions, c'est sans contredit la voiture du sacre de Charles X. Cette voiture merveilleuse est celle

TRIANON loi

qui, sous le règne de Napoléon III, servit pour le baptême du prince impérial. On se contenta de peindre, à la place des armes du roi, celles de l'empereur. Ces dernières y figurent encore. Mais que sont devenus les lis? Que sont devenus les aigles?

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l'arrivée a RAMBOUILLET

Charles X était parti à cheval du Grand-Trianon, le samedi 3i juillet i83o, à deux heures et demie de l'après-midi. Il se tenait tantôt en avant, tantôt au milieu de ses gardes du corps. Le maréchal duc deRaguseet quelques officiers l'entouraient. En passant devant Saint-Cyr, on vit, rangés en bataille, leur colonel en tête, les débris des gendarmes à pied et à cheval qui avaient survécu aux sanglants combats de la capitale. Le colonel de Foucault et les gendarmes crièrent : (( Vive le roi! » Le cortège continua sa marche. Charles X rejoignit en route la duchesse de Berry. Un peu avant Rambouillet, on fit une halte. La compagnie de Noailles, qui marchait derrière les voitures des princes, reçut l'ordre de les dépasser lorsqu'on se remit en mouvement. « Quand nous arrivâmes à la hauteur de celle de

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Madame, a dit M. Théodore Anne, Son Altesse Royale, qui avait pris le costume d'homme et qui était avec ses enfants, se plaça sur le marchepied pour nous v^oir défiler : elle, nous saluait affectueusement et semblait nous remercier de l'appui que, dans ce triste moment, nous prêtions tant à elle qu'à ses enfants, dont elle s'occupait avec une si touchante sollicitude. Cette bonne princesse, contre laquelle nulle plainte ne peut s'élever, et qui faisait tout le bien que la modicité de son revenu lui permettait d'accomplir, emportera tous mes regrets. »

Lorsque Charles X était venu passer la journée du 26 juillet à Rambouillet pour y chasser dans sa forêt favorite et y chercher l'oubli de ses préoccupations politiques, — c'était, on s'en souvient, le jour où avaient paru les Ordonnances, — il ne se doutait guère qu'il y retournerait avant la fin de la semaine dans des conditions bien différentes. Ce n'était plus un roi puissant, venant se distraire au milieu de quelques courtisans. C'était un fugitif reculant devant l'insurrection et sentant sa couronne vaciller sur sa tête.

Il était nuit. On n'attendait pas le souverain. La réception se ressentit des événements. Point d'acclamations, point de fanfares, point de flambeaux. La lune seule éclairait la vieille tour où mourut François P''. A dix heures du soir, le carrosse ro3^al entrait silencieusement dans la cour du château où Napoléon, fuyant de la Malmai-

son, était venu, lui aussi, passer la première nuit de son exil éternel. Le roi descendit tristement de voiture. Il s'arrêta sur le premier palier, pour y donner le bras à AP'"' la duchesse de Berry. Arrivé dans le principal salon ^ — cette pièce qui a trois grandes fenêtres en forme d'arcades, et qu'on appelle la salle du Bal, — il y trouva les autorités de la ville, prévenues depuis quelques instants seulement de son approche, et qui n'avaient eu le temps de faire aucuns préparatifs. « Eh ! bien, monsieur Delorme, dit-il au maire, vos habitants sont-ils toujours sages? — Oui, sire. — Ah ! pourquoi n'en est-il pas ainsi partout? » Il adressa quelques mots à d'autres personnes, et, revenant au maire : « Vous dites donc que vos habitants sont sages ? — Sire, je réponds d'eux comme de moi-même. » On amena au roi le duc de Bordeaux et sa sœur, qu'on allait coucher au premier étage. Il les embrassa, en pleurant; puis, tirant sa montre: « Dix heures seulement, dit-il; je croyais qu'il était plus tard. » Et il se retira dans sa chambre.

