‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 13 sur 88 · Les Lettres de 3f"« du Deffand · texte numérisé non relu

Les Lettres de 3f"« du Deffand

que Ton voudrait avoir pour gendre. Si j'avais senti à 20 ans, pour un homme, ce que je sens pour lui, j'en aurais été effrayée à juste titre ; le cœur me bat avec force quand il entre dans la chambre. J*épie tous ses mouvemens, et je suis plus habile que lui à démêler ce qu'il éprouve. Enfin, chère amie, j'ai un désir très vif de cette union, mais je n'ai encore que des espérances si vagues que je n'ose m'y fier : il ne pourrait mieux faire pour son bonheur, je le dis sans orgueil, ou avec orgueil, puisqu'on dit que j*en ai. Adieu, je vous aime de toute mon âme.

Madame C. de Duras à Rosalie de Constant.

Ussé, 12 mars [1812].

Ma chère Rosalie, je n'abuserai plus d'un généreux pardon, et puisque vous aimez mes tristes lettres, je les rendrai plus fréquentes. J'aime les vôtres, j'aime votre esprit et surtout votre cœur, et quand vous me parlez d'amitié, je ne puis m'empôcher d'y croire ; mais un tel sentiment ressemble si peu à ce qu'on voit dans le monde qu'il faut le juger, l'apprécier avec des règles particulières. L'habitude du monde décourage de ces liens qui sortent de la ligne commune ; on a été si souvent trompé, si l'on n'a été le trompeur ; on a tant donné sans recevoir, qu'à la fin, lorsque la jeunesse est finie, on se promet de conserver ce que Ton a et de renoncer à la chimère de trouver un cœur qui réponde au vôtre. Si quelque chose paraît ensuite réaliser ce rêve, on a presque peur de se livrer à la séduction et de se préparer à souffrir, car peut-on aimer sans souffrir, et a-t-on jamais été longtemps content de ce que l'on aime ? J'ai passé bien des années de ma vie à pleurer, et cela m'a fait tant de mal d'aimer qu'il faut me pardonner de craindre de mettre encore mon bonheur à la discrétion d'un autre. Cependant je suis heureuse, j'ai bien des amis, — de la façon dont le monde l'entend ; — j'en ai d'intimes, sur lesquels je compte comme sur moi-même ; mais ces amitiés sont éprouvées par beaucoup d'années et par une longue habitude. On me connaît, on sait mes défauts, on m'en gronde, et vous, ma chère Rosalie, vous voulez toujours que je sois parfaite. Quelle sorte de lien pouvons-nous donc établir entre nous ? Je n'en sais rien. Je suis bien aise que vous m'aimiez, que vous vous souveniez encore de moi, mais je m'en étonne. Savez-vous pourquoi ? C'est qu'il me semble que moi seule au monde étais capable d'une pareille folie. Laissons tout cela. Nous nous retrouverons peut-

être quelque jour; peut-être perdrai-je, peut-ôtre gagncrai-je à cette réunion... écrivons-nous en attendant. On se connaît peutêtre par lettres. Mes amis disent que mon âme est à jour, vous l'avez peut-être vue ainsi, et c'est pourquoi vous voulez m'aimer. Il faut vous laisser faire, chère Rosalie, mais ne disons pas notre secret, car on se moquerait de nous.

Je serai charmée de rendre service à ce jeune homme qui aime tant M. de Chateaubriand et auquel vous vous intéressez. J'ai l'espérance de pouvoir le placer; mais, avant tout, il faut savoir s'il est catholique et pieux, et s'il aurait la recommandation du curé de Genève que nous considérons beaucoup. Répondez-moi là-dessus en détail; je voudrais aussi savoir son âge et, à peu près, son caractère, pour pouvoir répondre si Ton me questionne. Vous savez que, quand il est question de confier ses enfants, on ne se contente pas d'un examen superliciel.

