Voir La duchesse de Duras, par A. Bardoux
défaite, sanctionnée par l'abdication de TEmpereur ? J'inclinerais à le croire; et je suppose que, tout en admirant beaucoup, elle aura conseillé au cher frère d'atténuer certaines virulences de la première partie, d'accord en cela avec Fontanes et Joubert, sinon peut-être avec Clausel et Frisell. Mais l'heure était aux représailles. Et Chateaubriand trouvait dans ses deuils de famille trop de sujets de colère et de vengeance pour se laisser radoucir par les conseils de son amie. La brochure obtint un succès prodigieux. Elle contribua puissamment à créer, en faveur des Bourbons, une popularité d'imagination et de souvenirs, qui fit, de la première Restauration, du moins en ses débuts, comme une fête de famille.
Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se prépare à recevoir Louis XVIU au château de Compiègne (25 avril). M"** de Duras écrit, le 28, qu'elle a vu le château, que la bibliothèque a été visitée par les bombes; « qu'elle a pris un volume, dont un boulet de canon a coupé la moitié, qu'elle déjeunera chez M"** Mathieu de Montmorency, gouvernante du château, avec les maréchaux Ney et Marmont ». Pendant le repas, elle dut épier et saisir au vol la première occasion de féliciter le « brave des braves», ainsi que son valeureux compagnon, pour leur admirable vaillance qui du moins avait sauvé l'honneur. Le lendemain, 29, M"**" de Duras écrit que l'arrivée du Roi fut un moment inoubliable ; que Sa Majesté a été presque portée jusque dans les salons avec des cris et des transports de joie ; que les maréchaux étaient à ses portières et tenaient la voiture de tous côtés. « Le Roi nous a parlé à toutes avec une bonté extrême, ensuite aux maréchaux. Il a pris les mains de ma belle -mère et il l'a embrassée. Il est revenu plusieurs ft»s à elle. Il a été charmant pour moi... J'ai parlé à M"*' la duchesse d'Angoulême de M"' de Sainte-Maure... Ces excellents princes jouissent tant de tous ces témoignages d'affection ! Le Roi a invité quatre femmes à dîner : M"® de Simiane, M™" de Montboissier, ma belle-mère et moi, puis tous les maréchaux. Ton père est crevé de fatigue. Enfin, chère amie, nous sommes bien heureux... Je t'embrasse, chère bien-aimée, ainsi que ma mère... Embrasse ma Félicie. Dis-lui que Léopold (le prince de Talmont) est colonel sur la demande de M. de Duras. »
Remarquons en passant que, parmi les quatre femmes invitées à dîner par le Roi, Chateaubriand comptait une parente et deux
amies. Il publie un article, l'Arrivée à Compiègne^ où était idéa* Usé « à Taide des Muses » le fils de saint Louis. Les détails en sont très précis; ils durent lui être fournis par M*"* de Duras. Certains de ces détails se retrouvent dans une lettre que celle-ci écrivit à sa fille Clara.
Le mot de Louis XVIII : « Cette brochure [Buonaparte et les Bourbons) m'a valu plus qu'une armée de cent mille hommes yy, M"' de Duras l'avait recueilli, vraisemblablement, des lèvres du Roi et répété aussitôt à Chateaubriand, à moins qu^elle-môme ne l'eût provoqué en louant devant Sa Majesté le fameux écrit. L'intéressé apprit aussi par la même source que le tableau de c( l'arrivée à Compiègne » avait été « fort goûté » aux Tuileries et que Louis XVIII ressentait un vrai penchant pour le grand écrivain. Aussi s'attendait-il à être récompensé en proportion des services rendus. Or, dans la distribution des chargés et des faveurs, on le néglige et on l'oublie. M"*' de Duras n'est pas moins indignée que lui. M"** de Chateaubriand raconte : « Voyant que toutes les places se donnaient, mon mari crut devoir demander s'il ne serait point appelé à servir des maîtres auxquels îl avait sacrifié fortune, honneurs et repos. M. de Blacas refusa tout ce qu'on lui demanda pour lui, et il répondit à une personne [M°^ de Duras] qui lui disait : « Mais enfin, il faudra donc que M. de Chateaubriand émigré quand les émigrés reviennent ; car il n'a pas les moyens de vivre noblement en France. » — a Qu'il parte »...
