L'éleclion eut Heu le mercredi iO février
présent, triste réalité qui pèse sur le voyageur, Tarrache sans cesse à ses souvenirs ; cette Grèce désolée, remplie d'agas et de pachas, ne peut plus môme faire un contraste avec la Grèce de Léonidas ; elle en est trop loin, le passage est trop heurté. L'esprit ne peut sauter tout à coup des Thermopyles aux vexations des pachas de Morée. Gela fait mal, mais ce mal est inévitable. Je serai impatiente de savoir votre opinion de ce livre dans lequel au reste le talent de l'auteur se montre dans tout son éclat ; mais, ce qui s'y montre plus que tout, c'est son caractère. Vous le trouverez là dans la bonhomie du coin de son feu, peut-ôlre trop simple quelquefois. Mais il est ainsi : c'est un être supérieur, et l'âme et le cœur d'un enfant.
Ah! quel bavardage! Vous voyez comme je suis pressée. J'écris en courant, mais je ne veux pas laisser partir encore ce courrier sans vous parler de ma reconnaissance de votre aimable envoi, et du plaisir que m'a fait cette comédie. En avez-vous fait d'autres ? A présent que la glace est brisée, j'espère que vous m'avouerez toutes vos occupations en ce genre. Écrivez-moi, chère Rosalie. Vos lettres sont si aimables, elles vous ressemblent, et c'est un grand mérite. Mandez-moi si vous avez assez de crédit sur votre cousin,M. BenjaminjGonstant, pourmeprocurerla lecture de son roman. On m'en a parlé, je sais qu'il est à Paris en manuscrit, et j'ai une envie extrême de le lire. Je ne le garderai que le nombre d'heures qu'il voudra fixer; je ne le prêterai point, et je serai d'une discrétion à toute épreuve. Bonjour, chère et aimable Rosalie. Gonservez-moi votre amitié qui m'est si chère. Ah! que vous avez tort de dire du mal des illusions, qui est ce qui nourrit cette amitié à laquelle vous voulez bien attacher du prix. Si nous nous étions vues deux ans au lieu de deux mois, vous connaîtriez tous mes défauts et vous ne m'aimeriez plus du tout.
Mes filles vous remercient mille fois de leurs jolis sacs, elles sont bien fières que vous ayez pensé à elles.
Ussé. i7 mai [1811].
Vous recevrez, aimable Rosalie, ce que vous avez eu la bonté de désirer depuis longtemps : une petite vue d'Ussé, assez mal faite, mais qui pourtant donne un peu l'idée du lieu. J'y ai joint V Itinéraire, et je vous demande mille pardons d'avoir oublié d'envoyer chercher la commission de M. Bernardin de Saint-Pierre ; mais la laine ne s'est faite qu'après mon départ, le dessin n'était pas prêt, et j'étais si assiégée de monde et d'affaires, si inquiète de la position de notre ami [Ghateaubriand], que je n'étais capable de
penser à rien. C'est le jour môme de mon départ que l'Institut a rejeté son discours : je ne suis partie qu'après la séance, et bien agitée de cette affaire. Il est à présent à la campagne et fort occupé de son jardin et de ses arbres. Vous me manderez votre avis de Vltinéraire, qui a passé six semaines dans mon armoire, attendant toujours ce mauvais petit dessin. C'est lui qu'il faut accuser de tous mes retards, et vous aurez bien raison de trouver qu'il n'en valait pas la peine.
Me voici dans ma retraite pour bien longtemps. Je n'ose penser à la quantité de mois qui vont s'écouler avant que je revoie mes amis. Je trouve qu'en vieillissant le monde devient bien plus nécessaire. Dans la jeunesse, tout plaît ; on a une vivacité de cœur, une abondance de pensées et d'illusions qui pare et qui peuple la solitude ; car ce n'est guère ce qu'on y trouve qui plaît, c'est ce qu'on y apporte, et, dans l'âge mûr, ce sont de tristes réflexions, des rôves évanouis et tout le fâcheux attirail de la vieillesse. Je n'en suis pas encore là tout à fait, mais j'entrevois ce but, et j'aime à m'en distraire par la société et la conversation.
Je ne vous dirai donc rien de la nature que j'ai retrouvée à Ussé dans toute sa parure ; il me faudrait pour me toucher aujourd'hui vos belles montagnes et votre beau lac ; je suis insensible à tout le reste.
J'ai bien peur d'avoir été indiscrète en vous pariant du roman de M. Benjamin. Dites-moi donc seulement s'il sera imprimé et si nous le lirons. Donnez-moi de vos nouvelles, aimable Rosalie, — vous m'avez gâtée autrefois, mais vous vous êtes lassée de m'aimer. Pour moi, je ne changerai jamais, et le tendre attachement que vous m'avez inspiré ne finira plus.