« — Du pain, du pain! s'écria alors le duc de Raguse, en parlant aux autorités. Du pain pour ces messieurs qui n'ont rien pris de toute la journée ! Du pain pour les troupes d'escorte qui n'ont rien mangé depuis vingt-quatre heures ! »

Le dénûment était tel que la famille royale elle-même en souffrit. Ecoutons la duchesse de Gontaut. « La probabilité .de l'arrivée du roi

n'a3'ant point été prévue, le château était complètement fermé ; aucune provision, aucun secours à espérer. Je fis ouvrir un petit appartement où j'établis Mademoiselle fatiguée; je la couchai-, mais elle avait faim. J'envo3^ai à la ville. « Rien! rien ! » fut la réponse que l'on m'apporta. Les troupes arrivées avant nous avaient tout épuisé. Ma pauvre petite princesse me dit avec tristesse qu'elle ne pouvait dormir tant elle avait faim. Je fus à la cuisine, à l'office ; partout, pas même un œuf, qui m'eût alors paru une grande ressource; j'en aurais pleuré de chagrin. Je remontai près d'elle, espérant la trouver endormie ; elle m'attendait. Recherchant partout dans la chambre, je trouvai un vieux morceau de pain oublié sur une commode, probablement depuis longtemps, car il était bien dur; elle s'en saisit, fit des efforts pour le rompre, parvint avec peine à le briser en deux et, m'en remettant la moitié, elle me dit avec une voix touchante et dont je n'oublierai jamais l'expression : « — Qu'il ne puisse jamais être dit que je n'ai pas partagé avec vous mon dernier morceau de pain ; mangez-le, le voilà. »

Emue à ce souvenir, la duchesse de Gontaut ajoute : « Chrère adorable princesse ! après avoir dévoré la malheureuse miette de pain qu'elle avait conservée pour elle, elle s'endormit paisible dans mes bras. Je passai près d'elle une triste nuit. Je regrettais le passé, je craignais l'avenir; mais,

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avec le jour, mon courage revint et ne m'abandonna jamais. »

- Charles X avait une grande prédilection pour Rambouillet. Il se souvenait d'y avoir passé bien des heures agréables dans sa jeunesse, quand le château appartenait au vertueux duc de Penthièvre, puis à Louis XVI, qui en fît l'acquisition en 1778. Il pouvait y évoquer des images radieuses : la princesse de Lamballe et la reine Marie-Antoinette. Il y voyait encore, dans les jardins, le pavillon des coquillages, que le duc de Penthièvre fit construire pour sa bru, la princesse de Lamballe, et la laiterie que la reine avait établie comme au Petit-Trianon. Aucunes chasses ne plaisaient plus à Charles X que celles de Rambouillet. Ce n'était pas sans émotion qu'il se retrouvait dans cette résidence où il allait passer de si cruels moments.

Bizarre caprice du sort! ce sont les séjours de plaisance qui deviennent pour les Bourbons, comme pour les Bonaparte, des stations de calvaire et des étapes de catastrophes. Les deux d^masties rivales ont des itinéraires communs d'humiliations et d'exils, et les palais témoins de leurs joies finissent par n'abriter que leurs douleurs.

La duchesse de Berry allait se trouver, au château de Rambouillet, dans la même position que l'impératrice Marie-Louise. La femme de l'empereur y avait séjourné depuis le i3 jus-

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qu'au 23 avril 1814, avec son fils dépossédé, comme le duc de Bordeaux allait l'être. C'est là qu'elle avait eu, avec son père, une pénible et décourageante entrevue. C'est là que le jeune aiglon, comme dit le poète, était devenu le prisonnier de l'Autriche-, c'est de là qu'il était parti pour Vienne, où le duc de Bordeaux devait aller, lui aussi. L'analogie sera frappante entre Napoléon II, fantôme d'empereur, et Henri V, fantôme de roi.

Ne remarque-t-on pas une grande similitude entre le voyage de Napoléon pour Rochefort et celui de Charles X pour Cherbourg ? C'est d'un lieu de plaisance, la Malmaison, que part l'empereur; c'est d'un lieu de plaisance, le Trianon, que part le roi. Tous deux s'arrêtent en route à Rambouillet; tous deux y arrivent à la même heure, dix heures du soir ; tous deux y ont le même état d'esprit, les mêmes arrière-pensées de résistance, les mêmes perplexités, les mêmes angoisses. Tous deux, enfin, ne tardent pas à s'y sentir vaincus par une fatalité inexorable.