<c Cependant M"** de D[uras] insista. Elle fut trouver M. de Talleyrand, alors ministre des Affaires étrangères. Toutes les ambassades étaient données, hors celles de Suède et de Constanlinople.
« Il les mit à notre disposition, s'étonnant que mon mari fût obligé de s'adressera lui. « Je croyais, dit-il à M"' de Duras, que, puisque M. de Chateaubriand n'avait rien, c'est qu'il n'avait rien voulu. Le premier jour, à l'arrivée des princes, on devait lui offrir tout. Le second jour^ c'eût été bien tard. Le troisième, ce n'eût plus rien valu. Nous choisîmes la Suède parce que mon mari, ayant assez mal parlé des Turcs dans son Itinéraire^ craignait, comme M. de Choiseul, la prison des Sept^Tours.
« Louis XVIU donna son approbation à cette nomination avec un vrai plaisir ; il l'accompagna des paroles les plus obligeantes ; il avait un véritable penchant pour M. de Chateaubriand, étant
MADAME DE DURAS PROTÈGE CHATEAUBRIAND ild
au fond très raisonnable. Et même, quand mon mari fut le remercier, il lui dit : <c C'est une bague au doigt que je vous adonne; mais ne partez que quand je vous le dirai : j'ai besoin « à Paris de mes bons serviteurs. »
Chateaubriand écrit dans ses Mémoires: « Malgré ce que j'avais fait pour la monarchie légitime et les services que Louis XVllI confessait avoir reçus de moi, j'avais été mis si fort à Técart que je songeais à me retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait. Dans ces solitudes que Napoléon m'avait destinées comme à son ambassadeur aux montagnes, n'aurais-je pas été plus heureux qu'au château des Tuileries ? M"' de Duras parla de moi à M. deBlacas. Il répondit que j'étais bien libre d'aller où je voudrais. M"* de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses amis, qu'on [qui on? ïalleyrand] déterra une ambas^ sade vacante, l'ambassade do Suède. »
Ambassadeur de Suède, Chateaubriand n'est qu'à demi satisfait ; c'est une manière d'exil : « Novembre. Me voilà encore dans ma Vallée ! Pourquoi l'ai-je quittée ? J'ai cru que je mourrais de tristesse en regardant les coteaux et les cimes des arbres déjà à demi dépouillés... Aujourd'hui, ambassadeur de Suède ! La belle fin ! Quitter tout, travail, songes, et le reste I Pauvre vallée ! Quand reviendrai-je ? Peut-être jamais... J'aurais dû mourir le jour de Ventrée du roi à Paris. » Grâce aux encouragements et aux promesses de M"** de Duras, on le vit faire contre fortune bon cœur, et cette attitude de patience, chez un homme fier et cassant, est curieuse à observer; elle fait exception dans sa vie. La chère sœur le dirige et l'inspire. En octobre, il avait publié un article que Talleyrand, tour à tour écho et oracle de la cour, déclarait « admirable ». Et voici comment l'auteur parlait de son succès. M"*' de Duras, qui sa repose à Dieppe, est, comme toujours, la confidente de ses ambitions :
« Voyez ma destinée : Je crois que si vous et M. de Duras eussiez été ici, j'étais pair de France. J'ai fait un article dans le Journal des Débais du 4 octobre, sans signature. 11 a eu un tel succès, et le Roi en a été si content, que le Chancelier et le ministère m'en ont fait remercier. Le premier m'a fait dire que le Roi dédirait me charger d'autre chose. Revenez donc travailler à me faire rester. »
Puis ce fut le succès, plus grand encore, des Ré/lextons poli*
tiques (27 novembre). Louis XVIII avait daigné prendre part à Touvrage ; il Tavait lu avant et pendant l'impression ; il disait à Jaucourt, qui le répétait à Talleyrand : « J'y suis pour quelque chose; j'ai corrigé les épreuves. »
Fier de ce qu'il avait mis dans ce travail et le regardant un peu comme sien, le Roi demandait, le 1*' décembre, au vice-président et aux quatre secrétaires, « s'ils avaient lu les Réflexions politiques de M. de Chateaubriand . » « Sa Majesté, après avoir fait l'éloge de cet ouvrage, leur a dit que les principes qui y étaient contenus devaient être ceux de tous les Français ». Enfin, à propos des réflexions nouvelles que Chateaubriand confia aux Débats sur les funérailles de M*** de Raucourt, comédienne, le même correspondant écrit à Talleyrand (18 février 1815) que « Tarticle est fait de main de maitre, et sous Fœil du maître ».
