‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 14 sur 88 · Allusion à la légende de sainte Luce · texte numérisé non relu

Allusion à la légende de sainte Luce

ans; il me semble quelle en ait vingt-cinq avec tous les charmes de Tenfance ; elle est si raisonnable, si spirituelle ! Elle ne néglige rien, elle pense à tout, et ne dit jamais un mot qui ne soit juste. C'est une enfant adorable pour le caractère, pour l'esprit, pour le cœur, je ne lui sais pas un défaut, et cela me fait peur; elle est trop bien ; si vous la voyiez avec son père, vous en seriez touchée : son attention toujours constante pour tout ce qui lui plaît, Tenvie qu'elle a de le distraire, de l'amuser aussi ; aussi il en est tout à fait fou, il ne peut plus se passer d'elle. Charlotte est entin partie hier de Bruxelles pour s'acheminer vers Amiens. 11 y a trois mois qu'elle est mariée, et la voilà grosse de deux ; elle souiïre un peu, mais on m'a mandé qu'elle était fort embellie de sa grossesse ; elle a parfaitement réussi dans sa nouvelle famille, il me revient cent choses agréables sur sa conduite, son excellent maintien, ses soins pour sa belle-mère, à laquelle il n'est pas toujours très aisé de plaire, et qui est fort capricieuse. Elle m'a écrit des lettres charmantes. Vous saurez, chère amie, et vous savez déjà quels délices pour le cœur d'une mère que de voir louer son ouvrage et de voir réussir sa fille. Votre chère Félicie vous donnera ce bonheur-là ; on dit, et c'est M""® de Béarn qui m'a dit cela, que Léopold est très amoureux, que Félicie a fondu toutes les glaces de son cœur. J'en suis ravie. On m'a dit aussi que M"* de T[almontj allait bientôt mourir, cela est-il vrai ? Ah ! j'en serais vite consolée î Parlez-moi donc du jour de cette noce, du trousseau, des broderies, etc.. S'il était d'usage, à Paris comme en Belgique, de s'enfuir avec son mari, j'irais me mettre sur le chemin pour voir cette chère Félicie, mais je crois que ces vieilles dames feraient de beaux airs. Au lieu de cela, il leur faudra savoir par le menu tout ce qui se sera passé. Ma tante sait à une syllabe près tout ce qui s'est passé entre Alfred et Léonline : cela m'est odieux. Adieu, chère amie, adieu. Kcrivez-moi donc et je vous écrirai. J'ai besoin de savoir comment et combien vous m'aimez. Mon pauvre cher est encore en tournée. Vous ne savez pas qu'il y a cinq fleuves dans le département de la Somme, qui, à eux cinq, ne sont pas gros comme votre Indre et qui de plus sont marécageux, donnent la fièvre, et qu'on veut dessécher tout cela. Et voilà où il est, parce que s'il n'y allait pas à présent, il y faudrait aller plus tard, et qu'il y aurait la fièvre. Je suis toute seule avec Cécile et Aymard ; ils sont bonne et gentille compagnie. Je les aime à la fureur, et mon cher Humbert ! Vous reconnaîtrez bien là le c hevalier de Tuisy : il aimait l'ancien sous-préfet de Sens; il voulait qu'Humbert logeât dans la maison qu'il laissait ; Humbert* s'est logé pour la moitié

i. Ce CIs, de si belle espérance, mourut à la ileur de T&ge, tué dans un duel.

moins ; voilà le cTievalierl désespéré ; il lui recommande depuis le commis jusqu'à la blanchisseuse.

Madame de Du?'as à Rosalie de Constant.

Us8é, 19 août [1813].

