‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 17 sur 88 · Archives de famille · texte numérisé non relu

Archives de famille

sables! » Peut-être visait^lle le discours à propos duquel, quelques mois plus tard, Chateaubriand lui écrivait: « 1817. Le Roi même a loué. » Du moins ce billet prouve-t-il la générosité passionnée avec laquelle M"** de Duras se portait au secours de son ami disgracié. Elle prend sa défense si vivement, elle élève si haut ses protestations indignées, et ses protestations éveillent de tels échos aux Tuileries mêmes où elle a son appartement et où elle reçoit, que le duc de Richelieu la fait prier, par un ami commun, le marquis de Vérac, de modérer l'opposition qu'elle mène contre le ministère dont il est le chef; et luimême croit nécessaire d'adresser à M'"® de Duras une lettre très pressante, qui prouve la fîère attitude de Tamiede Chateaubriand et rinfluence de son salon.

Chateaubriand, dans ses Mémoires, passe rapidement sur les années qui suivirent la crise, de septembre 1816 jusqu'à sa nomination d'ambassadeur à Berlin, décembre 1820. Il n'y relate que les faits saillants, et encore n'en touche-t-il que les sommets : destitution, vente forcée de ses livres et de la Valléeaux-Loups, fondation du ConseroateuTy combats et disparition de ce journal à la victoire des <c royalistes ».

Sa correspondance avec la duchesse de Duras, pendant cette période douloureuse, révèle, au jour le jour, ses impressions, ses sentiments et sa confiance en elle; il lui avoue sa misère, lui fait part de ses tristes prévisions, l'appelle au secours, réclame sa présence, lui déclare qu'il a besoin d'elle, que, sans elle, il ne peut rien, qu'en elle est son unique espoir. Tout y passe, tout ce qui le préoccupe, le trouble et le désespère : perplexités, fluctuations, épreuves de la maladie ajoutées à celles de la pauvreté, espoirs renaissants suivis de plus cruelles déceptions, dettes qui s'aggravent, colères et invectives furieuses, négociations avec le ministère qui l'a frappé, pourparlers sus. pendus par un juste et délicat souci de l'honneur, enfin audience du Roi et nomination à Berlin.

Les réflexions que lui inspire le va-et-vient de cette situation à brusques revirements, il les note, à mesure qu'elles se présentent, avec la simplicité, la sincérité et le charme de la confidence, avec aussi la sécurité d'un frère qui parle à une sœur. C'est si bien le fond de sa pensée qu'il ne veut pas qu'il en i*este trace : « Déchirez », recommande-t-il à sa correspondante ; ce que celle-ci se garde bien de faire. Elle y tenait, à ces lettres ;

elle y élait attachée par les fibres les plus intimes de son cœur, comme à celui qui les avait écrites. Elle les conservait avec un soin jaloux, même les moindres billets, ceux qui n'avaient qu'un ou deux mots^ une ou deux lignes : «t Je vais x> ; « Eh bien ! à deux heures » ; « Je vous remercie. A midi » ; « Je vais aller vous voir, nous causerons » ; « Oui, oui, mais cela me coûte beaucoup » ; « Vous me verrez ce matin ; mais je souffre toujours beaucoup » ; <r C'est fait ; ainsi n'en parlons plus » ; « Il ne sera pas question du personnel » ; « J'irai vous voir un peu plus tard ; raffaire est accrochée » ; « Je n'oublierai rien ; je vous verrai à une heure » ; « Je ne pourrai vous voir qu'à quatre heures; je suis plongé dans mon grand travail»; « J'irai vous voir à midi et je vous verrai encore ce soir ». Ces lignes ou ces mots, pour nous sans précisions comme sans dates, elle les actualisait et les particularisait. Billets et lettres n'étaient'ils pas les gages d'une amitié qui remplissait sa vie et la faisaient plus vivante ?Ne formaient-ils pas, peu à peu, le trésor de ses plus chers souvenirs? Joies ou tristesses, et plus souvent tristesses que joies, elle les revivrait en revoyant et en écoutant CCS vérfdiques témoins.

Ils lui rediraient sa part dans la carrière de l'ami, les diverses étapes parcourues, au prix de quelles difficultés! et qu'il l'avait mise de moitié dans ses projets, dans ses ambitions, dans ses efforts, dans ses revers et disgrâces, dans ses succès, et que rien n'était plus vrai que ce mot de confiance et d'appel, lombé un jour de sa plume, et dont elle se faisait une gloire, ou, mieux qu'une gloire^ un bonheur. » « Je ne puis rien sans vous », rien sans vos conseils, sans vos avis, sans vos négociations, sans votre influence, sans votre ce protection ». Elle était ministérielle par conviction. 11 était ultra ou « royaliste » par impulsion de caractère et par esprit de vengeance. Le servir et l'élever au pouvoir offrait donc une double difficulté : la pire venait de son humeur mobile, de ses impatiences, de ses envies furieuses de tout planter là et de s'expatrier : « J'en ai de cent pieds par-dessus la tète. »

Les lettres du « cher frère » formeraient comme un double roman vécu, seraient comme une resUtution de leurs deux vies, étroitement associées et dépendantes l'une de l'autre. Voilà pourquoi elle y attachait si grand prix«

C'est au cours de cette période agitée que se place l'affreux

malheur survenu à la cousine de M"* de Duras, Taimable et séduisante Nathalie, duchesse de Noailles-Mouchy, «la Mouche », comme on Tavait surnommée dans l'intimité. Au temps de sa grande passion pour Nathalie, Chateaubriand écrivait à M"* de Duras : « Sûre ainsi de moi. M"" de Mouchy ne me défend ni de vous voir, ni de vous écrire, ni même d'aller à Ussé. Si elle me le commandait, sans doute elle serait aussitôt obéie, comme je vous Tai dit cent fois. » M"* de Duras avait accepté cette situation : <c à Nathalie Tamour, à moi lamitié ».

M"*^ de Duras annonce à Chateaubriand que sa « mieux année » vient de perdre la raison. Nul document ne saurait l'emporter en intérêt, au point de vue psychologique, sur la réponse qu'il fit à cette nouvelle. Quelle impression ? Et comment traduite ? Douleur qui se console et s'admire dans la beauté de sa plainte ? Ou bien pensée vite détournée? Cœur sec et froid? Ou crise de larmes et cris de désespoir? Nous en étions réduits jusqu'ici à imaginer, chacun selon l'idée qu'il se forgeait de Chateaubriand, les mieux avisés d'après un morceau écrit tardivement en 1833. — Ce morceau, destiné aux Mémoires, en avait été arraché on ne sait quand, ni par quelle main, peut-être par Fauteur, plus vraisemblablement, après sa mort, à la prière des Noailles; cité d'abord par Sainte-Beuve, comme faisant partie des Mémoires d' outre-tombe, il fut retrouvé, il y a quelques années, dans le manuscrit paraphé par Chateaubriand et destiné par lui à l'impression : donc parfaitement authentique. Il y disait, après le récit du fameux rendez-vous de FAlhambra : « Ma raison, que je conserve, me rappelle ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. » « Ma raison que je conserve » fait penser, par un savant effet de contraste, et sans que l'auteur eût la peine de le dire, à la raison perdue de « l'Enchanteresse ».

Cela d'abord. Mais il y a autre chose dans cette phrase étrange : il y a le souvenir et l'angoisse d'une terreur personnelle.

Le coup fut tel, en apprenant la folie de Nathalie, et tel l'ébranlement cérébral, que lui-même, au premier moment — « comme s'il portait le germe de la folie », dira-t-il ailleurs, — se crut la cause de cet effroyable malheur, la cause par contagion, et la future victime de pareille « fatalité ». LucÛe, la sœur chérie, morte folle, lui apparut soudain, ombre adorable, et sous

Fempire de celte vision, obsédé, affolé, il répond à M""' de Duras : « Tout ce que j'ai aimé, connu, fréquenté, est devenu fou. Moi-même je finirai par là. » En 1833, l'impression se réveille ou subsiste. Et c'est pourquoi il note : « ma raison que je conserve )> : comme s'il disait: « Ma raison, vouée au naufrage, n'a pas encore sombré ».