Qui parlait au Roi des futurs écrits de Chateaubriand ? Qui révélait à celui-ci le désir de Sa Majesté que les épreuves lui fussent communiquées ? Qui lui remettait les épreuves, corrigées et annotées par le Maitre avec ses observations et ses félicitations ? Selon toutes les vraisemblances, c^étaient tour à tour M, et M"** de Duras.
A tous ces détails, parfaitement authentiques, on voit que la déplaisance, soi-disant instinctive, de Louis XVIII pour Chateaubriand, au point de vue politique et littéraire, n'est qu'une légende, et qu'il la faut pousser aux oubliettes. On voit aussi quelle rapide ascension dans la faveur royale avait faite celui qui n'avait d'abord obtenu que par grâce une ambassade de dernier ordre.
Grâce à son talent prestigieux et à sa modération politique, et, d'autre part, grâce à la protection passionnément dévouée de la duchesse de Duras, il était arrivé aux plus prochaines avenues du pouvoir. On parlait pour lui tantôt de la grande Chancellerie de la Légion d'honneur : ainsi Jaucourt à Talleyrand (décembre 1814); tanlôtdela Secrétairerie d'Etat, d'après VitroÙes, qui détenait alors ce poste ; tantôt d'un ministère, selon M. de Barante, qui note ceci dans ses Souvenirs : « M. de Blacas se crut un jour assuré de faire signer sa nomination (de Chateaubriand) au Roi en remplacement de M. de Montesquiou. J'en vis M"' de Duras et même M"** de Staël bien contentes. » Surtout d'après Jaucourt, « le Roi était dans l'idée de faire écrire souvent M. de Chateaubriand, et dans ce cas», ajou-
MADAME DR DURAS PROTÈGE CHATEAUBRIAND li7
tait le même à Talleyrand, « je vous invite à me parler de ce que vous proposeriez pour lui ; car, très certainement, il ne pkrlira pas ; les matadors de Témigration le dénigrent, et je crois que ce serait le cas de le brouiller avec ces gens-là, en satisfaisant son ambition qui est très grande. Chateaubriand a confiance dans le succès de sa demande de ne pas aller en Suède et d'être employé ici, chose qui pourrait entrer fort dans vos vues. »
Talleyrand était travaillé dans le même sens par une de ses grandes amies, la duchesse de Duras.
Voilà où en était Chateaubriand lorsque Napoléon s'avisa de débarquer au golfe Juan. Ney se déclare pour TEmpereur, et la défection du brave des braves entraine de proche en proche celle de l'armée. Les aigles impériales s'élancent à tire d'aile vers les Tuileries et y accrochent leurs serres puissantes en jetant des cris de victoire. Dans cet écroulement de l'édifice monarchique, formidable désarroi, M°* de Duras n'oublie pas le cher frère. Redoutant la vengeance que Napoléon ne manquerait pas d'exercer contre l'auteur de Buonaparte et les Bourbons^ elle demande à Vitrolles qu'au nom du Roi une mission pour Vienne lui soit donnée sur-le-champ; et comme Vitrolles ne peut s'engager par une promesse, elle insiste « et plaide cette cause de tout son cœur », avec toute « l'éloquence du sentiment », tant et si bien qu'elle « finit par se trouver mal à plat» *. Une mission pour Vienne eût rapproché son ami de M. de Talleyrand, l'habile négociateur, arbitre supposé de la situation nouvelle. M"' de Duras fut plus heureuse d'un autre cAté. Le chancelier envoya, par Clausel de Coussergues, à Chateaubriand, douze mille francs à reprendre sur ses appointements de ministre de Suède : cette somme lui permit de passer la frontière ; c'était le viatique d'un nouvel exil.