Mille compliments à M*"* de Charrière. Mais ne m'a-t-on pas cent fois oubliée à Lausanne? Avec quelle confiance vais-je offrir là mon souvenir ! Il n'y a que vous au monde qui puissiez conserver intércH à cet oiseau de passage qui vous a visitée quelques instants.
Madame de la Tour du Pin à Madame de Duras.
Bruxelles, le 7 septembre 1811.
11 y a des siècles que je ne vous ai écrit, chère amie, et vous auriez bien raison de me gronder, si vous méjugiez digne de votre indignation; mais je vois que vous n'êtes pas môme assez en colère pour vous fâcher et m'écrire une de ces lettres ah irato
que j'aime tant. J'en conclus que vous ne vous souciez guère que je vous écrive ou que je ne vous écrive pas ; et cela me pique d'autant plus que vous écrivez sans cesse à Pauline*. Gela est bien, ma chère, elle n'a pas autre chose à faire que de vous écrire, et c'est une charité que de lui fournir une occasion de s'occuper; car la pauvre femme ne sait que faire de sa vie. D'ailleurs, elle vous plaît plus que moi parce qu'elle vous cajole et qu'elle s'étudie à ne vous dire que de ces gentilles petites choses du monde qui flattent l'amour-propre, et moi, avec ma grosse raison, avec mon amitié toute nue, je n'ai pas plus la prétention de plaire que je n'en ai les moyens ; je me rends justice, je ne suis pas aimable, et tout le monde ne s'accommode pas de manger tous les jours un bon morceau de roast beef; on aime mieux les friandises. M™* de Bérenger vous parle de tout ce qui vous intéresse, de tout ce que vous connaissez Tune et l'autre, de tout ce que vous avez vu l'hiver passé à Paris et de tout ce que vous y verrez l'hiver prochain. Tous ces sujets ne sont pas de mon ressort : étrangère au monde par ma situation, les humains qui passent ici devant mes yeux sont comme une lanterne magique que j'ai oubliée aussitôt que je l'ai vue. L'histoire de ma matinée est toujours la même ; les réflexions de Cécile sur l'histoire et celles de Charlotte sur la physique de Brisson ne vous intéresseraient guère ; que si je vous parlais de nos tristes affaires, j]affligerais votre cœur sans m'apporter aucun soulagement : celles de la préfecture ne vous touchent point, quoiqu'elles soient ici notre majeure occupation. Que d'idées décourageantes pour écrire souvent ! Je n'ai pas assez de confiance en moi pour croire que je puisse vous amuser et je craindrais que votre amitié ne fût pas à l'épreuve de quelques lettres fastidieuses. Tous les jours je me retire davantage au dedans de moi-même et je finirai mes jours à la Trappe. Ce n'est pas que je sois misanthrope, mais je vois une quantité de gens dont je ne me soucie pas, et cela me dégoûte des humains. J'ai pourtant de quoi aimer la vie et surtout mon intérieur; mes filles sont vraiment charmantes, je vous le dis sans façons. Charlotte est une aimable personne, raisonnable, posée, formée comme à vingt ans. Je puis tout lui dire, depuis le plus léger détail de mon ménage jusqu'aux choses les plus importantes; elle a, de la jeunesse, ce qu'il en faut pour animer la vie, mais il n'y a pas de plaisir qu'elle préfère à celui d'être avec moi et sa sœur ; quand son père est à la Comédie, où il va quelquefois pour se délasser avec ma cousine, et que nous restons seules, elle appelle cela
i. M"» de Bérenger.
RNFANCE ET JEUNESSE 83
une bonne soirée, et je ne la démens pas assurément. Je ne néglige pas les moyens de plaire avec mes filles ; je veux qu'elles croient que ma société la plus agréable est la leur et que rien ne me plaît autant que d'être avec elles. Elles se croient nécessaires à mon bonheur, elles s'en font gloire, et cette idée est une grande source d'émulation et de bons sentiments. Malgré tout ce que j'ai dit sur la peur de vous ennuyer, voilà que je m'engage dans les détails sur mes enfants; et ce sujet est tellement inépuisable pour moi que j'écrirais quatre pages sans m'en apercevoir. La correspondance de mon cher Humbert est toujours charmante; il a un travail forcé qu'il veut allier avec la société ; cela ne lui laisse pas de temps de reste ; et cependant il m'écrit, une ou deux fois par semaine, des lettres de six ou sept pages, intéressantes et spirituelles; il avait espéré qu'on ferait une sous-préfecture d'une partie de la sienne qui est beaucoup trop grande pour ce qu'on lui donne pour ses frais de bureau, mais il craint que cela ne se fasse pas; il a un point de son arrondissement auquel on ne parvient en hiver qu'en faisant 50 lieues et il faut qu'il y aille pour faire la conscription, ce qui le ruine; il est parfaitement au fait de son administration. Je vous le souhaite dans deux ans pour préfet; mais je suis persuadée qu'il sera toujours employé en Italie à cause de la langue qu'il parle maintenant comme un homme du pays.