Il ajoute dans sa réponse : « Pour tout le bonheur qu'elle (M"** deMouchy) m'a donné, je ne puis rien pour elle! »

Vivant souvenir ! Gémissement de ne pouvoir rendre bonheur pour bonheur, et, en face de pareille infortune, désolation de se voir condamné à l'impuissance !

Belle parole douloureuse, si simple, si vraie, débordante de sentiment, et, je pense, accompagnée de larmes !

Comme il l'avait écrit à M"® de Duras, en novembre 1814, et certes, beaucoup plus vivement qu'alors, il se mit à revivre « les longs jours qui s'écoulaient dans l'espoir d'aller voir un instant Nathalie, seule aussi, dans sa belle vallée. Combien de fois son imagination avait franchi les bois pour voyager toujours sur le même chemin ! 11 se voyait, partant, revenant, allant s'enfermer dans la tour [de la Vallée-aux-Loups], pour rêver à elle et aux Martyrs [à Velléda], persécuté par le tyran, glorieux de sa haine, rêvant de grands ouvrages au milieu des menaces, amoureux et inspiré, malheureux et content ».

« Je ne puis penser à autre chose », écrira-t-il dans une lettre postérieure. Et ce n'était pas un vain mot. Sa vie, tourmentée à plaisir, sera distraite sans doute par d'autres soucis et d'autres passions; mais rien, jamais, n'effacera de son cœur la chère et triste image. Il l'évoquera souvent, et partout, à Rome, dans les Pyrénées, en Autriche, à Fontainebleau, à Paris, dans le mystère de ses songeries, comme dans le texte de tous ses ouvrages, comme dans le secret de sa correspondance : les AbencérageSy les Martyrs^ Analyse raisonné e de V histoire de France y Congrès de Vérone , « Confession délirante »^ Mémoires (Poutre-tombe^ Vie de Rancé^ Poésies. Partout en effet, j'ai retrouvé, sous sa plume, Thommage voilé et attendri à la <r Muse de Méré ville », « à la docte fée », à Nathalie de Laborde de Méréville, duchesse de Mouchy. U se souvint à jamais delà « pauvre Mouche. » Les Mémoires doutre-tombe^ avec leurs puissants raccourcis, ou leurs pages éloquentes, n'effaceront pas ces quelques lignes de la correspondance familière, instantanés

d'une âme mobile à l'excès, mais fidèle ; et plutôt en seraientils enrichis et comme illustrés.

M"" de Duras n'abandonne pas Chateaubriand dans la ruine où il est plongé, pas plus qu'elle ne Tavait délaissé dans la disgr&ce. Elle lui prête de Tai^nt — à fonds perdus, — travaille de son mieux à lui faire rendre le titre et le traitement de ministre d'Etat, garde Tespoir de le pousser à une ambassade, et, par cette porte, de le promouvoir au ministère.

On objecte que le Roi reste inflexible. Est-ce bien vrai ? Le duc de Richelieu, tout en ayant Fair de prêter l'oreille, garde au fond du cœur une hostilité que sa sœur, la marquise de Montcalm, amie de René, ne réussit pas à vaincre» Chateaubriand se recueille en vaincu qui n'accepte pas la défaite. Il rumine des plans d'attaque et des pensées de vengeance. En juillet 1817, il annonce qu'au milieu de tousses malheurs, « il écrit » ; « puisque l'on me fait du mal, j'en ferai à mon tour à ceux qui m'en ont fait», menace qui visait le ministère, Decazes surtout, et qui ne devait pas être vaine.

Les lettres de M"® de Duras à Chateaubriand nous manquent, et c'est grand dommage, en vérité. Non seulement elles n'auraient pas souffert au rapprochement; mais la comparaison des unes et des autres aurait fait éclater la supériorité de l'âme qui se dévoue, oublieuse de soi, sur l'âme qui rapporte tout à soi, fût-elle âme de génie.

A défaut de ces lettres, et en guise de compensation, on lira quelques extraits de la correspondance de M""' de Duras avec M"* Swetchine, pendant la même période critique de 1817-1818. Des souffrances et des tristesses s'y devinent qui n'entravent ni les élévations de l'âme, ni les élans du cœur, ni la gaieté de l'esprit. Cette correspondance, où M"* de Duras s'épanche à une époque de moindre accablement, nous aidera à la mieux comprendre, et surtout elle nous retracera les inquiétudes que lui infligeait la destinée à brusques variations dont elle s'efforçait d'assurer la stabilité morale et la fortune politique.

Les dates des lettres qu'elle reçoit de Chateaubriand et de celles qu'elle adresse à M"*® Swetchine se suivent de très près; si bien que les confidences à l'amie sont pleines des impressions et des prévisions provoquées parles missives de l'ami. Ni les malheurs redoublés du « cher frère » ne refroidissent le zèle affectueux de M""* de Duras, ni l'éclat de son génie ne l'aveugle sur les défauts

de son caractère; ei il appert que, si le cœur s'est donné, Tesprit garde son indépendance. La noblesse de ce cœur se mesure à la solidité de son attachement que les mille secousses de la vie ne purent ni briser ni relâcher. Et, d'autre part, la force et la fierté de cet esprit se marquent à la parfaite indépendance de la pensée, nonobstant le voisinage et les prestiges du génie.

Entremêlées aux lettres de Chateaubriand, les lettres de M"" de Duras à M"* Swetchine sont comme l'écho des premières. A cette succession immédiate, elles gagnent, ce semble, une plénitude de sens et une curiosité d'informations qui en renouveUent l'intérêt.

Et puis, voici les lettres d'un autre ami de la a chère duchesse » , l'illustre Hiimboldt : ni par le style, ni par le genre des pensées, et encore moins par la nature des sentiments, elles ne ressemblent à celles de René : le contraste ne saurait être plus accentué : elles sont d'ailleurs, à leur manière, très affectueuses, fort spiritudles, et, de tout point, charmantes.

Chateaubriand à Madame de Duras.

Votre billet m'arrive de Bourbonne trois jours après le départ de la lettre que je vous ai écrite à Bourbonne. J'en avais adressé une autre poste restante à Lyon. Elle ne vous y aura pas trouvée, ou plutôt elle se sera perdue. Dans ces derniers temps, les correspondances ont été très irrégulières et très interrompues. Tout le monde s* en plaine et l'on connaît la cause de ces irrégularités. Je suis désolé de vous voir toujours si triste et si découragée. Je donnerais tout au monde pour vous voir reprendre à la joie et à vos amis. Je ne sais que vous dire de peur de vous impatienter ; mais je suis toujours convaincu que vous sortirez de cet état de langueur et que vous reviendrez à la vie comme à tout le reste. Je suis à la Vallée d'où je viens deux fois par semaine à Paris pour la commission de V Iiistruction publique. Cette commission aura fini son travail mardi prochain. Ainsi, je serai en repos pendant quelque temps. Je ne fais aucun plan pour Tavenir. Je vous attends, j'attends les événements. J'ai bien peur pour cette malheureuse [Nathalie], qui est bien plus malade que vous, et qui est tuée par les médecins appelés à la guérir^

Bonjour. Si mon tendre et sincère attachement était un remède, de quelle bonne et florissante santé vous jouiriez pour le reste de vos jours.

Dimanche, 22 septembre [1816].

Oui, je serai exact. J'ai été malade hier au soir, ce n*estpas une • mauvaise raison.

Je suis honteux de vous envoyer la Monarchie brodée de mon éloge. Mais c'est l'éditeur qui me Ta donnée ainsi vêtue, et je n'ai que celle-là. Plaidez bien ma cause et n'allez pas au salon avec le D[uc] de Rpchelieu].

Ce lundi [9 décembre 1816].

Voilà la proposition^; elle a passé sans accident. L'édition ce matin est épuisée. Demain nous en aurons une autre tirée à dix mille.

Vous étiez encore sortie hier lorsque je suis allé chez vous. Ce matin, j'ai été arrêté par les soins de la Librairie.

Mercredi [19 mars 1817].

Ne m'attendez pas, chère sœur. Je suis en pleine verve. Je ne suis pas sorti hier, je m'enferme aujourd'hui. Le discours de Bonald m'a piqué d'honneur. Il faut paraître avec lui sur le champ de bataille. Il ne s'agit pas ici d'un discours d'affaires, mais d'un discours politique et religieux. Je nage en grande eau. Je serai, après, tout à vous*.