Le Roi, conduit par M. de Blacas et M. de Duras, va s'établir à Gand. M. et M™* de Chateaubriand se réfugient à Toumay et bientôt à Bruxelles, où se trouve le comte d'Artois.
Monsieur conjure Louis XVIII d'appeler près de lui, à Gand, l'évêque de Nancy (M. de la Fare), Chateaubriand et Angles, et d'écouter avec attention tout ce qu'ils lui diront sur la nécessité d'agir en Roi et de former un ministère par intérim.
' Mémoires et relations politiques du baron de Vitrolles, t. I.
118 LA DUCHEBSe OR DUBA8 W,T CHATEAUBRIAND
Les ûonseiU du comte d'Artois venaient à l'appui de ce que M. de Duras, inspiré par la duchesse, ne cessait d'insinuer à Sa Majesté. Si peu favorable au publiciste libéral que fût M. de Blacas, il reçut et exécuta Tordre de l'appeler auprès du Roi.
Bientôt, après échange de politesses et d'ailleurs entraîné par Topinion, le correspondant et coreligionnaire politique de Joseph de Maistre en vint à louer les <r vues saines » de Chateaubriand. De son côté. Chateaubriand se fit le champion de l'ami du Roi, du « courtisan du malheur j» (avant et après les Restau rations), en ce moment très impopulaire, et, plus que jamais jalousé : assaut de bons procédés qui ne devait pas se soutenir ^
11 y avait, entre ces deux hommes, incompatibilité d'humeur, antipathie de C€u*actëre, opposition de principes.
Chateaubriand est appelé au Conseil : on voit par suite de quelles circonstances et de quelles suggestions. Il est chargé de présenter à Sa Majesté des rapports sur Tlntérieur, aux lieu et place de l'abbé de Montesquieu, ministre de l'Intérieur. De concert avec les frères Bertin, il publie le Moniteur royaliste, où d'ailleurs sa collaboration semble s'ôtre bornée à trois articles ou rapports. Malgré les services qu'il peut rendre, au témoignage de plusieurs, il n'est toujours que ministre de Suède. C'est qu'au fond, M. de Blacas n'adopte ni sa personne ni ses idées ; et, quelle que soit l'impopularité croissante du favori, Louis XVIII met à l'écouter et à le défendre a la susceptibilité qu'il eût mise à défendre sa prérogative ». Auprès, au loin, de tous côtés à la fois, on manifeste contre M. de Blacas, et <c le salon de M*"® de Duras, à Gand, est signalé comme lui étant particulièrement hostile », parce que lui-même est hostile à Chateaubriand. Triste, découragé, et comptant peu sur une seconde Restauration, celui-ci écrit à Frisell une lettre qui dénonce une fois de plus en faveur du « cher frère » la sollicitude effective et ardente de M™** de Duras. « Gand, juin 1815. Jjb voulais tous les jours vous écrire, mon cher ami, mais je n'ai pas eu un moment à moi. Ma femme a été très malade et l'est encore assez pour m'inquiéter. Puis j'ai eu beaucoup de travail et d'ennuis de toute espèce ; il n'y a que mon amour pour la France et pour le
1. Voir, sur chatte période, la belle étude de M. de Loménie : Trois années de la vie de Chateaubriand (1814-1816). Il est fort à souhaiter que M. de Loménie donne une suite à un travail si bien informé et documenté, et tout ensemble, si bien écrit et si vivant.
Roi qui ait pu m'eogager à les servir en ce moment. Mais il faut que cela finisse ; car je suis un peu las. Au reste, quant à la position politique, vous savez que je suis dans le conseil du Roi, mais. jusqu'ici sans titre et sans position déterminée; j'ai seulement ordre de parler au Roi de l'Intérieur. Cela veut-il dire que si nous retrouvons jamais un Intérieur, on me chargera de ce mimstère ? Je n'en sais rien, et je ne le crois pas. On attend M. de TaUeyrand cette semaine; c'est lui qui doit tout régler ; ce qu'il y a de certain, c'est que je suivrai son sort. Je suis bien noir, mon cher ami, et si vous étiez ici, vous en verriez la cause ; si nous ne prenons pas garde, nous périssons sans retour. L'Autriche m'a offert une retraite et une exis* lence honorable ; cela sera ma dernière ressource en cas d'événement : j'irai mourir à Rome. »
Pourquoi Chateaubriand se toume-t-il ainsi du côté de Talleyrand, et non pas à demi ? Pourquoi veut-il marcher avec « le boiteux » et suivre son sort ?