Chère Rosalie, une brebis égarée tant de fois n'est-elle pas une brebis perdue ? Veut-on encore la recevoir au bercail ? Oui, je Tespère, voyez ma confiance. Mon cœur me dit de compter sur vous ; malgré ma paresse, mes torts, monapparentoubli, je reviens à vous et j'y reviens avec confiance. Si j'arrivais à Lausanne, je courrais d'abord àLaChaumière etj'y trouveraisunc amie ; si j'étais malheureuse, je vous ouvrirais mon cœur; enfin je ne sais d'où me vient cette sécurité, mais elle existe. Une fois nous nous sommes entendues. Quelques-uns de ces mots qui fondent l'amitié ont été dits par nous ; il y a des gens que je vois tous les jours ; il y en a qui s'appellent mes amis et auxquels je ne dirai jamais ces mots-là. Us me seront éternellement étrangers, et vous, que j'ai vue si peu de moments, jamais, jamais, nous ne deviendrons étrangères Tune à l'autre.

Que je vous parle donc de ce qui m'occupe: je m'accuse d'avoir tardé si longtemps. Ma chère Rosalie, je marie ma fille, ma Félicie, que vous connaissez, que vous avez vue une enfant et qui est maintenant une belle et charmante personne, âgée aujourd'hui de quinze ans. Tout est réuni dans le mariage qu'elle fait, personne, naissance, fortune, âge, tout est bien, tout est tel que mes vœux les plus brillants pouvaient me le figurer. Elle épouse M. de Talmont, de la maison de La TrémoïUc, — le fils unique du prince de Talmont, qui périt si glorieusement dans la guerre de la Vendée. Il a vingt-six ans, la plus belle figure et la plus belle taille, un caractère charmant et excellent, des principes, de laraison, une conduite parfaite, une fortune fort bonne à présent et cent mille livres de rente un jour après sa mère dont il est Tunique enfant. Enfin, ma chère, pour que rien ne manque à ma satisfaction dans ce mariage, j'ai celle de voir que la personne de Félicie a été comptée pour beaucoup. M. de Talmont l'a préférée à de jeunes personnes avec les mêmes avantages unis à une très grande fortune que Félicie n'avait pas, et dès qu'il Ta vue, il l'a aimée de manière à me faire espérer son bonheur dans un lieu où il est si rare. Le mariage doit se faire à la fin de septembre; je retournerai à Paris le 10 pour les préparatifs, et voilà, chère Rosalie, où nous en sommes. Vous

seriezbien trompée si, malgré toutcequeje viens de vous dire, vous croyiez que tout est jouissance dans mon cœur. Je le dis, parce qu'on ne me pardonnerait pas qu'il en fût autrement, elle bonheur rend tout si hostile autour de nous qu'une plainte révolterait tous les envieux. Mais, cependant, que d'inquiétudes dans le cœur d'une mère qui marie sa fille à quinze ans ! Non, vous n*en avez pas l'idée, mais ne regrettez pas des jouissances qui sont si chèrement achetées. C'est une terrible charge que de disposer du sort d'un autre, de prendre la responsabilité du bonheur de sa fdle. On a beau dire qu'on a fait pour le mieux, il faudrait être bien insensible pour se consoler par cette phrase du malheur de ce qu'on a de plus cher en ce monde. Je sais bien que les parents sont condamnés, en France, à cette terrible responsabilité, mais je n'en connais pas de plus pesante. Qui de nous voudrait pousser sa fille à se faire religieuse à quinze ans? Et le mariage est-il un va»u moins sacré? N'est-il pas cent fois plus cruel si on est malheureux, puisque enfin il n'est même pas permis d'être malheureux, seul ! Quand je pense qu'au moment où ma Félicie sortira de l'enfance elle se trouvera liée pour toute sa vie ; — que, si elle ne trouve pas le bonheur dans cette union, c'est moi qui aurai tissu ce lien ; quand ces idées me poursuivent, j'oublie tout ce qui doit me rassurer, et je suis au désespoir. Il me semble que je sacrifie ma fille, et cependant rien au monde ne réunit autant d'avantages que ce mariage qui lui platt aussi à elle-même. Je suis donc folle, mais j'ai éprouvé, et je ne sais si vous êtes de même, qu'il y a des situations de la vie où il y a tant à dire pour et contre, — que le devoir luj-même paraît incertain. On est dans un vague cent fois pire que la nécessité d'un grand sacrifice. Plaignez-moi, ma chère Rosalie'; si je vous ai montré toutes les anxiétés de mon C(eur, vous me plaindrez. Ici on ne me concevrait pas, ou l'on se moquerait de moi ; laissezmoi regretter avec vous que ma Félicie ne se marie pas comme vos jeunes filles de Lausanne. Voilà ce qui aurait fait le bonheur de ma vie, — mais ce n'est point dans nos mœurs, et dois-je sacrifief ce qui se présente h une chance incertaine ? Félicie n'a que quinze ans, mais elle est raisonnable comme à vingt. — Elle a déjà refusé un autre mariage ; celui-ci lui plaît. Ainsi, malgré son entier abandon à moi, elle peut juger assez par elle-même pour m'ôter une partie de ce poids affreux de responsabilité ? — Enfin, — que vous direPTantôtje vois d'une façon cette question, tantôt d'une autre, et je suis dans une misérable agitation. Plaignez-moi, beaucoup, beaucoup, chère Rosalie, — jamais assez pourtoutcc que je souffre. Ce quiajoute peut-être à cet état d'anxiété, c'est que je suis très souffrante; depuis quelque temps j'ai des maux d'estomac insupportables, je ne puis manger, et je suis redevenue plus