(Au verso, près de l'adresse) : Ce billet était écrit avant d'avoir reçu le vôtre.

[26 mars 1817].

C'est moi qui suis fâché contre vous, de n'avoir pas voulu attendre quelques heures pour savoir ce que devenait le discours.

1 A propos des élections. Aucun éditeur n*osait, un moment, se charger de l'impression.

2. Discours prononcé à la Chambre ^es Pairs dans la séance du 21 mars

Je n'ai pu vous répondre à ce que vous demandiez, puisque je n*ai parlé que samedi "ii mars]. Au reste, le Roi même a loué. Ainsi, nous voilà en paix. U ne reste plus qu'à vendre la Vallée. Le prospectus paraîtra samedi. Je vous verrai à trois heures. Ce matin, je sors pour la fin du mois. C*est toujours pour moi un moment fâcheux.

Dimanche.

Voilà, chère sœur, la notice de mes livres : un auteur qui vend ses livres est comme un marchand qui vend son fond de boutique : tout f^ela est pour la plus grande gloire du Roi très chrétien. Je n'ai point été vous voir aujourd'hui pour vous laisser reposer de votre voyage au Salon.

Lundi 15 mai 1817].

La bibliothèque est vendue*. Je ne puis aller déjeûner parce que j'attends Targcnt. J'ai aussi la permission de mettre la Vallée en loterie; ainsi me voilà bien dépouillé. Comme Job, je suis venu au monde nu, et je m'en irai nu.

Aussitôt que mon homme sera venu, je partirai pour Varennes- Street.

Montboissier, par Bonneval, ce vendredi [4 juillet 1817].

Votre lettre, chère sœur, m'a fait grand'peine et grand plaisir. Si vous êtes seule, je suis seul bien plus que vous : mais je me soumets, parce que je suis las de lutter contre une destinée qui m'entraîne. Passons cela.

Je n'ai point écrit et n'écrirai point pour défendre ce monsieur je ne sais qui. B[enjamin] C[onstant] sera tout seul sur le champ de bataille.

Je ne sais si je pourrai aller à Fervacques. Je ne suis pas libre avec ma malade [M"" de Chateaubriand] ; en tout, je suis décou-

1817 : a Comme l'a remarqué mon respectable ami, M. de Bonald, dans un discours qui restera... ». — « Vous trouverez tout simple, messieurs, le ton religieux de ce discours... »

!. Vendue le mardi 29 avril 1817 et jours suivants.

ragé de l'avenir, et, quand je suis arrivé au bout de la journée, j'en ai assez.

Votre homme tatoué est un sot. Si j'avais un a soleil sur un oeil », je serais le plus riche et le plus heureux homme du monde, et je ne serais jamais revenu du pays du soleil.

Voilà ma grande écriture qui, comme vous le voyez, est devenue petite. Puisse-t-elle vous réjouir autant que la vôtre m'a fait de bien!

Mais écrivez-moi, je vous en prie, sous mon nom, excepté dans un cas particulier. Vous ne sauriez croire les galimatias, les explications, les commentaires que le Fran a fait naître. Je l'avais prévu, lorsque je parus faire quelque difficulté. Qu'impori^ la police ? Vous ne l'estimez pas plus que moi, et vous lui diriez ce que je lui ai dit cent fois. Votre amitié n'est pas un secret, et notre politique est connue de toute la terre.

A vous, tout à vous.

Mille tendresses à M™* de Staël.

Je vous parierai une autre fois de ce pays. 11 est triste, mais il ne me déplaît pas. Demain, j'essayerai le travail.

Ce samedi malin [5 juillet 1817].

Je reçois votre billet. M. Laënnec part, M°»« de Chateaubriand est aussi bien qu'il est possible qu'elle le soit, mais il faut du temps, et nous ne pouvons sortir d'ici.

Ce lundi 7 juillet 1817.

Le malheur me poursuit. M™« de Gh[ateaubriand] a la rougeole, à la suite d'un catarrhe de cinq mois. Je vous écris en arrivant. J'ai reçu votre lettre et vous ai prié de m'écrire sous mon nom. Je suis absorbé dans mes fonctions de garde-malade, et, avec M°** de Ch[ateaubriand], ce n'est pas peu de chose. Plaignez-moi, aimez-moi, écrivez-moi.

Ce mercredi 9 juillet 1817.

Vous ne me ferez pas reprendre à l'espérance. C'est fait avec cette dame. Nous ne nous reverrons plus. Quant aux triomphes de vos ministériels, peu m'importe : je ne les verrai pas, et je n'y

Madame de duras protège gmateaubriand 135

pense plus. Je ne travaille point, j'ai autre chose à faire. Je garde la malade. Sa santé entre dans mes plans : car encore faut-il qu'elle puisse être dans le cas de suivre la résolution quelconque que je pourrai prendre.

On me mande de Paris que le beau plan de me favoriser d'une justice au mois de novembre subsiste toujours. Cette idée seule me fait bouillonner le sang.

Tâchez de vendre le petit tableau ; c'est moi qui vous Tai fait porter.

Soignez votre santé ; pensez aux beaux épis, bâtissez votre chaumière [Andilly] et gardez-la plus longtemps que je n'ai gardé la mienne.

Nous verrons sans doute, évoques, les aumôniers de Bonaparte et les chapelains du cardinal Fesch : c'est dans l'ordre. Mais les vieux confesseurs et martyrs de l'exil du Roi, les prêtres déportés à Cayenne, ceux-là auront leur pension de cent écus, et les insultes de MM. Mole, Dareste et compagnie.

Ce 13 juillet 1817.

Votre lettre m'a blessé! Je n'ai parlé à qui que ce soit au monde de l'affaire que vous avez suivie. Personne n'en sait les détails, mais M"*** de Montboissier (et non pas la dame que vous supposez) et M. Frisell, qui voit la sœur de M. de R[ichelieu], s'intéressent à moi dans le sens que vous avez pris et parlent de leur côté de la nécessité d'en finir avec moi, ce qui ne fait aucun mal, puisque c'est une preuve que cette idée n'est pas venue à vous seule. Ce sont eux qui m'ont mandé ce que je vous ai écrit, et qui ont causé votre colère.

Je vous prie de ne plus vous occuper de moi ; je ne veux plus entendre parler de rien ; j'ai assez de ce que j'ai, et le fardeau est tout juste ce que je puis porter.

La rougeole est passée, mais les suites restent. La malade' parle de retourner à Paris. Je ferai ce qu'elle voudra, parce qu'elle se tue d'inquiétude. Je ne vous conseille pas d'écrire à l'ami du chevalier de Maisy [?] Vous ferez du reste ce que vous voudrez.

16 Juillet, une heure du matin.

M"** de Ch. est très mal. La poitrine paraît sérieusement attaquée. Je ne sais que faire et que devenir. J'attends le médecin de

Paris. Vos amis ministériels peuvent triompher. Voilà de leurs œuvres.

[17-20 juillet 1817].

Un mot : M"™' de Chateaubriand est mieux ; depuis hier les crachats ont changé de nature ; la fièvre a cessé et le sommeil est revenu : j'espère; mais il faudra de longs soins et des ménagements infinis. Quant à bouger d'ici avant trois semaines, cela est impossible, et alors je verrai ce que j'ai à faire. Je regrette M™* de Staël; ses amis ministériels en disent-ils autant? Soignezvous : la santé est tout.

Montboissier, ce mardi 22 juillet [1817].

Je suis désolé de vos maux et de vos chagrins. C'est une grande augmentation à mes peines. M™® de [Chateaubriand] est aussi bien qu'on puisse l'espérer, mais elle est bien loin d'êinre guérie; et aujourd'hui encore elle a été très malade. Je ne puis de longtemps espérer ni loisir, ni joie, et Tavenir est pour moi si triste que je cherche à vivre au jour le jour, sans y penser.

Je ne forme aucun plan. Je traînerai ici et chez M°* de Pisieux, sœur de M"*® de Colbert ; alors je verrai ce que je pourrai devenir : cela dépendra de la santé de M°**de Chateaubriand et de ma position d'affaires. Si la Vallée n'est pas vendue, il faudra aller me noyer. Il sera temps de penser à tout cela quand le temps sera venu.