Nous apprenons donc l'astronomie. C'est une étude charmante. Voilà où je comprends l'enthousiasme et la rêverie : ces mondes inconnus, ces univers sans bornes comme nos pensées, dans quels vastes champs de réflexions cette vue ne nous jette-t-elle pas ? Mais avez- vous éprouvé ce même genre de sensations sur vos belles montagnes ? Pour moi, j'ai lu souvent dans les voyageurs le récit des émotions qu'ils éprouvaient à l'aspect des belles scènes de la nature, — la mienne n'a jamais été que d'une sorte : celle qu'on ressent en admirant un beau tableau de Salvator ou du Poussin ; mais cette rêverie, ce sentiment profond de l'existence d'un Dieu et de son rapport avec notre àme, je ne l'ai jamais senti qu'en regardant le ciel semé d'étoiles — ou, quelquefois, dans mes longs pèlerinages, lorsque la mer ballottait notre vaisseau.

Cet été aussi, un homme qui était ici, m'expliquait quelquesunes des constellations. Nous avions la même occupation, chère Rosalie. Sans nous le dire, nous nous occupions des mêmes objets.

Que lisez-vous de nouveau ? Je vous recommande les lettres de M™* duDeffand ; indépendamment de l'intérêt qu'on peut prendre au temps ou aux personnes qu'elle peint, le caractère de cette femme est, par lui-même, d'un grand intérêt. C'est une énigme pour bien des gens qui ne comprennent pas qu'on dise de soimême plus de mal qu'il n'y en a à dire, qu'on se plaigne sans cesse de ne pouvoir rien aimer à quelqu'un qu'on aime de la plus parfaite amitié qu'il y ait au monde ; on est déchaîné contre elle ; on répète qu'elle est sèche, égoïste, méchante. Elle n'est, suivant moi, que malheureuse. Son extrême pénétration la fait lire jusqu'au fond des cœurs. Quelle illusion peut-il rester quand

on possède ce triste don ? Mais ce qui fait qu'on déteste cette pauvre du Deffand, c'est qu'elle parle de ce qu'elle voit et qu'elle révèle ces secrets que les hommes sout convenus entre eux de garder comme des secrets de famille.

Je suis curieuse de savoir ce que vous penserez de ce livre. Au reste, l'étrange corruption qui attaquait tout, dans ce temps-là, ne s'y trouve que trop sentie. Rien de noble, rien d'élevé ne satisfait l'âme de M™* du Deffand ; si au-dessus de son siècle par l'esprit et par le goût, elle est assez à son niveau par le cœur. Cependant elle aime ; et je crois qu'elle ne peut être approuvée et jugée que par des êtres sensibles. N'est-ce pas un mérite ?

Parlez-moi donc de votre pauvre voisine [M"*^ de Staël]. Je m'y intéresse. J'espère que vous n'êtes pas brouillée avec elle. C'est une personne dont je suis tentée d'excuser les erreurs et que, plus que jamais, je voudrais connaître.

Quelle dispersion de ses amis ! Adrien m'a écrit, aujourd'hui. Sa vie devient sérieuse. Math|^ieuJ est parti, ou va partir, pour Toulouse.

On est bien triste de la guerre. M. de Ch^ateaubriand] est à sa petite vallée avec sa femme. Quoiqu'il veuille me flatter d'un vdyage à Ussé, je n'espère pas le voir avant le mois d'août.

Adrien viendra ici ce printemps.

Et votre cousin ? Et son roman ? Qu'en laites-vous ? J'ai toujours la même envie de le voir. Ne l'imprimera-t-il jamais ? Il me semble que c'est ma seule ressource.

J'ai relu votre jolie comédie. Avez-vous écrit autre chose? Dites-le-moi. Je voudrais lire un roman de vous. Je n'en lis plus de personne. Horace me dit sans cesse : il faut mourir, mais je n'apprends point cette leçon.

Adieu, ma chère Rosalie, distribuez mes compliments autour de vous. C'est vous qui êtes cause qu'on pense encore à moi à Lausanne. La bonne baronne d'Holka vit-elle encore ?

Ussé, 25 avril [18i2].

Vous vouiez, chère Rosalie, que je vous parle de moi, des personnes que je vois, des lieux qiie j'habite. Votre aimable intérêt veut me suivre dans mes occupations habituelles, dans mes peines et dans mes plaisirs... Mais avez-vous pensé à la quantité d'ennuyeux détails que vous vous obligez à lire ? Avez-vous pensé que mes lettres ressembleraient aux romans de Richàrdson, si

je me mettais à vous raconter les noms, les caractères de mes amis, leurs goûts, leurs défauts et cette multitude de petits riens dont se compose la vie journalière ?...

