‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 15 sur 88 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

L'année 1813 s'achevait tristement dans la défaîte, et la France avait la stupeur de se voir envahie par les armées coalisées.

Le duc de Duras se tient au château d'Ussé comme en un poste d'observation. M"* de Duras esta Paris avec sa fille Clara. Elle rend compte à son mari des péripéties de la lutte en des bulletins où se trahit l'ardente patriote qu'elle est. Française avant tout, digne fille de Kersaint. Il fait bon lire ces pages fiévreuses, tracées sous le coup des événements, avec la sincérité du commerce le plus intime. Elle déteste, et n'a-t-elle pas mille fois raison de détester, en Napoléon, le despote ; ce qui ne Tempêcbe pas d'admirer le héros — « ma vieille admiration pour lui », dira-t-elle plus tard — et d'être de cœur avec lui parce qu'il incarne le génie de la France. Voici quelques lignes caractéristiques de cette correspondance :

« Les affaires ont été sanglantes. Le général Terrier a la cuisse emportée. M. de Bellune est aussi grièvement blessé. Comment pouvait-il en être autrement dans une affaire où Ton a attaqué quatre fois de front soixante pièces de canon à mitraille ? Ney a été repoussé les deux premières fois; M. de Grouchy, les deux autres; il reçoit là sa blessure. Deux soldats le déposent sur leurs fusils en travers pour l'emporter du champ de bataille : ils sont tués tous les deux au môme moment. Les forces sont trop inégales. . . A Laon, il y a trente mille hommes de Bernadotle et cinquante mille hommes des autres corps réunis sous le commandement du prince de Suède. C'est ce Bernadotte qui s'est battu à toutes les affaires, et nous n'avons pas à présent trente mille hommes en tout à Soissons ; mais il est vrai que l'Empereur y est et qu'il se bat en héros. Il était à

Craonne, à travers la mitraille. M. de Grouchy voulut le faire retirer, et il lui a répondu : « Les jours des hommes sont comptés ». — « Je vous ai mandé avec quel plaisir nous entendions tirer le canon des Invalides ; vous aurez vu, depuis, que c'était pour un avantage remporté à Craonne le 7 ; on s'est battu le 8 et avant-hier le 9 ; un officier d'ordonnance écrivait qu'on se battait encore à Bray avec un grand acharnement ; que le combat durait depuis deux jours, el qu'il n'y avait encore ni prisonniers ni canons pris. Je n'aime point ce rapport, d'autant que l'on assure que Bernadotte commande les troupes de Laon et qu'il était en personne à ces affaires. On saura quelque chose ce matin indubitablement. On disait hier que cent coups de canon étaient commandés aux Invalides. S'ils tirent avant l'heure de la grande poste, je vous le manderai... » — « Nous menons, nous aussi, une vie d'agitation et d'inquiétude qui dévore. Je voudrais être à Ussé. Je me sens le besoin de repos ; mais je ne l'aurais pas tant que ma fille serait ici. Gela ne peut durer. » — «... J'ai trouvé hier M™* de Beauvau qui avait la fièvre des nerfs, et c'était pourtant le jour de la victoire. Dites à ma mère que le change est à dix-neuf francs cinquante... Ah! quand serons-nous paisibles ? quand récolterons-nous en paix notre blé et notre chanvre ? Le froid achève de me tuer ; jamais nous n'avons eu un hiver comme celui-là. Adieu, mon ami. » — « Les événements ne peuvent manquer, quand les ressorts sont si tendus. Je vous ai mandé que si la paix se faisait, je partirais sur-le-champ. J'ai- besoin d'être près de vous, mon ami, pour retrouver un peu de calme ! Je suis si profondément triste î » — « Oh ! que je suis triste ! ma pauvre Clara est charmante pour moi. Je suis très souffrante et sans forces depuis quelques jours. On tourne autour d'Amiens sans y entrer. M°® de La Tour du Pin est prête à partir à la première alerte pour la ville d'Eu. Elle emmène sa fille. Elle est bien heureuse. Adieu, mon ami. Plaignez et aimez votre pauvre femme *. »

« Tristesse » d'épouse, de mère, de malade, tristesse et accablement de patriote.

Eut-elle connaissance, avant le public, du sublime pamphlet que Ghateaubriand, à ses risques et périls, avait préparé pendant l'incertitude de la lutte et qu'il ne devait lancer qu'après la

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