Le départ de la Malmaison le 29 juin 181 5, futil moins triste que celui du Grand-Trianon le 3i juillet i83o ? Lisons le récit du général Beker, cité par la marquise de Blocqueville dans son bel ouvrage sur son père, le maréchal Davout, prince d'Eckmûhl, et nous serons de plus en plus frappés par l'analogie des deux situations : « Le trajet s'effectua dans le plus grand silence jus-

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qu'au château de Rambouillet, où primitivement on ne devait pas descendre, mais où, soit par fatigue, soit dansl'espoird'un changementde fortune, l'empereur voulut s'arrêter vers dix heures du soir. Le souper se passa tristement; aucune parole ne fut échangée ; le grand maréchal comte Bertrand avait recommandé de n'adresser aucune question, de se tenir dans une grande réserve et de ne pas provoquer d'explications sur les événements consommés. Mais chacun était trop pénétré de ce sentiment de haute convenance pour vouloir troubler par quelques réflexions le respect dû à une si haute infortune.

(■( Après le souper, l'empereur se^ retira dans sa chambre à coucher, où il resta seul enfermé avec le général Bertrand. On ne savait pas qu'il eût l'intention de passer la nuit à Rambouillet, et l'on fut étonné quand le grand maréchal vint annoncer que Sa Majesté, très fatiguée, s'était mise au lit et ne continuerait le voyage que dans la matinée du lendemain. Les généraux Savary, Beker et Rovigo s'installèrent alors dans le salon jusqu'à ce qu'il plût à l'empereur de transmettre ses ordres.

« La nuit s'écoula dans cette attente; on croyait toujours que des nouvelles moins sinistres viendraient relever les espérances et ouvrir les chances d'un sort moins rigoureux. Ne recevant aucun avis favorable. Napoléon se résolut au départ, et, le 3o juin i8i5, à onze heures du

matin, on se remit en route dans le même ordre que la veille. »

Au moment où l'empereur était à Rambouillet, il restait encore, malgré quelques milliers de déserteurs, une masse organisée de soixante-dix mille hommes aguerris, ne demandant qu'à combattre pour repousser l'ennemi qui s'était témérairement avancé sur Saint-Germain et sur Versailles. A Charles X aussi il restait un noyau d'armée avec laquelle il aurait pu chasser les Parisiens qui marchèrent en désordre contre Rambouillet le 3 aoiit. Mais le roi, comme l'empereur, se sentait condamné par la fortune. Peut-on lui reprocher ses hésitations, lorsqu'on se rappelle qu'un homme de fer, un monarque inflexible, un géant des batailles comme Napoléon hésita, lui aussi? Quand le vent du malheur souffle sur les souverains, les plus forts deviennent faibles, les plus résolus indécis. Les perplexités de Napoléon lors de ses abdications à Fontainebleau et à rEl3^sée ne furent pas moins vives que celles de Charles X, lors de son abdication à Rambouillet, et le roi, se dirigeant vers Cherbourg, où il s'embarquera sur un navire américain, nous fera plus d'une fois songer à l'empereur, se rendant à Rochefort, où il s'embarqua sur un navire anglais.

Les personnes qui s'intéressent à l'histoire de Charles X feront bien d'aller visiter le château de Rambouillet.

A l'extérieur du château rien n'est changé. Il

n'a pas des proportions grandioses; mais ses deux façades présentent un aspect pittoresque : celle du côté de la cour, avec les deux tours féodales, la grande et la petite, dont elle est flanquée à droite et à gauche; celle du côté du jardin avec son petit escalier de fer en spirale et son balcon tournant, avec sa vue sur la pièce d'eau et sur les magnifiques ombrages. En revanche, l'intérieur est l'image de la solitude et du délabrement; les pièces, bien qu'intactes, ne contiennent plus un seul meuble. Pendant la guerre franco-allemande, Rambouillet fut occupé par les Prussiens. Le château, dont ils avaient fait une ambulance, fut, après leur départ, nettoyé de fond en comble. En 1871, l'État le loua pour douze ans au duc de la Trémoille. Le maître d'hôtel du duc habitait, dans la grande tour, une toute petite chambre à une seule fenêtre, où François P"" rendit le dernier soupir. Rien déplus modeste que cette pièce, soutenue au milieu par une grosse poutre, et dont l'étroite alcôve renfermait le lit où mourut si misérablement le plus artiste de tous les souverains, le monarque du camp du Drap-d'Or, le roi sacré chevalier par Bayard, le vainqueur de Marignan, le père des lettres, l'hôte radieux des palais de Fontainebleau et de Chambord. Le bail de 1871 ne fut pas renouvelé en i883. Le duc de la Trémoille fît naturellement retirer les meubles qu'il avait mis dans le château, et qui ne furent pas remplacés.

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