Pour obéir cependant à un de vos commandements, je vous envoie le plan de ma maison. Vous voyez bien dans le coin cette pièce carrée ? C'est ma bibliothèque. C'est de là que je vous écris. Voici quatre fenêtres, la vue de l'une enfile la jolie rivière d'Indre et tous ses détours et les coteaux qui la bordent ; celle qui lui est opposée a la vue de la futaie et d'immenses prairies jusqu'à la Loire. Des deux autres fenêtres on voit les campagnes jusqu'à la Loire et quelques châteaux sur les coteaux au delà, mais qu'estce que des vues sans montagnes ? Un coin de votre beau lac, des rochers du Valais, vaut mieux mille fois que ces horizons plats, et que ces petits coteaux monotones qui terminent sans grâce une éternelle plaine. Le mérite de la vue d'Ussé, c'est le mouvement. Dès que le vent tourne à l'ouest, la Loire est couverte de bateaux, il y en a des files de trente et quarante qui vont tous à voile, mais ce ne sont pas ces petites voiles triangulaires du lac de Genève ; ce sont de grandes voiles carrées ; les bateaux sont plats et sans aucune grâce ; — ils mènent du sel qui arrive à Paris par le canal d'Orléans.

Pour revenir à ma bibliothèque, il y a trois côtés de livres ; elle contient à présent un peu plus de deux mille volumes ; j'ai de la place pour trois mille, je l'augmente tous les ans. C'est ma retraite chérie. J'ai un grand bureau dans le milieu qui est bien dans le plus beau désordre que vous puissiez imaginer : des livres entassés les uns sur les autres, une traduction d'Horace, une lettre commencée, d'autres reçues; Pascal, Shakespeare et le Mémoire de la cuisine.

Vous le voulez, chère Rosalie, vous saurez mes défauts : c'est une querelle perpétuelle avec M. de Duras que le désordre de mon bureau. Voilà déjà que vous savez les secrets de mon ménage. Mes filles travaillent dans leur cabinet tout près de moi. Chacune a par écrit le devoir qu'elle doit faire. Cela change à peu près tous les trois mois suivant les saisons et les progrès qu'elles ont faits. Félicie, qui a treize ans et demi, est très avancée pour son âge. Elle sait fort bien l'anglais et le parle depuis son enfance ; elle lit Alfieri en italien, fort couramment, et le traduit en ce moment ; elle joue du piano et dessine de façon à me faire espérer qu'elle aura un véritable talent pour les deux arts, puisqu'elle est encore si jeune et qu'ayant passé toutes les difiicultés, elle a encore cinq ou six années d'études devant elle. Son caractère est adorable, elle est chérie de tout ce qui l'approche. Son esprit a une justesse qui n'appartient qu'à elle. Elle saisit dans

'instant ce qu'on veut lui montrer et elle y trouve des rapports qu'on n'avait pas vus soi-même. Enfin, ma chère Rosalie, puisqu'il faut vous tout dire, elle est jolie comme un ange, sa taille est charmante, elle est bonne, pieuse, charitable, sans orgueil, simple et naturelle ; enfin, enfin, je ne puis assez faire l'éloge de celte excellente enfant qui fait le charme et le bonheur de ma vie.

Clara est encore dans l'enfance quoiqu'elle ait douze ans et demi. La nature s'est développée chez elle d'une manière étonnante. Elle est presque grande comme moi, mais, avec cette stature de femme, elle joue encore à la poupée et ne peut se fixer à rien. Elle sait bien l'anglais, passablement l'italien. Elle a une voix charmante, — ce que n'a pas sa sœur, — et, quand la raison lui viendra, j'espère que nous en ferons quelque chose. Du reste, elle est bonne enfant au dernier point ; elle adore sa sœur, qui le lui rend bien ; elle est gaie, naturelle, taquine; elle a beaucoup de dispositions à bien jouer la comédie. Elle a eu de grands succès l'été dernier dans la « Curieuse, la Rosière et la Colombe ». Quand elle rit à gorge déployée et qu'elle montre toutes ses belles dents blanches, elle est agréable, mais j'ai peur que si elle ne grandit pas encore beaucoup, elle ne soit trop forte. Elle est très fraîche, et, avec la plus belle peau du monde, elle a des cheveux d'un noird'ébène.

