‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 9 sur 88 · vol. iSll · texte numérisé non relu

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ENFiLNGE ET JEUNESSE 79

ensemble, je crois, ma chère, que je prendrais contre vous le parti des illusions. Je suis lasse de cel esprit d'analyse qui règne aujourd'hui. En ôtant toujours, de tout ce qui n'est pas solide, ce qui ne peut pas se prouver, on dépouille les pensées de co qu'elles ont de noble, les actions, de ce qu'elles ont de généreux ; — il reste des cadavres, ou plutôt des squelettes, où Ton voit à découvert tout Thomme, les vilains motifs qui le font agir et les tristes calculs de l'intérêt et de la vanité. Gawlons nos illusions ; on n'est réellement malheureux que quand on les a toutes perdues. J'espère que je les conserverai tant que je vivrai ; elles sont dangereuses peut-être, mais elles ne corrompent point le cœur, elles ne le dessèchent pas comme la triste vérité ; elles rendent crédule, sans doute ; on est trompé, mais, pourvu qu'on le soit toute sa vie, n estrce pas tout ce qu'il faut ? Si l'amitié, si les nobles sentiments, si l'élévation de l'àme, si les généreux désintéressements sont des illusions, je veux les garder. Je n'entreprendrai pas de déterminer ce qui est réel dans le songe de la vie ; — tout sera songe, si vous voulez, mais tout sera doux et consolant.

Voilà que je bavarde avec vous comme si nous étions à herboriser sur les bords du Léman.

Je ne suis pourtant pas en train de causer; je suis tourmentée à l'excès des affaires de M. de Chateaubriand, qui va probablement être de l'Institut, honneur dont il ne se soucie guère et dont se soucient encore moins messieurs de l'Académie. Ce sont do ces bizarreries du temps*.

Il a été charmé des vers de M. Manuel; il me charge de lui en faire parvenir ses remercîments. J'ai été très contente des extraits de ce journal. M. de Chateaubriand les a lus avec beaucoup de plaisir; il ne les connaissait point. Il s'occupe depuis longtemps beaucoup plus de son jardin que de sa renommée. Tout ceci l'excède; il est ennuyé au dernier point des gens de lettres, et il n'aspire qu'au repos.

Vous aurez dans quinze jours son Itinéraire. Je suis touchée de le voir si attendu, si loué, si prôné d'avance. Il est rare qu'un ouvrage justifie de grandes espérances. L'imagination va toujours si loin, et les noms d'Athènes, de Sparte, d'Argos l'éveillent si facilement... Malheureusement, M. de Chateaubriand n'a vu dans la triste Morée que des fleuves sans eau, des ruines à peine reconnaissablés, de malheureux habitants qui ont perdu jusqu'à la moindre trace du génie de leurs ancêtres, qui ignorent le nom de la Grèce et qui ne savent pas qu'ils habitent les ruines de Lacédémone ! Tout cela, loin d'offrir des tableaux agréables, resserre l'àme ; le

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