Vous sentez que je ne puis faire grand'chose auprès du lit d'une malade. Cependant, j'écris de la politique. Si je quitte la France, il faut qu'au moins je venge ma désolation et laisse une marque à mes ennemis.

Faites-vous toujours votre voyage d'Honfleur? Grand merci de ^ady M[organ]. Je ne lis plus rien et ne me soucie ni du bien ni du mal qu'on peut dire de moi.

Amitié éternelle.

Ce samedi [26 juillet 1817].

Votre amitié vous trompe, chère sœur. On se moquera de vous. 11 n'y a rien à espérer de gens d'aussi mauvaise foi. Remarquez qu'au moment même où vous rêvez arrangement et conciliation»

Ttcisûstt ô» îca a- je ;•:•!? La <*ise r:*\"ije, a p^r»ri '-i cva>ur*r. <?« ie presnier ur'^ 6? ^ :»:o:^ «^ >* ses bi-rccn: .-?< ju??**^5 a e^e *itf aa*

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C est là qu'il faut désormais m écrire. M*» de Ch. n est pas bien.

Ce dimanche t1 juillet iSIT.

Nous ne partirons que samedi pour Montgraham; ainsi jai le temps de recevoir une lettre de vous ici*, si vous voulez me répondre. En cas que vous m'ayez déjà écrit à Montgraham, j'y trouverai votre lettre. J'ai vu un moment Mathieu et Adrien. Ce qu'ils m*ont dit m*a confirmé dans ce que je pense de vos illustres amis. J'ai reçu aussi la lettre la plus triste de mon pauvre Bertin»

1. Tué en duel, le 21 juillet 1817, par le colonel Barbier du Fay.

2. A Montboissier. On lit dans les Mémoires d'outre-tombe : « Montboissier, juillet 1817. — Je suis maintenant à Mon tboissif^r, sur les confins de la Beauce et du Perche. Le château de cette terre appartenant à M*« la comtesse de Colbert-Montboissier a été vendu et démoli pendant la Révolution... etc. » L>a santé de M*« de Chateaubriand ne lui permit pas de partir le samedi t août, puisque Chateaubriand date encore plusieurs chapitres : a Montboissier. aoAtl817. » On a. de U— de Chateaubriand, une lettre datée de Montgraham, 13 septembre 1817.

mis au secret par Buonaparte, enfermé dans Tîle d'Elbe, exilé en Italie, dépouillé de son journal, rédacteur du Moniteur à Gand; il ne devait guère s'attendre à être dépouillé de nouveau sous le ministère du roi légitime. Dieu soit loué de tout! Soignez votre santé, c'est le seul bien qui me reste. J'écris. Ne pensez plus à moi que pour m'aimer comme le plus attaché de tous vos amis passés, présents et à venir.

A. de Humboldi à Madame de Dwas.

Vendredi [1817].

Vous n'avez pas assez de mes importunités à Paris, vous voulez encore voir de mon écriture dans votre vallée. C'est plus que de la bienveillance. Madame la duchesse, c'est vous imposer le devoir de me lire. Je commence à revenir de ma grande maladie et je demande toujours la permission à Madame la duchesse de voir sa nouvelle Carthage, la semaine prochaine. Il y a, et seulement à deux lieues de vous» une personne qui a un grand désir de vous recevoir, vous et l'aimable M*^® Clara. C'est M. Eliis, à Epinay, et M"" Ellis qui ne tousse plus, et toute une nichée de petits Harvey et Bristols pour le moins neuf demoiselles, fdles de l'Earl de Bristol, très pâles, très blondes, se tenant toujours par les mains, et douées de cette vive curiosité qui s'étend sur tous les objets à la fois. M. Canning a beaucoup de velléité de revenir en France au mois de septembre, mais il paraît que ses plans seront dérangés, car son ami M. Ellis part pour Rome. L'hiver de Paris est trop froid. Il apprendra ce que c'est que l'hiver de Rome, quand le vent souffle de l'Apennin, dans une maison où l'air circule librement à travers les portes et les fenêtres fermées. Gomme je ne vous parle que de cette race blonde d'Albion, je dois vous rapporter un fait plus intéressant, plus caractéristique. J'ai eu hier chez moi un poète anglais, M. Thomas More, quî^end ses poèmes, avant qu'ils ne soient faits, pour 3.000 livres sterling. Je suppose qu'il ne vit pas au 4® comme moi et qu'il n'a pas besoin de vendre sa vallée [comme Chateaubriand] ^. Il m'a d'abord parlé avec une vive admiration de l'ouvrage de Lady Morgan, et de M. l'évôquc Grégoire, et de tous les grands hommes de

4. La duchesse de Devonshire, Elisabeth Ilarvey, ctail fille de Lord Hervey. comte de Bristol, évéque de Derby.

2. Allusion à la Vallée-aux-Loups, que Chateaubriand se voyait forcé de vendre en 1817.

celte couleur. Gela n'avait pas de quoi me surprendre; mais, après toutes ces admirations, il m'a demandé de le conduire chez M. de Chateaubriand. Il a regretté si vivement de ne pas le trouver ! Il a dit que c'était le malheur de sa vie ; que le Génie du Christianisme était l'ouvrage français qu'il admirait le plus ; que l'auteur était le génie le plus admirable de nos temps; que lui seul pouvait donner une nouvelle vie à la littérature. Tout cela dans une même tête ! M. More est Écossais, et cela explique tout. Il déteste l'Angleterre comme une métropole qui pèse sur la colonie, l'Ecosse ; de là cet amour exalté des révolutions, et, dans le même homme, près de ces sentiments modifiés par les circonstances, l'amour le plus passionné pour tout ce qui est grand, et sublime, et poétique.

Le sublime ne devrait pas me rappeler M. Laya et l'Académie. Voilà M. Suard remplacé par M. Raynouard. Le duc de Lévis, que j'ai rencontré hier, trouve le choix de la plus grande sagesse. Le Roi Ta approuvé. M. Raynouard est un homme d'une raison forte, il est plus instruit que ne le sont généralement les littérateurs; mais il n'a pas sacrifié aux Grâces. 11 n'a ni le ton, ni les manières, ni l'accent de M. Suard : ces choses ne sont cependant pas indifférentes pour un secrétaire, qui est le maître des cérémonies de cette société. Quant à M. Laya, on l'a nommé parce qu'on ne voulait pas de l'hôtel Pastoret : on a refusé M. Pastoret comme grand seigneur, et cela peut le consoler. M. Laya a montré un noble courage dans la Révolution ; depuis, il a eu celui d'ennuyer les lecteurs du Moniteur, Quel état de la littérature !

Aurons-nous le bonheur de vous posséder, dimanche ou lundi, à Paris? Madame la duchesse n'oubliera pas de me faire dire un petit mot. La société est nulle; et si je conçois pourquoi vous préférez l'ombrage et l'aspect du ciel, je ne m'en plains pas moins de votre absence.

Madame de Duras à Madame Swetchine.

Andilly [1817].

... N'ai-jepas été indiscret'^ de porter ici deux volumes de ces Mémoires de Dangeauf J'espère que non. Us m'amusent, ils se font lire comme tout ce qui est écrit, tous les livres où Ton trouve des noms propres et tout ce qui parle de Louis XIV. Il y a une magie dans ce grand nom ; il a laissé de lui une trace qui ne s'est point effacée, et vous en serez frappée en voyant Versailles. Là, il

Goagle

n'y a rien entre lui et nous. Il nous a fait bien de Thonneur, disait un paysan 4u Rouergue, et, pour les Français, c'est tout. Qu'importe qu'on ait souffert en détail ? Il avait placé la France au-dessus de toutes les autres nations. Cela éternisera encore un autre nom que le sien, et qui le mérite moins, car il n'eut jamais sa bonté ni sa grandeur.

Je cause donc avec vous, et cela me fait plaisir. Je suis si sûre que cette lettre sera reçue comme elle est écrite, bonnement, simplement. Je n'aurais dit à personne ce que je viens de vous dire [allusion à des confidences supprimées] ; qu'on aurait été heureux de faire là-dessus des commentaires ! Mais avec vous, je ne redoute ni la tracasserie, ni la malveillance. Je crois en vous ; Tamitié est une foi. Mais comment m'avez- vous donné cette confiance? Ne me l'ôtez jamais, ne me donnez pas de mécomptes, ils me font trop de mal. Je reviendrai vendredi et j'espère que je vous verrai le soir. Ne venez pas trop tard.