Quant à mes voisins, j'en vois fort peu, mais j'aime beaucoup ceux que je vois. L'un est cet homme à systèmes dont je vous ai parlé, il se nomme M. Joannis. Il a été deux fois aux Indes et en Amérique ; il est plein d'esprit, je vous conterai de temps à autre ses folies.

Nous avons d'autres voisins encore qui sont aussi des gens à tête exaltée, — des magnétiseurs; — c'est la famille de Chasteau[?] Puységur^ Je ne crois pas à leur magnétisme, mais je les aime tendrement. Ils ont une petite terre à une lieue d'ici, le père est raort depuis deux ans. Nous l'avons beaucoup regretté. Il reste la mère, le fils, la belle-fille et puis les enfants de M. de Fleury que M"*® de'Chasteau a adoptés et son beau-fils.

Ah ! mon Dieu ! Que tout cela vous ennuie ! Où me suis-je embarquée de vous parler de gens que vous n'avez jamais vus et que vous ne verrez jamais, à moins que vous ne veniez à Ussé... Mais, ma chère Rosalie, cela est-il donc impossible ? Au reste, je ne sais pas si je dois le désirer; je ferais peut-être cesser le prestige, mais j'en cours la chance.

1. Jacques-Maxime-Ptiul de Ghastenet, vicomte de Puységur, 19 septembre 4755-28 septembre 1848 à Bordeaux. -- Remarié en 1810 à sa nièce Julie- Amandine de Ghastenet de Puységur, morte à Bordeaux, 29 juillet 1843.

Venez apprendre tout ce que vous voulez savoir ; vingt-quatre lieures vous en montreront plus que toutes mes écritures. Je ne sais point conter ni décrire ; il n'y a rien d'aussi ennuyeux que mes lettres ; vous étiez bien bonne de les désirer ; — elles doivent Têtre encore plus qu'à l'ordinaire en ce moment, car la contrariété que j'ai eue d'être obligée de rester ici tout l'hiver m'a rendue presque imbécile. Nous ne sommes pas dans un temps où la solitude soit soutenable. On a trop à penser et trop à dire ; les lettres ne remplacent rien parce qu'elles sont contraintes ; on s'agite dans son coin, on se tourmente, on s'inquiète. Dans le temps où nous vivons, il faut s'entourer de gens avec lesquels on puisse parler, puisque parler est enfin le seul bonheur qui nous reste.

J'attends Adrien dans huit jours ; sa femme, si elle n'est pas grosse, passera l'été avec moi ; ma belle-mère est retenue par la maladie de M™' de Chimay, son amie intime. J'aurai encore d'autres personnes. Ussé est brillant, l'été ; mais il est ennuyeux à périr, l'hiver.

Je trouve le plan de votre comédie excellent ; il prêterait à des développements de caractère nouveau, car la frivolité de la vieillesse (chose commune aujourd'hui) n'était pas connue autrefois : tous les vieillards étaient avares ou raisonnables. Nous n'avons point, sur le théâtre, ces vieillards qui cachent leurs cheveux blancs sous une perruque à la Titus ou qui portent des culottes de peau ou qui mettent leurs jambes goutteuses dans des bottes à l'anglaise. Tous les vices et tous les travers ont pris de nouvelles formes. Gela part des mêmes sources, mais cela se manifeste différemment. Ah ! que la vie est étrange ! On peut la voir de bien des façons, elle ressemble à cette montagne de la Tartarie qui paraît sous toutes les formes, suivant le lieu d'où on la regarde. La vie est de même. Tout dépend du point de vue. Pour moi, quelquefois, je m'y sens attachée par cent mille liens et quelquefois elle m'ennuie à la mort. A quoi sert-elle à la plupart des genè ? Voici un M. Robillard qui vient de se tuer parce qu'il se trouvait ennuyeux ; — voici M. de Peire qui a vécu comme un grigou et qui laisse sa fortune à des indifférents, — et des louis dans toute sa chambre, dans des théières, dans des pots, derrière des coussins et jusque dans ses pantouffles. Voilà un homme bien avancé d'avoir satisfait l'unique passion de sa vie !

Ah ! qu'elle avait raison, cette pauvre Du Deffand qui ne se consolait pas d'être née. Je ne connais dé bonheur qu'une foi vive et positive ; — tout le reste est folie, vanité et semence de larmes.