Et cette existence honorable que lui offre l'Autriche, dernière ressource en cas d'événement, l'initiative n'en vient-elle pas de celui auquel il veut lier son sort ? Lies réponses et les raisons tirées de la seule politique seraient insuRisantes. Il y a bien celle-ci, que TaUeyrand ne se privait pas de faire un brin de cour au puissant publiciste en lui déclarant par écrit « qu'il le comptait parmi les hommes forts et indépendants qui devaient entourer le Roi dans l'exil )>.
Mais la raison qui englobe toutes les autres, c'est que M"^** de Duras, comme au début des Cent-Jours, orientait son ami vers TaUeyrand, et que, d'autre part, eUe communiquait à celui-ci tout ce qui pouvait le prévenir en faveur de Chateaubriand.
L'auteur des Mémoires d'outre-tombe s'est grandement honoré en n'essayant pas de contester ou d'amoindrir, et plutôt en constatant et en confessant à haute voix l'influence qu*eut la chère sœur sur sa carrière politique, Tappui très edicace qu*elle ne cessa de lui prêter avant, pendant et après les Cent-Jours, Reconnaissant et attendri au souvenir de cette amitié sans seconde, il lui rend hommage en des termes où se détachent, fortement burinés par cette plume si précise et si fière, les mots de patronage et de protection : a M"*' la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le duc de Duras parmi les bannis. Je ne veux plus dire du mAl du malheur puisque j'ai passé trois mois
auprès de celle femme excellente, causanl de tout ce que des esprils el des cœurs droils peuvent trouver dans une conformité de goûts, d'idées, de principes et de sentiments. M"** de Duras était ambitieuse pour moi : elle seule a connu d'abord ce que je pouvais valoir en politique; elle s'est toujours désolée de Tenvie et de l'aveuglement qui m'écartaient des conseils du Roi ; mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon caractère apportait à ma fortune : elle me grondait, elle me voulait corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés, et me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu'elle-même ne pouvait souffrir. Rien ne porte plus à rattachement et à la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d'une amitié supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait passer vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme. Un homme vous protège par ce qu'il vaut, une femme par ce que vous valez : voilà pourquoi, de ces deux empires, l'un est si odieux, l'autre si doux. » — « La charmante Clara [M™* la duchesse de Rauzan], était à Gand avec sa mère. Nous faisions à nous deux de mauvais couplets sur l'air de la Tyrolienne. J'ai tenu sur mes genoux bien de belles petites filles qui sont aujourd'hui déjeunes grand'mères. »
« Louis XVIU sortait chaque après-dînée dans un carrosse à six chevaux avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes. » Pendant ces promenades, le duc de Duras, stylé par la duchesse, faisait naître ou saisissait l'occasion de glisser quelques mots favorables à Chateaubriand. Nous allons lire tout à l'heure un passage des Mémoires d* outre-tombe qui contient ce mot fort suggestif : « J'avais des amis auprès du Roi ».
Un jour, M™* de Duras écrit au « cher frère » que la santé de M™* de Kersaint, sa mère, Tînquièle beaucoup ; elle serait heureuse qu'il voulût bien l'accompagner à Bruxelles auprès de la malade ; il ne voudra pas la laisser seule dans ces crqels moments d'angoisse et peut-être de deuil. Il lui répond une bonne lettre d'amitié, et je ne vois pas pourquoi, en citant ce billet, M. Bardoux l'a qualifié de « moitié-aigre ». Assez d'autres billets passeront sous nos yeux, aigres à pleine et débordante mesure, pour que nous laissions aux lignes qui suivent leur caractère de valable excuse et d'affectueuse sincérité.