Ma petite maison va son train ; j'espère que dans quinze jours je pourrai vous la montrer, c'est-à-dire que vous en verrez les murailles. Tout est à faire : il faudra toute votre imagination pour la comprendre. Pour moi, je suis comme un auteur pénétré de son sujet : je vois Tensemble, les détails, rien ne m'échappe. Si je peux vivre et me guérir l'âme, peut-être que je serai heureuse là. Qui sait? Mais vous m'avez fait du bien, et c'est ce que je ne croyais pas possible. Adieu, à vendredi. Clara vous embrasse.

Chateaubriand à Madame de Duras,

Ce 31 juillet 1817.

J'espérais recevoir encore ici un mot de vous. Je vous avais écrit que notre départ était retardé. Nous quittons Montboissier après-demain. Peut-être aurai-je une lettre de vous demain ou après-demain, avant de monter en voiture.

M*"" de Ch[ateaubriand] n'est pas bien. Je pense toujours au voyage du Midi, et de là à l'Italie, pour n'en plus revenir. Mon dégoût pour la France ne fait qu'augmenter, et j'en ai cent pieds par-dessus la tête. Je ne crois point à l'affaire que vous avez entreprise. Il n'y a rien de commun entre ces gens-là et nous ; n'y comptez pas, pour n'être pas trompée : l'injustice triomphera, et notre royaume n'est pas de ce monde.

Que devenez- vous ? Restez- vous à Paris? Comment va votre santé ? Soignez-vous. Nous irons vivre en Italie.

MADAME DE DURAS PROTÈGE CHATEAUBRIAND i4i

J'espère recevoir une lettre de VOUS à Montgraham. Voici encore Tadresse : à Montgraham, par Nogent-le-Rotrou , département d'Eure-et-Loir.

Montgraham, 4 août 1817.

Laissons toute cette affaire. Ce que je puis vous dire, c'est que vous ne comptiez pas que je supporterai jamais Tidée d'un résultat placé à l'ouverture des Chambres. 11 n'y a parole de Duc et de Roi qui fasse rien à cela. Vous prêchez un converti sur le chapitre des expériences. Je ne crois à la reconnaissance de personne, et je sais parfaitement ce qui adviendrait dans un changement. C'est toujours moi que je satisfais dans ces cas-là; jamais une idée d'intérêt ou de calcul ne me mène. Je suis malade et las, comme un chien, de la vie. Je fmis ce billet, ne me sentant pas le courage d'écrire un mot de plus.

(Sam date.)

C'est donc moi qui dois vous consoler, lorsque j'avais besoin de tant de consolations. Pour ce qui me regarde, ne vous affligez pas : la seule chose que vous ayez à redire au Duc [de Richelieu], c'est qu'à l'époque des Chambres, rien n'est faisable, et que, si c'est là l'idée qu'on a, il n'y a rien à faire, et il faut renoncer à tout rapprochement. Quant à ce que je pourrai devenir, il sera temps de nous lamenter, quand le jour sera venu. Tant d'événements, de hasards, de circonstances, peuvent déranger nos projets, que c'est folie de pleurer d'avance.

Pour vos chagrins particuliers, c'est une autre affaire. Mais, chère sœur, la vie ne vaut pas mieux que cela : être trompé dans ce qu'on aime le plus, c'est comme tout le monde. Ou votre fille est entraînée par la jeunesse, et elle vous reviendra ; ou elle ne reviendra pas, et vous serez dans la position où nous sommes tous. Moi, très certainement, je ne vous abandonnerai jamais : c'est une faible consolation, mais c'en est une. Je sens bien que mon dilemme ne vous convaincra pas, et qu'un dilemme n'empêche pas le cœur de saigner. Pourtant, il y a un repos dans la nécessité, et c'est ce qui fait que tant de victimes sont mortes courageusement dans la Révolution. Mourez au moral pour ceux qui ne vous aiment pas, et vivez pour ceux qui vous aiment.

Je ne sais combien de temps nous serons encore ici. M°** de Ch[ateaubriand] est un peu mieux dans ce moment. Ecrivez-moi.

Montgraharo, 7 août 1817.

J'ai su par la sœur de M"** de Pisieux que le grand frère [Richelieu] de la sœur malade [M"® de Montcalm] était de très bonne foi, dans ses idées de rapprochement ; on manquera tout par cette ineptie du choix du moment, point sur lequel aucune personne d'honneur ne peut désirer que je me rende.

9 août 11817].

Les courriers qui ne partent que quatre fois par semaine n'ont point emporté ma lettre. J'ai reçu hier la vôtre datée d'Andilly. Vous paraissez un peu plus tranquille. Tant mieux! Moi, je suis, comme à l'ordinaire, triste et songe-creux. Je n'ai point fait l'article des trappistes, ni aucun autre. On ne voit ici, grâce à Dieu, aucun journal, de sorte que vous me parlez d'une foule de choses que je ne sais pas, et que je ne me soucie pas de savoir.

Mille tendresses. J'envoie cette lettre à Andilly, quoique vous ne donniez aucune adresse.

M"' Swetchine est partie avec son mari pour Saint-Pétersbourg : son absence durera environ un an.

Madame de Duras à Madame Swetchine,

Paris, 24 août [1817].

Chère amie, me voici à Paris, et vous croiriez à ma tendre amitié si vous saviez ce que j'éprouve en ne vous y trouvant pas. Ce cabinet est désert;* il rend sensible tout ce qui me manque. J'y entrais avec plaisir, à présent il me fait mal : vous n'y viendrez pas. Tous mes amis sont abseivts ou pire qu'absents. Je n'ai pas une chance de voir entrer ici quelqu'un dont la vue fasse battre mon cœur, ou du moins lui ôte le poids dont il est toujours accablé.

Ne vaut-il pas mieux être solitairement à Andilly ? Là, du moins, tout est nouveau. 11 faudrait tâcher que l'âme pût aussi abattre et rebâtir, mais c'est impossible. J'ai eu besoin de vous écrire en entrant ici. Joséphine m'a dit comment vous y êtes venue. Pour-

MADAME DE DURAS PROTÈr.E CHATEAUBRIAND 143

quoi ai-je perdu une heure de celles que vous pouviez me donner encore?... Mais cela valait mieux; il ne faut pas d'adieux quand Tavenir est si triste qu'il l'est pour moi. Je ne sais rien ; les changements de ministère n'ont pas eu lieu, mais ce n*est que retardé...

« Absents, ou pire qu'absents. » Chateaubriand était malheureux au possible, « triste et songe-creux ». Humboldt était malade depuis assez longtemps : « grande maladie » d'après une de ses lettres.

Chateaubnand à Madame de Duras.

Ce mercredi 27 août 1817.

M. de Blacas est arrivé. Revenez, s'il vous est possible. Je ne puis rien faire sans vous.

Mercredi soir [il août 1817].

Je ne sais rien que son arrivée : je le vois demain matin à huit heures. J'irai chez vous en sortant du rendez-vous, mais jecrois d'avance que levoyage n'aura aucun effet. Ce soir, M"« de Ch[ateaubriand] est très malade, et je ne sais rien, absolument rien, sinon que le voyageur [M. de Blacas] n'a pas pris séance ce matin au Conseil.

Paris, vendredi [29 août 1817].

Je suis venu passer ici quelques jours pour mes tristes affaires. Je ne vous trouve pas en arrivant! Quand viendrez-vous? Je meurs d'envie de vous voir. Venez donc.

Hôtel de Castellane, rue de Grenelle, F. B. S. -G.

Ce lundi [8 septembre 1817].

Me voilà revenu à Montgraham^ en train de politique comme un chien qu^on fouette, plein de vous et de mes Mémoires^ et

sentant le vent d'automne comme du temps de défunt René ! Et vous, que faites-vous dans votre Andilly ? Le soleil me fait rêvasser de l'Italie, et les hirondelles qui vont s*en aller semblent ne plus reconnaître leur confrère, en me voyant fixé dans cette triste Gaule. Partons pour Rome, ou pour toute autre chose aussi raisonnable que cela? Cet accès passera, et alors, malheur aux ministres !