Màchète Rosalie, je suis honteuse de tous etivoyel» ce fatras.:.

ENfANCE Et JEUNESSE 101

Votre jeune homme sera très difficile à placer, étant protestant. Il ne faut plus penser à la place que j'avais en vue. 11 pourrait être professeur dans un lycée, mais, pour une éducation particulière, ce serait un grand hasard si cela se trouvait; — si ce n'est pas le père ou la mère qui craignent un protestçint, c*est une grand'mère dévote, c'est les mille et une petites considérations qui gouvernent le monde.

Adieu, ma chère Rosalie, écrivez-moi. J'aime extrêmement vos lettres. Ce gros paquet va vous ruiner, mais aussi pourquoi demandez-vous à une mère de vous parler de ses enfants ? Cela ne se fait pas en deux mots.

Irez-vous seulement dans les montagnes ? Si vous suivez ce projet, je vous demanderai quelques plantes de glaciers que désire M. Joannis, car c'est aussi un grand botaniste, il a tout un herbier de Tlle-de-France et de Madagascar.

Ussé* 7 juin i812.

Je veux causer avec vous, ma chère Rosalie. J'en ai parlé souvent, depuis six semaines, avec des gens qui vous connaissent, Adrien et Mathieu. J'ai lu des livres qui viennent de votre Suisse. Je me suis demandé ce que vous en pensiez, enfin j'ai été occupée de vous et je veux vous le dire. Non, sans doute, je ne renonce pas à vous voir dans mon vieux château, mais quand, comment entreprendrez-vous ce voyage? Vous ne m'aimez pas assez pour cela. Et moi, quand reverrai-je votre beau lac bleu qui me rappelle l'Amérique et les longs pèlerinages de ma jeunesse ?

Que dites-vous de celui que M"® de S[taël] vient d'entreprendre*? La laissera-t-on en repos où elle est allée? Elle-même ne se repentira-t-elle pas ? Les partis où l'on dispose ainsi de tout son avenir ne sont pas faits pour des personnes douées d'une imagination si mobile ; les gens communs se font partout une patrie et des amis, mais l'insuffisance de tout pour le bonheur, ce mal presque inséparable d'une imagination ardente et d'un caractère passionné, se fait mille fois plus sentir dans un exil lointain et sans espérance. 11 arrive un jour où il faut se conformer à sa situation, se soumettre à la nécessité, et l'esprit, l'imagination ne servent de rien pour cela. On se meurt de désespoir et l'on ne se résigne point. Nous verrons si dans trois ans M™* de S[taèl] s'applaudira du parti qu'elle a pris. On dira : qu'aurait-elle pu faire?

i. Madame de Staël s'échappa de Coppel le 23 mai 1812 avec tant de mystère que la police impériale n'en fut avertie que trois jours après. Elle se rendit en Angleterre en passant par la Russie et la Suisse.

J'aurais peuUélre mieux aimé aller en Amérique et me réserver le retour.

Le mien s'avance et je vais me rapprocher de vous, ma chère Rosalie. Ne croyez-vous pas que nous allons nous donner la main ? Je vais à Paris dans six semaines. Je passerai le mois de septembre à Mouchy, chez ma tante. M"* de Poix, puis le mois d'octobre à Bruxelles. Mais écrivez-moi ici; j'aurai le temps d'avoir votre réponse.

Adrien est toujours ici, avec sa famille, depuis le 15 de mai. Nous lisons. Il m'a apporté des lettres de Mûller qui me plaisent singulièrement. J'aime ce caractère bouillant dans la première jeunesse. Notre défaut aujourd'hui, c'est d'être tout le contraire : les jeunes gens ont du moins, dès quinze ans, au lieu d'avoir du trop. Ce sera le néant dans la vieillesse. MuUer se passionne souvent sans discernement, mais on se dit que le temps le réglera. Je ne lui reproche que deux choses, mais elles sont graves : Tune, d'avoir quitté l'électeur de Mayence dans sa disgrâce ; — l'autre, d'avoir pu, malgré l'indépendance de ses opinions, consentir à prendre la place où il est mort. Je hais l'inconséquence, et voilà ce qui me dégoûte de vos Allemands, de leur sensibilité niaise et de leur sot enthousiasme sans motif. Tout cet amas de faux me laisse à la glace et m'ennuie. Jo voudrais que l'enthousiasme ne fût permis qu'au génie, l'exaltation d'une bote me ferait fuir à cent lieues. Ce qui m'a mise dans cette colère, c'est un roman allemand que nous avons lu avant-hier. H s'appelle Ottilie et il est question des affinités électives. Il est de Gœthe, qui a pourtant fait Werther, Eh bien, je n'ai de ma vie rien lu de si niais, de si immoral et de si ennuyeux à la fois que ce roman. Est-ce donc qu'on aime ce fatras en Suisse et en Allemagne ? Dites-moi si Ton peut avoir chez vous une traduction de Y Histoire de Suisse de MQller ? J'ai envie de la lire et je la ferai acheter; elle ne se trouve point à Paris.