Avez-vous lu les Mémoires de la Margrave ? Connaissez-vous rien de comparable à l'intérieur de cette cour de Prusse ? Et comme cette amie de Voltaire, des Algarottis, écrivait comme une cuisinière! Eh bien! voilà la mesure de M"*® de Bérenger: elle a lu quatre pages de cet ouvrage, et comme elle a vu ce style d'antichambre et qu'elle craint toujours de gâter son bon goût, elle n'a pas voulu aller plus loin. Pour moi, qui ai plus de confiance dans mes bonnes manières et qui ne crains pas si facilement de les compromettre, j'ai été jusqu'au bout, et cela m'a fort amusée, malgré le style... Je lis les livres nouveaux quand M. de Lannoy est ici parce qu'il les achète tous, et les bouquins dans l'hiver... Avez-vous connu ou rencontré à Bordeaux M™* Eugène de Saluées ? Elle avait vingt-quatre ans, elle était belle comme un ange, elle était adorée de son mari, et elle vient de mourir de la poitrine ; cela est bien triste. La pauvre Élise est dans le même état, je suis sûre qu'elle n'en a pas pour un an et cela m'afflige sensiblement, — un peu plus que son père qui n'y pense pas et qui ira la voir quand elle sera morte. Adieu, ma chère amie.
Voilà toute une lettre sans vous parler de M, de Chateaubriand. Où est-il ? Que fait-il ? Pourquoi ne va-t-il pas vous voir à Ussé ? Son affaire est bien oubliée maintenant, et je vois avec plaisir
qu*on ne le tourmente plus. Je fais écrire des morceaux de Vlli^ néraire sous la dictée de Cécile : il y a de belles choses. Parlezmoi de lui. Avez-vous engagé le chevalier à aller vous voir, il est chez M"*^ de la Trémouïlle. Parlez de moi à Sidonie*. Je viens de faire le château d'Azai sur une assiette ; il est très joli ; je suis à beaucoup plus de moitié de mon ouvrage : tous mes compotiers, sucriers, etc. sont faits, et, à peu près, 40 assiettes ; j'en veux faire cent. Après quoi, je ferai quelque chose pour vous, mais si j'interrompais mon grand ouvrage, je ne saurais plus le reprendre. La vue d'Ussé que vous m'avez envoyée n'est qu'un petit coin qui ne donne pas idée de sa beauté, et la première esquisse était bien imparfaite. Est-ce que Bourgeois ne fera pas graver son dessin ? j'en prendrais une épreuve avec bien du plaisir. Adieu, je vous aime bien, malgré mes longs silences, ma sauvagerie, etc.
M*"® de Trazégnies est accouchée ce matin... d'une lille! Elle voulait un garçon. On ne l'aimera guère, la pauvre petite. Elle en a une, qui est un vrai bijou et une autre, rachitique et imbécile.
Gomme j'avais déjà fermé ma lettre, je reçois la vôtre, chère amie, où vous me grondez. Vous voyez que je m'y attendais. Votre petite lettre est bien aimable et me donnerait la confiance de vous dire tous mes ragots, et vous vous en repentiriez. Je vous promets plus d exactitude. Envoyez-moi le château de Ghenonceau : j'en grille. Envoyez-le courrier par courrier.
Madame C, de Duras à Rosalie de Constant.
Mouchy, 24 septembre [1811].
Non, chère Rosalie, non, je ne veux pas que vous croyiez que c'est seulement la solitude qui me ramène à vous. G'estau milieu d'une société aimable et spirituelle qu'on vous désire et qu'on vous regrette. Vous seriez bien digne de celle de Mouchy et on y serait digne de vous. Il est très vrai que vous avez des rapports avec ma tante (princesse de Poix), non seulement de figure, mais d'esprit aussi, et de manières. Elle est la grâce et la bonté même ; pour le reste, sa réputation d'esprit est si bien faite que ce serait un rabâchage que d'en parler. Toute la famille a été rassemblée ici depuis un mois; nous n'avons d'étrangers que M. d'Hénin et M. de Lally, qui, je crois, ne le sont pas pour vous, et qui, pour la famille, sont d'anciens et vrais amis.