Vous voulez de longues lettres ; je suis si bête que je ne puis arriver à la quatrième phrase. Je n'ai rien dans mon cerveau, mais dans le cœur beaucoup d'attachement pour vous. Écrivezmoi. J'attends vos lettres avec un plaisir toujours nouveau. Ne comptez pas trop sur les miennes. Nous partirons pour Lonné d'aiyourd'hui en huit. Je vous écrirai d'ici là et vous donnerai ma nouvelle adresse. Je serai à Paris du 15 au 20 octobre.

Madame de Duras à Madame Stoetchine

Andilly, 8 septembre [i817].

...J'ai eu ici des instants M. de Humboldt,M. de la Tour du Pin..., et enfin, M. de Chateaubriand, qui est venu passer trois jours à Paris. J'y suis allée un instant. Ses affaires d'argent sont arrangées; cela m'a fait une sensible joie ; le voilà indépendant : car, grâce au ciel, il n'y a rien de politique dans ces arrangements. Je l'ai trouvé en meilleure disposition, adouci et ayant renoncé à cette terrible expatriation. Ce qui lui a fait tout ce bien, c'est qu'il a continué « les mémoires de sa vie ». Il a raconté les sept ou huit années de sa jeunesse, depuis l'âge de douze ans jusqu'à son entrée au service : les premiers essais de son talent, ses rêveries dans les bois de Combourg, et enfin l'histoire dont René est le poème. C'est charmant à lire, mais j'espère qu'il ne se laissera pas aller à les lire à personne autre que moi : j'en serais fâchée pour bien des raisons. Dans son projet actuel, ses Mémoires ne doivent paraître que cinquante ans après sa mort; peu m'importe le nombre d'années, pourvu que ce ne soit pas de son vivant. Il reviendra dans quinze jours ou trois semaines pour chercher un logement et se préparer pour les Chambres. Il y a beaucoup à dire ; le Concordat agite tous les esprits. Benjamin Constant a fait une brochure sur les élections : c'est une chanson dont le refrain est : nommez-moi, nommez-moi. Les ministres y sont persifflés d'un bout à l'autre. S'il y a un courrier, je vous enverrai l'ouvrage...

La partie des « Mémoires de ma vie », dont M"* de Duras eut la primeur et dont elle fut « charmée », on la peut lire dans le texte primitif — avant les corrections successives des Mémoires i outre-tombe — telle que Chateaubriand Tavait rédigée en juillet-août de cette môme année, à Montboissîer. C'est le livre III de la copie faite par M°" Récamier, et publiée en 1874 par M"^ Lenormant sous le titre : Souvenirs (T enfance et de jeunesse : a J'ai vu de près les rois, et mes chimères politiques se sont évanouies comme ces chimères plus douces dont je vais continuer le récit. » Ces lignes disent Tétat d'âme de Château** briand en 1817.

L'arrangement auquel il vient d'être fait allusion par M°*' de Duras, « qui n'avait rien de politique » et qui assurait l'indépendance de son ami, reposait-il sur la publication du Dernier des Abencérages et des deux premiers volumes de son Histoire de France? 11 en fut question, en effet, peu de temps après. Ou bien portait-il sur la mise en loterie et en vente de la Valléeaux-Loups? Il en parle avec quelque mystère, et d'ailleurs avec une humeur massacrante, en des lettres adressées, l'une à Frisell, l'autre à M"" de Duras. A une date toute voisine, il écrit dans ses Mémoires : a J'étais au moment d'être obligé de vendre la Vallée-aux-Loups. »

En novembre 1817, Chateaubriand écrit quelques lignes qu'il insérera après coup au milieu du livre de ses Mémoires, rédigé précédemment à Montboissier. Il est maintenant à la Vallée-aux- Loups, mais pour bien peu de jours : il va la quitter pour jamais.

Vallée-aux-Loups, novembre 1817.

Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans mon ermitage ; il le faut abandonner tout rempli des beaux adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Gymodocée, inventai Velléda.

Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries ; elles en étaient les Hamadryades. lis vont passer sous un autre empire :

leur nouveau maître les aîmera-t-il comme je les aimais ? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être : je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en disant adieu au bois d'Aulnay que je vais rappeler Tadieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : tous mes jours sont des adieux*.

Le nouveau propriéfaire, Mathieu de Montmorency, respectera, soignera, aimera les arbres nés et grandis avec les rêveries de René. Il ne fera subir à la Vallée que de « petits changements et additions». M^'^Récamier devait être de moitié dans l'acquisition . Elle vint y passer quelque temps avec lui. « Quatre jours après avoir quitté la charmante vallée solitaire », Mathieu demandait à Juliette : « Que deviennent nos grands intérêts de communs locataires, nos espérances, hélas ! trop incertaines, de propriétaires en commun... arrangements qui semblaient si bien convenir à notre amitié. » Et, le 30 juillet au soir, du château de La Forêt : <c La forêt solitaire ne fait pas oublier l'ermitage d'une petite vallée qui doit, depuis sept jours^ être habitée par Tamitié... Je compte sur votre parfaite discrétion pour ne pas trop souvent recevoir Tancien propriétaire. Vous me direz seulement ce qu'il aura pensé des petits arrangements ou additions de ma façon. »

Les inquiétudes de M. de Montmorency ne s'expliquent que trop, l'ancien propriétaire étant René l'Enchanteur. « Les réponses du célèbre propriétaire » et les « répliques » de M"** Récamier que Mathieu désirait tant connaître, nous les pouvons imaginer d'après les lignes plus haut citées, « les dernières écrites à la VaUée-aux-Loups ». Chateaubriand avait dû ajouter que, dans son malheur, une consolation lui restait : « ma retraite sera désormais habitée et décorée par la Beauté..., les gazons, semés de mes mains, seront doux à ses promenades. . . , il voudrait étendre sa vie sous ses pas comme un tapis de fleurs... » C'est alors que se nouèrent mystérieusement, entre lui et M"^ Récamier, les rapports qui devaient être comme une épine au cœur douloureux et déjà saignant de la duchesse de Duras. Revenons à la date de 1817.

1. Ce qui suit ce morceau semblerait, d'après Ten-lêle, « Vallée-aux-Loups », avoir été écrit également à la Vallée en « novembre » ; en fait, cela avait été écrit à Montboissier, au mois d'août.

Chateaubriand à Madame de Duras.

Ce samedi 13 septembre 1817.

Je suis retombé, chère sœur, dans toutes mes perplexités. Voici tous mes raisonnements. Je me dis : j'ai quitté Paris pour travailler à mes ouvrages, pour me créer dans l'espace d'un an une indépendance avec laquelle j*irai vivre en Italie, ou partout où bon me semblera. Au lieu de cela, me voilà revenant à Paris, sans que rien soit changé dans mes affaires. J'y vais faire un établissement nouveau et augmenter tous mes embarras de fortune. Qu'arriverat-il?Je vais paraître à la Chambre, et très certainement j'y parlerai contre les ministres. A la iin de la session, loin d'avoir raccommodé mes affaires, elles seront plus mauvaises que jamais ; le maître sera encore plus irrité ; mes dettes seront augmentées, et je n'aurai pas fait une ligne. J'en serai tout juste où j'en suis, c'est-à-dire dans la nécessité de prendre un parti, de me défaire de naa maison, de renvoyer mes gens, etc. Or, tout cela est fait. Est-il sage de recommencer ? Savez- vous qu*il n'y a pas grand' chose à répondre à cela ? On me dit et on m'écrit de toutes parts qu'il faut revenir pour la session, que Thonneur m*y oblige, que les royalistes m'attendent, qu'il faut combattre, etc. C'est très bien, mais que deviendrai-je au mois de mars ou d*avril ?

Nous partirons pour Lonné mercredi ou jeudi prochain. Ainsi, après mardi, il ne faut plus m'écrirc ici, mais chez M"*' d'Orglande.

Bonjour, chère sœur ; j'ai reçu voire lettre, et vous avez dû en recevoir une de moi.

Madame de Duras à Madame Swetchine.

Ce 20 septembre 1SA7.