La personne qui a traduit ses lettres est certainement une femme de beaucoup d'esprit; il y a longtemps qu'une lecture ne m'a autant amusée.

Où êtes-vous? Avez- vous exécuté vos projets de voyage? Parlez-moi de vous, de vos occupations, de votre astronomie, de votre bel herbier.

Adrien me charge de le rappeler à votre souvenir. Mathieu est à Vendôme, il revient ici dans les premiers jours d'août. Que fait Monsieur votre cousin? Jamais, jamais je ne verrai son roman. Adieu donc, ma chère Rosalie... Ai-je assez babillé aujourd'hui... Mes compliments autour de vous. Saluez vos belles Alpes pour moi.

Madame de la Tour du Pin à Madame de Duras.

Bruxelles, le 27 juin 1812.

Votre dernière lettre m*a fait une peine très sensible, bien chère amie. Votre pauvre ànne y est à découvert, et j'y vois un tumulte et un bouleversement épouvantables. Que faire pour calmer tous ces soulèvements ? Et que je vous plains d'avoir une si mauvaise tête, si vive, si facile à vous tourmenter! Vous n'êtes pas contente de vous-même ; mais, chère amie, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de ne pas fouiller trop avant dans votre cœur. Laissez-le tranquille, et ne veuillez pas tout examiner, tout rechercher dans cet intérieur dont vous n'êtes pas contente ; tâchez de ne pas penser, et vous serez plus heureuse. Il n'y a presque pas de cœur qui supporte un examen journalier ; et cela n'est bien que lorsqu'on a reçu du ciel une grande force de répression et que Ton est assuré de réprimer et de détruire les mauvais désirs, les mouvemens condamnables que l'on y trouve. Mais regarder dans son cœur pour y découvrir ce qu'il faudrait détruire, et n'en pas avoir la force : cela est plutôt dangereux qu'utile; on s'accoutume à son ennemi, et, à force de le voir, on perd l'envie de le chasser. Pour vous, ma chère, vous ne devez vous occuper que de rendre votre vie agréable, de faire beaucoup d'exercice physique qui atténue la chaleur de vos facultés morales, ne vous occuper que d'études positives, jamais de romans, jamais de métaphysique surtout : étude toujours dangereuse pour les femmes. Nous ne comprenons rien h ces matières, et ce que nous croyons comprendre ne sert qu'à nous donner de nous-mêmes une opinion bien au-dessus de celle que nous devons avoir. L'histoire, la littérature, et encore, dans ce dernier genre, il faut prendre garde à ne pas lire trop de poètes ; vous voyez, ma chère, comme je rabats tout, et comme je vous refroidis : je suis sûre que je vous ennuie à la mort, mais cela m'est égal. Je voudrais vous persuader qu'il y a une quantité de choses dans la vie à côté desquelles il faut passer sans les regarder, et il n'y a personne, si raisonnable qu'elle soit, (moi par exemple) qui n'ait plusieurs fois par jour à se dire de telle ou telle pensée : chassons cette pensée-là. Pourquoi tourmenteriezvous votre vie pour une personne dont vous n'êtes pas certainement le premier objet (ce dont je suis bien aise) ? M. de G[hateaubriandj me paraît comme une coquette qui veut occuper d'elle beaucoup d hommes à la fois ; il a un petit sérail où il tâche de répandre également ses faveurs pour maintenir son empire ; mais