« Au nom du ciel, ne soyez pas comme cela ! Venez voir M"* de Chateaubriand [très malade], et vous verrez si je suis
maître de mon temps. Mon grand travail sur Tlntérieur me prend le reste. Il est important puisqu'il doit prouver pour la première fois ma capacité en administration. Restez, je vous en supplie; nous irons ensemble à Bruxelles. Si je pouvais aller avec vous, j'irais, mais je ne peux sortir, étant obligé d'écrire toute la nuit. Vous verrez mon travail. Ne grondez pas ! ne partez pas ! Encore quelques instants, et tout ira mieux. »
La mère ^ de M"* de Duras meurt. Chateaubriand se hâte d'écrire à son amie en pleurs : « Ah ! mon Dieu ! que ditesvous ? Qu'est-ce que la vie ? Pauvre femme ! Ah ! mon Dieu ! »
M"** de Chateaubriand note dans ses souvenirs : <c En fait de femmes de la société, il n'y avait de Françaises, à Gand, que M"* la duchesse de Duras, la duchesse de Lévis, la duchesse de Bellune, la marquise de la Tour du Pin et moi. »
Chateaubriand avait-il eu vent des conseils énergiques que M"* de la Tour du Pin donna jadis à son sujet ? On aurait le droit de le supposer au soin avec lequel, reproduisant dans ses Mémoires les notes de sa femme, il accueille et enguirlande le nom de la duchesse de Duras, le nom aussi de cette autre amie très chère, la duchesse de Lévis ; puis il accorde également une mention à la duchesse de Bellune sans la nommer, — fi donc ! — et, arrivé au nom de la marquise de la Tour du Pin, la plus intime amie de la « chère sœur », ilTécarte, ce nom, qu'avait rais sous ses yeux le fidèle souvenir de M"* de Chateaubriand, il le repousse et Tomet dans son récit des Cent-Jours, copié à peu près sur celui de sa femme. Ce n'était pas une nature oublieuse ni clémente, que Chateaubriand : « Je ne suis pas vindicatif, mais je suis rancunier ».
A la fin des Cent-Jours, la Maison du Roi lui est en quelque sorte offerte par Sa Majesté en remplacement de M. de Blacas. Au lieu d'accepter avec empressement et de suivre Louis XVIII qui l'y encourage, par une de ces « naïvetés » dont il vient de s'accuser il conseille de réserver ce haut emploi à M. de Talleyrand ; et le voilà qui s'attarde à Mons en des négociations ayant pour but de préparer le ministère du prince de Bénévent. Le duc de Duras, prié par Chateaubriand de travailler à renouer les rapports du prince avec le Roi, lui en avait mar-
1. Et non la nièce, comme porlrnt toutes les éditions dfis Mémoires (V outretombe, sans excepter la dernière. Que de fautes, même dans l'excellente édition de M. Birê!
que son étonnement : « Quoi ! vous restez après ce que vous a dit le Roi? » — « Je dis à M. de ïalleyrand que, bien que je différasse de son opinion, je ne lui en restais pas moins attaché comme un ambassadeur à son ministre ; qu'au surplus f avais des amis auprès du Roi, et que j'espérais apprendre bientôt quelque chose de bon. M* de Talleyrand était une vraie tendresse ; il se penchait sur mon épaule. Certainement il me croyait dans ce moment un très grand homme. Je ne tardai pas à recevoir un billet de M. de Duras ; il m'écrivait de Cambrai que TafTaire était arrangée et que M. de Talleyrand allait recevoir Tordre de se mettre en route. »
Lia seconde Restauration est faite. Pasquier, ministre de la Justice, propose, pour le ministère de rintérieur. Chateaubriand qui en avait rempli les fonctions à Gand» et qui, depuis le 9 juillet» était ministre d'Etat. « Je crois aujourd'hui encore, dit Pasquier dans ses Mémoires^ que le choisie eût été d'une sage politique, mais il ne me parut en aucune façon plaire à M. de Talleyrand. » — a Bien que la duchesse de Duras restât auprès de lui le défenseur infatigable de Chateaubriand, le refroidissement que la duchesse voulait faire disparaître persistait, et la proposition n'eut pas de suite. » A quelle occasion ce refroidissement, de date toute récente ? Quelque chose avait-il transpiré de la