Je vous ai montré, chère amie, des lettres de ma pauvre amie [Nathalie, duchesse de Mouchy] ; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l'élévation de ses sentiments et cette délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle selon moi que de valoir mieux que sa conduite : on se juge avec tant de sévérité, et pourtant rabaissement est si pénible ! Et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, Télégance des manières peuvent

inspirer d'admiration, qu'on a joui de cette admiration, et qu'on sent qu'on VOUS la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire? Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris : enfin ce malaise d'un cœur mal avec lui-même, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée, et elle a perdu la raison. Je ne peux vous dire ce que cela m'a fait. Cette pauvre amie est bien aise de me voir et sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit ; elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr, tôt ou tard,par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des demi-soldes *■ déguisés ; enfin, mille folies. Elle s'est confessée ; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre ; mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après samort, de dire qu'elle ne méritait pas l'abandon où on l'avait laissée, enfin des choses où. l'on retrouverait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant ; on voit, dans cetétat où l'on ne déguise rien, combien son âme était douce et combien elle a]dù souffrir. Pardon, vous ne l'avez jamais vue, mais vous la connaissez, et je suis si occupée de cette pauvre amie qu'il fallait que je vous dise d'abord tout cela. Je ne puis croire que cet état si récent ne puisse se guérir. Quelle horreur I Hélas ! Qu'a-t-elle fait, comme elle le disait hier dans sa folie, pour être traitée ainsi ?Elle étaitlibre de faire tout ce qu'elle voulait, etc. Vous entendez cela d'où vous êtes; mais les injustices que le cœur ressent le plus vivement sont impalpables et invisibles, ce sont les épines du cactus qui font de si horribles blessures, quoiqu'on ne puisse pas lés voir. Serait-il possible qu'il n'y ait pas de tribunal devant lequel ces délits impunis ou récompensés sur cette terre seront jugés ? Vous sentirez tout cela.

Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m*entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé; je ne lui ai écrit qu'il y a trois jours ; j'espérais que ce terrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer. Je ne peux penser qu'à cela.

... Depuis que M. Mole est dans le ministère, on se donne un air de craindre les Jacobins. Les deux côtés semblent faire des avances aux royalistes, mais je ne crois pas que cela mène à rien; trop d'obstacles existent, et trop de défiance surtout.

1. Officiers récemment congédiés par une mesure qui avait fait beaucoup de mécontents.

MADAME DE DURAS PROTÈGE CHATEAUBRIAND i49

Chateaubriand à Madame de Duras.

Ce Jeudi 18 septembre 1817.

Ah ! mon Dieu ! I^ pauvre Nathalie ! Quelle fatalité me poursuit I Ne vous ai-je pas dit que tout ce que j'avais aimé, connu, fréquenté, était devenu fou ? Kt moi, je finirai par là.

Il n'y a rien que je ne fisse ou que je ne donnasse pour voir Mouche heureuse. J'espère encore que sa tête se remettra. Il peut se faire que ce ne soit qu'un dérangement passager.

Pour tout le bonheur qu'elle m'a donné, je ne puis rien pour elle î Chère sœur, c'est une déplorable impuissance que celle des amitiés humaines.

Vous m'avez mal compris. Je ne vous demandais point de conseils. Je raisonnais sûr ma position, tout simplement, la jugeant très bien et l'acceptant. Aucune parole de ces gens-là ne peut suffire : il faut des faits : allons donc comme nous sommes. Mole a réussi, et tous les gens de sa sorte réussissent: il est médiocre, bas avec la puissance, arrogant avec la faiblesse; il est riche, il a une antichambre chez sa belle-mère, où il insulte les solliciteurs, et une antichambre chez les ministres, où il va se faire insulter. Il a été de plus ministre sous Buonaparte et traître à ses serments pendant les Cent-Jours. Voilà comment on devient ministre de la marine, sans avoir vu d'autre vaisseau que les péniches que Buonaparte faisait construire à Chaillot. Je me trompe beaucoup, ou le peu qu'il est paraîtra au ministère. Je le connais, c'est un écolier, et, du moins, je suis juge en capacité.

Nous partons samedi pourLonné, parBelesmes, département de l'Orne. C'est précisément le jour des élections. Mais ne nous flattons pas : elles ne seront ni royalistes, ni jacobines : elles seront platement ministérielles.

Lonné, ce mercredi 24 [septembre 1817].

U y a bien longtemps, chère sœur, que je n'ai reçu de lettre de vous. Mon changement de château en est sans doute la cause, sans parler de votre exil à Andilly. Je vous ai envoyé, de Montgraham, ma nouvelle adresse. Nos élections ici sont terminées.

La députa tion de l'Orne est la même que celle de Tannée dernière : nous avons par conséquent M. d'Orglande, membre de la minorité.

Le prince de Broglie a passé, mais avec tant de désagréments, tout président qu41 était, que cela a dû lui faire faire des réflexions sur l'opinion publique. 11 n'a été nommé qu'en se jetant dans les bras des Jacobins, qui lui ont donné deux cents voix, faute de pouvoir faire nommer un des leurs.

Voilà de singuliers secrétaires et scrutateurs à Paris ! Je vois, par les articles des journaux^ que l'alarme est au camp. Avanthier, on insultait les Royalistes ; hier, on les appelle au salut de la France. Je ne doute pas que les ministres n'écartent, en définitive, les Jacobins ; mais les nominations des secrétaires doivent leur faire voir quels risques ils ont courus, et combien il serait plus simple de changer leur loi d'élection, et d'en revenir enfin aux honnêtes gens.

Je travaille toujours à ma politique : je serai prêt à imprimer en arrivant à Paris. Nous verrons quel parti il faudra prendre, et où en seront les choses. J'espère avoir un appartement arrêté dans la |rue du Bac, et je ne tarderai pas à aller vous retrouver. Ecrivez-moi donc.

Ce 26 septembre 1817.

La poste est si mal arrangée que je vous écris ce matin, dimanche, avant d'avoir reçu les lettres de Paris qui n'arrivent que ce soir: et si je n'écrivais pas ce matin, je ne pourrais plus écrire que mercredi : de sorte que j'en suis encore à votre lettre de mercredi.

Tout est sans doute terminé à Paris, et j'en suis encore à Lafitte, Roy et Lessert. Je pense qu'à l'exception de Manuel, qui passera peut-être, le reste sera ministériel. Les ministres vont se renfoncer dans leur système. Je vois d'ici les articles que l'on va publier, en contradiction directe avec ceux qui ont paru et où l'on disait qu'il fallaii éviter les hommes des Cent-Jours. Dans leur efTarade, ils ont avoué notre système et tiré sur leurs propres troupes, car enfin, le citoyen Mole est, je pense, un pair des Cent- Jours. Quels pauvres diables ! Au reste, je vais arriver avec un ouvrage. Je serai pacifique, si l'on veut, et prêt à attaquer, si enfin on ne veut pas servir la France. Je n'ai rien de fixé pour le jour de mon retour à Paris. Gela dépendra des nouvelles et de ce que vous mê manderez.

J'ai une extrême envie de voir la pauvre Mouche : j'ai le cœur déchiré de ce que vous me dites, et j'y pense continuellement. Quand aurons-nous un instant de bonheur et de repos ?

Ce dimanche matin 28 [septembre 1817].

Je suis au Roi et à la France. On a fait des fautes, on peut les réparer. J*oublie tout le mal qu'on m'a fait, et, si je puis être utile, je suis prêt.

Je vous remercie de votre longue lettre. Je ne vous écris qu'un mot, parce que je travaille et que Theure de la poste me presse. Je pourrais bien aller à Paris dans les premiers jours de la semaine prochaine: ainsi, si vous me voyez apparaître tout à coup, ne soyez pas surprise. Toute ma peur, c'est qu'après le premier moment d'effroi, on ne s'endorme de nouveau, et que la vanité ne vienne s'opposer à une réconciliation à laquelle tient le salut de la France.

Madame de Duras à Madame Swelchine.

... Je n'ai plus de place pour la politique. M. de Chateaubriand n est pas encore arrivé ; mais à la tournure que prennent les choses je crains plus que jamais qu'il n'y ait pas de réconcihation...

Chateaubriand à Madame de Duras.