il se garderait bien d'y introduire quelque caractère bien fort et bien tranchant qui irait lever tous les masques à commencer par le sien. Maintenant il soigne Pauline* ; il lui écrit tous les quinze jours; cela vous met en irritation contre elle; et quoique vous soyez bonne, vous ne voudriez pas moins me faire soupçonner qu'il est très bien avec elle, et vous ne manquez pas charitablement de me donner des hints sur cela ; et qu'est-ce que cela me fait, ma chère? Je ne suis pas chargée de sa conduite ; et j'ai bien assez d'affaires de vous gouverner sans chercher à étendre ma domination ailleurs. L'opinion de votre mauvaise tète est généralement répandue ; voilà M. de Bérenger qui Ta adoptée aussi ; et je m'en impatiente souvent contre lui ; quoique je trouve qu'il a presque toujours raison, je ne le lui accorderai jamais, car c'est toujours pour le côté faible de ses amis qu'il faut être armé de toutes pièces et ne pas se laisser entamer. Je crois que vous l'aurez contrarié sur sa maison grise; il aurait bien voulu faire de moi une prosélyte de je ne sais pas quoi ; car je n'y entends rien, mais il a vu que j'étais une bonne femme qui avais juste assez d'esprit pour me conduire dans la vie et qu'il ne m'en restait pas pour ses abstractions ni pour examiner les causes de tout : il m'a laissée là; il me trouverait le matin peignant mon assiette et le soir faisant ma tapisserie. Il n'y a rien à faire à quelqu'un qui ne veut pas être dérangée. Lui a aussi une tête à l'envers, et il n'a pas assez d'esprit pour supporter le genre de pensées dans lequel il veut se tenir.

Vous ne me parlez plus de cette pauvre ennuyeuse Sidonie [marquise de Las Cases, ui supra]. Pauline m'en a dit quelque chose qui excite ma pitié ; si elle a de quoi vivre à Paris, que n'y va-t-elle ? Puisque son mari ne veut pas la recevoir et qu'il le refuse positivement, elle n'a qu'à prendre un petit appartement, vivre solitairement et modestement, elle n'a pas besoin des précautions que devraient prendre la jeunesse et la beauté ; si elle conserve des amis à Paris, son mari la considérera un peu plus parce que les mauvais caractères sont toujours prêts à accabler ceux qui sont sans appuis. On n'est pas obligé d'avoir beaucoup de fortune pour vivre supportablement à Paris, et si j'étais à sa place, j'y irais après avoir informé mon mari et en lui disant : Ce n'est pas moi qui veux me soustraire à votre autorité, mais si vous ne voulez pas que je remplisse la seule place qui me con-

i. « M«n« de Bérenger avait épousé, étant M"« de Lannois» M. le duc de Chatillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement [dans un naufrage]. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en avais grand'peur. »

{Mémoires de Af«« de Soigne.)

ENFANCE ET JEUNESSE i05

vienne dans votre maison, j'irai attendre à Paris qu'il vous plaise de me rappeler auprès de vous et vous me trouverez toujours prête à m y rendre. Tout cela sans esclandres et sans tiers ; puisqu'on lui rend sa liberté, qu'elle en use sans en abuser. Voilà ce que je crois sur sa position, tâchez de lui donner un peu de spirits si vous pouvez.

Il fait ici un temps qui dépitasses me, une pluie, un sombre ! Ah J le chien de climat; je suis sûre qu'il fait le plus beau temps du monde à Ussé ; jouissez-en, ma chère, et ne fermez pas votre cœur à toutes ces impressions douces que font naître un beau lieu, un beau soleil, des enfants que Ton aime. Mes filles vous aiment et vous embrassent ; il est vrai que Cécile aurait dû écrire à Clara, mais cela viendra un jour : elle a tant de choses à faire, elle nous chante si bien Fanciulla svenluraêa de Cimarosa, et le duo de La Griselda Verdelo sol cramo, et celui de Nasolini, fn questo foglio ingrata. Vraiment elle a du talent. Charlotte sait Titalien à merveille : elle lit Machiavel comme du français. Je les aime passionnément. Adieu, chère amie, je vous aime de toute mon âme ; et malgré toutes vos folies, prenez-moi toujours pour votre confesseur, mais je vous conjure de ne pas étaler Tétat de votre cœur et de votre tête à aucun autre : il n y a que moi à qui il faut dire ces choses -là.