maigre que quand nous nous sommes connues. J'aurais besoin de respirer le bon air de vos montagnes. Je suis toujours oppressée. Chère Rosalie, voyez comme je vous parle de moi. Gela est-il pardonnable après un si long silence ?

Voyez- vous quelquefois M. de Golofkin? Je Tai rencontré cet hiver, il est un peu hâbleur, mais amusant. J*ai vu aussi continuellement un ancien adorateur de M"* de Staël, M. Sismondi, qui a de l'esprit, mais qui est toujours un peu trop sur les bancs de l'école. Ne dites pas cela, car je serais très fâchée qu'il lui revînt une critique de ma part.

M. de Ch[ateaubriand] n*a rien imprimé, mais il a fait un magnifique ouvrage, ufte tragédie qui faiiladmiration des connaisseurs, et que moi j'admire aussi sans m'y connaiire. Il est vrai que mon amitié pour l'auteur peut faire récuser mes jiigements... Vous savez que ce pauvre Elzéar est sorti de prison. 11 est à Plombières ; on craint qu'il ne reste exilé. Son amie a perdu son fils, lemaUàCur la poursuit. M. Sismondi m'a conté, le plus sérieusement do monde, d'étranges détails de sa ruptureSavecvotrecousin*etdela quantité de vin muscat qu'elle buvait pour se calmer. Je voudrais qu'un jour nous pussions causer à notre aise de cette personne extraordinaire que je trouve toujours au-dessus de ses ridicules. A force d'esprit, elle parvient à vaincre ce maître du monde (le ridicule), car n'allez pas croire que c'est d'un autre maître que je veux parler: celui-là est inflexible.

Ecrivez-moi à Paris, rue de Varenncs, n** 24, ou à Ussé, où je resterai jusqu'au 10. Chère Rosalie, soyez généreuse, ne vous vengez pas, parlez-moi de vous. Continuez-vous vos leçons d'astronomie? Je pensais à vous cet été en regardant le beau ciel rempli d'étoiles de notre Touraine. Je regrettais de n'être pas sur le balcon de la Chaumière.

Adieu. Croyez que rien ne peut effacer de mon cœur ces deux mois d'amitié ; vous le voyez bien. C'est un trésor enfoui, mais il reste là, au fond de mon cœur, tout entier; les années n'en ont pas enlevé une parcelle. Mais le jour ne viendra-t-il pas où je pourrai le grossir, ce trésor ? Ne nous reverrons-nous jamais?...

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