Ce mercredi !•' octobre [1817],

ÈêeS'VOtis retournée au Désert? Je vais bientôt revenir au miHeu des intrigues et du bruit. Je serai à Paris de samedi prochain en huit, i l octobre. J'apporte un ouvrage, nous verrons ce qu'il sera bon d'en faire. Je ne suis point étonné du tour qu'ont pris les élections, ni du misérable triomphe dans lequel on va s'endormir. Comme si le mal était dans Vhomme qu'on a voulu élire, et non pas dans la volonté connue de ceux qui lui ont donné 3.000 suffrages! Pauvres gens! Tout cela périra. C'est certain. On n'est point criminel ou stupide à ce point impunément. Je ne compte au reste sur rien pour mes affaires particulières : la môme politique, qui fait qu'ils ne sentent pas leur position, les empêchera de sentir la paix et la prépondérance d'un homme. Mais je suis si intimement convaincu à présent de la chute de tout ceci, que je sais devenu d'un calme plat sur ce qui me touche. Ils ne peuvent

plus me nier mes prédictions. Mes idées ont raison : cela suffit. Peu importe que ma personne ait tort.

Je me fais une grande joie de vous revoir et pour longtemps. Vous voyez que vous pouvez encore m'écrire ici.

3 octobre [18171.

J'ai visité un appartement rue du Bac, en face de Sainl-Thomas-d'Aquin.

Ce dimanche 5 septembre [1817].

Corvetto s'en ira, Saint-Cyr s'en ira; voilà Canuel chassé: c'est juste et dans Tordre. Il faut que tout ce que j'ai prédit s'accomplisse à la lettre. Ils ne veulent pas de moi, ils n'en voudront jamais. Laissez-moi donc suivre mes inspirations et faire ce que le ciel me pousse à faire. Bien plus, je m'attends à voir la désertion entière du Château, sauf trois ou quatre amis. Cela doit encore arriver. Cet hiver, j'espère me créer une autre patrie.

Soyez tranquille, j'ai toutes vos lettres et le petit pamphlet. Rien n'a été ouvert, et vous pouvez vous expliquer librement. Je n'ai jamais cruà rien ; je n'y croirai pas. On se perdra, c'est inévitable. Ces bouffées d'espoir sont fâcheuses et font plus de bruit que de mal. Ecrivez-moi. Je ne serai à Paris que du 15au 20. Voilà laChambre convoquée. Laîné s'en ira : c'est en partie ce qui me fait revenir à Paris. Bonjour, chère sœur, du courage !

« Mouche » [Nathalie] reviendra à la raison. Sa pauvre mère doit être au désespoir.

Lonné, ce [mercredi] 8 septembre [1817].

Je vous ai écrit lundi par une occasion qui a dû mettre ma lettre à la poste à Mortagne. Nous partons lundi pour Vorré, où nous passerons une partie de la semaine prochaine, et nous nous mettrons en route pour Paris du 15 au 20. Vous pouvez encore m'écrire ici. Si votre lettre est mise à la poste samedi, je la recevrai dimanche. Mais après samedi, il faut écrire à Vorré par Regmalard, département de l'Orne. Je suis convaincu comme de mon existence que toutes mes prophéties s'accompliront et même que la catastrophe est moins éloignée qu'on ne le pense. Le mal fait des progrès immenses dans les provinces, et vous voyez qu'au lieu d'ouvrir les yeux, on suit plus que jamais le même système.

Canuel déplacé, Marneli est nommé, etc. C'est de la bonne et belle folie.

Le prétendu rapprochement des ultras n'est qu'une pure jonglerie, à laquelle je n'ai pas cru un moment. Ce niais de Laîné sera chassé, aucun doute.

J'arrive avec un bon ouvrage, et un des plus désagréables et des plus effrayants qu'on puisse faire pour mes lâches persécuteurs. Il est court, et peut être imprimé dans 24 heures. Je pense que le seul parti honorable pour moi est de suivre franchement maligne. J ai assez jusqu'ici capitulé, attendu, écouté. A présent, il esttrop tard, et il faut accepter ma position avec tous ses inconvénients et ses avantages. J'espère que vous êtes fixée à Paris ou que vous allez y revenir. J'ai grand besoin et grand désir de vous voir.

Mille tendresses à Mouche. La pauvre créature !

Dimanche, 42 septembre [4817].

Il n'y avait point de fluctuations dans ma lettre : mon retour à Paris ne peut être à jour fixe, parce qu'il dépend de la santé de M"*'' de Ch[ateaubriandj et de mon appartement à Paris. C'est jeudi '16 octobre] que nous partirons de Vorré où nous allonsdemain, et nous serons vendredi au soir à Paris à moins de quelque nouveau dérangement, qui ne serait dans tous les cas qu'un retard d'un ou deux jours. Quant à mes dispositions, elles sont toujours fondées sur la raison, quoique je sois résolu défaire ce que vous voudrez. Mais soyez sûre que si vous êtes pour le silence et la faiblesse, je n'y gagnerai rien, de la part de gens sans foi. Tout ce qu'ils veulent, si toutefois ils veulent quelque chose et mettent de l'importance à rien, c'est que je me taise, sans rien faire pour changer ma position. Ils vous tiendront le bec dans l'eau, toujours parlant de conciliation, de nécessité de s'entendre; la session s'écoulera, j'aurai perdu le moment de l'attaque, et ils riront de vous et de moi. Je suis intimement convaincu que je suis noyé pour toute la vie du Roi et peut-être après. J'ai un autre rôle : celui de chef d'une opposition honorable : je le perdrai aussi, si je ne me montre pas. Au reste, je suis si persuadé que toute cette machine dégringole, que tous les calculs sont vains.

Soyez donc tranquille ; je serai aussi faible, aussi muet que vous le jugerez à propos. Au fond, mon indifférence pour eux est grande ; et comme, dans tous les cas, je me regarde comme perdu, mieux vaut l'être de la façon qui plaira à mes amis. J'espère un

mot de vous aujourd'hui, et peut-ôtre un autre à Vorré. Je vous écrirai un dernier mot de Vorré.

Chateaubriand est rentré à Paris. Il vient tous les jours chez M°*® de Duras ; si parfois il en est empêché, un billet ne manque pas de présenter ses excuses. M"** de Duras continue de renseigner M°*" Swetchine sur ce qui fait le grand intérêt de sa vie, et donc sur Chateaubriand.

Madame de Duras à Madame Swetchine.

22 octobre [1817].

Chère amie... Je sens bien votre absence lorsque je suis là avec quelqu'une des personnes qui composaient nos petites soirées- M. de Chateaubriand est revenu; M. de Humboldt part vendredi pour aller passer quinze jours avec son frère en Angleterre. Ici tout est de même : on proteste qu'on veut se rapprocher et la vérité est qu'on ne le veut pas. Je crois que cette session se passera comme la dernière h louvoyer entre les partis. Mon pauvre ami a un an ou deux devant lui pour l'arrangement de ses affaires, et Nous veiTons S c'est le refrain de la chanson. . .

13 novembre.

... Nos petites soirées ont commencé. Vous manquez là à tout le monde ; à moi, vous manquez partout, et plus en ce moment que jamais. M. deHumboldt est en Angleterre depuis quinze jours. Il aura été témoin de ce deuil affreux où la mort de cette pauvre jeune princesse a plongé l'Angleterre. C'est une belle chose qu'une institution d'un pays où une telle perte est un malheur, mais n'est pas un événement qui influe matériellement sur l'existence politique de ce pays ; cela seul ferait l'éloge du gouvernement constitutionnel. Je crois que l'ouvrage de M. de Chateaubriand ne paraîtra pas. Il ne veut rien faire en ce moment qui puisse aigrir, ou nuire à un rapprochement...

1. Voir, dans ses Poésies diverses, la pièce de Chateaubriand intitulée : Nous verrons. M»« de Duras s'en souvient peut-être en écrivant ces mêmes mots.

Humboldl à Madame de Duras.

Je n'ai encore qu'un seul exemplaire de mon volume* et ce seul, je le mets à vos pieds. C'est un hommage qui vous est dû pour votre constante et affectueuse indulgence. Demain je porterai un autre exemplaire à M. de Chateaubriand. J'ai été assez malheureux de ne pas pouvoir vous voir hier soir. De grâce, ne restez-vous pas ce soir encore ? Voulez-vous que je vous demande à dîner à la campagne? J'irais avec plaisir mercredi ou jeudi. Mille tendres hommages.

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