Un dessin ! Un dessin !

Amions, 25jiiillot 1813.

Je suis sûre, chère amie, que vous êtes dans vos grands rugissements de ce qu'il y a des siècles que je ne vous ai écrit. J'ai été dans un de mes plus grands accès de spleen, et j'y suis encore. Le temps a sur moi un empire surprenant. Quand il pleut sans cesse, et cela depuis deux mois, je suis triste à périr ; je me mettrais dans un trou, je crois que personne au monde ne m*aime, que je suis un être oublié, rejeté sur la terre, je prie Dieu de m'ôter de semblables pensées, mais il ne m'exauce pas, et cette maladie, car c'en est une, à laquelle je préférerais la fièvre, la goutte, etc., me rend la plus malheureuse personne de la terre. Je crois entre autres choses que je vais devenir folle ou imbécile ; j'ai une oppression affreuse, le cœur me bat et j'ai la tête lourde, mes idées sont toutes brouillées, et il y a plus d'une personne à Charenton plus sage que moi. Cela, ma chère, est encore pis que vos obstructions, ou, pour mieux dire, c'est la même chose ; car je suis persuadée que j'ai aussi des obstructions.

Ce qui m'a aussi empêchée de vous écrire, c'est que votre dernière lettre était sèche et glacée, elle m'a comprimé le cœur et

j y ai vu co dont je suis menacée depuis longlemps, c'est que M. de Gh[ateaubriand; en viendra à ses fins et que vous ne m'aimerez plus. Je suis fermement persuadée que c'est une des choses du monde qu'il désire le plus, et il a bien raison ; il ne m'aime pas, et il sait bien pourquoi ; il ne se soucie pas que vous m'aimiez ; nous nous livrons combat dans votre cœur ; il est bien plus adroit que moi, mais je suis comme ma sainte Luce * ; il a beau mettre tous ses attelages pour me sortir de ma place, il ne peut y.réussir, jusqu'à présent du moins ^. Mais depuis quelque temps, vous commencez à lui donner raison, et si une fois vous cédez un peu, je suis perdue pour le moment, car quand il vous persuaderait que vous ne m*aimez plus, ne le croyez pas, chère amie. Vous allez penser que ma folie me tient de vous dire tout cela, et peut-être en est-ce un petit coin, mais au moins est-il bien certain que si je perdais votre amitié (je dis celle qui est au premier rang, car, dans cette possession-là, je veux tout ou rien), je ne sais pas ce qui me resterait. Je pense quelquefois que M. de Ch[ateaubriand] me regarde comme cette ennuyeuse fée Logistille, dans l'Arioste, qui détruisait tous les enchantemens ; il ne faudrait pas que j'allasse à la Vallée, de peur que je ne la rendisse un désert comme le jardin d'Alcine. Au reste, je rencontre ici des passions incroyables pour lui ; des femmes qui ne l'ont jamais vu et qui voudraient une relique de lui, une ligne, un mot de son écriture.

A propos de cela, j'ai été l'autre jour à la campagne dîner chez M"" de Gourtebonne : c'est une de ces femmes qui se trouvent obligées de s'ennuyer à la mort à la campagne et à qui il faut un jardin anglais : elle n'est pas bien sûre d'être du meilleur goût, et cette incertitude cruelle la jette dans des phrasesetdans des bavardages, dans des explications sans lin, c'est comme ces gens qui veulent faire leurs preuves pour entrer dans un ordre de chevalerie. Elle est dans la plus profonde admiration de ce que je puis me résoudre à habiter Amiens, et ne revient pas de sa surprise de ce que je ne laisse pas là mon mari et mes enfans pour aller à Paris. Elle parlait de vous avec une familiarité qui a failli me porter aux dernières extrémités ; comme si c'était votre amie intime, elle me disait en me parlant de vous : une femme de votre connaissance. Ah ! la sotte femme î Ses filles sont assez gentilles, mais elles se croient aussi obligées de s'ennuyer parce qu'elles sont à 25 lieues de leurs petites amies. Cécile ouvrait de grands yeux de tous ces airs. Cette chère petite est devenue ma société, mon amie, ma compagne, depuis le mariage de sa sœur; cela l'a vieillie de dix

1. Henriette Lucy de Dillon, marquise de La Tour du Pin-Gouvernet.

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