conversation dans laquelle Chateaubriand, à propos de Fouché, ministre, avait dit à Louis XVIIl : « Sire, je crois que la monarchie est finie? » Nommé président du collège électoral du Loiret (août 1815), Chateaubriand écrit très souvent à la chère sœur. Il la prie de négocier, avec M. de Blacas, l'audience d'une députation que le collège d'arrondissement d'Orléans envoie au Roi : «c Vous leur ferez une joie extrême et vous donnerez une idée immense de mon crédit. » (16 août.) Le 21 du même mois, il lui demande ce qu'elle pense de son discours au collège électoral, et il lui fait remarquer « qu'il a changé ce qu'elle voulait ». 11 termine sa lettre en disant que le titre de pair est devenu vraiment beau et désirable : « la pairie étant héréditaire, il semble que je pourrais adopter un neveu ». Ce qui ne veut pas dire, comme le prétend M. Bardoux, qu'il ambitionne le titre de pair. C'est mal interpréter un texte qui n'a nul besoin d'être expliqué ; et c'est aussi commettre une erreur de date. Le sens est qu'il remercie M"'' de Duras
de lui avoir obtenu, par 1 entremise de M. de Talleyrand, « un titre devenu vraiment beau et désirable ». Sa nomination porte la date du 17 août.
Avant de quitter Orléans, il presse son amie d'agir encore sur Talleyrand : « Les réparations du boiteux ne doivent pas séduire la chère sœur ; il faut qu'elle tienne toujours ferme et qu'elle demande une place qui lyoute à sa fortune », parce que le titre d'ambassadeur en Suède ne compte plus, et que ses appointements de ministre d'Etat risquent d'être diminués. Le mot « réparations » ne ferail*il pas allusion au ministère de Tinté* rieur que le « boiteux » lui avait refusé ? Un peu plus tard, comme le bruit court que M. de Blacas pourrait bien quitter Rome, Chateaubriand confie à M"*' de Duras que son désir serait d'aller vivre et mourir en Italie (23 juin). — a Italie ! Italie! rêve de ses jours », combien de foL^ en sera-t-il question dans la suite de sa correspondance? L'aventure des Cent-Jours, causée par tant de défections scandaleuses, avait fait de Chateaubriand un justicier et un ultra. Sur ce sujet, qui a déjà causé sa rupture avec l'ami P'ontanes, le voici qui essaie de régenter M"* de Duras. Il lui recommande d'être plus modérée en « libéralité » (libéralisme). A ses recommandations, comme à ses dithyrambes en l'honneur de la Chambre introuvable et du M royalisme » ou ultracisme « qui gagne », elle répond, avec une parfaite indépendance de pensée et avec un sens politique remarquable, « qu'elle serait désolée qu'il fût le chef de ce parti extrême ». « II faudrait un grand talent pour mettre d'accord trente personnes, et alors elles auraient le pouvoir de faire du mal et non celui de faire du bien. »
On la verra se dévouer jusqu'à la fin avec enthousiasme et passion ; mais aliéner sa liberté de pensée, abjurer le libéralisme de son père, manquer à la piété de ses souvenirs, parler à rencontre de ses convictions, se plier à des tendances qu'elle juge fausses et dangereuses, cela, personne, jamais, et non pas même Chateaubriand, ne l'obtiendra de la noble et fière bretoime, qui se vante d'être la fille de Kersaint. — Elle déplore tant de procès, elle blâme tant de rigueurs, elle les proclame impolitiques autant qu'impopulaires. Au milieu d'une cour et d'une société qui évoluent^ à la suite du Prince, vers l'ullracisme, elle tient ferme pour la modération et la « libéralité », Elle n'en démordra jamais. Entre le cher frère et la chère sœur,
i24 LA DUCHESSE DE DURAS ET CHATEAUBRIAND
il y a donc opposition de tendances ; et ce n'est pas elle qui changera. II convient de l'en féliciter.
Chateaubriand est en mauvais termes avec le ministère; il trouve que tout va mal, et de mal en pis, ce qui est vrai, mais par la faute aussi de l'exaltée et trop peu politique majorité dont il s'est constitué tout à la fois l'éducateur et le panégyriste.
11 écrit à M"** de Duras, en ce moment aux eaux de Bourbonne, et qui, malade ou bien portante, de près ou de loin, veut être instruite de ses projets, de ses espoirs et de ses travaux : (23 juin 1816). «Je vais continuer mon travail. Je ne le ferai paraître que dans six semaines ou un mois ; ainsi nous aurons le temps d'en causer. » Ce travail, c'est la Monarchie selon la Charte. En le composant, plusieurs mois avant la crise, mais surtout en le publiant au lendemain de la dissolution, Chateaubriand avait l'impression qu'il se perdait et se brisait dans le goufre, û nouveau Décius » : il en faisait confidence à la chère sœur.
Et, à ce propos, remarquons que si Chateaubriand fut très personnel en politique comme en toute chose, et très ambitieux, au moins l'était-il en sachant tout sacrifier à ce qu'il croyait l'intérêt et la gloire de son pays. En cela aussi, il était très original, et se différenciait de la foule des ambitieux. Il visait non le profit, non le lucre, mais la seule gloire, et sa gloire, il la mettait à procurer celle de la France. « Illustre et belle patrie, je n'aurais désiré un peu de gloire que pour augmenter la tienne. »
Une lettre du chancelier de France, Dambray, — qui semblerait écrite sous la dictée de Louis XVIII, tant il y est question des sentiments et impressions, passés et présents, de Sa Majesté — confirme pour ainsi dire officiellement et résume le mieux du monde les témoignages ci-dessus de la faveur croissante que le Roi accordait à Chateaubriand :
Monsieur le Vicomte... Je regrette que vous ayez encore ajouté des torts de forme au tort réel d'une publication que vous saviez être si désagréable à Sa Majesté. Je ne connais au reste votre ouvrage que par le mécontentement que le Roi en a publiquement exprimé. Mais je suis désolé de voir l'impression qu'il a faite sur un Prince qui daignait en toute occasion montrer autant de bienveillance pour votre personne que d'estime pour vos talents...
La composition et la publication do la Monarchie selon la Charte ne s'expliquent donc aucunement par un mesquin dépit d'être méconnu ou négligé, maisparFimpuIsion d'une conviction profonde.
Louis XVIIl se crut personnellement visé au Post-scriptum de la Monarchie. Richelieu et Decazes, directement atteints, n'essayèrent pas de modérer le mécontentement du Roi : bien au contraire : « leur colère fit explosion ». Une ordonnance, contresignée Richelieu, le raya de la liste des ministres d'Etal, et la pension attachée à cette place lui fut retirée. Pour l'auteur de la Monarchie, c'était la ruine ; et aussi bien, semblait-il, la ruine politique que matérielle.
M°** de Chateaubriand en tomba ou retomba malade pour de longs mois, et ce fut une cruelle aggravation à l'épreuve du grand écrivain. On ne se douterait pas de la profondeur de sa ruine, à lire le triomphant billet qu'il adresse à M"' de Duras, et qui suppose entre eux l'échange des prévisions : elle, se refusant à croire qu'on pût aller jusque-là, lui, affirmant que telle serait la vengeance du noble duc et de son compère Decazes :
Dimanche.
« Eh bien ! je vous l'avais bien dit. Je ne suis plus ministre d'État. Vive le Roi quand même! Revenez demain. Je suis gai, content comme après une bonne action. D'ailleurs, tout est fini : et Fouvrage paraît plaire à tout ce qui ne conspire pas^ m
Si enthousiaste que fût l'amie, du talent déployé dans la nouvelle brochure, je doute qu'elle en ait approuvé la publication au lendemcdn de l'ordonnance qui renvoyait la Chambre introuvable ; je doute qu'elle ait adhéré pleinement à la seconde partie où « ses amis les ministériels » étaient violemment attaqués, et moins encore au post-scriptum où le Roi était allégué; je doute qu'elle ait fait allusion, comme on Ta prétendu, à la Monarchie selon la Charte dans le billet suivant : « J'ai lu Briand, quel grand, beau et noble talent! Mais on n'ose en parler au déjeuner du Roi. Que les hommes sont plats ethaïs-